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| Jean-Paul Baquiast
Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr |
Revue n° 41
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Débat
Mèmes et libre-arbitre
propos recueillis et mis
en forme par Pascal Jouxtel
11/02/03
Nous présentons ici le résumé de la conclusion des propos tirés d'un débat, propos recueillis par Pascal Jouxtel, président de la société francophone de mémétique, sur le thème Mèmes et libre-arbitre.
Indiquons que le livre d'Alain Cardon qui paraît aux Editions Automates Intelligents début mars apporte de nombreux éclairages originaux aux questions évoquées ici. Il faudra, pensons-nous, reprendre les débats à la lumière de cet ouvrage (dont le titre est "Modéliser et concevoir une machine pensante - Approche constructible de la conscience artificielle").
On y verra que les mêmes logiques devraient pouvoir s'appliquer à la modélisation d'une telle machine et à la description de ce qui se passe dans notre cerveau, sous l'influence des mèmes, lorsque nous pensons. Nous donnerons toutes informations le moment venu permettant de se procurer cet ouvrage. A.I.Mes amis, je suis bien heureux que ce débat sur le libre-arbitre soit venu naturellement. C'est une question importante, et l'on voit bien que la co-existence de visions parfois antagonistes fait avancer la compréhension d'une question qui demeure obscure pour beaucoup. Elle peut être traduite de cette façon : Puis-je être "libre et infesté de mèmes ?"
Un petit préalable s'impose. L'un de nous a dit : "Si nous supposons que les mèmes sont des organismes vivants...". Il vaudrait mieux dire : "nous postulons méthodologiquement que les mèmes sont des organismes vivants". Autrement dit : "nous supposons que les mèmes ont un comportement proche de celui d'organismes vivants...". Personne ici ne considère les mèmes comme des être vivants, pas plus que les gènes. S'il y a une analogie possible, c'est celle d'une sorte d'ADN culturel, qui ne code pas pour les gens mais pour les comportements, les modes de vie et de pensée, les sociétés, etc. L'imagerie virale à laquelle on se complait souvent est certes bien pratique pour illustrer la question des mèmes, cependant elle devient vite folklorique et réductrice.
Mais revenons au statut du "Je" face aux mèmes. Il n'y a pas lieu d'opposer a priori l'hypothèse d'un codage mémétique de nos comportements et de nos pensées avec l'idée d'une liberté d'évolution de cet îlot autogène de stabilité structurelle que l'on nomme "Je".
Car pour moi la question est bien celle-ci : avant de dire "je suis libre", il faut pouvoir dire "Je". Qui est celui qui parle ? Pour les bouddhistes (parmi lesquels Susan Blackmore) il n'y a pas de sujet connaissant ni agissant, pas de " Je " mais un flux d'événements et de perceptions.
Cependant, une grande partie de la culture occidentale depuis environ deux mille cinq cents ans est fondée sur la notion d'individu. L'individu, le "moi" pourrait n'être qu'une convention, mais elle est si largement partagée qu'on ne la discute plus. Lorsqu'un concept - qui n'est pas autre chose qu'un mème - devient à ce point généralisé et dominant, il finit par passer du statut de concept à celui de paradigme, puis à celui de vérité. Un vertébré sans os, cela n'existe plus à l'état viable depuis longtemps. Un "être-au-monde" sans individualité, cela n'existe pas. Pas en Occident du moins. Il faut donc un Je pour pouvoir dire "je suis libre".
Il y a d'autres mèmes ultra-dominants. Ils doivent en général leur propagation à un effet de feed-back positif, par lequel celui qui vit selon ce mème a le droit et les moyens d'être au monde, d'être en société et de partager une co-subjectivité avec les autres, tandis que celui qui ne vit pas selon ce mème est radicalement exclu.
En voici un, auquel on ne pense pas, tellement il est admis et fonde le squelette de notre existence : c'est celui qui dit "la réalité est la même pour tous".
Il exerce une domination écrasante, tout simplement parce que ceux qui n'en sont pas porteurs ont des difficultés terribles à entrer en relation avec autrui. (On les appelle des psychotiques, et le plus souvent, on les isole.)Résultat, les mèmes alternatifs à celui-là n'ont aucune chance. Sauf dans les livres de Philip K. Dick, par exemple Ubik et Au bout du labyrinthe, où l'auteur illustre bien la marginalité extrême qui en découle, et l'instabilité extrême des mondes ainsi fondés.
Je rejoins Susan Blackmore pour dire que le "moi centralisateur" est un de ces mèmes ultra-dominants qui n'offrent plus la moindre alternative crédible aux autres.
Je dois vous avouer que je me suis plongé, grâce à certains d'entre vous, dans la lecture de "Sphères I : bulles" de Peter Sloterdijk. Je comprends pourquoi certains le trouvent illisible, mais ce n'est pas tout le temps le cas, et il exprime avec puissance de nouvelles manières de penser le monde qui, je le confirme, relèvent complètement de notre domaine d'intérêt.
En particulier, sa théorie des sphères pourrait être le système de représentation qui nous manquait pour nous affranchir de la stricte analogie, un peu scolaire, avec le système de l'ADN. En effet, nous sommes trop souvent tentés de dire "j'ai des mèmes" comme on dirait "j'ai des poux". Mais ce n'est pas exactement de nous qu'il s'agit. Si le passage du gène au mème marque la rupture entre nature et culture, alors il nous faut des créatures " duales " viables, mais d'une autre sorte. Les psychologues et les philosophes auront leur langage pour les nommer, et ils essaieront sans doute de nous empêcher d'imaginer que ces créatures "duales" ont peut-être besoin d'énergie et qu'elles ont peut-être un cycle de reproduction.
Je vois dans le caractère autogène et multifonction" des sphères de Sloterdijk une approche de la façon dont s'organise la vie de la pensée qui convient bien avec l'hypothèse mémétique.
Permettez-moi de citer quelques extraits qui me semblent éclairants pour notre débat:
" Les univers séparés de ceux [les individus] qui coexistent dans la réalité ont par eux-mêmes la dynamique formelle d'arrondissements qui se constituent de leur propre chef, sans la contribution des géomètres. De l'auto-organisation des espaces psychocosmiques et politiques jaillissent ces métamorphoses du cercle. Le mot "auto-organisation" doit attirer l'attention sur le fait que le cercle qui protège l'être humain n'est ni fabriqué, ni seulement trouvé, mais s'arrondit spontanément au seuil qui sépare la construction et l'accomplissement de soi, ou pour mieux dire : s'accomplit dans les événements d'arrondissement - de la même manière que ceux qui se sont rassemblés autour d'un feu de camp se groupent, libres et déterminés, autour de l'âtre et de ses avantages calorifiques immédiats".
Cela ne vous fait-il pas penser aux débuts des colonies de bactéries qui forment un cercle autour d'une source de protéines, cercle qui plus tard deviendra une enveloppe de vie ? Mais revenons à l'individu, avec Sloterdijk encore :
"Les individus ne sont des sujets que dans la mesure où ils participent à une subjectivité partagée et répartie. [...] La psychologie moderne dissout l'apparence individualiste qui voudrait concevoir l'individu sous forme d'unités de moi substantielles qui, semblables aux membres d'un club libéral, entreraient volontairement en relations avec d'autres, conformément à la société individualiste du contrat. Lorsque de tels individualismes apparaissent, on peut conclure à une attitude marquée par la névrose de la liberté ; sa caractéristique est qu'un sujet ne peut pas se penser comme contenu, limité, enserré et occupé. C'est la névrose fondamentale de la culture occidentale : être forcé de rêver d'un sujet qui observe, nomme, possède toute chose, sans se laisser lui-même contenir, nommer ou posséder par quelque chose. Le rêve revient obstinément d'une sphère du moi monadique et incluant toute chose, dont le rayon serait la pensée propre, à laquelle ne résiste aucun objet extérieur réel".
A propos de la société du contrat et de la névrose de la liberté, il faut rappeler que nous réagissons tous "avec nos mèmes" ou, dit plus correctement, que seules sont aptes à sortir de nos lèvres des paroles teintées, fondues au creuset de notre éducation et de nos apprentissages.
Or, si vous avez baigné enfants dans le christianisme et disons, la "libre entreprise", vous postulez sans trop vous en défendre que le libre-arbitre fonde la responsabilité, laquelle responsabilité fonde la vertu. La responsabilité fonde aussi la notion de contrat, et celle-ci fonde l'entreprise, sur laquelle est basée toute notre économie. Or peut-on rejeter à la fois la vertu et l'économie ?
Cependant chez certains, le discours catholico-centriste est contrebalancé par une influence anarco-bouddhiste qui donne des approches différentes de la conscience de soi, du destin, de la responsabilité et des choix.
Cette opposition fait réapparaître sous un angle nouveau l'affrontement possible entre la mémétique, vue comme instrument de décodage et de déconditionnement, et le libre-arbitre, concept conditionneur forgé par l'église pour redonner à l'homme sa responsabilité dans la vie civile, bannir les anciennes pratiques magiques et rendre la cité gouvernable.
Si l'idée de libre-arbitre est un mème chrétien, alors la mémétique doit nous le faire voir pour tel et nous faire voir comment il a acquis sa position dominante.
Finalement, après avoir contesté le droit à la centralité monadique du "Je" et renvoyé l'idée de libre-arbitre dans la sphère instrumentale de la mémétique, en tant que mème parmi les mèmes, j'aimerais souligner deux autres aspects qui me font rejoindre certains des propos exprimés ici pour dire que finalement, il y a bien liberté et il y a bien arbitrage.
L'un des intervenants de notre liste de discussion disait "pas de libre-arbitre dans l'espace euclidien mais peut être bien dans l'espace quantique". Si le libre-arbitre s'oppose à l'idée de détermination, c'est qu'il postule l'imprédictibilité du futur. On est renvoyé à la "flèche du temps" de Prigogine et aux singularités de Poincaré.
On peut concevoir que si à l'instant présent, l'ensemble-de-ce-que-je-crois-illusoirement-être n'est qu'un assemblage auto-organisé de représentations, de déterminants, de concepts, prenant appui sur un métabolisme et un système limbique particuliers (le mien) pour répondre à des stimuli, en revanche personne ne peut prédire à 100% quelle sera ma réaction. Celle-ci est physiquement indéterminée.
Le travail de la conscience doit pouvoir nous servir de filtre, et surtout nous enseigner la prudence par rapport aux exemples que nous donnons et aux propos que nous défendons. Je ne sais s'il existe réellement des "îlots de liberté extra-mémétiques" bien que j'apprécie l'idée que notre seule liberté soit de l'ordre de la névrose, mais l'idée d'arbitrage me plait bien.
Dans "la société de l'esprit", l'ancien patron du département d'intelligence artificielle du MIT, Marvin Minsky (qui se trouve être aussi un fervent émule de Piaget sur les méthodes d'apprentissage des jeunes enfants), présente l'esprit comme une architecture d'agents plus ou moins indépendants, mais surtout hiérarchisés, qui ne savent faire chacun qu'une seule chose, et continuent à la faire sans relâche tant que d'autres agents n'interviennent pas en sens inverse, ce qui nécessite des arbitrages. Il cite par exemple le conflit entre l'agent "empileur", qui empile des cubes avec les mains de l'enfant et l'agent "destructeur" qui envoie la main à travers la pile dès qu'elle a atteint la hauteur de deux cubes ! L'arbitrage est rendu en permanence par "constructeur de tours" qui décide à partir de quelle hauteur il cessera de brimer le pauvre "destructeur", et lui laissera le champ libre.
Selon Minsky, toutes ces hiérarchies successives se composent sur de nombreux niveaux, avec des configurations parfois complexes et enchevêtrées. Cependant, de niveau d'arbitrage en niveau d'arbitrage, on arrive finalement à l'arbitre global, le Chief Executive, qui s'appelle "Je". "Je" ne s'occupe pas de décider s'il faut saisir un verre et le porter à sa bouche pour boire ou se le renverser sur le front, en revanche, il arbitrera s'il faut décider quel film on va voir au cinéma.
Si l'on en croit Susan Blackmore, l'arbitrage rendu par l'agent de niveau supérieur, en général notre vieille connaissance le "Je", fait nécessairement intervenir l'émotion pour faire pencher la balance au lieu de se perdre en d'infinies computations car la décision est prise sous diverses contraintes externes, par exemple le temps disponible. En cas d'égalité de rapports de force dans l'arène mémétique, c'est toujours l'émotion et elle seule qui est capable de trancher instantanément. C'est d'ailleurs elle qui contribue essentiellement à asseoir le sentiment d'unité du "Je", alors que les multiples agents chargés d'évaluer des distances ou de rappeler des informations travaillent sur un mode a-émotionnel.
Or le propre de l'émotion est que (toujours selon Blackmore) elle ne se code pas, ne s'imite pas, ne se transmet pas. L'émotion est donc située dans ce que l'on pourrait appeler le champ "extra - ou infra - mémétique". Elle échappe, tout comme le partage de l'instant présent, à la "tyrannie du réplicateur". Du coup, l'aventure qui nous est proposée si nous voulons accroître notre part d'indécidable, et "faire quelque chose de nos mèmes" selon la formule de l'un d'entre nous, relève peut-être d'une éducation de l'émotion et de la présence à soi, ici et maintenant. En somme une culture de l'éveil.
On peut dire ceci autrement. Je cite l'un d'entre nous : "Sur l'aventure de l'exploration non-déiste et non rationaliste du monde des idées: ce qui correspondrait au niveau des cellules propagatrices et réplicatrices que nous serions, à l'apparition d'une nouvelle fonction réflexive, d'une nouvelle boucle rétroactive, ne constiturait qu'une étape dans l'évolution de la conscience individuelle et collective. On peut certes se dire alors : à quoi servirait donc cette fonction réflexive, si ce n'est à instituer un nouveau process de sélection des idées ?
Mais le monde des idées en est peut-être aussi à un stade critique où il s'agirait pour lui de passer d'une logique darwinienne et sauvage, dont nous sommes les victimes quotidiennes, à une logique plus souple et amusante. Auquel cas, loin de rêver d' un libre-arbitre idéal, sorte de "paradis terrestre libre de tout mème", les leçons tirées de la mémétique serviraient simplement à accompagner et accélérer des processus de mutations méta-mémétiques en appelant, favorisant, accélérant l'apparition d'une justice de la mémosphère, d'une civilisation des mèmes et de leurs agents, auxquels nous nous rattacherions sans dévotion et sans volonté de détachement définitif. Peut-être n'est-ce pas si glorieux, mais l'idée que cela constituerait une drôle d'aventure, regorge de vitalité. Quel autre libre-arbitre pourrions-nous avoir que de savoir que nous partageons la vitalité, la fonction d'onde, d'une mémogenèse en cours."
Plus je relis ce passage, plus je trouve qu'il est magnifiquement exprimé !
Merci de votre attention patiente. N'oubliez pas que le libre-arbitre, la spiritualité et l'émotion sont inscrits au chapitre des "grandes questions" de notre site. Donc si quelqu'un veut prendre sa plume et surtout faire oeuvre d'objectivité et d'un peu de synthèse pour rédiger au nom de la SFM un article qui répondrait à cette question, il suffit ensuite de l'envoyer à bertrand.biss@memetique.org, notre webmestre, qui le publiera.
Bien sûr, le débat continue...
Pour en savoir plus
Sur Philip K Dick voir http://www.philipkdick.com/ et http://www.webcom.com/~gnosis/pkd.biography.html
Sur Sloterdijk, voir http://www.petersloterdijk.net/
Sur Marvin Minsky, voir http://web.media.mit.edu/~minsky/