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N° 9
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Virtuel et démocratie :
La Chronique de Jean-Paul Baquiast


L'année où la science s'est réveillée

En ces temps-là, la science semblait s'être épuisée, endormie devant non pas ses succès, mais au contraire devant les murs d'indécidabilité auxquels il était de bon ton de dire qu'elle se heurtait. Le cosmos, la matière, la vie, la société, le cerveau et bien d'autres choses encore paraissaient être devenus ou redevenus opaques, incompréhensibles. C'était du moins ce que l'on enseignait dorénavant dans les Business Schools. La recherche fondamentale était morte, jugée en haut lieu comme improductive. Les années passaient et les chercheurs, de plus en plus contraints par des politiques visant le marché de consommation à court terme, s'amputaient volontairement d'une partie de leur matière grise. S'ignorant de plus en plus les uns les autres, n'ayant plus accès à la moindre réflexion philosophique, désintéressés d'une vie politique sans objectifs, ils perdaient le souvenir des grandes ambitions passées. Aussi bien la plupart des jeunes se désintéressaient-ils de la recherche, de l'effort intellectuel, et s'occupaient, si l'on peut dire, à ne pas faire grand chose. Les entreprises, pour leur part, licenciaient toute personne ayant acquis un peu de maturité, pouvant porter un regard tant soit peu critique sur les stratégies actionnariales. Chômeurs et retraités tentaient certes, livrés à eux-mêmes, de garder intactes quelques temps leurs compétences et leur imagination, mais très vite ils s'étiolaient et revenaient grossir la foule des étudiants en mal de débouché.

L'on se croyait revenu, toutes proportions gardées, aux "âges farouches" * du paléolithique ancien, où pendant des centaines de millions d'années, les groupes humains n'avaient guère évolué, pour une raison très simple. Bien que les hommes d'alors aient déjà acquis des rudiments de conscience, de langage et d'outillage, ils ne vivaient pas assez vieux (l'espérance de vie ne devait pas dépasser 20 ans...) pour avoir le temps d'investir leurs connaissances dans des constructions sociales susceptibles de leur survivre. Les hommes modernes, eux, contrairement aux paléolithiques, vivaient vieux, trop vieux disait-on, mais c'était comme s'ils étaient morts, car nul ne s'intéressait plus à leurs connaissances et à leurs potentiels de créativité.**

Puis subitement, en quelques années, tout changea, et la société scientifique parut subitement renaître de sa torpeur. Le changement vint de l'idée qu'eurent quelques non-conformistes: mettre en réseau les ordinateurs de tous les individus désoeuvrés, et soumettre aux membres de ces réseaux les questions techniques et scientifiques les plus ardues, les plus apparemment insolubles. L'idée prit très vite. Hypothèses, théories, allant du niveau du concours Lépine à celui des prix Nobel, se mirent à foisonner. Pour les tester, chacun s'efforça d'exhumer les connaissances théoriques ou empiriques qui dormaient dans des bibliothèques ou des pratiques inexploitées. De grands instruments scientifiques entrés en quasi-chômage technique furent réveillés et connectés aux réseaux. Une forte demande pour de nouveaux instruments se fit jour, que les "nouveaux scientifiques" (ainsi se baptisèrent-ils eux-mêmes) se dirent prêts à payer de leur poche, au lieu de se ruiner en automobile et en tourisme de masse. Les très jeunes à leur tour s'y mirent, avec l'impétuosité de leur âge (y compris les très jeunes dits des "banlieues").

Ce qui surprit le plus les observateurs de ce mouvement inattendu, ce furent les infinies ressources, non seulement en temps, mais en imagination et intelligence, de ceux que l'on rangeait encore, quelques années auparavant, dans un 3e et 4e âge uniquement consommateur. Les plus belles hypothèses scientifiques, celles qui devaient ultérieurement révolutionner les connaissances tout au long du 21e siècle, prirent naissance dans des cerveaux dont l'on disait volontiers qu'ils avaient perdu le quart de leurs neurones.

* Certains se souviendront peut-être de Rahan, héros emblématique du journal Pif.
** N'est-ce pas, cher André Turcat, inlassable défenseur des supersoniques?


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