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| Jean-Paul Baquiast
Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr |
Revue n° 30
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Billet
Labyssal aveuglement des politiciens
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
samedi 20 avril 2002
Ce texte, écrit la veille des
résultats du premier tour de l'élection présidentielle,
était initialement prévu comme éditorial de notre revue
(à paraître le 25 avril 2002) .
Les résultats du premier tour étant ce qu'ils sont, nous avons
préféré changer d'éditorial et placer ce texte dans
la rubrique "Billet". JPB/CJ
En cette période délections politiques en France, censées fixer le cap pendant cinq années qui seront déterminantes face aux décisions à prendre en matière de protection de lenvironnement terrestre et de survie de lhumanité, force est de constater quaucune des questions relatives à ces décisions n'a été abordée. Cet aveuglement des politiciens nest pas propre à la France. Il se retrouve dans le monde entier, ce qui peut faire craindre que le scénario le plus noir devienne prochainement irréversible.Faut-il parler de catastrophe annoncée ? Lors de lémission dAlain Finkielkraut, Répliques (France Culture, 20 avril 2002) les invités Jean-Pierre Dupuy et Catherine Larrère ont parlé sans ambiguïté : une catastrophe mondiale menace lhumanité à courte échéance, peut-être d'ici une cinquantaine dannées seulement. Elle résultera de la conjonction de deux facteurs complémentaires :
- d'une part la destruction des équilibres bio-climatiques découlant du processus de consommation-gaspillage impossible à stopper dont lOccident sest fait le principal agent
- d'autre part, la révolte violente des populations du Tiers-monde découvrant quelles seront les premières victimes de ce processus.
Ces deux philosophes ont également déploré linadéquation des prises de conscience politiques vis-à-vis de ce risque majeur. Mais là où Catherine Larrère plaçait quelque espoir dans une évolution des opinions grâce à la discussion «citoyenne» des changements de comportement à adopter, Jean-Pierre Dupuy était pour sa part pessimiste.Arrêter la course à labîme supposerait dès maintenant des mesures politiques draconiennes. Or les hommes politiques en semblent incapables, dabord par manque de formation scientifique mais aussi parce que le système politique, même dans les pays démocratiques, ne permet pas lémergence de questions intéressant lavenir à long terme de lhumanité toute entière. Questions considérée du ressort de la philosophie ou de la religion, qui ne peuvent désormais apporter de réponses opératoires en raison de la complexité des causes et des effets à prendre en considération. La science disposerait de telles réponses, au moins partielles. Mais qui écoute vraiment ce qu'elle peut nous dire ?
Depuis la création de notre magazine, soit bientôt dix-huit mois, nous avons été progressivement conduits à corroborer ce diagnostic pessimiste. Comme nos lecteurs lont constaté, nous avons recensé les travaux des meilleurs scientifiques du temps présent, notamment dans notre rubrique "Biblionet". Tous ne disent pas évidemment la même chose, mais de leurs voix conjuguées se dégagent une conclusion assez terrifiante : avec la science et la connaissance apportée, lhomme daujourdhui soupçonne de plus en plus quil est soumis à lévolution de super-processus ou de super-organismes «égoïstes», cest-à-dire qui nont en rien la survie de l'humanité comme finalité. Il commence à se rendre compte également que si dans certaines marges étroites, il est devenu capable de prendre conscience des mesures permettant à lespèce déchapper aux plus destructeurs pour elle de ces déterminismes, il reste incapable dans lensemble de prendre les décisions collectives ou individuelles permettant la mise en uvre effective de telles mesures.
Ceci est dautant plus affligeant que ce sont finalement aujourdhui les super-processus ou les super-organismes dont les hommes sont les agents qui vont les détruire, si rien nest fait. Le risque dune collision catastrophique avec un astéroïde de grande taille, bien que statistiquement certain, demeure lointain. Il en est de même dautres risques purement naturels. Leffet de serre provoqué par la poursuite de nos activités est au contraire à la fois proche et certain (avec une probabilité statistique très grande). Quoi quen disent ceux qui, pour préserver leur confort immédiat, ne veulent pas écouter les experts en faisant valoir les erreurs possibles de la prévision scientifique, la catastrophe est pour demain, avec des conséquences désastreuses incalculables.
Plus près de nous encore sans doute est ce que Howard Bloom appelle le «Principe de Lucifer», le principe de destruction suicidaire dirigé contre les autres et contre nous mêmes, dans lobjectif de nous maintenir au sommet de léchelle des hiérarchies de domination, quand nous y sommes, et dans celui dy accéder, quand nous ny sommes pas. La science sait maintenant à peu près de quoi il sagit : une programmation génétique permettant dassurer au sein dune espèce le succès reproductif des individus les plus efficaces (le «pecking order»). Cette programmation a eu sans doute un rôle utile dans lévolution de lhumanité, puisquelle a survécu jusqu'à nos jours avec les pouvoirs contraignants quon lui connaît. Mais aujourdhui elle nous conduit à la catastrophe, du fait que la lutte pour la domination sexprime dorénavant par la mise en uvre de technologies de destruction massive à la portée de tous. Si lhumanité était capable de la moindre rationalité dans la gestion de sa propre évolution, elle devrait conjuguer toutes ses forces pour neutraliser les déterminants épigénétiques du pecking order, plutôt que continuer à céder avec ivresse à leurs injonctions.
Mais quespérer de lavenir, encore une fois, puisque les politiques, censés être avec la détention du «langage afficheur» les guides dune humanité en errance, sont incapables de seulement évoquer ces catastrophes annoncées, den faire des "scénarios de linacceptable" devant lesquels il faudrait mobiliser toutes les ressources de la gouvernance mondiale. Certains se tourneront à nouveau vers les philosophies et les religions, mais on peut craindre que celles-ci, refusant léclairage de la science, restent les premières à dresser les sociétés humaines les unes contre les autres, au nom comme le montre fort bien Howard Bloom, dun combat pour la dominance qui a toujours été leur ressort profond.
Quant aux scientifiques, ils ont pour la plupart, pénétrés de leurs insuffisances, renoncé à se faire entendre. Pour un Jean-Pierre Changeux encore convaincu que si vérité il y a elle ne peut-être que scientifique, combien préfèrent senfermer dans leurs disciplines et renoncer à formuler les moindres prévisions ou propositions pour le futur de lhumanité.
Pour en savoir plus
Participants à l'émission Répliques du 20 avril 2002 (thème : "Du bon usage de la peur"), France Culture:
Jean-Pierre Dupuy, philosophe, Centre de Recherche en Épistémologie Appliquée (CREA), École Polytechnique, 1 rue Descartes, 70005 Paris (http://www.crea.polytechnique.fr), auteur notamment de «Pour un catastrophisme éclairé - Quand l'impossible est certain» (Seuil, 2002).
Catherine Larrère, professeur à luniversité Michel Montaigne, Bordeaux 3 (http://www.ehess.fr/centres/koyre/personnes/enseignants/larrerec.htm), auteur notamment des ouvrage «Philosophies de lenvironnement» (PUF, Paris, 1997) et «Du Bon Usage de la nature» (Aubier, Paris, 1997)
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