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Revue n° 22
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AI :
"SpielBrick m'a tuer"

Affiche du film Artificial Intelligence

 
Note par Christophe Jacquemin - 11/11/2001

Couverture du recueil de nouvelles : Supertoys Last Summer Long, de Brain W. Aldiss Aux sources d'AI, le film achevé par Spielberg (mais dont l'idée première est de Kubrick), il y a les nouvelles de Brian W. Aldiss, un des maîtres de  la science-fiction britannique. Ecrites en 1969 et publiées par Harper's Bazaar, "Supertoys Last All Summer Long - and Other Stories of Future Time"(1), l'une d'elle raconte l'histoire d'un enfant-robot désespéré de ne pas plaire à sa mère adoptive. Cet androïde ne comprend pas qu’il n'est qu'une construction habile de l’intelligence artificielle, tout comme l'est d'ailleurs son seul  véritable compagnon Teddy, un ours en peluche.
Stanley Kubrick achète les droits d'adaptation cinématographique du livre en 1979, projet qu'il débutera tout en attendant que les nouvelles technologies utilisées au cinéma soient à la hauteur de sa vision du sujet. C'est après avoir vu en 1993 le film Jurassic Park et constaté les développements prodigieux des effets spéciaux et les avancées dans l'animation par ordinateur qu'il invitera Spielberg en Angleterre pour lui montrer les milliers de planches déjà réalisées. Kubrick annonce officiellement l'année suivante sa volonté de faire le film, auquel il donne le nom codé d'"A.I.", décidant aussi ensuite d'en confier la réalisation à Spielberg. A la mort de Kubrick, en mars 1999, et avec l'accord du producteur habituel et de la femme du cinéaste culte, Spielberg reprend donc le chantier de l'adaptation(2). Brian Aldis pour sa part reprend aussi son ouvrage pour lui donner une suite, puis une conclusion, qu'il envoie à Spielberg. On trouvera d'ailleurs dans le très intéressant avant propos de Supertoys (Superjouets), toute la saga de ce projet. Signalons qu'outre les trois nouvelles ayant inspiré le film, l'ouvrage contient d'autres récits, tous excellents, sur la capacité future de l'homme à contrôler les progrès irrésistibles de la technologie, sans y perdre son humanité.

Venons-en maintenant au film proprement dit.
D'abord l'histoire : au milieu du XXIème siècle, la fonte des glaces, longtemps redoutée, a submergé des centaines de ville à travers le monde, provoquant famines, exodes et déplacements de populations. La limitation des ressources naturelles et le contrôle sévère des naissances induisent aussi de nouveaux développements technologiques : les robots sont devenus une composante essentielle de la vie quotidienne. Ces "Mécas" (mécaniques, en opposition à nous, les "Orgas", les organiques) assurent désormais la plupart des tâches domestiques, remplaçant avantageusement les primitifs jouets électroniques d'antan, dispensant même des plaisirs raffinés. L'homme ne peut plus se passer d'eux.

Pour pallier au chagrin de Monica et Henry Swinton qui ont perdu leur fils Martin (cryogénisé en attendant la découverte d'un remède), la firme Cybertronics pour laquelle travaille Henry leur propose alors d'essayer leur dernière création : le premier enfant-robot sensible, androïde de onze ans conçu pour aimer ses parents désignés. Monica s'attache petit à petit à cet être synthétique et, surmontant sa répulsion première, prend le risque d'initialiser "David" qui devient dès lors affectivement lié à sa "mère". A peine né au monde des humains, David génère ses propres sentiments : affection immédiate pour son compagnon de jeux, le super-nounours Teddy, angoisse abstraite de la mort jointe à une peur obsédante de la solitude et du rejet.
Martin sorti du coma, David sera alors la cible des attaques de l'enfant qui entend bien récupérer pour lui seul l'amour maternel.
Considérant le robot comme une menace éventuelle pour son fils, Monica abandonnera David en forêt. L'enfant-robot décide alors de devenir un vrai petit garçon, dans l'espoir de reconquérir le cœur de sa "mère", et se lance dans une quête à la recherche de son humanité.

Disons le tout net : le titre "AI" relève de la supercherie
Kubrick, paraît-il se passionnait pour l'intelligence artificielle. Vu le résultat, triste constat... Les chercheurs du MIT auraient aussi travaillé avec l'équipe d'AI... On se demande bien pourquoi puisque nulle part, durant les 146 minutes de projection, entend-on parler véritablement d'intelligence artificielle. L'occasion était pourtant belle ici de pouvoir enfin présenter à un large public la substantifique moelle.
Pourquoi ne nous montrer ici un monde peuplé uniquement d'hommes et de robots androïdes ? Question machine, pas besoin d'être un androïde pour témoigner d'une certaine adaptativité. Mais voilà, pour marquer les esprits, il fallait frapper fort pour mieux illustrer la question principale qu'est censée poser le film:  quel comportement aurions-nous face à un robot capable de ressentir des émotions et des sentiments  (et bien sûr de l'amour pour nous) et de vivre ses rêves? Quels devoirs avons-nous face à de telles machines ?
David, enfant-robot © AI  Warner BrossQuestion certes intéressante, mais le problème -et les trucages n'y changent rien-, c'est que l'on est jamais dupe de l'identité du petit robot David. Sa frimousse, on la connaît trop bien. On nous l'a tellement vanté cet enfant acteur (Haley Joel Osment), si mignon, si doué, citation aux Oscars et tout le toutim, que finalement, la sauce ne prend pas. On se retrouve dans une banale histoire d'enfant mal aimé qui voudrait plaire à sa mère. Sauce qui ne prend pas aussi du fait qu'avec un film aux parties si disparates (certaines très violentes), on ne sait à quel public il s'adresse. Ce n'est pas vraiment un film pour enfant (il a été interdit au moins de 13 ans aux Etats-Unis), ni vraiment pour adulte (Pinocchio revisité à la sauce XXIème siècle). Et puis, répétons-le : où est le titre "AI" dans tout cela ?
© Warner Bross Restent alors quelques images fortes, et de beaux trucages cinématographiques. comme cette scène ou des robots, anciens terrassiers, jardiniers, gouvernantes, majordomes, soudeurs ou vigiles, rodent dans les décharges à la recherche de pièce de rechange et de membres qui leur font maintenant défaut.
© Warner Bross

Une autre image ne passera pas inaperçue, certainement la plus dérangeante ou poignante du film, mais là, Spielberg  ou Kubrick n'y sont vraiment pour rien(3). Il s'agit de cette vision de New-York des temps futurs, ville ensevelie par les eaux, mais d'où émergent encore de la surface quelques étages des tours du World Trade Center.


(1)  Parues en français sous le titre : Supertoys - Intelligence artificielle et autres histoires du futur, traduit de l'anglais par Catherine de Leobardy, Editions Métailié, 217 pages, 110 F Remonter d'où l'on vient
(2) Délaissant tous ses autres projets, Spielberg a tout fait pour qu'AI sorte en 2001, année symbolique de l'oeuvre de Kubrick.
Le tournage, commencé à Long Island en juin 2000, a duré 68 jours.
Remonter d'où l'on vient
(3) Le film est sorti aux Etats-Unis avant le 11 septembre 2001.Remonter d'où l'on vient

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