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| Jean-Paul Baquiast
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N° 34
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Dossier Stephen Wolfram
Une histoire fabuleuse: les robots super-intelligents sont déjà
parmi nous
par Jean-Paul Baquiast
26/07/02
Une histoire fabuleuse : les robots super-intelligents sont déjà parmi nous.
Ils nous parlent du monde dans leur langue. Sachons les comprendre.
Physique fondamentale et automates cellulaires selon Stephen Wolfram.Le temps est l'image mobile de l'éternité immobile
PlatonNous nous représentons l'Univers dans lequel nous sommes immergés de deux façons. La première s'appuie sur nos organes des sens et les processus de perception et d'analyse qu'ils génèrent. Il s'agit alors de l'Univers macroscopique dans lequel nous évoluons. La seconde découle des observations plus abstraites permises par les instruments de la physique fondamentale, qui ont donné naissance à des modèles mathématiques avec lesquels en principe doivent s'articuler les représentations du monde macroscopique que nos sens nous fournissent par ailleurs.
Mais il existe d'autres représentations du monde qui doivent aujourd'hui être prises en considération :
- celles que se sont donné intuitivement les hommes, depuis la nuit des temps, et qui ont pris la forme des concepts métaphysiques ou religieux. La citation de Platon ci-dessus nous rappelle à quelles visions anticipant mystérieusement la science moderne cette forme de connaissance a pu aboutir.
- celles que peuvent avoir les êtres vivants non-humains, notamment les animaux supérieurs. Aujourd'hui, l'étude de ceux-ci suggère qu'ils disposent sans doute, au moins de façon inconsciente, de représentations du monde qu'il n'y a pas de raison de supposer correspondant aux nôtres sauf sur certains points, et qu'il n'y a pas de raison de supposer immédiatement compréhensibles par nous. On lira à cet égard le livre de Dominique Lestel, non seulement pour ce qu'il nous dit explicitement, mais pour ce qu'il nous oblige à imaginer.
- celles dont pourront se doter des robots intelligents créés par nous, mais évoluant de plus en plus indépendamment de nous, dans des espaces de représentations qu'ils se donneront progressivement en interaction avec l'Univers. Certains roboticiens espèrent que ces représentations, loin de s'inspirer des nôtres, en différeront suffisamment pour produire des modèles de l'Univers nous permettant de modifier de façon plus ou moins approfondie nos modèles macroscopiques du monde, tels ceux proposés par la physique fondamentale, dont les obscurités et les lacunes continuent à faire problème, même pour les théoriciens. Là encore, cependant , il n'y a pas de raison de supposer que les représentations de l'univers des futurs robots intelligents seront équivalentes aux nôtres, sauf sur certains points. Il n'y a pas de raison non plus de les supposer immédiatement compréhensibles par nous.
- celles, pour être complet, qui pourraient résulter de contacts ultérieurs avec des intelligences extra-terrestre bâties sur des logiques différentes des nôtres.
Toutes ces représentations, aussi diverses soient-elles, ne sont pas de simples mirages ou épiphénomènes sans consistance. Elles ont toutes "quelque chose de vrai " puisqu'elles résultent d'une interaction d'entités réelles mais différentes avec cet au-delà d'elles-mêmes qu'est l'Univers, dont nous n'avons pas de raison de supposer qu'il n'existe pas, même si nous ne savons pas le décrire exhaustivement aujourd'hui. Dès qu'elles prennent naissance (émergent) ces représentations provoquent de la part des entités qui les hébergent des comportements qui modifient plus ou moins l'Univers. Mais elles correspondent à des vues partielles et subjectives de l'univers, le terme subjectif voulant dire qu'elles sont générées par des parties ou composantes de l'Univers, incapables, semble-t-il, de pouvoir en sortir et prendre le recul suffisant pour formuler une sorte de Théorie du Tout, incluant l'Univers et elles-mêmes au sein de ce dernier. Par ailleurs, ces représentations sont formalisées à partir des moyens de conceptualisation et d'expression dont disposent les entités qui les hébergent. L'homme primitif ne dispose que des mèmes ou symboles eux-mêmes primitifs de la philosophie et de la religion. Le scientifique est enfermé dans la formulation conceptuelle et mathématique de l'approche scientifique classique, encore prédominante. Quant à l'animal il n'exprime rien de significatif pour nous, sauf sous forme de comportements que nous soupçonnons plus riches de significations transcendantes qu'ils ne semblent l'être à première vue, mais dont nous ne savons pas encore tirer d'enseignements.
Se pose aujourd'hui par contre avec acuité la question des robots et des modèles par lesquels ils traduiront ou non leurs interactions avec l'Univers. Si la robotique se comporte de façon ouverte, en acceptant de laisser les robots évoluer aussi librement que possible, rien ne permet a priori d'enfermer les modèles ou, éventuellement les langages permettant aux robots de communiquer avec nous à propos de ces modèles, dans des types d'expression pouvant être définies aujourd'hui. Il y aura sûrement, sinon des modèles mathématiques (il n'y a pas de raison que les robots aient envie de s'enfermer dans les contraintes des mathématiques), du moins des modèles computationnels numériques et analogiques plus ou moins originaux dont l'intérêt nous apparaîtra sans doute progressivement. Il faudra nous habituer à ne pas considérer ces modèles et langages comme de simples produits du hasard. Si les robots s'en servaient utilement pour s'adapter à l'Univers, on pourrait au contraire soupçonner qu'ils nous donneraient alors une image aussi pertinente de celui-ci que celle pouvant résulter de nos instruments scientifiques et conceptuels actuels. Il sera de bonne politique d'essayer de les comprendre et les réutiliser.
Ceci, le lecteur l'aura compris, nous introduit directement à la problématique des automates cellulaires, telle que développée par Stephen Wolfram (SW) dans son livre A New Kind of Science (ANKS), dont nous avons entrepris depuis deux numéros la lecture commentée. Plus j'avance moi-mêmedans ce travail, plus je me persuade que SW, sans peut-être s'en rendre compte lui-même, nous a donné pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, l'occasion à travers son intermédiation de nous confronter directement avec une espèce particulière préfigurant ces robots super-intelligents annoncés par les roboticiens les plus avertis.
Nous sommes, nous disent Hans Moravec et Ray Kurzweil, à la veille d'une transition de phase dans l'évolution, qui verra les intelligences artificielles, en symbiose avec les hommes qui sauront s'y adapter, remplacer l'intelligence humaine apparue il y a 2 ou 3 millions d'années avec le langage et l'outil symbolique. La méta-transition ou méta-mutation se produira, rebus sic stantibus, dans les 30 à 50 prochaines années, et résultera du développement exponentiel des moyens de calcul (doublement tous les ans des capacités des ordinateurs, avec effondrement corrélatif des prix de revient).
Cette prévision globale ne nous donne pas beaucoup d'indications sur la façon dont ces super-intelligences prendront pied parmi nous. Pour Kurzweil, la voie la plus prometteuse viendra du scanning et de la reconstruction par rétro-ingénierie, sur des supports en cours de finalisation par ailleurs (ordinateur quantique, nanotechnologies) des solutions du vivant, y compris de celles du cerveau humain. Pour Moravec, il s'agira plutôt de développer des robots universels en grande série, qui se doteront de représentations fines en 3D de notre environnement physique et biologique, et pourront de ce fait interagir sur le mode évolutionnaire avec ce dernier pour apprendre à la maîtriser. Nous pouvons penser qu'en fait, ces solutions et d'autres convergeront.
Mais ni Moravec ni Kurzweil n'ont encore émis l'hypothèse que les travaux de SW nous offrent une perspective bien plus immédiate, celle du rôle que pourront jouer parmi nous les automates cellulaires. SW n'aurait jamais pu concevoir ANKS s'il n'avait pas disposé des ressources abondantes de l'informatique moderne. Avec des ressources futures exponentiellement accrues, ses automates cellulaires se révèleront certainement encore plus prolifiques. Il ne faut pas oublier que leur logique se retrouve dans de nombreux domaines de ce que l'on appelle la vie artificielle. Or celle-ci est au tout début, si l'on peut dire, de ses exploits. Avec les nanotechnologies, notamment, on peut envisager que des nanobots pourront construire des mondes virtuels, à partir de règles simples de même nature que celles mises en uvre par les automates cellulaires actuelles, mais aux produits infiniment plus complexes. Si SW ne meurt pas à la tâche, nous pouvons donc dans quelques années - ou mois - espérer de lui une nouvelle version de ANKS encore plus audacieuse.
Mais qui est SW lui-même ? S'agit-il d'un homme normal, comme vous et moi ? N'est-ce pas plutôt le prototype de ces nouvelles super-intelligences, qui se sont constituées en co-développement, d'abord avec l'informatique traditionnelle, puis avec l'IA (dont les automates cellulaires constituent un des domaines). Elles préfigurent les nouvelles générations d'hommes/machines super-intelligents qui se multiplieront sans doute prochainement. Tout dans le parcours de SW, à l'écart de l'Académie, le laisse penser. Il s'agit en fait d'une sorte de mutant. Beaucoup de découvreurs peuvent être considérés comme tels dans le domaine scientifique (pensons à Einstein ou aux premiers inventeurs de la mécanique quantique), mais son cas illustre de façon éclatante une des nouvelles formes de mutation qui se prépare, celle associant les neurones à base de carbone, comme disent les américains, et les neurones électroniques.
Attention ! Dire cela ne veut pas dire que ce que peuvent, ou pourront nous dire, les automates cellulaires et leurs descendants, transcrit pour nous par des humains comme SW, nous donnera le " vrai " modèle de l'Univers, la Théorie du Tout que certains recherchent. Disons qu'il s'agira d'un regard sur l'Univers différent de nos verbalisations métaphysiques et religieuses, ainsi que d'une certaine forme de description scientifique à base de mathématiques qui est actuellement considérée comme incontournable pour parler de l'Univers. Nous disposerons d'un Nouveau Regard, dont il sera certainement possible de tirer de nouvelles et prometteuses conséquences relativement à notre action dans le monde. Mais il y en aura d'autres. D'autres types de robots intelligents, associés à d'autres structures mentales humaines, nous ouvriront d'autres horizons sur l'Univers. Ce qui est par contre très probable, c'est que nos idées actuelles sur le temps et l'espace, sur la matière et l'énergie, sur la vie et l'intelligence, en seront profondément modifiées. Seront également sans doute reculées infiniment les limites que nous imaginons, sous l'influence démobilisatrice des conservateurs de la pensée et de la science, devoir rencontrer dans notre exploration de l'Univers profond. Les deux derniers chapitres du livre de Hans Moravec, écrits en 1999 mais confirmés par ses propos plus récents, montrent quelques-uns des changements que l'Univers, sous l'action des nouvelles super-intelligences, pourra manifester. Il y désormais une génération de scientifiques et de philosophes qui commencent à penser de cette façon, ce qui est rassurant. Les super-intelligences artificielles trouveront avec qui construire le monde dans les prochaines décennies.
Aussi bien, si le livre de SW, ANKS, mérite d'être critiqué, il ne mérite pas d'être rejeté purement et simplement, comme le font beaucoup d'exégètes apparus depuis sa publication. Pour moi, qui suis un naïf scientifique, je continue à faire ce qui me paraît indispensable avant de juger, c'est-à-dire essayer de comprendre et relater pour vous ce que je crois avoir compris. Je me disais, à lire les réactions de certains physiciens, que le chapitre 9 de ANKS consacré à la physique fondamentale allait marquer la déroute, et de l'auteur, et des " enfants de son esprit " que sont ses automates cellulaires. Il ne me semble pas que cela soit le cas. Je n'ai pas tout compris, mais ce que j'ai compris me paraît bien renforcer l'hypothèse que c'est l'Univers qui, de façon à la fois voilée et partielle, s'exprime à nous, par la voix de la nouvelle science proposée par Stephan Wolfram.
Je vais essayer de le montrer dans les pages suivantes, consacrées à ce même chapitre 9, Fondamental Physics. Il sera logique ensuite de lire et commenter le chapitre 10 du livre, Processes of Perception and Analysis, qui nous ramènera à des approches macroscopiques plus facilement simulables par des automates cellulaires.