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n°26
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Billet : La descendance de Pierre Bourdieu
par Jean-Paul Baquiast
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La mort de Pierre Bourdieu, à un âge où il aurait pu initialiser encore de nombreuses subversions aux différents ordres établis, ne peut que nous affecter. Mais l'estime et l'admiration que lon peut avoir pour le militant un peu brouillon des causes de la gauche de la gauche, militant quil fut dans les dernières années de sa vie, ne doit pas empêcher de nous interroger sur lintérêt que peut avoir encore aujourdhui son uvre scientifique. Plus exactement, il faut se demander quels prolongements, quels développements pourra dorénavant avoir cette uvre, dans le grand renouvellement des paradigmes disciplinaires apporté aujourdhui, pensons-nous, par lémergence de ce que lon pourrait appeler le darwinisme évolutionnaire tous azimuts. En dautres termes, quel pourra être la descendance de Pierre Bourdieu confronté au grand branle-bas des approches systémiques généralisées, allant de la génétique à la vie artificielle.
La violence symbolique
Luvre scientifique de Pierre Bourdieu, comme le rappellent les nombreux articles qui en font aujourdhui le bilan, fut foisonnante, voire difficile à définir précisément. Disons, en simplifiant beaucoup, quil a illustré et tenté de rendre plus scientifique la vieille démarche dinspiration marxiste visant à expliquer les superstructures par les infrastructures. Là où vers les années 1950, la critique de gauche y compris à lEcole Normale Supérieure française, affirmait «tu penses ainsi parce que tu es un petit bourgeois», il a voulu donner des illustrations inspirées détudes sociologiques plus approfondies. «Si je pense ainsi, si jagis ainsi, cest parce que je suis membre dune catégorie sociale dominante dans sa sphère : les élites, les mandarins, les hommes (au regard des femmes), les hauts fonctionnaires, etc. Je nai donc pas de titres particuliers à prétendre ériger ce que je pense ou ce que je fais en règles devant simposer aux autres. Cependant, du fait que je suis dominant, je défini un champ de domination, je produis dinnombrables symboles que jincite les dominés à intérioriser, jusqu'à y perdre la conscience même de leur domination». En appui de ces affirmations, Bourdieu a cherché par des analyses généralement pertinentes, a montrer comment naissait et sexerçait la violence matérielle et symbolique des dominants.
Ceci dit, de telles analyses nont surpris par leur audace que les intellectuels sans grande culture historique. Répétons-le, pour qui a pratiqué les écrits et discours de la gauche occidentale depuis la fin du 19e siècle, tout ceci avait déjà été affirmé, parfois avec autant de talent, dans des contextes sociaux et politiques il est vrai un peu différents. Ainsi «La domination masculine» de 1998 napporte guère plus que ne lavait fait «Le deuxième sexe» de Simone de Beauvoir plus de quarante ans auparavant, ou même les écrits de Rosa Luxembourg dans lAllemagne daprès la première guerre mondiale. Pierre Bourdieu, il est vrai, lavait reconnu, mais il justifiait son livre par le fait que, depuis Simone de Beauvoir, les choses navaient guère changé, sinon dans les apparences, et que sa dénonciation restait nécessaire.
La démarche scientifique
Pierre Bourdieu a donc conduit, avec grosso modo les méthodes classiques de lanalyse sociologique, un large effort de démystification visant toute une série dinstitutions et de symboles sociaux. Il ny a plus guère aujourdhui que les sympathisants du Medef à ne pas lui reconnaître ce mérite. Sagissait-il dune démarche scientifique pour autant ? Oui, dans la mesure où les analyses, les propositions ainsi faites ont été livrées par leur auteur à la critique, laquelle peut toujours les discuter, les contredire (les falsifier) ou au contraire les reprendre et les développer. Il ne sagissait pas certes pas dune science qui aurait prétendu décrire un univers en soi, ambition à laquelle même les sciences dites dures ont renoncé depuis longtemps. Mais il ny a là rien que de normal. On peut supposer que Bourdieu, échappant à la violence symbolique exercée par ses thuriféraires, qui lauraient bien divinisé, ne perdait pas de vue le fait que, même scientifique, il était «situé» quelque part, de sorte que son uvre pouvait relever des mêmes démarches danalyse critique quil employait à légard dautres productions sociales.
Toute scientifique dans son esprit quelle soit, la démarche de Bourdieu, aujourdhui, nous apparaît dramatiquement incomplète. Les lecteurs de notre Revue ont depuis le début de celle-ci, pris avec nous lhabitude de jeter sur toute discipline, quelle quelle soit, un regard aussi interdisciplinaire ou transdisciplinaire que possible. Nous navons rien inventé, puisque cest précisément, non seulement ce que font depuis longtemps les scientifiques dans dautres pays, mais ce quessaye depuis quelques mois de promouvoir notre digne ministère de la recherche, par les actions concertés en matière de Cognition. Sesquisse ainsi, non sans difficultés, une sociologie cognitive, une philosophie cognitive, que suivront peut-être un jour des sciences politiques cognitives.
Pour une modélisation intégratrice
Nous allons plus loin ici, en pensant quil ne faut pas se limiter à la cognition, mais introduire tout ce que les différentes sciences peuvent aujourdhui apporter pour compléter la description (nous dirions la modélisation intégratrice) dun comportement ou dune entité quelconque. Revenons à Pierre Bourdieu. Je veux bien accepter, sous réserve de mise à jour ou de précisions complémentaires, lanalyse sociologico-politique quil nous a fait de la violence exercée par les élites ou par les «Nouveaux Maîtres du monde» ou tous autres. Mais je demande quon ne se limite pas à des descriptions ressemblant beaucoup à des dénonciations imprécatoires. Ces phénomènes ne pourront pas être compris complètement, et moins encore combattus, si lanalyse ne remonte pas largement en amont. A la base de tels phénomènes, on pourra trouver selon les sciences des déterminants dordre mémétique , dordre neurologique, dordre psychanalytique ou mieux neuro-psycho-analitique, dordre éthologique (que se passe-t-il dans les sociétés animales ou dans des sociétés humaines plus « primitives), dordre sociobiologique ou même génétique... De même, lorsquil sagira de mieux comprendre les phénomènes, ne fut-ce que pour mieux les modifier, la simulation sur des modèles faisant appel aux algorithmes génétiques ou aux systèmes multi-agents adaptatifs se révélera précieuse.
Déterminisme ou volontarisme
Une approche scientifique ainsi étendue devrait permettre de répondre à lobjection souvent faite à Bourdieu, selon laquelle il encourageait la passivité des acteurs, en leur montrant quils étaient pris dans des champs de force qui les dépassaient. A cette objection généralement faite dailleurs à toutes les sciences, Bourdieu tentait déchapper en répondant que décrire la réalité permettait aux actions volontaristes de ceux cherchant à la faire évoluer de sexercer avec plus de pertinence. Soit. Mais décrire incomplètement la réalité ne produit quune pertinence incomplète. Lagitation sympathique de Bourdieu contre la mondialisation, aux côtés de José Bové, ne remplaçait pas une analyse beaucoup plus détaillée et scientifique de cette même mondialisation. Face aux systèmes complexes évolutifs, il faut bien un jour ou lautre adopter des instruments danalyse et daction eux-mêmes complexes et évolutifs.
On me fera lobjection «prolétarienne» classique. Tout ce baratin prétendument scientifique auquel je me livre na quun seul objectif, décourager laction de lacteur de base, bien incapable de mener les multiples analyses transdiciplinaires que je prétends nécessaires pour comprendre quelque chose au monde. Lobjection est sérieuse et mérite dêtre prise en considération. Ma réponse sera sans doute que les paradigmes scientifiques modernes devraient aujourdhui être popularisés par de nouvelles générations de Bourdieu, travaillant eux-mêmes en réseau car lambition dépasse les forces dun seul homme, fut-il un agitateur né. Le but sera que les dominés de toutes sortes puissent adapter leur équipement mental aux problèmes quils doivent dorénavant affronter. Sinon, pourquoi ne pas en revenir à Marx et Engels, sinon à Grachus Baboeuf ?
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