![]() |
Les automates
intelligents robotique, vie artificielle, réalité virtuelle information, réflexion, discussion |
![]() |
| Jean-Paul Baquiast
Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr |
N° 26
Retour au sommaire
Nouvelle
Le chat de Schrödinger
Par Jean-Paul Baquiast
NB: Cette lettre n'est pas parvenue à sa destinataire, suite à une grève de la Bundespost, Elle n'a pas non plus été retournée à l'envoyeur, pour une raison inexpliquée, mais tenant sans doute aux perturbations induites par la grève. (traduit de l'allemand)Berlin Tempelhof, le ....
Chère Eva,
Je suis maintenant persuadé, compte-tenu de ce que tu m'as dit hier, que nos relations ne sont plus possibles. J'en suis désolé, mais que faire ? Ne cherche pas à me joindre, cette lettre sera la dernière.
Je voudrais quand même te relater une affaire qui me laisse songeur. Connaissant tes liens avec la famille von Blomberg, ou avec certains de ses membres, liens certainement plus importants pour toi que la perspective de notre mariage, peut-être pourras-tu en retenir quelque chose. Considère cela comme une sorte de cadeau d'adieu d'un homme qui t'a beaucoup aimée.
Tu sais que le vieux Professeur Karl von Blomberg s'était beaucoup investi, à la fin de sa vie, dans le développement de systèmes-experts qu'il espérait rendre super-intelligents. Sa méthode était simple mais coûteuse en temps : introduire dans la machine (un réseau de micro-ordinateurs) des milliers de règles, jusqu'à ce que le système devienne capable de produire lui-même des méta-règles ou méta-méta-règles, afin d'acquérir, sans intervention humaine, la capacité de démontrer des théorèmes ou faire apparaître des incohérences ou fautes de raisonnement que l'esprit humain seul ne pouvait détecter. A l'Institut Max Plank de M..., où il continuait d'exercer une certaine activité de recherche, on avait essayé de lui expliquer que cette voie était sans issue, ou du moins pas aussi efficace que les nouvelles méthodes de l'intelligence artificielle évolutionnaire. Mais il tenait à son idée et avait continué à nourrir son système d'innombrables références et inférences, sur tous sujets.
Or voici quelques mois, il m'avait appelé pour que je vienne mettre à l'épreuve sa machine à démontrer. Je devais lui proposer un problème que la machine aurait essayé de résoudre. J'ai pensé au chat de Schrödinger.
Chaque écolier connaît le paradoxe, utilisé par tous les manuels de physique pour mettre en évidence le principe d'indétermination qui est un des fondements de la mécanique quantique. Un chat, dans l'expérience de pensée de Schrödinger, se trouve enfermé dans une enceinte à la merci d'un gaz asphyxiant contenu dans une capsule. Le gaz n'est libéré que si une particule quantique commandant l'ouverture de la capsule se trouve dans tel état et non dans tel autre. Pour savoir ce qu'il en est, il faut observer l'état de la particule avec un appareil de mesure. Tant que la particule n'est pas observée (tant que, dans le jargon, on n'a pas réduit sa fonction d'onde), en vertu du principe d'indétermination, il n'est pas possible de prédire son état, ni, consécutivement, l'état de vie ou de mort du chat. On n'en connaît que les probabilités. Mais dès que l'on veut sortir de cette incertitude, en observant la particule, on a une chance sur deux de trouver le chat mort par asphyxie. On dit donc que le chat, pourtant objet macroscopique, se trouve à la fois mort et vivant, tant que son sort est lié à celui d'une particule quantique dont la fonction d'onde n'a pas été réduite. C'est ce qu'on appelle la superposition d'état.
J'avais donc monté une série d'équations modélisant la situation décrite par Schrödinger, et posant au système la question de savoir quel était l'état du chat avant observation. Je m'attendais à ce que le système nous fasse la réponse classique des manuels de physique, ce qui aurait déjà été remarquable. Mais le système, après avoir tourné une dizaine d'heures, et avoir failli se planter, nous a fait une réponse étrange : "les particules composant le chat sont dans un état superposé mais le chat est mort ou vivant, et non pas mort et vivant".
Karl von Blomberg n'avait pas été satisfait de cette réponse, qu'il a qualifié de truisme. En rentrant chez moi, la solution proposée par le système a continué de me trotter dans la tête. Bien que je ne sois qu'un médiocre petit professeur de physique (peut-être était-ce cela finalement que tu me reprochais), j'avais entendu dire qu'une révolution profonde était en train de se produire dans le monde quantique, suite à la découverte de l'effet dit de "décohérence" dont le principe avait été présenté dès 1970 par Hans Dieter Zeh de l'université de Heidelberg. Renseignement pris, je pus vérifier cette hypothèse. Je ne rentre pas dans les détails, mais différents articles récents obtenus sur le web me confirmèrent qu'une petite révolution agitait les physiciens quantiques. Il apparaissait qu'il était si l'on peut dire normal de ne pas constater l'état de superposition quantique pour un objet macroscopique comme le chat (ou comme toi et moi), constitué d'un nombre incommensurable de particules. En effet, des travaux récents montrent que la probabilité d'observer un état superposé décroît rapidement avec le nombre des variables. En d'autres termes, le système avait raison. Le chat avait le droit d'être ou mort ou vivant, mais pas à la fois mort et vivant, même si chacune des particules le composant restait dans un état superposé tant que l'on n'avait pas réduit sa fonction d'onde.
Comment le système de von Blomberg, qui ne connaissait pas ces travaux, avait-il pu aboutir à cette conclusion. ? Avait-il acquis une puissance de raisonnement inimaginable, véritablement sur-humaine ?
Dès que je me persuadai qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans la machine de Karl von Blomberg, je pris contact avec lui. Mais j'appris une triste nouvelle. Il venait de mourir, sans laisser d'instructions quant à la reprise de ses travaux. Comme il travaillait seul depuis de nombreux mois, je soupçonnai le pire. Qu'allait devenir son système ? Téléphonant d'urgence au directeur de l'Institut Max Plank, je n'obtins que le secrétariat. Les ordinateurs allaient être affectés à d'autres recherches. Un étudiant avait essayé de faire fonctionner le système-expert, mais il n'avait pas obtenu de réponses cohérentes aux questions simples qu'il avait posées. Ne revenait en boucle que le message suivant, qui me fut communiqué par la secrétaire : "il y a trop de règles, il y a trop de logiques, je demande un délai de réponse".
Les machines furent finalement déconnectées et réparties entre plusieurs salles de calcul.
Il m'est venu une drôle d'idée, que je te soumets avant de clore cette correspondance et te dire définitivement adieu. Le Professeur Karl von Blomberg n'avait-il pas "entré" ou "chargé" dans son système tout ou partie de sa propre intelligence, à force de le nourrir de règles et de méta-règles qui représentaient pour lui le savoir de toute une vie. N'avait-il pas gardé, une fois mort, pendant quelques temps, un lien physique, inimaginable mais pas impossible, avec le système, si bien qu'il pu communiquer à ce dernier ce que son intelligence humaine, dans l'état mystérieux parfois décrit sous le nom de Near Death Experience, découvrait en abordant, aux portes de la mort, cet Univers en soi, aux mathématiques "archaïques", dont beaucoup de scientifiques se plaisent à soupçonner l'existence ?
Karl-Friedrich Müller
Notes:
Sur la "révolution" en mécanique quantique à laquelle la lettre fait allusion, on lira avec profit "Les racines quantiques du monde classique", article du physicien français Roland Omnès paru dans le Spécial Pour La Science de décembre 2001
Pour une étude plus approfondie, voir le site de Hans-Dieter Zeh et les références à son livre Decoherence and the Appearance of a Classical World in Quantum Theory : http://www.zeh-hd.de/
Sur les Near-Death-Experiences, voir la NDE Research Foundation : http://www.nderf.org/
Retour au sommaire