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| Jean-Paul Baquiast
Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr |
N° 38
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Commentaire sur A New Kind of Science de Stephen
Wolfram : par Jean-Philippe Rennard alife@rennard.org |
Jean-Philippe Rennard, est le créateur du site http://www.rennard.org/alife/ consacré à la vie artificielle. Il prépare un livre sur la vie artificielle et la complexité, qui sera bientôt publié chez Vuibert, dont nous avons déjà présenté quelques chapitres : http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/avr/rennard.html
Voir aussi notre interview de Jean-Philippe Rennard du 11 mars 2001
Rappelons également sur notre site le Dossier consacré à Stephen Wolfram : http://www.automatesintelligents.com/labo/2002/juin/doswolfram.html
Au printemps 2002, tous ceux qui sintéressent aux théories de la complexité, aux automates cellulaires ou à la vie artificielle piaffaient dimpatience. Après plusieurs mois de suspens, dannonces et de reports, le célèbre Stephen Wolfram publiait enfin luvre de sa vie. Rompant une décennie de silence, le mathématicien anglo-américain dévoilait enfin le résultat de ses réflexions(1).
Lobjet ici nest pas de traiter du vaste contenu de ce travail, déjà largement commenté par ailleurs (voir notamment le dossier dAutomates Intelligents), je me contenterai de considérer la seule forme, étonnante sil en est. Stephen Wolfram fut un prodige soutenant son doctorat de physique théorique à lâge de 20 ans. Parti aux États-Unis, il fut lun des acteurs du renouveau des automates cellulaires quand, au début des années 1980, il en proposa la première classification(2) et publia plusieurs textes importants(3). Il ébauchait alors le lien, systématisé dans son dernier livre, entre la dynamique de ces constructions graphiques et la réalité physique.
Lenvironnement universitaire et le mode de publication de ses travaux lui ont rapidement semblé inadaptés à lampleur de son uvre. Il se désolait en effet des difficultés quil rencontrait pour convaincre ses collègues dabandonner les méthodes traditionnelles : «Après un moment, jai compris que sil devait y avoir un progrès essentiel, jétais celui qui devait laccomplir. Jai alors décidé de construire les meilleurs outils et infrastructure quil métait possible et de simplement poursuivre par moi-même, aussi efficacement que possible, les recherches que je pensais devoir être menées(4).» Cest dans ce contexte quil a décidé en 1986 de créer sa propre entreprise (Wolfram Research) et de concevoir le désormais fameux logiciel Mathematica, un outil adapté à ses recherches.
Ce parcours atypique explique probablement la tonalité adoptée par Wolfram dans son livre. En tant que prodige, il a inévitablement développé un intense sentiment de supériorité intellectuelle ; chercheur indépendant, il sest éloigné de la structure universitaire. Il a pu ainsi se convaincre de lextrême originalité de ses travaux, au point de poser sa capacité à révolutionner la science dans son ensemble.
Le texte va en effet très loin. Trompée par la puissance des équations linéaires, la science a pensé toucher lessence du réel. Des systèmes mathématiques dune complexité croissante ont pu rendre compte de phénomènes eux-mêmes de plus en plus compliqués. Wolfram dit démontrer dans son livre quune autre voie est possible, que les mathématiques sont mal adaptées à la réalité. La complexité du réel nest quapparence, les mécanismes fondamentaux qui gouvernent lUnivers sont simples, voire élémentaires. Il propose ainsi une nouvelle façon de faire de la science, en rupture avec la pratique habituelle.
Il est bien connu que la science est conservatrice. Rares sont les jeunes chercheurs qui peuvent démarrer leur carrière par lhétérodoxie, plus rares encore sont les professionnels reconnus qui sont prêts à accepter de jeter aux orties une grande partie de leur savoir. Wolfram dit en avoir conscience et que le temps sera long avant que ses travaux ne soient acceptés.
Mais alors, pourquoi adopter une démarche si provocatrice ? Pourquoi se présenter comme celui qui sait ? Pourquoi faire montre dune telle certitude :
«Ainsi, en écrivant ce livre, jai choisi dexpliquer simplement et directement (straight-forwardly) limportance que jaccorde à mes divers résultats. Jaurais peut-être évité quelques critiques en faisant montre de plus de modestie, mais le coût en aurait été une baisse drastique de la clarté(5)». En quoi la modestie «raisonnée» peut elle nuire à la clarté ?Mais aussi, pourquoi écrire un ouvrage fondamental quasiment sans faire référence dans le corps de louvrage à ses prédécesseurs ou à ceux qui travaillent sur des sujets similaires ? Pourquoi publier un tel livre sans y inclure de bibliographie ? La communauté scientifique accorde une importance fondamentale à la reconnaissance, beaucoup plus encore que ne le soupçonne le grand public. Un travail sera dautant mieux accepté quil sappuiera nécessairement ou opportunément sur ceux de collègues influents. Wolfram le sait parfaitement, mais en marquant si fortement sa volonté de rupture, il nuit profondément à la diffusion de son message.
Le mode de diffusion commerciale adopté par Wolfram est plus perturbant encore. Après avoir monté sa propre entreprise dédition, il semble avoir utilisé des méthodes marketing très classiques, sappuyant probablement sur lexpérience et linfrastructure acquises avec Wolfram Research. Méthodes largement éprouvées par Microsoft, mais aussi Disney et autre Lucas Art, articulées autour dannonces très anticipées, de présentations partielles et de reports de sortie. Le résultat est là. A New Kind of Science aurait dépassé les 150.000 exemplaires, chiffre difficilement explicable sur un si court laps de temps, pour un livre dont le niveau dabstraction suppose au moins une certaine familiarité avec les théories de la complexité.
Le succès étant au rendez-vous, la deuxième salve du plan marketing a pu être tirée avec lapparition des premiers produits dérivés. Les fans peuvent maintenant acquérir à peu de frais un superbe poster représentant lensemble du texte sur fond dautomates cellulaires, texte lisible grâce à de «puissantes lunettes grossissantes» (fournies ?).
De même, si lon veut tester les fameux «programmes simples» qui sont au cur de son raisonnement, il est nécessaire dêtre lheureux propriétaire dune licence de Mathematica. Les velléitaires peuvent toutefois se contenter désormais de A New Kind of Science. Explorer, logiciel récemment sorti des ateliers Wolfram au modeste prix dintroduction de 65 $.
Pourquoi un homme établi, Golden Boy(6) à la tête dentreprises florissantes a-t-il adopté une telle démarche commerciale ?
Limmodestie de Wolfram est irritante, mais compréhensible, lhomme est en effet peu banal et nul ne met en doute sa puissance créatrice. En revanche, obliger ceux qui voudront comprendre, voire poursuivre ses travaux à passer par une structure commerciale est révélateur de la dérive contemporaine dune certaine science. De grandes revues augmentent le prix de leur abonnement de manière irréelle (on peut dépasser la centaine de milliers de francs par an dans certains cas) obligeant les universités à multiplier les choix difficiles. Laccès aux résultats du décodage du génome humain nest pas libre. Des gènes, y compris humains, sont brevetés ou risquent de lêtre bientôt. Un système aussi évident que le «1-Click» qui permet de passer une commande en ligne en «un seul click de souris» appartient à Amazon. Plus surréaliste encore, on se souvient de la tentative récente de British Telecom de taxer lutilisation des liens hypertexte ! En participant à ce mouvement, Wolfram jette immanquablement une ombre sur une uvre quil veut fondamentale.
Ceci est dautant plus dommageable que, comme beaucoup de ceux qui portent un intérêt aux automates cellulaires, je suis convaincu de la valeur de ces outils et persuadé du fait que le livre de Wolfram est dun intérêt essentiel. Alors, pourquoi ?
(1) Le Monde, 14/5/02
(2) Wolfram S., A New Kind of Science, Wolfram Media, 2002 (ANKS)
(3) Wolfram S., « Universality and Complexity in Cellular Automata », Physica D, 10, 1984, pp. 1-35
(4) Ces textes sont en ligne sur : http://www.stephenwolfram.com/publications/articles/ca/![]()
(5) ANKS, p. 20.
(6) ANKS, p. 849.![]()