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Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr

Revue n° 26
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Editorial
Le cerveau global, un enjeu politique
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Abstract (english)

Le présent numéro d'Automates Intelligents est largement consacré à la pensée systémique (voir  notre interview de Joël de Rosnay ainsi que son livre L'homme symbiotique édition 2001 : http://csiweb2.cite-sciences.fr/derosnay/articles/livjr.html) et au cerveau global (voir Principia cybernetica project  et Global Brain Research Group). Pourquoi dire qu'il s'agit d'une question essentielle aujourd'hui, et ceci d'abord en termes d'enjeu politique ?

Remontons en arrière. L'évolution semble montrer qu'une capacité, survenue par hasard, au sein d'une espèce vivante, prend racine et se maintient non pas parce qu'elle est bonne en soi (ce qui ne veut rien dire d'ailleurs), mais parce qu'elle permet à cette espèce de survivre.
C'est ainsi que l'apparition du langage chez l'homme, ayant entraîné le développement cérébral et celui des sciences et techniques, n'était pas meilleure en soi que l'émergence de la fonction chlorophyllienne chez les végétaux. Mais elle a permis jusqu'à ce jour la survie de l'espèce humaine dans sa sphère.

D'autres facultés ont permis à d'autres espèces, ailleurs que dans le règne végétal, de survivre parallèlement à l'espèce humaine, par exemple l'utilisation des phéromones chez les fourmis et de l'acuité sensorielle chez les rats.

Au sein d'une espèce, particulièrement d'une espèce diversifiée comme l'espèce humaine, la compétition entre sociétés différentes se pose également en termes de survie, si du moins certaines sociétés tendent à éliminer les autres.

Dans le cas de compétition entre sociétés humaines différentes, les sociétés disposant des sciences et techniques ont montré une plus grande capacité à survivre et dominer que les autres.

Cet avantage va-t-il se poursuivre ? On peut envisager deux risques nous incitant à en douter :

Pour éviter ces deux risques, il faut se persuader que les sciences et techniques seules ne suffisent pas (non plus que l'antique appel à la conscience que l'on veut ajouter à la science). Afin de survivre à moyen terme, les sociétés scientifique et techniques doivent se doter d'un dispositif nouveau, n'existant pas encore. On s'accorde pour nommer ce dispositif le cerveau global (global brain).

Le cerveau global

Le développement cérébral et langagier des hominiens leur a permis de faire face aux contraintes de leur survie dans un environnement plus sélectif. Aujourd'hui, face à un environnement encore plus complexe et évolutif, le développement d'un cerveau global et de sociétés capables de l'utiliser permettra-t-il à l'humanité, non seulement de survivre, mais de continuer à évoluer dans des conditions améliorant ses chances à long ou très long terme ?

Répondre à cette question nécessite de discuter ce concept de cerveau global.
Appelons cerveau global la conjonction :
- d'une infrastructure de réseau aussi réticulaire et décentralisée que possible.
- d'une pensée systémique/matricielle (et non analytique/linéaire - Cf. l'interview de Joël de Rosnay précité). Par pensée, on désignera non-seulement la circulation des mèmes, mais aussi leur création, au sein de cerveaux individuels inventifs.

Réseau et pensée systémique sont inséparables. Ils se développent et co-évoluent en symbiose. Le web dit "semantic" représente un premier pas dans cette direction, mais il ne s'agit encore que  d'une approche limitée.

Le cerveau global, ainsi défini, permet de mutualiser les sources d'informations et de veille, les outils de modélisation, les occasions d'invention (par émergence) et finalement les décisions politiques. Pratiquement, on devrait y retrouver les vertus et la rigueur de la démarche scientifique telle que définies en théorie depuis le milieu du 19e siècle.

Idéalement, le cerveau global devrait intéresser l'humanité entière : ce serait la seule condition permettant d'éviter le développement de sociétés soit en régression et exclusion rapide, soit en proie à l'ubris suicidaire évoqué ci-dessus. Mais ce n'est pas encore le cas, certainement du fait de la compétition interne entre sociétés humaines, y compris au sein des sociétés scientifiques et techniques. Les possibilités du cerveau global risquent d'ailleurs d'être confisquées, soit par des pays soit par des groupes (de type militaro-industriel) dotés dès aujourd'hui d'une suprématie économique et politique.

Dès lors, il est vital pour les autres et la démocratie en général d'élargir le petit cercle - en l'étendant si possible et progressivement à l'humanité entière.

Pour cela, il faut faire en sorte de "globaliser" encore plus le cerveau global. Chaque individu, idéalement, devrait pourvoir en devenir l'un des milliards de neurones potentiels. Etudier et mettre en œuvre les processus permettant cette "globalisation" accrue du cerveau global représente donc dorénavant, dans cette perspective, un enjeu politique majeur.

La pensée systémique/matricielle générée et transmise au sein des réseaux se développe d'autant mieux que les informations et savoirs sont accessibles par tous. Outre la question récurrente de l'accès de tous à Internet, ceci pose celle de la mise en compatibilité formelle des contenus, s'ajoutant à l'interconnectivité des infrastructures. Tous les contenus ne peuvent être mathématisés. Il faudra donc adopter, en attendant des outils performants de traduction automatique, une ou deux langues communes, mais pas davantage. On devra également s'entendre sur des dictionnaires de concepts communs.

Par ailleurs, les processus permettant la simulation, la discussion, la décision et l'innovation doivent être accessibles à tous, et pas seulement aux scientifiques et experts. Ceci inclut aussi bien les citoyens de base que les décideurs, peu portés, pour des raisons différentes, à la pensée systémique/matricielle. Le cerveau global doit donc se décliner en de multiples aires cognitives et faisceaux "neuronaux" adaptés à des populations différentes.

Des outils évolués d'intelligence artificielle, enfin, sont indispensables pour relayer les cerveaux humains, sans se substituer à eux. Ces automates intelligents piloteront la mise en place des aires cognitives et des faisceaux neuronaux, à tous les niveaux de granularité nécessaires.

Ceci dit, les vraies difficultés, dans ces perspectives, ne seront pas théoriques mais pratiques. Un nombre suffisant de scientifiques ou experts devront accepter de participer à la construction du cerveau global. Il faudra aussi qu'un nombre suffisant de citoyens et surtout de décideurs (pensons aux gouvernants) acceptent de s'y immerger, surtout s'ils s'imaginent qu'il s'agit là d'une forme nouvelle de mise en tutelle par la puissance dominante.*

*Nous ne retenons pas pour le moment l'hypothèse encore un peu futuriste selon laquelle des pensées générées automatiquement par la complexité du réseau (e-gènes de Jean-Michel Truong par exemple) se substitueraient aux pensées humaines natives et finiraient par les remplacer.


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