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Le feuilleton
Eléments de définition
J.P.Baquiast et C. Jacquemin

L'hypothèse du langage afficheur-contesté. Aux sources de la démocratie

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Eléments de définition précédents  
La commande : "Recherchez solution" ; individu,-individuation ; conscience collective ; conscience ; catégorisation ; information  ; darwinisme ; théorie computationnelle de l'esprit ; émergence ; intelligence ; intelligence artificielle
; cybionte ; automate ; paradigme de l'automate

Avertissement: ces définitions n'ont aucun caractère vraiment scientifique, ni même philosophique ou politique.
Elles visent seulement à illustrer les propos parfois sibyllins ou trop rapides de nos deux amis Alain et Bernard. Nous les modifierons éventuellement au fil des discussions.

NB: L'article ci-dessus fait de larges empreints au livre remarquable de Jean-Louis Dessalles, Aux origines du langage, analysé par nous précédemment.

Nous allons partir du postulat suivant, à partir duquel s'enchaîneront les autres paragraphes : les groupes d'hominiens primitifs sont en compétition permanente pour la survie, avec les autres espèces vivantes d'abord, mais aussi entre eux.

Les hominiens primitifs sont eux-mêmes en compétition entre eux, mais la constitution de groupes est pour eux vitale. Ils s'agrègent donc à des groupes ayant la capacité de leur offrir les meilleures chances de survie.

Les groupes les plus aptes à la survie sont ceux disposant de la plus forte cohésion.

Du fait d'une mutation au hasard ayant réussi, c'est par le langage que les groupes d'hominiens assurent leur cohésion plutôt que par des pratiques gestuelles : partage de proie, épouillage, etc.

Le langage se développe, depuis les proto-langages jusqu'aux langages élaborés permettant les raisonnements et la mise en mémoire de données d'expérience, sous l'influence des leaders de groupe. Le leader affiche par le langage sa compétence à mener le groupe. D'abord en signalant les faits nouveaux. Ensuite en rappelant, toujours par le langage, l'expérience du groupe de façon à utiliser celle-ci pour faire face aux difficultés, et l'enrichir (Fonction de remémorisation-capitalisation).

Mais les membres du groupe (associés) ne suivent pas le leader par simple mimétisme ou entraînement. Ils se considèrent eux aussi comme des leaders virtuels : ils n'acceptent la primauté du leader qu'après avoir testé sa compétence. Ce test est en fait continu. C'est par le langage que s'effectuent ces tests. Chaque assertion du leader est questionnée, ou contredite. Le leader argumente. Seuls sont retenus par les associés les arguments réellement convaincants. Ainsi les leaders ne sont pas encouragés à se vanter de compétences qu'ils n'ont pas. Les associés restent compétents, même lorsqu'ils acceptent - toujours sous réserve d'inventaire - la direction du leader. Maintenir leur compétence propre est pour eux la garantie qu'un leader tenté par la dictature ne prendra pas le pouvoir.

Par conséquent, le langage, qui sert de véhicule à ces affichages et tests de pertinence, se développe en permanence, tant sur le plan des fonctions que des contenus mémorisés. La dialectique leader-associés peut prendre toutes les formes possibles, depuis la conversation quotidienne (babillage, obéissant à des règles strictes d'affichage-contestation) jusqu'à la discussion d'hypothèses scientifiques dans des instances académiques. C'est tout ceci que l'on peut résumer par la théorie du langage afficheur-contesté, dont la paternité appartient, nous l'avons dit, à Jean-Louis Dessalles(*).

Les différentes mutations génétiques et culturelles caractérisant l'hominisation, notamment l'apparition de l'appareil phonateur, les aires cérébrales dédiées au traitement du langage, les langues elles-mêmes, le développement des contenus rationnels et scientifiques véhiculés par les mots et les raisonnements, ont été sélectionnées non pas en vertu de leur mérite propre, mais parce qu'elles ont assuré - jusqu'à ce jour - les survies des groupes en ayant bénéficié. Si ces mutations, pour une raison ou une autre, cessaient d'être efficaces, elles disparaîtraient, et l'hominisation avec elles.

Les échanges langagiers sont particulièrement favorables à la naissance et au développement des mèmes. L'existence de ceux-ci ne remet pas en cause le schéma énoncé ci-dessus. Le langage afficheur se traduit le plus souvent par l'énoncé de mèmes que le leader a capté et reprend à son profit (d'une façon souvent inconsciente). Mais les associés peuvent combattre les mèmes du leader en faisant appel à d'autres mèmes. La capitalisation des contenus d'expérience au sein des langages repose en partie sur l'archivage et la redistribution de mèmes. Les mèmes évoluent selon les lois de la sélection darwinienne, en superposition de l'évolution des groupes et de leurs associés. Si une mutation apparaît au niveau d'un même, du fait d'une innovation introduite par un leader ou un associé, elle se propage ou non en fonction de la sélection que lui impose le milieu utilisateur du langage. Il y a des mèmes simplistes et des mèmes très complexes (théories scientifiques) dont les chances de survie respectives ne peuvent être prédites à l'avance.

Ce qui est décrit ici est le mécanisme sous sa forme optimum. Il arrive que, dans des groupes, le leader s'impose par des arguments moins favorables à la survie du groupe : par la force, par le mensonge. Cette stratégie réussit lorsque les associés de leur côté renoncent à tester la compétence du leader et suivent celui-ci par mimétisme, ou entraînement d'ordre non langagier. Ces groupes ont-ils moins de chance de survie que ceux où la dialectique leader-associés se poursuit en permanence à travers le langage ? L'expérience montre qu'historiquement, les deux types de regroupement se sont développés en parallèle, dans des aires géographiques différentes, mais aussi par recouvrement au sein de mêmes aires géographiques ou sociales. Rien n'assure à terme que l'un l'emportera sur l'autre à l'avenir. Ils pourront éventuellement fusionner progressivement, plutôt que lutter jusqu'à la disparition de l'un des protagonistes. Ce serait l'hypothèse la plus favorable à la survie de l'humanité telle que nous la concevons, mais pas nécessairement à la survie des minorités les plus évoluées ou activistes, dans chacun des types de regroupement.

Chez les hominiens primitifs, les groupes étaient en compétition entre eux, mais peu fréquemment et à petite échelle compte tenu de la dispersion géographique et du peu de diversification de leurs comportements. Les groupes humains modernes sont au contraire en compétition permanente et à grande échelle, derrière leurs leaders. Les groupes eux-mêmes sont devenus multiples, par la taille, par la nature de leurs intérêts et activités, par la qualité de leurs leaders et de leurs associés. En simplifiant, on distinguera les groupes familiaux, les associations, les entreprises, les administrations et les Etats, mais aussi les regroupements par croyances (sur le plan de l'irrationnel) ou par écoles philosophiques et scientifiques (sur le plan du rationnel), ainsi que de nombreuses autres sortes de groupes. Il sera nécessaire, pour étudier chacun d'eux, d'identifier les modes de leadership et d'associations, les modalités d'expression des langages afficheurs et de la contestation de ceux-ci., les grands mèmes correspondant à la mémorisation et à la circulation des contenus cognitifs respectifs.

La compétition entre groupes entraîne de nombreux regroupements, destinés à assurer la survie collective des groupes regroupés. Chacun de ceux-ci, dans un regroupement de groupes, se comporte comme un associé dans un groupe individuel. Les groupes associés élisent un groupe leader, ou un leader de groupe leader, à condition d'être satisfaits, après l'avoir testée, de son aptitude au leadership.

En apparence, plus les groupes sont vastes, en regroupant un grand nombre de petits groupes, plus le langage afficheur du leader devient sommaire, et difficilement questionnable par les associés. Cela tient sans doute à la perte de portée du langage sophistiqué, et à la difficulté croissante des contestations langagières, dans les groupes de groupes importants. Diverses circonstances, par ailleurs, facilitent la prise de pouvoir de leaders ayant perdu la compétence d'assurer la survie du groupe par la pertinence de leur langage, tout en conservant leur leadership par la force, ou avec d'autres arguments laissant une large place au mimétisme ou au suivisme des associés. Mais peut-être ne s'agit-il que d'une apparence. Dans les groupes ayant déjà acquis par eux-mêmes une forte compétence langagière, l'assimilation à des regroupements plus vastes se négocie à partir d'argumentations faisant une plus large place à la rationalité de type scientifique. C'est ainsi que des leaders charismatiques, faisant en permanence appel à l'irrationnel (mysticisme, culte de la personnalité) peuvent entraîner de grands ensembles de populations. Mais ces mêmes leaders auront beaucoup plus de mal à être pris au sérieux dans des sociétés dont les membres ou associés ont depuis longtemps une grande habitude de la contestation interne. Il est légitime de qualifier ces derniers groupes de démocratiques, démocratie plus ou moins marquée évidemment selon les groupes.

Insistons sur le fait que rien ne garantit que les groupes ou ensembles de groupes démocratiques aient plus de chances de survie, dans la compétition entre groupes, que ceux l'étant moins. Si les groupes non-démocratiques disposent de ressources naturelles plus grandes, ou font appel à des moyens de compétition utilisant la force, par exemple, l'habileté langagière gage de cohésion interne des groupes démocratiques ne suffira pas à assurer leur survie.

Finalement, la survie des groupes démocratiques dépendra de leur aptitude à utiliser pleinement les ressources de leurs associés. Dans cette optique, il faudra inventer en permanence les solutions les plus aptes à assurer le bon fonctionnement de la circulation des informations et des compétences, ainsi que la contestation interne et l'apport de valeur ajoutée en résultant. Toutes les solutions imaginables ne seront pas également efficaces. Il faudra donc organiser les méthodes pour générer et tester sans arrêt de nouvelles solutions, capables de résister aux nouvelles contraintes de l'environnement.

On distinguera deux catégories de solutions favorisant la démocratie dans les groupes. Parmi la première, on privilégiera celles donnant aux leaders les meilleurs moyens d'accroître leurs compétences, s'informer, émettre des hypothèses puis des discours de la façon la plus pertinente possible (afficher des stratégies), faire connaître leurs idées et projets aux associés, tenir compte de leurs réactions, ainsi que des réponses de l'environnement. Parmi la seconde catégorie de solutions démocratiques, on privilégiera celles donnant aux associés toutes possibilités d'être informés des choix des leaders, de les contester, d'accroître ce faisant leur propre compétence et, si besoin était, de se regrouper pour contester un leader qui ne respecterait pas la règle du jeu démocratique.

On voit que ces deux types de solutions supposent un large usage, sur un mode très décentralisé, des réseaux de production et d'échange des informations. Elles supposent aussi une vaste diffusion des contenus de connaissance et de savoir, comme des outils d'expertise et d'aide à la décision. Lorsque des automates hyper-intelligents auront vu le jour, se posera la question des modalités de leur usage. S'ils sont réservés aux leaders, la démocratie sera en péril. Si au contraire, ils s'insèrent dans des réseaux d'accès à la compétence collective, le caractère démocratique du groupe se trouvera renforcé.

Les partisans des solutions démocratiques de cohésion des groupes peuvent-ils agir rationnellement pour accroître la portée des méthodes et outils susceptibles d'encourager la démocratie, dans la perspective évidemment d'accroître la compétitivité des groupes démocratiques auxquels ils sont associés ? A première vue, l'hypothèse d'une volonté en faveur de la démocratie et de la compétitivité n'a pas de sens. Degré de démocratie et succès compétitif se mesurent a posteriori et non a priori. Par ailleurs, les solutions susceptibles de servir cette finalité ne peuvent être définies à l'avance, car alors elles s'inspireraient de l'expérience du passé, laquelle peut se révéler inadaptée à des changements dans l'environnement compétitif. Il est donc nécessaire que ces solutions fassent un large appel à l'heuristique, à la recherche ouverte de nouvelles solutions. Celles-ci, sur le mode des algorithmes génétiques, devront être testées, dans des modèles d'abord, dans la vraie vie ensuite, pour que les solutions les plus opportunes émergent seules.

Mais il faut attirer l'attention sur un point important. Le fait que, dans les groupes démocratiques, l'idée qu'il faille faire appel à des mécanismes ouverts de recherche et sélection de stratégies et solutions constitue sans doute un acquis évolutif important (voir notre précédent article : La commande "recherchez solution"). Le fait que cette commande tourne en boucle dans les sociétés et dans les esprits caractérise ce que l'on pourrait appeler le libre-arbitre conscient. Lorsque j'agis, sous l'impulsion de ladite commande, pour rechercher une solution ou une idée neuve, je m'affranchis des contraintes du reste de mon environnement, et j'affirme ainsi ma liberté d'agent intelligent. C'est tout ce que je peux faire. La suite est affaire de compétition darwinienne entre facteurs qui me dépassent. Mais c'est déjà beaucoup. Aucun être vivant n'est semble-t-il capable de cette performance, faute que son génome ou sa culture n'ait vu émerger, et n'ait sélectionné les programmes adéquats.

(*) Ce dernier a montré que l'hypothèse du langage afficheur-contesté peut être testée en permanence avec des algorithmes génétiques, aux différentes échelles souhaitées : petits groupes ou groupes plus ou moins grands résultant du regroupement de groupes de tailles diverses. Remonter d'où l'on vient


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