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Jean-Paul Baquiast Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr
Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr
25 mars 2001

Revue n° 9
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Billet d'humeur
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Nos chers professeurs se moquent-ils de nous?

Ne voyez aucune malice à la question, mais seulement de simples citoyens travaillant dans la robotique et désireux de s'instruire au contact de la fine fleur de l'université française. Expliquons-nous : le ministère de la Recherche, en sa sagesse, a décidé de "faire le point sur les apports réciproques entre sciences cognitives" et diverses disciplines. Cette démarche s'inscrit dans l'action concertée incitative Cognitique, qui soutient un certain nombre de projets de recherche tous intéressants, où participent nos principaux laboratoires.
Dans ce cadre, des Journées scientifiques de la cognition sont organisées, auxquelles assistent de très nombreux auditeurs, venus de différents domaines disciplinaires. Pour chacune d'entre elles, la matinée est censée présenter particulièrement une discipline et ses grands débats internes ; l'après-midi est censée éclairer sur l'apport d'une collaboration de cette discipline avec les autres sciences impliquées dans les recherche sur la cognition.
La journée est en général construite autour de six exposés et de deux tables-rondes. La parole y est confiée à des personnalités de l'enseignement supérieur choisies pour leurs travaux et le contenu de leurs enseignements. Citons le ministère : "Les journées, qui font intervenir les meilleurs spécialistes nationaux et internationaux, sont l'occasion de tables rondes propres à faire émerger les questions en débat, ainsi que des champs de recherche novateurs, tout en précisant les espoirs et les besoins de la discipline concernée". A ce jour, trois de ces journées ont déjà eu lieu : Economie cognitive, Linguistique et cognition, Philosophie cognitive.

Assiter à l'un de ces colloques, c'est pour sûr ressortir en fin de journée beaucoup moins bête que l'on n'y est entré.

Hélas... Qu'a t-on constaté, en tout cas pour ce qui concerne la journée consacrée à la philosophie cognitive à laquelle nous avons assisté ?
Nous passerons sur les questions de forme, mais nous devons dire que nous ignorions à quel point (sauf exception) des professeurs d'universités pouvaient être aussi confus dans leur présentation, lisant leurs textes, à peine intelligibles, n'utilisant pas de supports ou moyens électroniques même rudimentaires, répondant quelquefois avec un mépris non dissimulé, et généralement à côté, à certaines questions de l'assistance.

Plus grave, les conférences ne semblaient pas avoir été conçues pour être finalement comprises du public, public composé ici - du fait même des objectifs de cette journée - de représentants de différentes disciplines : philosophes bien sûr, mais aussi médecins, linguistes, informaticiens, mathématiciens, spécialistes des neurosciences, roboticiens et autres chercheurs en intelligence artificielle... Les exposés semblaient volontairement elliptiques et allusifs, leurs auteurs paraissant surtout soucieux de faire des clins d'œil à leurs pairs, sinon de régler quelques conflits entre confrères. Le naïf pourrait croire pourtant que ces fonctionnaires sont rémunérés par l'Etat pour faire partager leur savoir et non pour se faire valoir.

Mais c'est surtout au fond que le bât blesse, et sur deux plans. D'abord, la contrainte de l'interdisciplinarité, qui justifie ces rencontres, semble totalement incomprise. Chaque intervenant s'est borné, quand il l'a fait, à exposer ses travaux et ses idées, apparemment avec le seul souci de les mieux affirmer face aux autres. La cognitique devrait en principe fournir le lien entre disciplines, mais ce lien n'est finalement ici que très mal apparu (et pour certains exposé, pas du tout).

Plus grave encore, les exposés, qui devraient -semblait-il- faire le point des derniers développements nationaux et internationaux dans les domaines considérés, affichaient vaillamment dix à vingt ans de retard. Qu'en savez-vous, nous objecterez-vous ? Simplement pour la raison très simple que, fréquentant les informaticiens, roboticiens, chercheurs en intelligence et vie artificielle, nous constatons que ces derniers, par nécessité, sont d'une part très interdisciplinaires (y compris en biologie, neurologie, linguistique, etc..) et, d'autre part, sont bien mieux informés que tous autres des derniers développements, technologiques et conceptuels, se produisant dans ces mêmes disciplines. Ils lisent, en particulier, les sources anglo-saxonnes les plus récentes, publications le plus souvent consultables sur Internet. Il ne faut donc pas leur en conter. Or quand nos chers professeurs citent Bergson et Merleau-Ponty (Dieu ait les âmes de ces derniers) mais se vantent de ne connaître ni le web, ni la robotique, ni des auteurs américains ou européens devenus incontournables, un doute sérieux leur vient quant à la compétitivité de l'enseignement supérieur français.

Il semble que pour la suite de ces journées, il serait sans doute préférable de faire appel à de jeunes chercheurs ou ingénieurs, travaillant sur des projets où l'interdisciplinarité s'impose de fait, et où la compétition faisant rage avec les universités américaines oblige à être au meilleur niveau, tant sur le fond que dans la forme. Nous en aurions peut-être alors nous-mêmes pour notre argent.


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