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N° 12
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Le feuilleton
 
Le paradigme de l'automate
ou le dialogue d'Alain et Bernard

Jean-Paul Baquiast

Chapitre 4, section 2 : L'anarchisme démocratique


Avant de lire ce feuilleton, il est conseillé au lecteur de se reporter à nos éléments de définition
NB: Les * renvoient aux références bibiographiques fournies en fin de texte. Nous nous sommes limités à l'indispensable.

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Résumé du Chapitre  4

Alain et Bernard en arrivent aux conclusions. Ils seraient très heureux, selon une tradition bien française, de voir une autorité quelconque décider de lancer un grand programme de recherche sur les automates intelligents, et plus généralement sur l'ensemble des sciences et techniques se trouvant impliquées par ce paradigme de l'automate intelligent dont ils viennent de discuter. Les travaux actuels, aussi intéressants et innovants soient-ils, ne bénéficient pas encore de l'attention des décideurs politiques et économiques, non plus malheureusement que de l'intérêt d'une large partie du monde académique et scientifique. Par ailleurs, ils se développent dans des environnements trop étanches, empêchant l'interfécondation et la ré-entrance massive qui seraient nécessaires. Quant au grand public, il ignore ou méjuge toutes ces questions de façon systématique.

Mais se repose alors à nos amis, avec acuité, le problème du libre-arbitre, qu'il soit individuel ou collectif. Est-ce que cela présente un sens de dire : faisons ceci ou cela ? Autrement dit, si nous prenons telle décision que nous croyons volontaire, sommes-nous en fait conditionnés à le faire par un déterminisme qui nous échapperait, et dans ce cas la décision serait prise de toutes façons. Dès lors, à rien ne servirait, si l'on peut dire, de s'exciter par un pseudo-volontarisme. Au contraire, le fait de nous mobiliser dans le cadre de ce que nous croyons être une décision volontaire consciente, décision que nous sommes libres de prendre ou de ne pas prendre, apporte-t-il une valeur ajoutée à notre action, qui nous donnera une compétitivité accrue par rapport à ceux qui céderont passivement aux déterminismes. Pour que nous puissions croire à cette dernière perspective, nous devons impérativement nous donner une explication scientifique crédible du libre-arbitre, éliminant évidemment toute référence spiritualiste.

Alain et Bernard se sont persuadés que l'évolution de l'univers, telle qu'elle apparaît dans le discours scientifique contemporain, tend à montrer l'émergence de structures capables d'innovations ou d'inventions de plus en plus complexes. Les plus "évoluées" de ces structures semblent se donner des facultés, d'ailleurs limitées, d'auto-représentation. A partir de telles auto-représentations, elles paraissent pouvoir disposer d'une certaine marge d'auto-détermination. C'est là que réside le cœur du phénomène dit de l'esprit ou du libre-arbitre.

Force est d'admettre que le mécanisme neurologique ou relationnel-sociétal d'un tel phénomène nous échappe encore en partie, bien que certains pensent être sur la voie d'en simuler certaines fonctions sur des automates intelligents. On peut s'en donner cependant une image grossière en imaginant qu'une fonction (fonction "Recherchez solution") commandant ce que nous appelons la décision volontaire est apparue lors d'une mutation, et a été conservée et amplifiée compte-tenu des avantages sélectifs procurés.

Alain et Bernard partent donc de l'hypothèse selon laquelle admettre la possibilité de prendre des décisions dites à tort ou à raison volontaires ne peut, au pire, pas faire de mal et ne peut, au mieux, que faire du bien. C'est un peu le pari de Pascal renouvelé. Dans ce cas, quitte à prendre des décisions volontaires, il est utile de décider volontairement des meilleures conditions pour que ces décisions soient utiles à notre survie. Nous nous trouvons alors replacés dans la perspective plus classique de la programmation socio-politique : quels objectifs nous fixons-nous et que faire pour réunir les meilleures conditions de succès au profit de ces objectifs ?

Il faut dans ce cas, pour assurer la démocratie de la prise de décision, que s'instaure un dialogue permanent entre les dirigeants politiques, qui affichent leur description du monde dont ils font découler des projets collectifs (langage afficheur), et les citoyens, qui contestent en permanence la validité de ces projets, avant de se rallier à une démarche commune ainsi enrichie par le travail de discussion.

Comme Alain et Bernard sont des praticiens du travail coopératif utilisant les média modernes, ils sont persuadés de la nécessité de privilégier les initiatives en réseau, provenant le plus souvent possible de la base des hiérarchies de pouvoirs, et pas seulement des grandes superstructures. Ils rappellent la conviction qui est la leur à ce sujet: les systèmes les plus aptes à la compétition, tout au moins dans le domaine de la civilisation humaine, seront sans doute des systèmes ouverts, décentralisés et pour tout dire, démocratiques. De même, l'intelligence de l'avenir visera à privilégier l'invention répartie et (si possible) quelque peu anarchique. Ce sont ces principes philosophiques et politiques qui, selon eux, devraient inspirer un programme de recherche sur les automates intelligents.

Alain

Reprenons l'histoire de l'hominisation, telle qu'elle est dessinée par exemple dans le livre de Jean-Louis Dessalles "Aux origines du langage"*

Bernard

Tout aurait commencé au sein d'espèces préhominiennes disposant déjà d'une vive curiosité à l'égard de leur environnement, pouvant se représenter celui-ci (concept de représentation), pouvant par conséquent identifier les faits saillants nouveaux, et finalement les signaler aux autres par le geste et l'accompagnement de cris variés adaptés à chaque situation (comme le font et le faisaient sans doute déjà d'autres espèces animales).

Le fait générateur a dû être une mutation au hasard, au sein des faisceaux associatifs cérébraux, dans des cerveaux déjà proches des architectures complexes décrites par Damasio* et Edelman* pour définir le proto-soi. Cette mutation aurait permis de lier systématiquement telle représentation à tel geste ou cris de sorte que celui-ci devienne un symbole de la représentation. Elle a pu être très minime sur le plan neuronal (peut-être même ne s'est-il s'agit que d'un simple pont ou lien associatif transmis par imitation culturelle), mais elle s'est implantée parce que, parallèlement ou préalablement, un autre événement accidentel (par exemple un changement forcé d'habitat entraînant isolement, et imposant de trouver dans un milieu plus ouvert et au sein de groupes plus importants d'autres modes de cohésion sociale que le traditionnel épouillage) a permis la création d'une nouvelle espèce.

Alain

Tu fais allusion à l'hypothèse, dont nous avons déjà parlé, je crois, selon laquelle des primates obligés de quitter la forêt dense et se retrouvant en savane, ont changé de mode de vie, en s'isolant des autres restés en forêt, si bien qu'une mutation du type "monstre-prometteur" a pu survivre, et donner de fil en aiguille naissance à une nouvelle espèce ?

Bernard

Oui. Au sein de cette nouvelle espèce, l'échange de symboles rendue possible par la mutation neurologique que j'évoquais a joué un rôle plus efficace pour la cohésion sociale que l'épouillage ou autres pratiques antérieures. Des leaders experts en signalement langagier sont apparus. Leur rôle fonctionnel était d'attirer l'attention de la troupe sur tous phénomènes nouveaux pouvant la perturber. Gestes et cris adaptés à chaque type d'événements ont donné aux leaders la possibilité de jouer ce rôle. Ultérieurement, les leaders ont utilisé les symboles pour représenter des situations abstraites, par exemple pour avertir d'un danger n'existant pas encore, ou faire se souvenir d'un danger passé. Mais les associés du groupe ne se sont pas contentés de recevoir passivement les informations dispensées par les leaders. Comme chacun de ces associés ambitionnait de devenir à son tour un leader, tous passaient leur temps à contester, discutailler pourrait-on dire, les assertions du leader, obligeant celui-ci à affiner ces démonstrations.

A partir du moment où les proto-langages sont apparus et ont joué un rôle déterminant dans la cohésion des groupes sociaux, ils ont donc joué aussi un rôle déterminant dans les succès adaptatifs de ces groupes et leur expansion géographique. Un cadre sélectif favorable aux mutations renforçant les aptitudes au langage a été mis en place. Les modifications corporelles que l'on associe généralement à celui-ci ont pu s'implanter progressivement, en transformant profondément les hominiens. De même les mutations commandant l'extension des zones cérébrales traitant l'information symbolique ont été sélectionnées dans des délais relativement court par rapport aux phases de latence évolutive précédentes.

Alain

Les fameuses aires de Broca et de Wernicke, dont des chercheurs du Max-Plank Institut de Leipzig découvrent actuellement qu'elles sont aussi le support de l'analyse de la syntaxe musicale ?

Bernard

Exactement. L'humanité est ainsi passée d'une évolution darwinienne entre systèmes cumulatifs à variation non dirigée ou aléatoire à une évolution de type lamarckien, entre systèmes cumulatifs à variation dirigée. Lorsque, enfin, les cerveaux des hommes, suite à l'évolution provoquée par les succès adaptatifs permis par le langage, ont été suffisamment gros pour héberger des représentations du soi dans son environnement, ces représentations à leur tour ont joué le rôle de cadre sélectif au profit des mécanismes d'invention fonctionnant en boucle. Les inventions compatibles avec ce que les hommes pouvaient à ces époques se donner comme représentation de leur survie dans un avenir plus ou moins lointain ont été sélectionnées. Elles ont induit des comportements manufacturiers ou autres renforçant l'accumulation dirigée des éléments permettant la survie, au sein des mémoires langagières. C'est ainsi que les hommes ont appris à expérimenter leur milieu naturel, le nommer, créer et perfectionner des outils, raisonner pour établir des relations permanentes entre les causes et leurs effets, bref transformer le monde à leur profit.

Alain

Oui, mais toujours sous la contrainte sélective de l'environnement physiologique et intellectuel crée par des langages aux contenus de plus en plus fournis. Le fait que les hommes se représentaient l'objectif général de la survie, et sélectionnaient, souvent de façon inconsciente, les changements culturels les plus favorables à cette survie, ont pu penser ainsi qu'ils devenaient les maîtres volontaires de leur devenir.

Bernard

Aujourd'hui, les humains, assistés de leurs ordinateurs et autres machines, et bientôt de leurs automates hyper-intelligents, deviennent capables, ou se croient devenus capables, d'agir volontairement sur une partie du monde, toujours dans la perspective d'optimiser leurs chances de survie au regard de scénarios d'évolution de ce même monde qu'ils élaborent dans leur tête. Les actions dites volontaires qui en résultent sont celles qui, après mises en compétition de diverses hypothèses ou scénarios inventés, survivent comme les plus pertinentes. L'action dite volontaire consiste, au fond, à mettre en concurrence des algorithmes génétiques définissant les variables d'un modèle de survie, et à choisir celles qui émergent de la sélection et qui sont en effet les plus aptes à satisfaire l'objectif de survie.

Alain

Sans pourtant offrir de garantie absolue à cet égard.

Bernard

Evidemment. D'abord les représentations du monde permises par les sciences et les techniques ne couvrent qu'un faible champ au regard de l'immense complexité du monde non déchiffré par la raison. Donc le champ de l'évolution non dirigée reste considérable. Ensuite, l'évolution dirigée ou lamarkienne n'offre pas nécessairement aux hommes les meilleures recettes d'adaptation possibles.

Alain

Il s'agit d'un point essentiel que les "politiques" oublient souvent.

Bernard

L'évolution lamarkienne dirigée, reproduisant à l'identique ce qui existe déjà, peut au contraire conduire vers des impasses évolutives. Pour éviter cela, il faudrait que l'évolution dirigée réintroduise l'aléatoire, par exemple en encourageant les recherches et expériences ouvertes, anarchiques, c'est-à-dire sans a priori.. L'objectif serait d'organiser un darwinisme artificiel, si l'on peut dire, à travers un réseau de contraintes de sélection suffisamment lâches pour que de véritables bouleversements paradigmatiques ou organisationnels puissent en résulter et nous offrir des voies de sorties hors d'éventuels blocages. Il faudrait aussi pouvoir accueillir des mutations aléatoires, dont la survenance reste toujours probable, si celles ci présentaient de bonnes chances pour une meilleure adaptation

Alain

Tu pense à l'apparition, par exemple, d'un enfant intellectuellement - ou éventuellement physiquement - surdoué ?

Bernard

Evidemment. Comme nous le savons tous, les surdouées, du fait du conservatisme imposé par les mutations dirigées sur le mode lamarckien, ont toutes les chances d'être éliminés, ce qui peut priver l'humanité d'atouts de survie essentiels.

Alain

Mais peut-on espérer qu'une organisation, même convaincue de la nécessité de l'ouverture, aille jusqu'à encourager des actions susceptibles de la remettre un tant soit peu en cause ?

Bernard

Il faudrait que la base y pousse sans cesse, en contestant les "affichages" du langage des leaders. Il est vrai cependant que, d'une façon générale, les sociétés et groupes humains ont rarement la clairvoyance nécessaire pour accepter des changements en profondeur, sur la base d'une modélisation de leur avenir introduisant de l'aléatoire. Nous avons constaté, dans nos entretiens précédents, que les sociétés humaines, même celles se voulant aussi scientifiques que possible, fonctionnent en fait, très largement, comme des automates inintelligents…

C'est un lieu commun de dire que l'humanité est trop aveugle pour ne pas prendre conscience des risques que sa propre évolution fait courir à sa survie. Si certains individus sont capables de se représenter plus ou moins clairement les situations d'ensemble, ils n'ont pas le pouvoir nécessaire pour faire réagir ensemble les milliards d'hommes impliqués. Au niveau des grands groupes, Etats ou sociétés multinationales, les moyens de représentation et d'action deviennent plus importants. Mais ils restent insuffisants pour provoquer les mouvements collectifs qui seraient nécessaires, par exemple en matière de contrôle des naissances ou de protection généralisée de l'environnement. Même dans le domaine de leur propre gestion, les grandes sociétés, et à plus forte raison les Etats, se montrent le plus souvent incapables d'orienter leurs comportements de façon à éviter les erreurs. Le nombre de mauvaises décisions, ou de mauvaises planifications, prises par des organismes disposant pourtant de tous les outils de l'observation statistique ou de la recherche opérationnelle, démontre cette incapacité.

Alain

Tout en étant d'accord sur la nécessité de ne pas surestimer les pouvoirs de prévision et de décision des organisations, je crois qu'il ne faut pas noircir la situation à l'excès. Aujourd'hui, les marges d'information et d'action à disposition des décideurs, voire des simples citoyens, au sein des sociétés ne cessent d'augmenter - ce qui devrait contribuer à diminuer l'idiotie des firmes et des Etats, que tu dénonces à juste titre. Nous avons les progrès incessants des sciences en général et de la réflexion politique en particulier. Nous avons les recherches actuelles sur les organisations "apprenantes", sur la gestion des connaissances, etc. (learning organisations, knowledge management...). Nous avons aussi Internet, qui est présenté dans les médias comme offrant des champs nouveaux de créativité à des individus ou petits groupes jusqu'à présent contrôlés par les pouvoirs en place. Internet donne la possibilité de se documenter à des vitesses jamais envisageables il y a quelques années. Cela devrait nous rassurer sur l'intelligence des organisations. Celles-ci ne ressemblent plus à l'armée prussienne du grand Frédéric.

Bernard

Il est certain que la circulation des connaissances et des idées se fait mieux de nos jours, au bénéfice tout au moins des personnes déjà compétentes. Mais les dirigeants eux-mêmes restent de véritables invalides, quand notamment il s'agit d'orienter les grands choix politiques et économiques. C'est que la complexité des problèmes à résoudre, résultant de la globalisation, de l'expansion démographique, de la diminution des ressources, croît sans doute plus rapidement que les moyens d'information et de réaction disponibles. Nous nous trouvons plus que jamais, comme au moyen-âge ou même aux temps préhistoriques, mais à une autre échelle, dans la position de rouages passifs au sein de vastes machines qui fonctionnent seules, en laissant les hommes impuissants, voire même purement et simplement ignorants de ce qui détermine pourtant l'ensemble de leurs existences.

Une des grandes découvertes intellectuelles de la science politique moderne est - ou devrait être - l'ingouvernabilité. Les entreprises, les Etats, sur le plan macroscopique des grandes décisions engageant leur avenir, sont encore pratiquement ingouvernables. Nous sommes loin du temps où les politiques s'imaginaient pouvoir tout faire. Les prétendus décideurs, comme d'ailleurs les prétendus révolutionnaires, suivent plus qu'ils ne précèdent. Si conscience sociale il y a, elle est très pauvre et presque invalide.

Alain

Quelles solutions peut-on envisager ?

Bernard

Etre concret, en revenant à la situation initiale des sociétés humaines primitives : comment le langage a-t-il pu se substituer à l'épouillage pour assurer la cohérence et donc la survie des groupes ? Comment ce nouveau système de mise en cohérence a-t-il permis l'acquisition d'avantages compétitifs en croissance exponentielle ? Comment exploiter ces acquis en vue de dessiner des sociétés plus démocratiques, susceptibles aussi d'être plus efficaces ?

Alain

Oui, comment ?

Bernard

Je te rappelle l'hypothèse - ou plutôt devrais-je dire, la théorie de Dessalles*, que nous pourrions appeler celle du "langage afficheur-contesté"(1).
Nous devons partir de l'hypothèse initiale selon laquelle les groupes d'hominiens primitifs étaient en compétition permanente pour la survie, avec les autres espèces vivantes d'abord, mais aussi entre eux. Les hominiens primitifs étaient eux-mêmes en compétition entre eux, mais comme s'associer à un groupe était vital, ils se sont agrégés aux groupes leur offrant les meilleures chances de survie, parce que disposant de la plus forte cohésion.

Alain

Quel est l'intérêt de la cohésion ?

Bernard

Demande-le à toutes les espèces vivant en bandes : meilleure résistance aux prédateurs, meilleure coopération interne... Chez les premiers hominiens, la cohésion est restée longtemps assurée par des processus instinctifs acquis depuis longtemps au sein  des espèces précédentes. Mais une cohésion d'un nouveau type s'est superposée à celle-la dès qu'est apparu le langage. Le langage a réussi parce qu'il s'est avéré plus apte fonctionnellement que les modes précédents de mise en cohérence, dans des groupes plus larges vivant en milieu ouvert, en savane.

Alain

Ceci admis, comment le langage s'est-il développé, en pratique ?

Bernard

Le langage, selon la thèse de Jean-Louis Dessalles, s'est développé, depuis les proto-langages jusqu'aux langages élaborés permettant les raisonnements et la mise en mémoire de données d'expérience, sous l'influence des leaders de groupe. Cette thèse est en contradiction avec celle faisant reposer le développement du langage sur l'esprit coopératif des membres du groupe : chacun faisant savoir à l'autre ce qu'il apprend, dans l'espoir de réciprocité. Le bon sens, comme d'ailleurs les simulations sur algorithmes génétiques, montrent que l'altruisme n'a aucun avenir. L'altruisme n'a été sélectionné que sous forme instinctive, programmée génétiquement, par exemple quand la mère défend son petit. Mais dans ce cas, l'altruisme ne fait l'objet d'aucun engagement de réciprocité.

En fait, dans un groupe, un certain nombre d'individus aspirent à dominer, ou devenir des leaders. Celui qui l'emporte est celui qui se montre le plus apte à diriger le groupe, par sa capacité à manipuler le langage (associée sans doute à d'autres qualités physiques et intellectuelles). Le leader affiche sa compétence par le langage, et du même coup sa candidature permanente au leadership. Le langage lui sert d'abord à signaler les faits nouveaux. Ensuite à remémorer aux autres l'expérience du groupe de façon à utiliser celle-ci pour faire face aux difficultés. Il s'agit d'une fonction qui est devenue de plus en plus importante avec le temps, consistant à mémoriser, enrichir puis remettre en mémoire les expériences historiques vécues par le groupe.

Alain

Le leader est donc celui qui crie le plus fort, à partir d'une mémoire plus développée ?

Bernard

Pas seulement. C'est celui dont le discours est accepté comme le plus pertinent pour assurer la survie du groupe. Le point important à voir est que les membres du groupe ne suivent pas le leader par simple mimétisme ou entraînement. Tu connais les thèses de René Girard sur le mimétisme dans la fondation sociale*. Je les considère personnellement comme en partie dépassées par les travaux récents sur l'évolution. Dans la théorie du langage afficheur, les membres du groupe se considèrent eux aussi comme des leaders virtuels. Ils n'acceptent la primauté du leader qu'après avoir testé sa compétence. Ce test est en fait continu. C'est par le langage qu'il s'effectue. Chaque assertion du leader est questionnée, ou contredite. Le leader argumente. Seuls sont retenus par les associés les arguments réellement convaincants. Ainsi les leaders ne sont pas encouragés à se vanter de compétences qu'ils n'ont pas. Les associés restent compétents, même lorsqu'ils acceptent - toujours sous réserve d'inventaire - la direction du leader. Maintenir leur compétence propre est pour eux la garantie qu'un leader tenté par la dictature ne prendra pas le pouvoir.

Par conséquent, le langage, qui sert de véhicule à ces affichages et tests de pertinence, se développe en permanence, tant sur le plan des fonctions que des contenus mémorisés. La dialectique leader-associés peut prendre toutes les formes possibles, depuis la conversation quotidienne (babillage, obéissant à des règles strictes d'affichage-contestation) jusqu'à la discussion d'hypothèses scientifiques dans des instances académiques, ou de programmes politiques à la télévision.

Alain

Si je comprends bien, les différentes mutations génétiques et culturelles caractérisant l'hominisation, notamment l'apparition de l'appareil phonateur, les aires cérébrales dédiées au traitement du langage, les langues elles-mêmes, le développement des contenus rationnels et scientifiques véhiculés par les mots et les raisonnements, ont été sélectionnées non pas en vertu de leur mérite propre, mais parce qu'elles ont assuré - jusqu'à ce jour - les survies des groupes en ayant bénéficié. Si ces mutations, pour une raison ou une autre, cessaient d'être efficaces, elles disparaîtraient, et l'hominisation avec elles. Ceci nous amène à méditer sur la fragilité d'une civilisation fondée sur le langage.

Mais toute cette hypothèse du langage afficheur-contesté repose sur la compétition que se livrent entre eux, pour la dominance, certains associés du groupe. Or que fais-tu des mèmes, dont nous avons dit dans nos discussions précédentes qu'il s'agissait d'éléments langagiers égoïstes, vivant comme les gènes leur vie darwinienne propre ?

Bernard

Tu as raison d'évoquer les mèmes. Les échanges langagiers sont particulièrement favorables à leur naissance et leur développement, bien que des symboles n'empruntant pas la forme des langues parlées puissent aussi servir de supports aux mèmes. A mon avis, l'existence de ceux-ci ne remet pas en cause le schéma que nous venons d'énoncer. Le langage afficheur se traduit le plus souvent par la formulation de mèmes que le leader a captés et qu'il reprend à son profit (d'une façon souvent inconsciente). De leur côté, les associés combattent souvent les mèmes du leader en faisant appel à d'autres mèmes. La capitalisation des contenus d'expérience au sein des langages repose en partie sur l'archivage et la redistribution de mèmes. Les mèmes évoluent selon les lois de la sélection darwinienne, en superposition de l'évolution des groupes et de leurs associés. Si une mutation apparaît au niveau d'un même, du fait d'une innovation introduite par un leader ou un associé, elle se propage ou non en fonction de la sélection que lui impose le milieu utilisateur du langage. Il y a des mèmes simplistes, les ragots de bistro, par exemple, et des mèmes très complexes, relevant de formulation de type scientifique. Selon le milieu où évoluent les mèmes, leurs chances de survie respectives ne peuvent être prédites à l'avance.

Alain

Tous les leaders ne sont pas compétents, ce serait trop beau.

Bernard

C'est exact. Ce que nous décrivons ici est le mécanisme sous sa forme optimale. Il arrive que, dans des groupes, le leader s'impose par des arguments autres que par l'aptitude à gérer par le langage les informations censées être les meilleures pour la survie du groupe : par la force, par le mensonge. Les stratégies des mauvais leaders réussissent lorsque les associés, de leur côté, renoncent à tester la compétence du leader et suivent celui-ci par mimétisme (tel que décrit par René Girard*, dont il n'est pas opportun, loin de là, de refuser toutes les analyses). Le groupe tout entier régresse à un stade pré-langagier. Mais il n'est pas certain qu'alors les stratégies de survie des groupes animaux, très efficaces chez ces derniers, reprennent de l'activité dans un groupe humain dont les membres suivent aveuglément le leader. Ceci étant, de tels groupes, dégénérés, ont-ils moins de chance de survie que ceux où la dialectique leader-associés se poursuit en permanence à travers le langage ? L'expérience montre qu'historiquement, les deux types de regroupement se sont développés en parallèle, dans des aires géographiques différentes, mais aussi par recouvrement au sein de mêmes aires géographiques ou sociales.

Alain

Il est exact qu'aujourd'hui, par exemple, nous voyons coexister avec le même succès des pays en proie à des dictatures idiotes, et des pays se prétendant hautement intelligents. Les premiers survivent par la terreur qu'ils inspirent, mais survivent en général, et survivent assez bien pour ennuyer, voire mettre en péril le reste du monde.

Bernard

Tu mets le doigt sur la logique de l'évolution darwinienne. Rien n'assure à priori que le pays démocratique l'emportera sur le pays dictatorial. L'un et l'autre pourront le cas échéant fusionner progressivement, plutôt que lutter jusqu'à la disparition de l'un des protagonistes. Ce serait l'hypothèse la plus favorable à la survie de l'humanité telle que nous la concevons, mais pas nécessairement à la survie des minorités les plus évoluées ou activistes, dans chacun des pays qui fusionnent.

Alain

La compétition entre groupes est aussi importante, sinon plus importante, comme moteur de l'évolution, que ne l'est la compétition entre individus.

Bernard

C'est évident. Chez les hominiens primitifs, les groupes étaient en compétition, voire se livraient des guerres radicales, mais peu fréquemment compte tenu de la dispersion géographique et du peu de diversification de leurs comportements. Les groupes humains modernes sont au contraire en compétition permanente et à grande échelle, derrière leurs leaders. Les groupes eux-mêmes sont devenus multiples, par la taille, par la nature de leurs intérêts et activités, par la qualité de leurs dirigeants et de leurs membres.

Alain

Tu penses évidemment aux groupes familiaux, associations, entreprises, administrations Etats, mais aussi aux regroupements par croyances (sur le plan de l'irrationnel) ou par écoles philosophiques et scientifiques (sur le plan du rationnel) ?

Bernard

Oui. Pour bien faire, il serait utile, dans chacun de ces groupes, sous-groupes ou super-groupes, d'étudier les types de leadership et d'association, les modalités d'expression des langages afficheurs et de la contestation de ceux-ci., les grands mèmes correspondant à la mémorisation et à la circulation des contenus cognitifs respectifs.

Celà dit, le mécanisme de la compétition entre groupes reste le même que celui de la compétition entre individus, et le langage afficheur-contesté joue, à d'autres échelles, le même rôle pour cimenter la cohésion. La compétition entre groupes entraîne de nombreux regroupements, destinés à assurer la survie collective des groupes ainsi rassemblés. Chacun de ceux-ci, dans un ensemble de groupes, se comporte comme un associé dans un groupe individuel. Les groupes associés élisent un groupe leader, ou un leader de groupe leader, à condition d'être satisfaits, après l'avoir testée, de son aptitude au leadership.

Alain

Dans les grands groupes, réunissant un grand nombre de petits groupes, le langage afficheur du leader ne risque-t-il pas de se simplifier à l'extrême, tandis que les relations de questionnement entre associés du groupe et leaders deviendraient impossible ?

Bernard

Cela arrive en effet. Un langage trop sophistiqué ne passe plus la rampe, comme on dit, tandis que la relation avec les membres du méga-groupe se dépersonnalisent de plus en plus. Diverses circonstances, par ailleurs, peuvent faciliter la prise de pouvoir de leaders ayant perdu la compétence d'assurer la survie du groupe par la pertinence de leur langage. Ils conservent le pouvoir par la force, ou avec d'autres arguments laissant une large place au mimétisme ou au suivisme des associés.

Mais  ce n'est pas toujours le cas. Dans les groupes ayant déjà acquis par eux-mêmes une forte compétence langagière, l'adhésion à des regroupements plus vastes se négocie à partir d'argumentations faisant une place à la rationalité de type scientifique. C'est ainsi que si des leaders charismatiques, faisant en permanence appel à l'irrationnel (mysticisme, culte de la personnalité) peuvent entraîner de grands ensembles de populations, ces mêmes leaders auront beaucoup plus de mal à être pris au sérieux dans des sociétés dont les membres ou associés ont depuis longtemps une grande habitude de la contestation interne. Il est légitime de qualifier ces derniers groupes de démocratiques, démocratie plus ou moins marquée évidemment selon les héritages historiques.

Alain

Nous en venons donc à la démocratie, démocratie dont, répétons-le, rien ne garantit qu'elle donne aux groupes l'ayant adoptée plus de chances de survie que les autres. Si les groupes non-démocratiques disposent de ressources naturelles plus grandes, ou font appel à des moyens de compétition utilisant la force, par exemple, l'habileté langagière gage de cohésion interne des groupes démocratiques ne suffira pas, je suppose, à assurer leur survie.

Bernard

Certes. Cependant, il faut bien comprendre que ce qui fait la plus ou moins grande force des démocraties, c'est leur capacité à utiliser pleinement les ressources de leurs membres. Dans cette optique, le système démocratique survivra s'il apprend à inventer en permanence les solutions les plus aptes à assurer le bon fonctionnement de la circulation des informations et des compétences, ainsi que la contestation interne et l'apport de valeur ajoutée en résultant. Toutes les solutions imaginables ne seront pas également efficaces. Il faudra donc organiser des méthodes adéquates pour générer et tester sans arrêt de nouvelles solutions, capables de résister aux nouvelles contraintes de l'environnement.

On distinguera deux catégories de solutions favorisant la démocratie dans les groupes. Parmi la première, on privilégiera celles donnant aux leaders les meilleurs moyens d'accroître leurs compétences, s'informer, émettre des hypothèses puis des discours de la façon la plus pertinente possible (afficher des stratégies), faire connaître leurs idées et projets aux associés, tenir compte de leurs réactions, ainsi que des réponses de l'environnement. Parmi la seconde catégorie de solutions démocratiques, on privilégiera celles donnant aux associés toutes possibilités d'être informés des choix des leaders, de les contester, d'accroître ce faisant leur propre compétence et, si besoin était, de se regrouper pour contester un leader qui ne respecterait pas la règle du jeu démocratique.

Alain

Tu dessines là le cahier des charges d'un Internet politico-social bien compris, si je ne me trompe.

Bernard

Si tu veux, mais le même cahier des charges était valable avant qu'Internet ne soit inventé. Ce qui importe est l'usage, sur un mode très décentralisé, de réseaux de production et d'échange d'informations aussi efficaces que le permettent les technologies du moment. Il faut aussi répandre partout l'accès aux contenus de connaissance et de savoir, comme aux outils d'expertise et d'aide à la décision.

Alain

Oui, mais cet objectif idéal n'a jamais été atteint avec les technologies traditionnelles, l'écrit, le discours politique dans les préaux d'école..., qui permettaient en fait aux dirigeants de conserver l'essentiel des informations utiles à l'exercice du pouvoir. L'Internet donne, en principe du moins, la possibilité aux dirigés d'accéder à des connaissances et pouvoirs jadis hors de portée.

Bernard

Sans doute. Mais je suis persuadé que la marche vers la démocratie n'a pas attendu Internet. Elle s'est affirmée lorsque, comme nous l'avons dit, les détenteurs du langage afficheur ont compris qu'il était de leur intérêt de générer chez les citoyens un minimum de contestation interne, susceptible de tester leur propre pertinence gouvernementale. Les historiens pourraient montrer que c'est ce qui s'est produit au début des régies parlementaires occidentaux. Une démocratie encore fragile et partielle est née alors.

Alain

Lorsque des automates hyper-intelligents auront vu le jour, se posera la question des modalités de leur usage. S'ils sont réservés aux leaders, la démocratie sera en péril. Si au contraire, ils s'insèrent dans des réseaux d'accès à la compétence collective, le caractère démocratique du groupe se trouvera renforcée.

Ceci admis, les partisans des solutions démocratiques de cohésion des groupes peuvent-ils agir rationnellement pour accroître la portée des méthodes et outils susceptibles d'encourager la démocratie, dans la perspective évidemment d'accroître la compétitivité des régimes démocratiques auxquels ils appartiennent ?

Bernard

A première vue, en termes évolutionnaires, l'hypothèse d'une volonté en faveur de la démocratie et de la compétitivité n'a pas de sens. Le poids du caractère démocratique et le succès compétitif en résultant  se mesurent a posteriori et non a priori. Par ailleurs, les solutions susceptibles de servir à la survie ne peuvent être définies à l'avance, car alors elles s'inspireraient de l'expérience du passé, laquelle peut se révéler inadaptée à des changements dans l'environnement compétitif. Ces solutions  doivent donc faire un large appel à l'heuristique, à la recherche ouverte de nouvelles solutions. Ces dernières, sur le mode des algorithmes génétiques, devront être testées, dans des modèles d'abord, dans la vraie vie ensuite, pour que les solutions les plus opportunes émergent seules.

Mais je dois attirer l'attention sur un point important. Le fait que, dans les groupes démocratiques, l'idée qu'il faille faire appel à des mécanismes ouverts de recherche et sélection de stratégies et solutions constitue sans doute un acquis évolutif important (Voir : La commande " recherchez solution ").
Le fait que cette commande tourne en boucle dans les sociétés et dans les esprits caractérise ce que l'on pourrait appeler le libre-arbitre conscient. Lorsque j'agis, sous l'impulsion de ladite commande, pour rechercher une solution ou une idée neuve, je m'affranchis des contraintes du reste de mon environnement, et j'affirme ainsi ma liberté d'agent intelligent. C'est tout ce que je peux faire. La suite est affaire de compétition darwinienne entre facteurs qui me dépassent. Mais c'est déjà beaucoup. Aucun être vivant n'est semble-t-il capable de cette performance, faute que son génome ou sa culture n'ait vu émerger les programmes adéquats, et ne les ait sélectionnés.

Alain

Tout ceci me paraît très pertinent. Tu ferais un bon leader-afficheur. Mais, comme je suis un suiveur contestataire, j'aimerais que nous puissions en donner des applications concrètes.

Bernard

Prenons la question des Etats et des gouvernements européens. La question que se posent les citoyens de notre continent est simple : nos gouvernements sont-ils capables de nous proposer des politiques qui permettraient à l'Europe de ne pas disparaître ? Il s'agit du sous-ensemble d'un problème plus général: les gouvernements du monde sont-ils capables d'élaborer des politiques qui permettraient à l'humanité de ne pas disparaître ?

Alain

L'Europe est-elle menacée de disparition ?

Bernard

En un sens, oui. La population européenne ne représente qu'une faible partie de la population mondiale. Qui plus est, elle ne s'accroît plus et vieillit rapidement. A terme, elle ne pourra pas empêcher  sur son territoire l'entrée de populations venant de pays n'ayant pas réussi à désarmer la "bombe démographique"…

Alain

Ou s'en servant comme d'une arme de puissance, pour répandre leur culture et leur idéologie…

Bernard

Par ailleurs si l'Europe dispose encore de quelques atouts sur le plan économique, elle n'est pas organisée de façon à les valoriser. Il n'y a pas de politiques agricole, industrielle ou commerciale européennes équivalentes à ce que les Etats-Unis, par exemple, tout en se prétendant libéraux, sont capables de conduire. Nous nous heurtons en permanence aux choix stratégiques de grandes multinationales, s'appuyant chaque fois qu'elles en ont besoin sur le gouvernement fédéral américain, choix qui ensuite s'imposent à nous. Ce que l'on appelle la mondialisation est en fait la mise en place d'un espace où nos entreprises et nos mesures gouvernementales européennes n'ont plus la taille ou les outils pour agir efficacement.

Alain

Supposons que la situation que tu décris soit exacte. Que pourraient faire les gouvernements ? Autrement dit, que pourraient être les programmes politiques entre lesquels les citoyens devraient être amenés à choisir ?

Bernard

Replaçons-nous dans l'hypothèse de l'évolution darwinienne, où des entités -disons dans notre exemple les nations ou, si tu préfères, les Etats européens- se trouvent en compétition entre elles, et avec de multiples autres entités extérieures : autres Etats, entreprises multinationales, fondamentalismes religieux, etc. L'environnement est suffisamment complexe pour qu'il soit impossible de le modéliser de façon exhaustive. Il n'est donc pas possible d'élaborer des stratégies de survie avec suffisamment de précision pour pouvoir être assuré de faire les bons choix

Alain

Nous nous trouvons en fait dans la situation des météorologues. Même avec de gros ordinateurs, l'imprécision dans les données initiales empêche de donner des précisions fiables à plus de quelques jours. Les phénomènes sont de type chaotique, très sensibles à de très petites variations, dont la plupart ne sont pas perçues.

Bernard

Oui. Mais face à cette situation, la mauvaise solution serait de recourir à des remèdes déjà dépassés, venant d'un temps ou les variables étaient - ou paraissaient - plus maîtrisables, plus calculables.

Alain

A quoi penses-tu ?

Bernard

Aux vieux remèdes de la politique, consistant par exemple à dire "il faut réglementer, il faut se regrouper pour constituer des consortiums de plus grande taille, il faut, d'une façon générale, faire appel à des solutions qui ont montré leur impuissance dans le passé, mais dont on espère que, reprises autrement, elles pourront redevenir efficaces".

Alain

En d'autres termes, tu refuse le fonctionnement des systèmes cumulatifs à variation dirigée, de type lamarckien, dont nous parlions précédemment.

Bernard

Je ne suis pas aussi radical. On ne peut pas, sur le plan des décisions microscopiques, refuser la variation dirigée. Ce serait d'abord contraire à ce qui se passe en matière de sélection Darwinienne, comme le montrent les travaux de Jean-Louis Dessalles, déjà cité. Ce serait également inacceptable en termes politiques. Cela reviendrait à dire que nous allons nous en remettre au pur hasard. Mais, sur le plan des grandes décisions, ou plutôt des grandes mutations, de type macroscopique, il faut en revenir au hasard et à la sélection des solutions les plus aptes suggérées par un large appel à l'innovation non dirigée.

Alain

Comment cela ?

Bernard

Une des façons d'assurer l'avenir de l'Europe - ou plutôt de lui donner les meilleures chances de survie - serait de réintroduire la possibilité d'invention adaptative à tous les niveaux. On partira du principe que nul ne connaît vraiment les bonnes solutions de survie ou d'adaptation, que ce soit au niveau des entreprises, des associations, des laboratoires de recherche, ou simplement des individus. A plus forte raison on ne connaît pas les bonnes solutions d'adaptation quand il s'agira de proposer les stratégies à moyen ou long terme des grandes firmes ou des gouvernements. Il faudrait donc, à tous ces niveaux, mettre en place des machines à générer de nouvelles solutions, et des méthodes permettant, sur le modèles des algorithmes génétiques, d'en tester la pertinence en fonction de critères de sélection très larges. Après avoir produit et mis en compétition des centaines de solutions "théoriques", on pourra espérer disposer de quelques "enfants" présentant les meilleures opportunités d'adaptation.

Alain

L'idée, si je comprends bien, serait de transformer les différents "agents" des sociétés européennes (individus, entreprises, administrations) en machines à inventer des solutions de survie, qui entreront en compétition darwinienne les unes avec les autres afin qu'en émergent celles les plus adaptées aux nouvelles contraintes de l'environnement européen. Mais comment faire passer cette idée, compte tenu du conservatisme généralisé qui, précisément, caractérise l'Europe?

Bernard

Pour bien faire, il faudrait que les citoyens bien au courant des nouveaux concepts de la théorie moderne de l'évolution, et s'associant, notamment par les réseaux du type de l'Internet,  fassent pression sur les leaders pour qu'ils adoptent des langages afficheurs plus précis, lesquels provoqueront à leur tour des contestations destinées à en tester la validité. Dans cet esprit, il sera nécessaire que des systèmes d'aide à la décision super-intelligents viennent aider à la formulation d'hypothèses réutilisant l'ensemble des informations disponibles dans les bases de connaissances accumulées.
Ainsi l'Europe tout entière pourrait-elle s'engager dans une pratique de renouvellement guidée par un langage vraiment mobilisateur.

(1) Jean-Louis Dessalles a montré que l'hypothèse du langage afficheur-contesté peut être testée en permanence avec des algorithmes génétiques, aux différentes échelles souhaitées : petits groupes ou groupes plus ou moins grands résultant du regroupement de groupes de tailles diverses. Remonter d'où l'on vient


Auteurs à consulter
Pierre Bergé, Yves Pommeau, Monique Dubois-Gance, Des rythmes au chaos Editions, Odile Jacob, 1994
Alain Cardon, Conscience artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999
Antonio Damasio, Le sentiment même de soi, Editions Odile Jacob, 1999
Richard Dawkins, Le gène égoïste, Armand Colin , 1990
Daniel C. Dennett, La conscience expliquée, Editions Odile Jacob, 1991-1993
Jean-Louis Dessalles, L'ordinateur génétique, Hermès 1996, Aux origines du langage, Hermès, 2000
Gerald Edelman, Comment la matière devient conscience, Odile Jacob, 2000
Walter Freeman ,How brains make up their minds, Phoenix, 1999
René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978, Voir sur cet auteur http://www.cottet.org/girard/gbiblio.htm
Michio Kaku, Visions - Comment la science va révolutionner le XXIe siècle, Albin Michel, 1999.

La suite au prochain numéro. Chapitre 4, section 3. Machines à inventer intelligentes



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