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maj le 01/11/00

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Billet
Mémétique, génétique et SMA

par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
 

Pour une génético-mémétique

Dans l'éditorial de ce numéro, nous évoquons la nécessité de faire appel aux mèmes pour mieux comprendre la genèse et le déroulement des phénomènes culturels et sociaux constituant la partie visible des civilisations humaines (nous laisserons de côté ici les sociétés animales). On désigne par le terme de mème, rappelons-le, les contenus sémantiques ou symboles de type langagier circulant, mutant et entrant en compétition darwinienne dans les réseaux constitués par les cerveaux humains et les moyens de communication, traditionnels ou modernes, reliant les hommes entre eux. L'approche mémétique permet, aux yeux de ceux qui s'en inspirent, de mieux comprendre des tendances culturelles lourdes de l'histoire humaine, restant très largement inexpliqués par la sociologie classique. Evoquons, compte tenu de l'actualité du jour, le terrorisme et les réactions qu'il entraîne, le rôle du religieux dans la vie politique et sociale(1), l'attrait qu'éprouvent beaucoup de gens pour la guerre et les comportements mortifères, par exemple l'abus des stupéfiants et excitants divers (toutes activités valorisées et enrichies par une création culturelle ininterrompue(2)).

Dans l'approche par les mèmes, on ne recherche plus la cause des phénomènes sociaux dans l'activité créatrice ou médiatrice des individus. Cette cause se trouve dans la compétition que se livrent entre eux les mèmes pour accéder aux ressources dont ils se nourrissent. Autrement dit, on ne considère plus les individus (ou les groupes humains) comme responsables premiers des actions et des idées, mais seulement comme les milieux d'hébergement ou les moyens de transport utilisés par les mèmes pour se reproduire au détriment des moins aptes d'entre eux. Les événements et secondairement les structures sociales naissent, non pas sur l'initiative des hommes, mais du fait de la compétition adaptative sur le mode du hasard et de la sélection à laquelle se livrent les mèmes. Si des comportements mémétiques qui nous paraissant aberrants ou inexplicables ont persisté jusqu'à nos jours, c'est qu'ils apportaient des avantages adaptatifs aux individus et organisations leur servant de support.

On retrouve là, dans le domaine du social, la situation qui est désormais admises par la majorité des scientifiques dans le domaine de la biologie. La compétition entre les gènes, unités réplicatives et mutantes, donne naissance en permanence à de nouvelles formes de vie, vies cellulaires, multicellulaires et finalement spécifiques (liées à des espèces). Les individus, et à plus forte raison les espèces, ne sont que les habitats transitoires empruntés par les gènes pour améliorer leurs chances d'adaptation.

Mais nous ne devons pas nous limiter à constater que mémétique et génétique font appel à des concepts et à des modèles comparables. Il faut aller plus loin, et rechercher comment ces deux processus se sont complétés, ont réalisé des symbioses et finalement ont co-évolué, en aboutissant aux civilisations humaines telles que nous les connaissons. C'est une véritable génético-mémétique que nous devrons élaborer.

Si on admettait que les gènes définissent, en interaction avec la culture (c'est-à-dire, dans une large mesure, en interaction avec des mèmes comportementaux ou langagiers propres à chacune des espèces) des constructions sociales plus ou moins structurantes, on pourrait identifier la coopération/compétition entre les gènes et les mèmes comme expliquant l'histoire de ces espèces - y compris l'histoire des civilisations en ce qui concerne l'espèce humaine.

Les progrès de la compréhension moderne de l'évolution dans le champ de la biologie sont venus du changement de l'échelle et de l'angle d'observation. Les scientifiques ont du abandonner la seule perspective de l'individu ou de l'espèce pour examiner ce qui se passait, non seulement au plan du génome, mais de plus en plus au plan de séquences plus ou moins petites de gènes, agissant de façon horizontale au travers les frontières apparentes de l'individu et de l'espèce.

L'ambition de la génético-mémétique sera de procéder de la même façon, dans une approche systémique ou globalisante des relations entre les sociétés humaines et leur environnement. La difficulté, nous l'avons noté, tient à l'extrême versatilité des mèmes, tout au moins dans les civilisations humaines modernes. Ils circulent et mutent à beaucoup plus grande vitesse que les gènes, et sont de ce fait beaucoup plus divers et nombreux.

Une autre difficulté est de nature méthodologique. Si nous expliquions que l'histoire humaine est le produit, non pas des hommes et de leur volontarisme, mais d'interactions incontrôlables entre génomes d'une part et entités culturelles abstraites appelées mèmes d'autre part, nous paraîtrions encourager le désengagement et le fatalisme, au profit d'un déterminisme dont les lois nous seraient pratiquement inconnaissables (même sans doute en termes de probabilités), et les conséquences imprévisibles. Mais plus grave, nous passerions à côté d'une réalité qu'il ne faudrait pas nier sans de solides arguments, le rôle spécifique des individus dans la création ou l'enrichissement des mèmes et, sous certaines conditions, des gènes.

Or, le parallèle avec la biologie nous encourage à étudier ce rôle, puisque précisément il est désormais admis que les actions aléatoires des individus puissent dans certains cas modifier l'environnement des espèces, les comportements collectifs et finalement, après les délais nécessaires, l'organisation du génome.

Dans le domaine de la mémétique, que constatons-nous ? Les mèmes se groupent par grandes familles (cf. notre éditorial relatif au mème Ben Laden). Ceci facilite l'analyse de leurs comportements. Ils constituent en effet ce faisant ce que l'intelligence artificielle distribuée (IAD) désigne du nom de systèmes multi-agents (SMA). Il ne s'agit sans doute pas le plus souvent de SMA bien caractérisés, comme l'IAD en étudie dans le domaine informatique. Les frontières entre SMA mémétiques ou SMA génético-mémétiques seront en effet particulièrement fluctuantes, du fait notamment de la versatilité des mèmes. Cependant, avec quelques précautions, l'approche SMA paraît utilisable.

L'approche SMA

Quel sera son intérêt ? On pourra faire apparaître au sein d'un SMA dont les agents sont des mèmes co-évoluant ou non avec des gènes, et convenablement identifié, des phénomènes évolutifs, créateurs de complexité et d'émergence, analogues à ce qui se passe dans un SMA dont les agents sont des entités biologiques (par exemple des fourmis au sein d'une fourmilière). De ce fait, nous réintroduirons le niveau de l'individu humain ou du groupe - si nous identifions les frontières de ceux-ci à celles de SMA agentifiant les mèmes circulant à travers eux - comme des lieux pertinents pour l'analyse des phénomènes évolutifs macroscopiques.

Pour aller plus loin, il conviendra de mieux définir les modes de regroupement et d'évolution des mèmes (associés ou non à des gènes) au sein de grandes familles mémétiques (correspondant un peu à des espèces dans le monde animal). Certains de ces modes seront très lâches. Les mèmes se rassembleront pour de multiples raisons : homologies dans la forme ou dans le fond, affinités pour des terrains et champs de développement voisins, etc. Nous en avons donné l'exemple dans notre éditorial en distinguant plusieurs familles de mèmes Ben Laden, dont les rôles structurants au plan social sont très différents.

Mais une autre forme d'association de mèmes, que l'on tend souvent à oublier, apparaît quand ces mèmes sont relatifs à la connaissance collective organisée : mythologie, rationalité simple ou rationalité scientifique. La science telle que définie dans la société occidentale constitue un corpus de mèmes aux effets structurants très puissants, mais aux règles évolutives strictes. L'émergence de nouveaux mèmes ne peut s'y faire qu'en respectant certaines lois. Dans le domaine de la simple rationalité et dans celui des mythologies, ces lois sont moins strictes mais existent néanmoins. Dans ces divers cas cependant, l'analyse de l'évolution des contenus scientifiques, rationnels ou mythologiques bénéficiera de l'approche SMA, si on considère les théories et les hypothèses comme des mèmes (c'est-à-dire aussi comme des agents) entrant en interaction au sein de cadres plus ou moins formalisés, mais néanmoins évolutifs.

Cette approche par les SMA, appliquée aux mèmes tels qu'ils opèrent dans les sociétés humaines, nous permettra d'une part de reconnaître aux individus et aux groupes un rôle créateur émergent analogue à celui d'un SMA évolutif dans les domaines biologiques et physiques, mais d'autre part aussi d'appliquer les outils mathématiques et informatiques de l'IAD à l'étude des relations évolutives et génératrices d'innovations adaptatives découlant des interactions entre mèmes au sein de SMA humains. Les travaux d'Alain Cardon montrent que ces outils sont encore frustes, mais ils se perfectionnent très vite, aussi bien du fait des progrès des supports technologiques que des concepts théoriques mis en œuvre.

Nous ne réhabiliterons pas ce faisant l'idée naïve du libre arbitre, selon laquelle il appartient à l'individu de penser et d'agir de telle façon pour modifier le monde. Nous admettrons cependant que l'individu peut être un pôle d'émergence et d'innovation susceptible par ailleurs d'analyse scientifique avec les outils évolutifs modernes de l'IAD. Cette seule hypothèse se comportera à son tour comme un même. Circulant dans les cerveaux des individus, elle les incitera à se comporter en agents plutôt qu'en objets.


(1) Le "médiologue" Régis Debray propose aujourd'hui une étude anthropologique et sociologique de la divinité dans l'histoire des hommes: Dieu, un itinéraire, Editions Odile Jacob, 2001. Ce livre ne manque pas de constatations ou propositions intéressantes, notamment quand on peut légitimement s'interroger sur le rôle de l'idée de dieu comme moteur des comportements - y compris les plus dangereux et suicidaires d'entre eux. Mais, à notre avis, il passe à côté des vraies questions, ou plutôt des approches permettant de faire avancer un peu la question sans répéter ad indefinitum des considérations philosophico-religieuses rebattues sur les religions. Ceci, selon nous, parce que l'auteur n'a pas fait l'effort de - ou n'a pas su - traiter le problème d'une façon suffisamment évolutionniste s'inspirant de la génético-mémétique proposée ici. Remonter d'où l'on vient

(2) On évitera de confondre la mémétique, ainsi définie, et la mimétique ou le mimétisme, dont le philosophe René Girard a fait la base de sa réflexion. Sur René Girard , voir aussi http://www.automatesintelligents.com/actu/010517_actu2.html). René Girard a été un anthropologue et philosophe très écouté, tant en France qu'aux Etats-Unis. Une grande partie de son oeuvre est une défense et illustration du message évangélique, où il voit, à juste titre, une originalité, puisque le Nouveau testament a été le premier et est demeuré le seul document de ce type à prôner de tendre l'autre joue à l'offenseur, plutôt que déclencher la djihad. Mais ce n'est pas pour cela qu'il a intéressé les scientifiques. C'est par ses études sur le mimétisme, présenté comme le véritable moteur de toute évolution, aussi bien dans les sociétés animales qu'humaines. La cohésion et le développement d'une société sont assurés par le fait que les membres subordonnés de celle-ci imitent le chef. Avec le développement de la biologie évolutionnaire, ces thèses, certainement justes, mais trop globales, ont perdu beaucoup de leur audience. Un facteur unique, macroscopique, comme le mimétisme, dont les bases épigénétiques restent confuses, ne peut servir à tout expliquer. On comprend mal comment, et à l'initiative de qui, évoluent les modèles mimétiques. Dans Le Monde du 6 novembre 2001, p. 20, René Girard tente de montrer comment la mimétique peut aider à comprendre le terrorisme, "exacerbé par un désir de convergence et de ressemblance avec l'Occident". Mais, à ce niveau de généralité, l'explication frise la banalité. Sur René Girard, on peut visiter le site L'oeuvre de René Girard par Philippe Cottet : http://www.cottet.org/girard/gintro.htm Remonter d'où l'on vient


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