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Revue n° 29
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Billet
Donner un passé à Aibo
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Le jeudi 14 mars 2002, à l'Hôpital de La Salpêtrière*, Frédéric Kaplan, Chercheur au Sony Computer Science Laboratory, a fait une présentation sous le titre : Donner un passé à AIBO : Des robots de compagnie dont le comportement est déterminé par leur histoire perceptive et sociale.

* Organisation: : Jacqueline Nadel jnadel@ext.jussieu.fr - Equipe développement et psychopathologie - CNRS UMR 7993

Frédéric Kaplan

Frédéric Kaplan est chercheur au Sony Computer Science Laboratory à Paris. Sa recherche porte sur les interactions avec les robots autonomes, dans le cadre de la robotique de compagnie. Il étudie également comment des robots peuvent créer des phénomènes culturels qui leur seraient propres.
Il est l'auteur de "la naissance d'une langue chez les robots" paru chez Hermes Science en mai 2001
.

Pour en savoir plus
Frédéric Kaplan Page personnelle chez Sony: http://www.csl.sony.fr/General/People/StaffPage.php3?username=kaplan
Page du livre "la naissance d'une langue chez les robots" http://www.captage.com/kaplan/naissance/
Page de l'atelier : http://www-etis.ensea.fr/~atelier/

Ce texte résume son intervention :
"Les premiers robots de compagnie développés par Sony, comme l'AIBO, ne disposent aujourd'hui que de capacités d'apprentissage et d'évolution limitées. Dans la plupart des cas, les interactions avec leur propriétaires se contentent de déterminer le choix de certains embranchements dans des "chemins de vie" déjà préprogrammés. Au laboratoire Sony CSL Paris, nous travaillons sur des robots dont les capacités motrices et cognitives dépendront d'une manière plus importante de leurs propres histoires perceptives et sociales. J'illustrerai ceci grâce à plusieurs expériences montrant comment un robot peut apprendre le nom des objets qu'on lui montre, ou comment son maître peut le dresser pour effectuer certains comportement dans certaines situations. J'espère ainsi montrer que la valeur des robots de demain sera déterminée avant tout par la manière dont ils sauront exploiter leur passé."

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A la suite de cette présentation, nous nous sommes posé la question : à quel moment le chien Aibo disposerait-t-il d'un passé suffisamment riche pour que nous puissions lui supposer un début de conscience ? Ce texte n'engage en rien, on le comprend, ni Frédéric Kaplan ni les laboratoires Sony.

Le chien Pato, chien conscient

Nous sommes en présence de Pato, chien automate provenant d'un célèbre industriel que nous ne nommerons pas. Pato comporte paraît-il plus d'un millier de postures différentes, pré-programmées par les ingénieurs. De plus, ses maîtres lui ont appris un certain nombre d'associations, sur le modèle de ce que nous explique par ailleurs Fredéric Kaplan, chercheur au Sony Computer Science Laboratory.

Si nous couchons sur le côté le chien Pato, après quelques tâtonnements, il se remet debout, ce qui n'était pas évident. Ceci fait, il paraît tout content et remue la queue et les oreilles. Comme on sait, bien des insectes, pourtant dotés de 6 pattes, n'arrivent pas à se redresser seuls.

Pourquoi, dans ce cas, ne pas imaginer que le chien Pato est privé de conscience ? A quoi reconnaît-on la conscience ? Nous voici confronté à nouveau au célèbre argument de Turing. Si un automate répond de la même façon qu'un homme aux questions que nous lui posons, il est aussi intelligent qu'un homme.

Dans un premier temps, le chien Pato ne se comporte pas avec une sensibilité telle que nous puissions lui supposer une conscience. Un vrai chien, sur ce plan, nous offre un interface beaucoup plus riche, et pourtant, à tort sans doute, nous lui refusons la conscience, même par flashs.

Si cependant les ingénieurs-concepteurs du chien Pato, ou ses utilisateurs, décidaient d'enrichir ses capacités comportementales, que se passerait-il ?

Une première façon de faire serait de programmer encore plus de comportements a priori, selon des arbres de connaissances de plus en plus fins, tout en multipliant les croisements comportementaux et les stimulus auxquels ils répondront . Dans le même temps, on ajouterait de nouveaux capteurs et effecteurs au chien Pato, on enrichirait sa mémoire, on le connecterait le cas échéant à des mémoires auxiliaires, bref on en ferait un super-chien, sans pour autant en faire encore un chien auto-adaptatif véritablement autonome.

Mais une seconde façon de faire serait précisément de faire appel à des ressources en Intelligence Artificielle plus riches. On pourrait connecter le chien Pato au méta-système experts, riche de milliers de règles, développé par Jacques Pitrat. On pourrait aussi reprendre les techniques de la machine à apprendre au contact de son environnement qui fait le succès des créatures de Jean-Arcady Meyer et Agnès Guillot, pour ne pas parler de Rodney Brooks.

Dans ce cas, le chien Pato serait à la fois pré-programmé (avec de plus en plus de libertés d'ailleurs) et adaptatif. Rien n'interdit, semble-t-il que ces deux hérédités se combinent en lui. Dans certains cas, il y aurait peut-être des conflits entre comportements, mais ces conflits eux-mêmes seraient intéressants.

Voici notre chien Pato bien plus équipé qu'un brave toutou de compagnie. Si nous vivons quelques temps avec lui, il apprendra beaucoup de choses à notre contact, ce que le même toutou, enfermé dans son génotype et son phénotype, aura bien du mal à faire.

Dirons nous que le super-chien Pato ainsi obtenu et éduqué est devenu conscient ?

Avouons, quitte à passer pour méprisant à l'égard de l'espèce humaine, que nous aurons beaucoup de mal à le distinguer d'un humain modérément capable de prise de conscience, comme il nous arrive hélas souvent l'occasion d'en rencontrer. Si le cortex associatif de Pato (ou ce qui en tient lieu dans ses neurones artificiels) est devenu capable de mémoriser son passé, de se projeter dans son futur, d'enregistrer des peurs, des désirs et autres traits que nous prêtons généralement à la conscience, en quoi pourrons nous affirmer qu'il n'a pas une conscience de soi relativement proche de la nôtre.

Prendra-t-il l'initiative d'entreprendre des actions, d'élaborer des pensées. Peut-être ne le fera-t-il pas seul. Mais si nous le mettons dans un environnement riche, lui permettant de recevoir de nous d'innombrables stimulus à agir et à penser, il réagira, non de façon stéréotype, mais en fonction de son passé et de son présent. Bref il se comportera d'une façon pas très différente de vous et moi. Peut-être n'aura-il pas la vaste culture dont nous disposons, mais…mais peut-être l'aura-t-il, et plus riche encore que ne l'est la nôtre, si nous lui donnons la possibilité de se connecter au web, avec un bon moteur de recherche, par exemple au Trésor de la langue française informatisé ou aux collections de la Bibliothèque Nationale.

Finalement, nous aurions tout lieu de lui prêter, non seulement une intelligence, mais aussi une conscience, sauf à décider a priori que cette faculté est interdite à d'autres créatures que les hommes.

Il y aura deux autres façons d'enrichir notre chien. L'une consistera, comme cela se fait déjà dans certains laboratoires, de le faire interagir dans la vie quotidienne avec d'autres hommes. Une autre façon sera de le faire interagir avec d'autres chiens analogues et cependant différents. Dans ce cas, cette population développera peut-être des langages et des faits de conscience spécifiques à la nouvelle espèce que nous aurons artificiellement constitués, faits de conscience qui , paradoxalement, nous échapperaient peut-être.


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