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Concours de Nouvelles
Nuage Connexion

Par Cyril Gazengel
18/02/02

NDLR. Nous publions ici un  2e texte reçu en réponse à notre appel à concours de nouvelles, dont nous rappelons le réglement http://www.automatesintelligents.com/manif/2002/jan/manif1.html . Ce texte n'exprime donc pas le point de vue de la rédaction, et n'engage que son auteur, que nous remercions JPB/CJ

Ce furent les mouvements nerveux de sa compagne qui réveillèrent Armand, pas le criaillement du visiophone. Il resta là un bon moment à fixer le plafond, immobile, oscillant entre le rêve et l’éveil ; lentement, son cerveau analysait le bruit dans la pièce voisine. Julie remua à nouveau dans un gémissement réprobateur qui le décida à agir. Sans éclairer, il s’assit sur le bord du lit et frissonna au contact de l’air glacial. Un coup d’œil au radio réveil, trois heures vingt-huit… qui pouvait bien le sortir du lit en pleine nuit ? Les idées encore confuses, il s’octroya une courte pause et se frotta énergiquement le visage des deux mains. Bouger, surtout ne pas se rendormir. Il bailla en silence, réprima une quinte de toux puis se leva dans l’obscurité. Il se déplaça avec précision, posa un pied entre la penderie et le lit, attrapa le coin de la commode avant d’atteindre la porte d’une longue enjambée.

Hors de la chambre, la sonnerie s’imposa. En s’y dirigeant, il récupéra un paquet de cigarettes et prit sa première taffe en une profonde inspiration ; il relâcha la fumée avec irritation après une courte apnée. Arrivé devant l’appareil qu’il fixait méchamment, il marqua une pause avant de décrocher, attendant la sonnerie suivante. Le visage décomposé et mal rasé d’Hervé – son supérieur – se matérialisa sur l’écran mural : « Enfin ! T’as le réveil difficile. Ca fait une demi…

– A trois heures du mat’, je dors. » Armand écrasa sa cigarette à peine commencée sur un cendrier laissé là et s’en ralluma aussitôt une autre. Devant la figure déconfite de son interlocuteur, il réalisa la rudesse du ton de sa réponse. Le silence pesant qui suivit lui permit de noter les cernes sous les yeux, inhabituelles, le dos voûté, le costume mal ajusté ; tous ces détails ne laissaient présager rien de bon. Hervé semblait vieilli de vingt ans en quelques heures. La colère laissa immédiatement la place à l’inquiétude : « Qu’y a-t-il… ?

– J’ai besoin de ton équipe pour une intervention ultra-prioritaire. Vous êtes les seuls à posséder l’expérience nécessaire. »

Hervé le suppliait presque. Du coup, un nœud se forma dans l’estomac d’Armand car ce dernier encensait toujours Nouar et son équipier ; en principe, il leur réservait sa dernière réplique.

Après une étude plus minutieuse, Armand comprit que la fatigue de son interlocuteur traduisait une profonde tristesse. En fait, Hervé ressemblait à ceux qui, en état de choc, ne réalisent pas encore l’importance de la tuile qu’ils viennent de recevoir, mais en subissent déjà les contre-coups. Il tira sur le mégot jusqu'au filtre avant de parler : « Et Nouar ?

– Nouar… Il… Il est, ils sont… morts, tous les deux. »

Armand fixa l’écran, hébété. Il acceptait difficilement l’idée que Nouar perdant la vie lors d’une simple opération de nettoyage. Hervé se redressa sur son siège et annonça, d’une voix incertaine qui se voulait sûre : « Nous avons un nuage tueur sur les bras. Il a mis dans un sale état les dockers du Port Autonome venus s’occuper de son hangar. Ensuite, il a désintégré Nouar et Christian peu après leur entr…

– Attends, attends ! » Armand s’essuya la sueur baignant son front et s’alluma une cigarette : « Tu veux me faire croire que des nanomachines ont tué des humains. Impossible !

– Elysène t’attendra sur place dans trois-quarts d’heure, ajouta Hervé dont le regard trahissait le désarroi. Tout en rajustant sa cravate, il continua : Et t’as intérêt à te grouiller, le maire m’a intimé de mettre de l’ordre dans tout ça avant l’aube. Je te maile les données du dossier sur ton agenda. Contactes moi après ton analyse de la situation sur place. Terminé ! »

Le visiophone éteint, Armand s’y appuya afin de laisser passer un malaise. Il transpirait abondamment malgré la fraîcheur ambiante. Il fit un effort considérable pour cesser de trembler et commencer à se préparer.

Sur son agenda, il apprit que le Port Autonome de Marseille, comme la majorité de leurs clients, venait de les contacter afin de vider un vieil entrepôt des nanomachines l’infestant. Ces nano composants communiquaient entre eux grâce à de minuscules courants électriques et s’organisaient sous la forme d’un nuage plus ou moins dense, à la cohérence très variable. Le phénomène restait fréquent dans les sociétés post-industrielles aux atmosphères saturées de tels engins ; mais cette fois-ci, il y avait eu un couac ! Le phénomène devenait agressif au point de tuer… et ce genre de comportement sortait de l’ordinaire.

Une fois prêt, Armand sortit dans le Mistral glacial de novembre. Il courut se réfugier dans sa voiture en crachant ses poumons. A l’intérieur, il s’alluma une cigarette pendant le préchauffage du vieux diesel.

Vingt-cinq minutes plus tard, il zigzaguait entre les conteneurs du port, au milieu des milliers de dockers et de robots qui s’y activaient jours et nuits pour écourter au maximum les escales des nefs spatiales.

Il repéra facilement le lieu de l’incident, un cube de béton miteux un peu à l’écart et isolé par des gardes mobiles entourant pompiers et ambulanciers. Il se força un passage à travers la foule de badauds et (surtout) de journalistes avides d’images chocs, montra patte blanche aux cerbères bleu-marines et passa enfin le cordon de sécurité.

Sa partenaire l’attendait en sortant leur matériel du fourgon beige fournit par la société. Elle arrêta son déménagement lorsqu’il sortit de la berline. Ils se saluèrent brièvement avant d’improviser un briefing de campagne. Visiblement aussi secouée que lui, elle lui apprit qu’il avait décimé une équipe de dockers avant l’intervention de Nouar et Christian. Le reste de ses informations correspondait globalement à ce que contenait son organiser.

Au même moment, la massive silhouette méditerranéenne du chef de la sécurité du Port Autonome s’approcha. Il leur lança un bonjour de la main avant de se retourner vers un marin-pompier qui le hélait. Après un bref échange avec le soldat du feu, il revint vers eux, le visage tendu : « Cette saleté compte maintenant cinq morts à son tableau de chasse. » Après un bref arrêt suivi d’un profond soupir, il continua : « C’est un des sept dockers qui tentaient de vider cette ruine avant l’arrivée de vos collègues. Deux y sont restés, éparpillés un peu partout à l’intérieur. Les cinq autres ont été blessés à divers degrés. L’un d’eux vient de mourir en réanimation à l’hôpital Nord. »

Ils se regardèrent quelques secondes, incrédules. Ensuite, quand l’effet de cette annonce s’estompa, Armand demanda des précisions sur la superstructure du bâtiment. Cette discussion boulot aidant, l’atmosphère se détendit quelque peu. Pour établir leur plan de bataille, ils étalèrent un schéma sur le capot de la voiture et l’analysèrent.

Le chef de la sécurité leur expliqua la stratégie mena Nouar et Christian, jusqu’à leur perte. Comment ils pénétrèrent dans le hangar pour neutraliser l’intrus et, surtout, la façon dont ce dernier leur tendit un piège fatal. Dès que le compte-rendu s’acheva, Armand marcha le long du véhicule, pensif, tirant distraitement sur sa cigarette pourtant éteinte. Il s’arrêta et se retourna vers le chef de la sécurité de l’autre côté du capot : « Hum ! … Ok ! Ce que j’aimerais bien savoir, c’est… Pourquoi n’ont-ils pas utilisé les portes frontales pour le disperser grâce au vent ? C’est plus sûr que de pénétrer dans l’antre d’un monstre meurtrier. »

Le chef de la sécurité haussa les épaules. Il semblait chercher ses mots : « Il vaut mieux que vous veniez voir ça, sinon vous ne me croiriez jamais. »

Armand lui emboîta le pas et il assimila à grand peine ce que ses sens lui renvoyaient sur l’état de la porte monumentale. Les deux battants occupaient toute la superficie avant de l’édifice, mais elles ne pouvaient plus bouger, même à l’aide d’un moteur musclé. Le nuage – car il semblait bien à l’origine du phénomène – avait soudé les deux parties avec une précision atomique. Armand écrasa son mégot avec rage contre la cicatrice métallique, avant de se retourner vers le chef de la sécurité : « C’est lui qui a fait ça, hein !

– Probablement, mais on se demande encore comment. » Ils retournèrent lentement vers le fourgon. Au bout de quelques pas, le chef de la sécurité ajouta : « C’est la première fois que je vois une bizarrerie pareille. »

Armand hocha la tête en guise d’assentiment quand Elysène leur précisa qu’elle avait déjà observé le phénomène. Ils s’arrêtèrent net et la dévisagèrent avec intérêt : « Lors de mon stage de fin d’études, chez les nettoyeurs new-yorkais, il y a deux ans.

– Tu ne m’en as jamais parlé. » Un arrière-goût de reproche perçait derrière la voix d’Armand.

Imperturbable, Elysène continua tout en reprenant leur marche : « L’occasion n’a jamais dû se présenter, je suppose. J’en avais vu une dizaine à l’époque, mais aucun de meurtrier. » Elle s’arrêta le temps de quelques respirations avant de préciser : « Généralement, ce signe annonçait un coriace.

– Bon ! Dans ce cas, autant y aller de suite. Plus vite on se le coltinera, plus vite on en aura fini. Il faudrait aussi étendre la zone de quarantaine. » Le chef de la sécurité acquiesça et s’en alla en petites foulées vers ses hommes. « Quant à moi, j’ai deux mots à dire au boss, ajouta Armand avant de s’éloigner à son tour. »

Dans le véhicule, Il s’alluma une énième cigarette puis il composa le numéro d’Hervé. Dès la première sonnerie, son visage se matérialisa à l’écran et sa voix ferme habituelle résonna dans la voiture : « Ah ! Armand ! Alors ? L’état des lieux ?

– Ca pue la merde cette affaire. Trois dockers ont crevé. Et en plus, le nuage a soudé les portes du hangar. Nouar et Christian n’avaient aucune chance ! » Le visage d’Hervé pâlit et, sans lui laisser le temps d’intervenir, il enchaîna : « Elysène affirme avoir déjà vu ça à New York. Il faudrait demander aux collègues new-yorkais des infos sur le sujet.

– Ok, je m’en charge. » Hervé prit quelques notes, puis fixa de nouveau Armand : « Penses-tu pouvoir finir d’ici l’aube ? Le maire est très insistant.

– Trop tôt pour le dire, mais je vais faire mon possible.

– J’espère bien ! Rappelle-moi dès que tu as trente secondes de relâche. » Hervé raccrocha sans prévenir. Armand resta figé un court instant devant l’écran inerte avant de pester contre son supérieur.

La cigarette aux lèvres, il inhala avec force en regardant, inquiet, l’ombre du bâtiment se dessinant sur le fond illuminé par la vie nocturne de la mégapole provençale. Réunissant son énergie et son courage, il rejoignit Elysène dans l’air glacial pour l’aider à finir l’installation de leur matériel. Ils achevèrent le branchement des consoles à l’abri du vent ; Et réussirent malgré les turbulences à positionner un drone-hélicoptère près des fenêtres de la toiture. Ils lui ordonnèrent de filmer l’intérieur.

L’extension du cordon de sécurité achevée, le chef de la sécurité les rejoignit alors qu’ils introduisaient un petit explorateur sur roues par une porte de service.

Le robot filmait un volume vide, ce qui rendait plus percutant l’effet de brume provoqué par leur cible. A travers la luminescence électrique ambiante, ils pouvaient distinguer, à quelques tours de roues, les carcasses informes et calcinées des drones des marins-pompiers et du Port Autonome. La machine pénétra plus en profondeur, longeant un tuyau d’alimentation, posé par l’équipe de Nouar, qui occupait la moitié gauche de l’écran de visualisation. Ses six roues crissaient sur le sol synthétique en cherchant l’adhérence optimale. Bientôt, le boyau – qui leur servait de repère dans ce vaste espace uniforme – les amena à un grand hexagone : un diffuseur-vaporisateur. C’est là que le nuage choisit pour fondre sur l’étranger !

Très vite, le robot cessa d’avancer, puis une neige électrique envahit l’image.

Lorsque l’écran s’éteignit après de multiples grésillements, Elysène lança un bref « il est mort » avant de basculer sur la caméra du drone-hélicoptère. Par cette vue plongeante, ils distinguaient au sol leur petit explorateur, fumant de toutes parts et entouré de puissants arcs électriques. Il réussit à se traîner de quelques décimètres supplémentaires, et se retrouva au milieu des autres carcasses contre lesquelles il butta mollement avant de s’immobiliser définitivement. Une poudre noire – reste des milliards de nano composants perdus pendant l’assaut – recouvrait le sol.

Au bout de quelques dizaines de secondes, le calme paisible du début revint dans l’entrepôt. Les trois humains continuaient cependant à scruter l’image. Armand se tourna alors vers le chef de la sécurité. Il désigna le diffuseur-vaporisateur en tapotant sur l’écran : « Il faudrait connecter le conduit d’alimentation à une réserve de gaz électro-isolant. Vous en avez ici ? »

– Les marins-pompiers en ont apporté une citerne spéciale, à la demande de vos collègues, il me semble.

– Parfait, murmura Armand. » Ensuite, un sourire carnassier aux lèvres, il ajouta : « On branche tout ça. On isole les nanomachines et on disperse ce qui reste de cette merde avant l’aube et tout le monde est content. »

Ensuite, tout s’accéléra. Les marins-pompiers avertis, en quelques minutes, un titan rouge immobilisa ses huit roues motrices près de l’entrée de la canalisation. Ils retournèrent devant leurs écrans pour piloter la manœuvre de vaporisation dès le branchement effectué. Grâce à la caméra volante, ils purent observer la diffusion du gaz brun parmi les éléments du nuage, interrompant leurs communications, menaçant leur cohésion et leur intégrité. Armand commença lentement à se détendre. Il se voyait déjà entré chez lui, dormir sous la couette à côté de Julie.

« Pas si coriace finalement. »

Cette pensée s’évaporait à peine lorsque l’ensemble des voyants d’alerte du diffuseur-vaporisateur s’allumèrent… puis s’éteignirent… pour se rallumer. Après plusieurs répétitions de ce manège, l’appareil rendit l’âme. Le gaz cessa de se répandre. Malgré leurs tentatives pour le ranimer, il resta définitivement inerte. Armand pesta, insulta ce tas informe qui venait de ruiner ses espoirs d’en finir d’ici l’aube, avant de partir dans une crise de toux d’une violence extrême. Pour se calmer, il prit une cigarette ; il alla nettement mieux dès la première taffe.

A l’issue de la courte discussion qui conclut cette débâcle, ils convinrent que seul un déclencheur électromagnétique pouvait encore réduire à néant cette vermine. Comme tout appareil possédant un lointain lien de parenté avec l’électronique du vingtième siècle, les nano composants brûleraient au passage de l’onde générée – impulsion comparable à celle d’une bombe atomique tactique. Néanmoins, le bâtiment, conçu pour résister à l’impulsion d’une explosion nucléaire, imposait l’utilisation du déclencheur dans la même pièce que la cible. Or, ce matériel nécessitait la présence d’un opérateur humain. Il leur faudrait donc entrer.

Afin d’éviter l’erreur de Nouar, ils utiliseraient une entrée annexe dont le chef de la sécurité leur révéla la présence. Il s’agissait d’une ancienne canalisation au sous-sol construite par des contrebandiers avant la dernière guerre, et condamnée peu après. Elle n’apparaissait plus sur les derniers plans, il supposait donc que le nuage ne la connaissait pas. Par contre, à l’abandon depuis sa fermeture le lieu souffrait d’une saturation en déchets industriels à majorité chimique et génétique. Mais il s’agissait là de leur unique solution non armée à leur solution ; ils pouvaient l’adopter ou alors ordonner un bombardement chirurgical. Ils se mirent donc au travail. Pendant que les autres se lançaient dans la préparation du matériel, Armand se réfugia dans sa voiture afin de tenir Hervé au courant des derniers évènements, trop heureux d’échapper à la morsure du vent polaire qui ne cessait de souffler. Comme la fois précédente, Hervé décrocha immédiatement : « Ah ! Armand. Alors ?

– Alors, rien ! soupira Armand. Il résiste, mais j’ai peut-être une solution. Des nouvelles de New York ?

– Ah ! Oui, New York… » Hervé fouilla dans une liasse de papiers entassés sur son bureau avant d’en sélectionner un lot. Il mit ses lunettes et commença à parler tout en consultant le document : « Il semble qu’ils rencontrent ce problème des soudures depuis une quinzaine d’années. D’une fréquence assez rare, il est devenu majoritaire depuis environ un an.

– Ca s’accompagne de meurtres ?

– Il semble que non. » Hervé souleva le premier feuillet : « Du moins dans les premiers temps.

– C’est à dire? »

Hervé posa les documents et en sélectionna d’autres dans son tas. Il prit le temps de consulter ces données avant de parler : « Eh bien ! Il apparaît dans les rapports du NYPD que depuis l’an dernier leurs nuages sont devenus très agressifs. Ils en sont déjà à trois attaques létales en quinze mois sur les docks de la ville. Sept sur l’ensemble du territoire américain. » Il s’arrêta, comme pour ménager un effet : « En fait, les ricains pensent qu’ils communiquent entre eux via le net ! La NSA affirme que les I.A. d’Echelon ont capturé leurs conversations. Ils s’organiseraient en cartel afin de mieux combattre les autorités, organisation qui possède déjà un surnom : la cloud connection. » Il laissa l’information faire son chemin.

« De plus, reprit-il, si on se base sur les derniers dix-huit mois, on compte treize attaques sur le continent américain – hors USA bien sûr – surtout situées en Amérique Latine. L’Europe est assez épargnée, seuls Anvers, Londres et Helsinki ont déjà eu quelques cas similai…

– Il ne me semble pas en avoir entendu parlé aux infos, le coupa Armand. »

Hervé haussa les épaules : « Oh ! Les deux premières datent de la campagne des présidentielles européennes, et la troisième a eu lieu lors du méga attentat sur Freedom. Ces meurtres sont passés sur les networks locaux, mais sans jamais remonter jusqu’au niveau national… Ah ! J’ai aussi recensé dix-sept agressions en Asie. Le phénomène est même devenu incontrôlable à Manille.

– D’où leur nouveau virus à l’origine de la quarantaine de la ville ?! lança Armand, incrédule. »

Hervé acquiesça avant de poursuivre. Apparemment, l’Afrique, trop peu impliquée dans les nouvelles nanotechnologies semblait épargnée, ainsi que l’Océanie malgré ses installations high-tech de Sidney ou des Fidji ; les colonies lunaires restaient, elles aussi, à l’écart du phénomène grâce à leur isolement géographique. Cet inventaire achevé, Armand présenta son plan d’action pour entrer par les égouts avec le chef de la sécurité et griller le monstre. Cependant, Hervé s’opposa à ce que l’employé du Port Autonome les accompagna, prétextant un vague souci d’assurance en cas de nouvel accro, puis ils raccrochèrent.

Dehors, Armand frissonna. Il s’approcha lentement de sa coéquipière et du chef de la sécurité, le visage tendu. Elle l’accueillit avec une moue interrogative. Après un long mutisme, il déballa tout ce qu’il avait apprit d’Hervé. Leurs mines s’assombrirent vite et un nouveau silence, plus pesant que le premier remplaça la voix rauque d’Armand. De plus, il expliqua que seuls lui et Elysène entreraient car sa direction refusait tout étranger à son équipe dans cette opération. Le chef de la sécurité protesta pour la forme, mais il savait qu’Armand ne cèderait pas. Il les aida donc à s’équiper vite et en silence.

Lorsqu’ils enlevèrent la plaque de fonte recouvrant l’égout, un remugle les assaillit. Ce relent puissant leur déclencha un réflexe de recul. Avant de descendre, Elysène se signa brièvement ; puis lentement, avec précaution, ils se laissèrent glisser dans la pénombre de ce conduit de puanteur.

Peu utilisé, encore moins entretenu, tout ici semblait lugubre et repoussant.

Ils progressèrent à grand peine, enfonçant leurs bottes dans une gelée trop grasse, trop organique, pour qu’ils s’amusent à en deviner la composition. Armand préférait ignorer ce qui marinait là. Parfois, il entendait un bouillonnement visqueux ; ou bien il percevait un glissement furtif autour des parties immergées de sa combinaison. Il dut lutter contre ses peurs ataviques et avancer dans cette mixture, résister à l’envie de fuir.

Au bout d’une vingtaine de pas, ils butèrent enfin contre une grille.

Sur le côté se devinait le tunnel de raccordement d’un aspect tout aussi repoussant que le conduit où ils se trouvaient, en moins visqueux, peut-être. Ici grouillaient des organismes mutants endémiques générés par la soupe de déchets croupissant un peu plus bas. Certains de ces êtres descendaient d’ancêtres ayan traversé les parsecs grâce aux nefs interstellaires mouillant dans le port. Même si se déplacer parmi cette vermine restait désagréable, ils progressèrent malgré tout plus facilement que dans le premier boyau. De temps à autre, ils entendaient le craquement d’une carapace sous leurs semelles, souvent accompagné d’un crissement d’agonie. Régulièrement, ils devaient couper des lianes tombantes à la consistance gélatineuse pour continuer leur intrusion. Arrivés au bout de cette jungle, ils s’accordèrent une pause nécessaire ; elle leur permit d’effectuer un dernier point à mi-voix avant de passer à l’assaut.

Ensuite, méticuleusement, ils placèrent un serpent de plastic courant sur les bords de la paroi en contact avec le hangar. Ils espéraient que les vibrations de l’air butant contre le bâtiment masqueraient celles de leur petite explosion. Ils n’avaient de toute façon pas le choix. Heureusement, la détonation fut timide. Seul un soupir misérable fit bouger quelques algues tombantes.

Une fois à l’écart du conduit, ils se désinfectèrent grâce à un petit extincteur prévu à cet effet. Cette opération terminée, ils ôtèrent les parties les plus gênantes de leur combinaison : typiquement le casque, avec son masque à gaz et la cagoule qui le recouvrait jusqu’aux épaules. Puis ils reprirent leur route sur le territoire de leur ennemi. Elysène déclencha le détecteur de nanomachines et ils avancèrent à pas de loup, suivant l’itinéraire prévu : pas de contact. Ils montèrent des sous-sols à la rencontre de leur objectif, attentifs et prudents, prêts à le voir surgir à chaque courbe, à tous les changements de pièces.

C’est dans cet état d’esprit qu’ils ratissèrent tout ce premier niveau sans trouver la moindre trace. Ensuite il passèrent à l’étage supérieur, sans plus de résultat. Armand martyrisait son paquet de cigarette sans pour autant se servir, de peur que la fumée ne les découvre dans un lieu trop étriqué pour que l’onde électromagnétique soit efficace. A chaque étape, il pressait Elysène d’accélérer ses analyses. Ils ne visitèrent que sommairement le troisième sous-sol et ignorèrent délibérément les réduits et les salles isolées. Leur examen du suivant fut encore plus superficiel.

Finalement, c’est sur une bifurcation en T, juste avant le rez-de-chaussée, qu’ils eurent un contact. Elysène murmura « le voilà » dans un souffle en se tournant vers la droite. Ils décidèrent de rebrousser chemin, de trouver une pièce plus grande où ils seraient certains de le détruire.

Puis, à une autre croisée des chemins, il fut présent en deux endroits. Ils prirent donc le dernier choix possible.

Ainsi, à chaque croisement, il ne leur laissait qu’une seule possibilité. Très vite, ils réalisèrent qu’il les rabattait comme du gibier.

Leur marche se fit plus rapide, leurs gestes plus pressés.

Il apparut assez vite que la traque se précisait. A chaque embranchement, il se rapprochait, sans toutefois être encore visible. Il semblait jouer avec eux comme un prédateur avec ses proies lorsqu’il est sûr de l’issue de la confrontation. Armand commençait à manquer de souffle, il suivait avec de plus en plus de mal le rythme imposé. Son visage rougissait, il déglutissait avec peine et luttait contre l’asphyxie.

Après plusieurs minutes de ce petit jeu, ils se retrouvèrent dans un cul-de-sac, exténués. La panique approchait à grands pas quand le plancher bougea puis céda. Au même instant, l’avant-garde des nanomachines apparaissait au bout du couloir et recula vivement face à la masse de poussières dégagées par l’effondrement. Un tentacule vaporeux avança, prudent, vers les particules en suspension. Un étage plus bas, la voix d’Armand résonna en une série de toux douloureuses.

Dès que la pollution de l’air baissa au point que son opacité cesse, le nuage s’engouffra lentement par le trou du plancher pour entourer les deux humains. Cependant, la brume bleue-électrique restait à distance de ses victimes qui n’osaient pas bouger.

D’un coup d’œil circulaire, Armand repéra une demi-douzaine de sculptures aériennes, assemblages de formes géométriques de toutes sortes. Une beauté asexuée, mécanique et diffuse se dégageait de ces oeuvres, trahissait leur origine non-humaine. Elysène en effleura une. Durant le parcours de ses doigts le long de la surface lisse, le nuage recula avec une ondulation nerveuse. Surprise, elle prit le lourd objet à bras le corps, il frémit, avant de reculer à nouveau. Armand pouvait ressentir l’anxiété qui émanait de leur cible, il essaya d’imité sa coéquipière mais une douleur intense dans son bras droit l’en dissuada. Il l’examina pour constater les dégâts : le sang se répandait par une multitude de plaies de différentes tailles ouvertes par les débris de son déclencheur électromagnétique.

Continuant de tenir l’assemblage à bout de bras, Elysène s’avança prudemment, leur ennemi hésita puis lui céda le passage. Derrière, Armand récupéra le déclencheur d’Elysène qui traînait sur le sol, intact, et la suivit. Une tension puissante persistait dans cette vapeur mécanique. A chaque pas, leur vis-à-vis semblait se préparer à l’assaut, puis cédait du terrain, parcouru de tremblements électriques.

C’est ainsi qu’ils progressèrent : Elysène et son fardeau face à un groupe de nanomachines ; Armand dos collé au sien, prêt à utiliser le déclencheur dès que possible, suivi de près par un autre paquet.

Ils se traînèrent comme cela, lentement, dos-à-dos, et ils remontèrent jusqu’à l’étage supérieur, puis au suivant, direction le hangar. A chaque obstacle, virage ou escalier, ils manquaient de peu de chuter, leur vacillement d’équilibriste accompagné de son lot de remous dans la masse nano technologique ! Après un bon quart d’heure, ils aperçurent enfin leur objectif par l’entrebâillement de la porte coulissante au fond d’un couloir. Elysène accéléra le rythme, courrant presque.

Dans la précipitation, elle trébucha à quelques mètres de l’entrepôt.

Armand bascula à sa suite.

Le déclencheur et la sculpture glissèrent côte à côte sur le vieux lino dans un grincement insupportable. Le premier frôla la porte et continua sur pendant deux bons mètres. La seconde heurta si violemment le bord de la porte que sa structure vola en éclats. Les fragments s’éparpillèrent en désordre dans un fracas métallique assourdissant. Armand, allongé sur le ventre, eut l’impression d’assister à la scène au ralenti. Entendant un claquement électrostatique derrière lui, il se retourna péniblement.

De son bras blessé, des vagues de douleur affluaient. Retenant avec peine une nouvelle quinte pénible, il observait – anxieux – le nuage maintenant réuni au-dessus de sa collègue tétanisée de peur. Des arcs électriques furieux le parcouraient de part en part, accompagnés de détonations et de bourdonnements sinistres. Puis d’un coup, le calme revint, oppressant. Le vent lui-même semblait retenir son élan. Armand n’entendait que son emphysème. Il sentait la sueur glisser le long de ses tempes.

C’est lorsqu’une rafale alla buter bruyamment contre la charpente métallique que les nanomachines attaquèrent.

Elles se jetèrent sur Elysène avec une telle violence qu’elle ne put pas esquiver. Dans un premier temps, elle recula et se plaqua contre le mur en poussant un cri de douleur alors que ses vêtements se désintégraient sous l’assaut et qu’une fine poussière noire se déposait à ses pieds. L’attaque stoppa soudainement, la brume se contentant d’isoler sa victime du reste du monde grâce à une nuée de nano composants. Elysène respirait bruyamment et, dos plaqué contre la paroi en béton, elle subissait des spasmes de plus en plus importants. Elle tourna vers Armand un regard désespéré avant de se ruer avec sauvagerie vers cet impalpable agresseur qui s’écarta à son passage ; ne pouvant pas l’atteindre, elle accompagna alors d’un hurlement instinctif ses mouvements de plus en plus désordonnés. Le nuage accompagnait ses gestes avec une grâce aérienne et attendit qu’Elysène soit épuisée pour s’éloigner avant d’attaquer, immobilisant l’humaine sous une gangue de douleur.

Puis, progressivement, Elysène se remit à bouger.

Au début, de manière imperceptible.

Ensuite, de plus en plus vite, dans tous les sens, comme une démente, se grattant toute la surface du corps avec frénésie.

Des plaies minuscules se dessinaient un peu partout, parcourant ce corps et tachant de sang les quelques lambeaux de vêtements qui restaient.

C’est quand elle tomba à genoux en rugissant qu’Armand sortit de sa torpeur. Il rampa sur le dos dans la direction opposée, ignorant la douleur de son bras. Alors qu’il se focalisait sur l’agonie convulsive de sa partenaire, il accéléra sensiblement son allure. Après quelques secondes, elle s’immobilisa. Elle resta prostrée un court instant avant de pousser un long râle rauque qui s’abîma dans un gargouillis ; puis son corps s’effondra sur lui-même en un craquement humide, tous les liens entre ses différentes parties rompus.

Armand lutta contre la nausée qui l’assaillit mais il ne put s’empêcher de vomir un peu de bile.

L’odeur de viscères de plus en plus forte accentua son malaise et ses gémissements attirèrent l’attention du nuage qui approcha en douceur. Armand se leva péniblement et détala en se retenant du mieux qu’il put. Il manquait déjà de souffle quand il arriva à la porte où il évita de justesse de se briser le cou après une glissade sur les restes de la sculpture qui se termina par une chute à demi contrôlée. Derrière, son prédateur le suivait à distance. Affalé sur le ventre, il se retrouva face-à-face avec le déclencheur électromagnétique. Exténué, il utilisa ses dernières forces pour le prendre, se relever et fuir de nouveau quand il entendit une exclamation venant du couloir. Il se retourna pour voir le chef de la sécurité, un déclencheur allumé à la main, fixer la brume avec fureur.

La réaction fut instantanée. Un groupe de nanomachines se rua sur le digicode contrôlant la porte et le court-circuita. Un bon tiers des nano composants se retrouvèrent pris au piège dans le couloir où l’onde électromagnétique les calcina. Le reste encercla un Armand épuisé. Il réussit néanmoins à se traîner jusqu’au diffuseur-vaporisateur et à s’y adosser.

Dans cette vaste salle de l’entrepôt, au lieu de se jeter sur lui comme pour sa coéquipière, les nanomachines restèrent devant lui.

Malgré tout, il devinait les mouvements complexes de ce gaz qui se réorganisait, sans précipitation, avec méthode et en silence. Il n’entendait que sa respiration bruyante et regardait, fasciné, l’harmonie des mouvements qui signaient son encerclement. Il prit le déclencheur dans sa main valide et le mit sous tension. La brume ne réagit pas, elle restait bien répartie tout autour de lui, passive. Quand l’appareil fut prêt, Armand l’utilisa presque sans remords. L’engin chauffa la paume de sa main… puis plus rien. Tout autour, flottaient les cendres noires là où se tenait le nuage. Elles retombaient en fine pluie sur le sol, formant un cercle sombre dont il était le centre. Au loin, il entendit les ordinateurs et les groupes électrogènes de la bâtisse s’éteindre d’un coup au même instant. Le bruit de la fourmilière humaine de l’extérieur envahit alors ce vide sonore.

Ca paraissait si simple, maintenant. Adossé au diffuseur-vaporisateur, le regard dans le vague, il manipula distraitement le déclencheur avant de le lancer dans le cercle noir avec rage, dans un sanglot.

Il était fini pour ce boulot. Il savait qu’il ne pourrait plus l’effectuer. Il ne prendrait pas part à la chasse aux sorcières que cette communauté de nano nuages allait devoir affronter tôt ou tard ; Surpris, il constata que la perspective de ne pas prendre part à ce massacre le satisfaisait pleinement.

Une toute dernière fois, il parcourut la vaste salle du regard. Il remarqua très vite la fresque sur sa droite, gravée dans les battants soudés de la porte géante du bâtiment. L’œuvre s’inspirait librement de la « Création d’Adam » de Michel Ange. Cependant, un technicien en blouse blanche occupait la place de Dieu, il pointait du doigt un compilateur de nanomachines d’où émergeait un nuage remplaçant Adam.

L’ouvrage était si finement imprimé qu’Armand reconnut sans peine un condensé de nano robots.


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