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Revue n° 25
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Démocratie
Elections 2002. Pour une vision politique de l'Internet et des STIC
par Jean-Paul Baquiast

A l'approche des élections, il n'est pas inutile que les citoyens-électeurs se donnent des idées simples sur ce qu'ils attendraient des candidats dans le domaine de l'Internet et des sciences et technologies de l'information, incluant évidemment, pour ce qui nous concerne, l'intelligence artificielle distribuée et la robotique. Voici une proposition soumise à votre réflexion. JPB

Les citoyens d'une démocratie comme la France, ainsi que ses hommes politiques, devraient désormais se donner une Vision politique de ce qu'ils veulent faire, dans les 5 prochaines années et au-delà, face au développement exponentiel prévisible des sciences et technologies de l'information et de la communication (STIC).

Il s'agit de fixer un sens politique à une évolution technique dont les applications ne sont pas définies à l'avance et qui peut donner le meilleur ou du moins bon, au regard des valeurs politiques que l'on défend. Les "dominés" y sont confrontés aux "dominants". Ils devront coopérer pour se faire entendre, en se donnant des objectifs mobilisateurs.

Cette Vision politique peut être analysée sous trois angles complémentaires :

L'Internet-citoyen

Internet est généralement présenté comme offrant à chacun de ses utilisateurs la possibilité de "surfer" ou pianoter sur des milliers de sites français et étrangers. On fait valoir l'intérêt pour l'ouverture des esprits mais aussi les dangers du "choc des cultures" pouvant en résulter. Nous y reviendrons. Mais là n'est pas l'essentiel.

La prise de parole

On doit mettre l'accent sur le fait qu'Internet est aussi quelque chose de tout à fait différent, et certainement beaucoup plus important. Il permet à chacun de s'exprimer et de communiquer avec ses semblables.

Les techniques utilisées pour ce faire sont relativement faciles à acquérir. Les coûts sont infimes. Il y a d'abord la messagerie et les modes de communication collectives associées (listes de diffusion). Mais il y a aussi le fait que chacun peut désormais concevoir et éditer des pages web (textes, images et sons) qu'il peut publier à peu de frais, sur des sites web coopératifs ou individuels. Les outils éditoriaux sont désormais nombreux, libres de droit, faciles à utiliser avec un peu d'apprentissage.

Le changement de statut offert au citoyen (ou aux petits groupes) devient là considérable. Le citoyen peut enfin prendre la parole, exprimer ses besoins, préciser ses projets. Il peut ainsi se faire connaître ou reconnaître des autres et chercher des alliances.

De consommateur passif d'information, de cible des messages publicitaires ou politiques, il devient auteur, journaliste ou artiste, bref acteur. La logique que lui imposent les médias, celle du "Un vers Tous" (broadcast) est changée au profit du "Tous vers Tous".

Le changement peut paraître limité. On dira : "qui m'écoutera si je m'exprime sur le web. Ma voix sera perdue parmi des millions d'autres". Mais la logique de la démocratie est au contraire que toute voix compte et peut entraîner des effets importants. Il faut seulement s'efforcer de la rendre la plus efficace possible.

Ce sera notamment le cas quand les citoyens apprendront à se regrouper (par Internet mais aussi au plan social classique) en communautés ou collectivités "intelligentes" et communicantes. De proche en proche, des actions importantes pourront être engagées. On le voit actuellement en matière d'environnement ou de lutte contre les effets pervers de la mondialisation libérale.

Chacun doit se persuader qu'il a le droit à cette prise de parole. Il ne doit pas y avoir de limite basse en dessous de laquelle, faute d'instruction ou de ressources, on doive s'abstenir. Les personnes encore exclues de l'Internet-citoyen devront se grouper et coopérer pour y accéder.

Mais il n'y a pas non plus de limite haute protégeant des gens ou des catégories sociales ou politiques auxquels il ne serait pas acceptable de s'adresser. Il faut se persuader que chacun dispose d'un droit potentiel à faire connaître son point de vue aux hiérarchies, aux hommes politiques, aux gouvernants - tant du moins que ces derniers jouent le jeu de la démocratie et offrent des adresses pouvant accueillir des messages. Quand ce n'est pas le cas, ils doivent l'exiger. Ils ont droit aussi à obtenir des réponses (voir ci-dessous : le cyber-député).

De même il ne devrait pas y avoir de sujet tabou, de thèmes politiquement corrects ou autres contraintes imposées par les dominants pour que les sujets qui fâchent ne soient pas abordés. Tant du moins que les propos ou actes ne viennent pas en infraction aux lois en vigueur, ils doivent pouvoir se manifester. Il vaut mieux d'ailleurs pour la démocratie qu'ils se fassent connaître plutôt que rester refoulés.

On privilégiera dans ce domaine de la prise de parole le bénévolat ou le militantisme. Le web est rarement une occasion de gagner de l'argent. Quand c'est le cas, l'action entreprise change de registre et relève du commerce électronique.

On le voit, la prise de parole sur Internet ne sera pas autre chose qu'une nouvelle forme d'action politique, débouchant, en les rajeunissant, sur les formes plus traditionnelles. Beaucoup de choses sont encore à inventer dans ce domaine, mais il s'agit d'un chantier passionnant pour ceux qui croient à la démocratie et à la république.

Inutile de dire que cette prise de parole sera combattue, inlassablement, par tous ceux disposant d'un pouvoir ou d'une compétence qu'ils n'auront pas accepté de partager, par crainte de la perdre : "élites", encadrements, administrations, entreprises nationales ou étrangères - y compris au sein même de ceux qui disent militer pour la démocratie.

Face aux opportunités d'expression sur Internet, le citoyen devra refuser les fausses excuses tendant à le décourager. Sa devise doit être celle du web : tout de suite, commencer petit et grandir rapidement, sans demander de permission ou même d'encouragement.

S'informer

Venons-en à la consultation des sites web présents sur le web (surfer). Celle-ci est irremplaçable, pour donner au citoyen les informations qui lui manquent pour que son action, quelle s'elle soit, soit efficace. S'enfermer dans son pré carré est désormais inexcusable. En sortir sera d'ailleurs l'assurance que les prises de paroles évoquées ci-dessus seront les plus pertinentes possible.

Le web permet d'abord d'accéder à toutes les informations, procédures et services que les différents services publics mettent désormais à la disposition du citoyen. Lorsque d'ailleurs ce dernier ne s'estime pas satisfait, il doit réclamer un meilleur service en ligne auprès des administrations concernées.

Les sites web donnent également accès à toutes les offres commerciales du secteur privé (commerce électronique). Une contrepartie de cette facilité est l'envahissement des messageries par les messages publicitaires non demandés (push) dont il faut apprendre à se garder.

On devra aussi apprendre à se méfier de tous les sites qui, une fois visités par curiosité, relancent l'internaute inlassablement, voire tente de l'embrigader ou le compromettre: sites politiques, sectaires, sexuels…ainsi que des nombreux virus exigeant des antivirus toujours à jour. La meilleure façon de se prémunir est de ne pas visiter, même par curiosité, les sites que l'on peut soupçonner être déviants.

Le web, malgré ces petits inconvénients, est une source d'information sur le monde absolument irremplaçable. Il montre à l'individu toujours un peu isolé ce qui se passe ailleurs que dans son milieu immédiat : en France, en Europe, à l'étranger. C'est également une encyclopédie toujours à jour et inépuisable. Mais quelques méthodes d'appropriation du web s'imposent, afin d'éviter d'être envahi ou perturbé par ce que nous appelions le choc des cultures. Il les faut les apprendre ou les enseigner.

Le cyber-député

L'homme politique, quel que soit son statut (nous prenons le député comme prototype de la catégorie) doit apprendre à reconvertir une partie de son activité pour tenir compte de l'usage croissant de l'Internet dans son électorat. Il doit devenir sans aucun doute exemplaire à cet égard, quel qu'en soit le coût pour lui en termes de réformes de méthodes de travail.

Il pratiquera de plus en plus l'Internet lui-même, pour s'informer et s'exprimer. Mais surtout, il se dotera d'une messagerie aux messages de laquelle il s'efforcera de répondre utilement. Cela lui prendra beaucoup de temps, mais ce sera du temps gagné par ailleurs. L'efficacité de son action au service des citoyens et de la collectivité devrait en être amélioré en profondeur.

La démocratie distribuée

Ce terme est nouveau et risque d'être mal compris. On emploie généralement celui de démocratie en réseau, mais il n'est pas inutile de faire référence aux travaux de l'intelligence artificielle moderne (IAD pour intelligence artificielle distribuée) qui montrent que les sociétés humaines sont des ensembles complexes, évolutifs, difficilement analysables, difficilement prédictibles et encore plus difficilement gouvernables.

Dans cette perspective, si on veut que l'idéal démocratique s'incarne dans la réalité sociale moderne, il faut accepter de doter les citoyens de moyens de réception, création, communication et traitement de l'information les rendant proches de ce que sont les neurones humains dans la partie la plus intelligente du cerveau, le cortex. C'est pour cela que l'on pourra aussi dire que la démocratie moderne sera neuro-mimétique, ou imitant l'architecture du cortex neuronal. La démocratie non plus que les choix démocratiques ne se décréteront plus du sommet, mais ils devront "émerger" d'une communauté en évolution permanente, par interaction adaptative avec son environnement, capable d'intelligence et de conscience collective - comme le sont en principe les cerveaux humains.

L'architecture neuro-mimétique

Chaque citoyen, grâce à l'Internet, pourra simultanément, comme indiqué dans précédemment (voir L'internet-citoyen) émettre de l'information à destination de tous les autres, recevoir l'information émise par tous les autres, accéder aux différents contenus d'informations mémorisés collectivement (cartes cognitives, dans le jargon de l'intelligence artificielle). Il s'agira de flux dynamiques, permettant à chacun, à la fois de s'informer et d'enrichir les mémoires communes. Le citoyen ainsi activé pourra être appelé, conformément au jargon de l'IAD, un "agent". La démocratie sera un "système multi-agents ou massivement multi-agents".

Des canaux de communications s'établiront et se renforceront spontanément entre les citoyens les plus actifs. Ils seront analogues aux faisceaux de neurones réentrants dans le cortex. Ils mettront en relation, dans le sens vertical (à l'intérieur d'une communauté d'intérêt) et dans le sens horizontal (d'une communauté à l'autre), les émetteurs-récepteurs les plus productifs.

Les cartes cognitives s'établiront spontanément en conséquence de l'activité des différents agents. Elles mémoriseront, au bénéfice du réseau tout entier , les points les plus saillants résultant de son interaction avec l'environnement et résumant l'expérience acquise. Il s'agira d'une mémoire dynamique, en ce sens qu'elle sera constamment mise à jour et restructurée compte-tenu des informations provenant des citoyens-agents, ré-entrant dans le système. Une certaine compétition s'établira de facto entre agents, ou entre regroupements coopératifs d'agents, pour l'alimentation de ces cartes cognitives.

La démocratie distribuée, système complexe auto-adaptatif

Le système ainsi formé par les citoyens ou groupes de citoyens en interaction constituera un système complexe évolutionnaire auto-adaptatif distribué, selon des termes empruntés aux mathématiques de la complexité. Il pourra être décomposé à des échelles de plus en plus petites, sur le mode des fractals, sans que les composants dérogent à la règle démocratique d'ensemble.

Dans la compétition qu'il entretiendra avec d'autres collectivités basées sur des architectures pyramidales (un chef commandant à des subordonnés non-autonomes), le système démocratique distribué ainsi conçu disposera de nombreux avantages.

Il sera notamment capable d'inventer spontanément (par émergence) de nouvelles solutions aux problèmes de la vie politique moderne, qui nécessitent une adaptation efficace et rapide à des milieux eux-mêmes complexes et évolutionnaires (la "mondialisation", l'éco-système, etc..).

Mais, comme tout système complexe chaotique, le système démocratique ainsi réalisé ne sera analysable ni de façon définitive ni de façon complète. Il ne sera pas davantage prédictible, sauf en termes de calculs de probabilités. De ce fait, il sera difficilement gouvernable, si on entend par gouvernement l'élaboration de règles exhaustives et définitives censées s'appliquer à un avenir bien défini. Il y aura donc à définir de nouvelles méthodes d'action politique et de gouvernement tenant compte de l'autonomie et de l'interaction des agents.

Il faudra tenir compte aussi du fait que des accidents mineurs pourront toujours se développer sous forme de catastrophes heureuses (mutations favorables) ou malheureuses, de grande ampleur, auxquelles il faudra réagir très vite.

Est-ce à dire qu'un tel système serait l'avatar moderne du libéralisme ou laissez faire, décourageant le volontarisme politique ? Non. Mais celui-ci devrait être conçu non pas comme imposant des comportements définis à l'avance mais comme proposant des limites (toujours réévaluables et modifiables par retour d'expérience) aux espaces de variation ou de mutation du système démocratique (espaces d'état). Ce serait notamment là le rôle des règles d'éthique constamment évoquées aujourd'hui. Il faudra d'ailleurs veiller à ce que ces règles ne cachent pas des intérêts non-avoués refusant la possibilité d'une évolution qui leur serait défavorable.

Les nouveaux modes de gouvernement réparti nécessités par la démocratie répartie feront largement appel aux outils de modélisation et de simulation stratégique permettant de représenter les systèmes complexes chaotiques (SMA ou systèmes multi-agents, algorithmes génétiques, etc.). Dans beaucoup de cas, de tels modèles, constamment adaptés par retour d'expérience et accès à des cartes cognitives de plus en plus riches, permettront d'anticiper et résoudre, sur le mode virtuel, des conflits qui dans la réalité, auraient pu déstabiliser le système.

Le réseau étendu

Il s'agit de construire les infrastructures humaines, scientifiques et techniques de l'Internet-citoyen et de la démocratie distribuée.

Le développement des deux objectifs précédents ne se fera pas seul. Il faudra une intervention volontariste de tous ceux, hommes politiques, militants, administrations et entreprises voulant contribuer à son avènement rapide.

C'est principalement là aujourd'hui que s'impose le volontarisme politique, face à un libéralisme qui laisserait jouer les évolutions spontanées, au risque de laisser les systèmes géopolitiques dominants assurer définitivement leur emprise.

Il convient donc de se donner une vision politique de la science, de la technologie et de leurs déploiement sociétaux.

Connecter et former tout le monde

Dans ce domaine, il ne faut pas faire dans la nuance. L'objectif à afficher est de donner à chacun - comme cela a été fait pratiquement pour le téléphone ou la sécurité sociale - la possibilité d'accéder à des connexions Internet à haut débit, de durée illimitée et à prix forfaitaire. Les matériels terminaux et les logiciels divers (notamment logiciels éditeurs) devront aussi être diffusés à des prix très bas, obtenus notamment par standardisation (logiciels libres) et commandes groupées.

Ce n'est sans doute pas à l'Etat de prendre ceci en charge, mais l'Etat doit accepter toutes actions incitatives imaginables. On évoquera par exemple, en matière de réseaux, l'intérêt (à préciser cependant) de l'utilisation du réseau de distribution d'EDF ou des solutions radio de type Wi-Fi ou Ad Hoc networks. En matière de terminaux, on rappellera les multiples usages possibles de l'UMTS, arrêtés actuellement par des choix étatiques européens malthusiens.

Les collectivités publiques, dans leurs sphères de compétences, devront par contre financer directement les points d'accès et de formation publics, indispensables pour les individus dits défavorisés.

Généraliser l'accès gratuit aux données publiques et aux contenus d'enseignement et de formation à distance provenant du secteur public

La encore, le temps n'est plus venu de faire dans la nuance. Il faut considérer que tout ce qui résulte de l'activité des services et des agents publics, rémunérés par la voie budgétaire, doit être mis gratuitement à la disposition des citoyens. On y rajoutera des outils d'appropriation permettant à tous d'utiliser ces éléments de base, notamment dans la perspective de la réinsertion, de l'intégration et du dialogue avec les pays du tiers-monde.

Encourager la recherche scientifique fondamentale en matière de composants, réseaux, intelligence artificielle, robotique, réalité virtuelle, informatique et mathématiques

Il s'agit globalement du domaine d'activité du nouveau département STIC du CNRS, dont les moyens d'action devraient être considérablement développés, ce qui permettrait notamment de renforcer et rendre productives les Actions Concertés Intégratives de ce département, indispensables pour favoriser l'interdisciplinarité. On pourrait penser aussi, comme le suggère Joël de Rosnay aux Actions concertées de l'ex Délégation générale à la recherche des années 1970, plus souples. Ces financements doivent absolument viser l'interpénétration des 3 domaines clefs des futures années : bio-technologies, info-technologies et éco-technologies.

Il faudra aussi développer les ACI tournées vers les sciences humaines et sociales, qui ne doivent pas rester en dehors de l'accès aux nouveaux outils et aux nouveaux paradigmes.

Enfin, des décisions politiques-phare, à prendre sans doute au niveau européen (national par défaut) sont indispensables, quels qu'en soient les coûts (au demeurant modestes). Pensons par exemple au lancement d'un programme Robot Autonome Martien, à échéance de 5 ans, sur fonds largement publics, dont les retombées seraient multiples. De telles décisions relèvent directement de la compétence des Chefs d'Etat, et doivent être annoncés par eux, pour créer un effet-afficheur.


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