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Revue n° 14
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Billet d'humeur
Le printemps des mutants

Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

© http://www.discovery.com/area/technology/virtualtech/issue1/synthetic-x.html   Attachons-nous avec le titre et le thème du présent billet trop d'importance à un sujet anecdotique, celui des mutants, ou nous inscrivons-nous dans la catégorie enviable des Veilleurs du siècle ?

Rappelons en bref de quoi il s'agit.
Depuis quelque temps, un certain nombre de personnes, signant sous leur nom ou restant anonymes, revendiquent, notamment par Internet, le droit d'être reconnus comme mutants, et de se comporter en conséquence. Cela signifie s'affranchir d'un certain nombre de convenances ou d'interdits, quand ce n'est - dans certains cas - laisser entendre que les candidats mutants ne respecteront pas des lois répressives qu'ils estiment obsolètes. On pourra consulter par exemple le manifeste et le débat en ligne du site d'Eubios, référencé ci-dessous(1).

Sur un plan plus anodin, les artistes faisant appel à l'imaginaire, rationnel ou non, n'ont pas attendu de tels manifestes pour s'inscrire ouvertement ou implicitement, dans la catégorie des mutants. Evoquons notamment les auteurs de science-fiction ou les fervents du body-art.

Qu'en penser ?
Les gardiens de l'ordre sommeillant en chacun de nous auront tendance à dire que de tels appels légitiment toutes les dérives, et cachent parfois des intérêts sordides ou criminels : incitations aux consommations de stupéfiants, aux activités sectaires, à la pédophilie, etc..

Le phénomène nous paraît cependant d'une toute autre teneur. Il inspire d'ailleurs souvent les articles du présent magazine. Il s'inscrit en effet dans ce que l'on pourrait appeler l'émergence du concept d'évolution darwinienne artificielle, qui caractérise la révolution scientifique et philosophique de ce début de siècle. Ceux qui nous lisent savent déjà ce à quoi nous faisons allusion : la prise de conscience de l'universalité du mécanisme de l'évolution biologique darwinienne (réplication, mutation, sélection, amplification) et celle, encore plus lourde de conséquence, du fait que ce mécanisme peut être reproduit dans les réseaux et systèmes informatiques qui sont au coeur de toutes les organisations humaines aujourd'hui. Cette contamination des systèmes informatiques par le mécanisme darwinien donnera naissance à une évolution "artificielle" - au sens ou l'on parle d'intelligence artificielle - dont les conséquences, conjuguées à celles de l'évolution biologique, seront au sens propre du terme inimaginables.

Si cette prise de conscience émane encore principalement du monde scientifique, notamment de chercheurs travaillant dans les disciplines de plus en plus concernées par le calcul évolutionnaire (evolving computing), elle devrait aussi gagner rapidement une population bien plus large, par effet mimétique ou par effet de mode. La mutation au hasard, systématique, toujours à l'oeuvre, apporte les meilleures chances d'adaptation à un environnement lui-même changeant, de façon plus ou moins rapide et menaçante. A supposer que la mutation ne soit pas imposée par le souci de répondre à des risques mal connus aujourd'hui, elle le serait pour conquérir de nouvelles sphères d'activité. L'homme n'ira pas dans l'espace lointain, par exemple, ou n'y comprendra goutte à la mathématique du cosmos si son esprit s'ankylose. Cette prise de conscience ne sera pas sans modifier nos jugements.

Ainsi, beaucoup d'entre nous auront tendance à dire que l'aspect intéressant de la rupture proposée par les modernes candidats mutants, rappelant d'ailleurs sous d'autres formes l'esprit dit "de 68", consiste dans le rejet des innombrables conservatismes légaux ou culturels qui continuent à clouer l'humanité au sol et couper les ailes aux ambitions. Interdits multiples, comités d'éthique, principes de précautions, frilosité politique, terrorismes d'innombrables discours conservateurs, tout se conjugue pour exaspérer une jeune population (y compris composée de scientifiques) consciente autant de ses pouvoirs potentiels que de ses responsabilités à l'égard de la collectivité.

Rappelons pour bien situer le problème que les mutations, dans le transformisme darwinien, présentent trois traits essentiels :
- elles sont provoquées par des accidents de réplication
- elles se font au hasard,
- elles peuvent être utiles ou nuisibles à l'adaptation.
Ceci veut dire, en principe, que nos éventuels mutants du 21e siècle devront, pour aller jusqu'au bout de la logique évolutive, revendiquer le droit de muter en dehors des réglementations tutélaires de l'Etat et des institutions établies, et sans afficher d'objectifs pré-définis (ce qui supprimerait la part indispensable à laisser au hasard). Tout au plus pourra-t-on souhaiter que des politiques non ciblées d'encouragement à l'innovation créent un environnement favorable au renouvellement des idées et des mœurs.

Les risques de dérives, ou de récupérations, ne seront pas minces. Pour les éviter au mieux, il semble qu'une recette d'inspiration démocratique soit envisageable : plus la capacité de muter sera répartie, plus les mutants seront nombreux, diversifiés et capables d'auto-organisation spontanée par une mise en réseau systématique, plus les effets négatifs éventuels de certaines émergences ou résurgences pourront-ils s'amortir d'eux-mêmes.
Au moins peut-on l'espérer.

(1) Le manifeste des mutants : http://www.mutation-manifeste.net/ Remonter d'où l'on vient


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