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n° 17
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Virtuel et démocratie :
La Chronique de Jean-Paul Baquiast

Pour une physiologie sociale intégratrice

Dans notre dernier numéro, nous avons  évoqué les travaux extraordinairement prometteurs (nous a-t-il semblé) de Gilbert Chauvet, qui se qualifie lui-même de physiologiste intégrateur*. Comme nous l'indiquions dans nos commentaires, il nous apparaît que de tels travaux devraient être susceptibles d'applications dans le domaine des sciences sociales, politiques et économiques, pour la construction de modèles fonctionnels décrivant les phénomèmes complexes devant lesquels l'analyse traditionnelle se révèle mal armée - ce qui crée beaucoup de désarroi dans les opinions publiques. Celles-ci voudraient voir les Etats ou autres instances régulatrices ou explicatrices intervenir pour mettre de l'ordre, et ne comprennent pas leur impuissance. Faisons ici le pari qu'une partie de cet impuissance tient à l'inexistence actuelle de moyens d'analyse pertinents.

*Voir l'entretien avec ce scientifique, et la fiche de lecture de son ouvrage "La vie dans la matière".


Dans la perspective de ce que l'on pourrait appeler la physiologie sociale intégratrice, reprenant sans doute en très grande partie les conclusions de Gilbert Chauvet et de ses confrères, on pourra étudier le fonctionnement d'une société donnée en identifiant des acteurs ou émetteurs, des cibles ou "puits" sur lesquelles ces acteurs agissent, et des médiateurs ou transmetteurs par lesquels les acteurs influencent les cibles.

Acteurs et cibles, qui pourront changer de rôle selon les fonctions étudiées, seront soit des personnes, soit des groupes plus ou moins cohérents. Les médiateurs seront soit des modèles comportementaux, soit des discours langagiers, soit d'une façon générale tout ce qui constitue des contenus d'informations diffusés ou mémorisés par les réseaux sociaux de communication. Il sera logique de considérer qu'il s'agira le plus souvent de "mèmes" tels que définis par la mémétique.

Tout organisme social étant en relation avec d'autres, ou avec d'autres acteurs de son environnement, il faudra lui proposer une frontière définissant un intérieur, au sein duquel l'organisme maintiendra une homéostasie, et un extérieur. On identifiera les actions de l'extérieur pénétrant à travers cette frontière, et celles de l'intérieur la traversant pour agir sur des organismes extérieurs.

L'homéostasie se maintiendra de façon néguentropique loin de l'équilibre, sauf si des entrées ou actions provenant de l'extérieur ne sont pas assimilables par l'organisme, et produisent l'équivalent de maladies, comas ou destructions finalement mortelles. Comme dans les organismes vivants, on pourra faire apparaître par ailleurs des phénomènes dits par Gilbert Chauvet d'auto-association stabilisatrice. L'organisme social, en assimilant des acteurs externes susceptibles de le déstabiliser, ce qui augmentera sa complexité, pourra renforcer sa stabilité, au lieu d'augmenter sa fragilité. L'organisme "sain" pourra donc être considéré comme un bassin attracteur au sein d'un milieu d'actions chaotiques.

Comme dans la physiologie intégrationniste s'appliquant à un organisme vivant, on pourra représenter l'action des acteurs sur les cibles par des vecteurs, dont l'enchevêtrement donnera l'image de la complexité des relations internes à l'organisme social. De même il sera intéressant d'utiliser la mathématique des champs pour représenter l'action des acteurs sur les cibles via les médiateurs. Dans tous les cas, on retrouvera, comme en matière biologique, l'irréversibilité et la non-localité des actions, sur la base d'échelles de temps et d'échelles de lieu différentes.

Une telle démarche présentera plusieurs intérêts. D'abord elle permettra de représenter la complexité des interactions fonctionnelles sociales par des modèles manipulables grâce aux mathématiques adéquates. Ce n'est pas le cas de la sociologie ou de la science politique traditionnelles, qui se bornent à accumuler des récits ou descriptions qualitatives, partielles et non intégrables. A partir d'un modèle d'ensemble, ceux qui voudront analyser de nouveaux phénomènes encore mal décrits, ou proposer des remèdes à tel disfonctionnement, pourront envisager un diagnostic global, plutôt que des interventions au hasard. On retrouvera là en matière de gouvernement social les mêmes avantages qu'en matière de médecine. La connaissance des diverses fonctions d'un organisme vivant permet à la médication d'intervenir avec le plus d'adéquation possible.

Un autre avantage de la modélisation globale sera qu'elle permettra d'intégrer sous un "langage" commun les différentes études faites depuis des décennies, sinon des siècles, et portant sur tel ou tel aspect des sociétés humaines et de leur fonctionnement. Ces études, le cas échéant vérifiées et actualisées, représentent un corpus énorme de connaissances, qu'il ne faudrait absolument pas laisser perdre.

Enfin, l'existence d'un modèle manipulable par la mathématique permettra de réaliser toutes les simulations souhaitables pour le diagnostic économique ou politique, ainsi que pour l'élaboration d'objectifs de gouvernance, selon des échelles d'espace et de temps aussi différentes qu'on le jugera utile.

Lorsque l'on estimera possible de réaliser des "prothèses" d'aide à la décision intelligente (sous la forme par exemple d'intelligences ou consciences artificielles mobilisant les informations disponibles sur les réseaux mondiaux) on trouvera grâce à ces modèles la meilleure façon d'introduire ces prothèses dans les fonctionnalités de l'organisme social, et la meilleure façon ultérieurement de s'interfacer avec elles.

Il est évident enfin que le recours systématique aux algorithmes évolutionnaires permettra d'obtenir les représentations les plus probables ou les plus adéquates d'une réalité complexe et mal analysée, lorsqu'il s'agira d'identifier les actions fonctionnelles, les acteurs et les médiateurs.

L'intérêt de ces perspectives ne doit pas faire oublier les difficultés de réalisation. Il faudra constamment faire des choix méthodologiques, par exemple pour identifier et caractériser des acteurs, des cibles ou des médiateurs, choix qui n'auront, au moins initialement, rien d'objectif. En d'autres termes, selon ce qu'ils voudront prouver, les scientifiques ou politiques qui manipuleront et mettront en forme les données disponibles, pourront obtenir des résultats tout à fait opposés.

On ne voit guère de remède à cela que celui pratiqué depuis longtemps par la recherche scientifique. Il faudra multiplier les hypothèses, les rendre falsifiables, les publier et accepter la discussion générale relative à leur pertinence. Mais on peut penser que cette démarche, de type scientifique, aboutira malgré les difficultés à des résultats plus utilisables que l'incohérence actuelle des propos échangés à propos de la mondialisation, du développement durable ou autres phénomènes collectifs de grande ampleur, échappant aux analyses traditionnelles.


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