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Jean-Paul Baquiast Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr
Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr
maj le 01/11/00

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logo Revue les automates intelligents - © image : Anne Bedel

Le feuilleton
Eléments de définition
J.P.Baquiast et C. Jacquemin

La commande : "Recherchez solution"
(ou comment résoudre le casse-tête philosophique du libre-arbitre ?)

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Eléments de définition précédents  
individu,-individuation ; conscience collective ; conscience ; catégorisation ; information  ; darwinisme ;
théorie computationnelle de l'esprit ; émergence ; intelligence ; intelligence artificielle
; cybionte ; automate ; paradigme de l'automate

Avertissement: ces définitions n'ont aucun caractère vraiment scientifique, ni même philosophique ou politique.
Elles visent seulement à illustrer les propos parfois sibyllins ou trop rapides de nos deux amis Alain et Bernard. Nous les modifierons éventuellement au fil des discussions.

Avertissement : Le texte qui suit doit être lu en gardant en tête le " Tout se passe comme si " indispensable à la présentation d'hypothèses dans des domaines encore mal explorés.

Au cœur de la machine auto-adaptative, qu'il s'agisse d'un homme, d'un animal ou d'un automate, se trouve la fonction heuristique (invention), déclenchée par la commande Recherchez solution. Celle-ci a été sélectionnée par l'évolution pour permettre à une entité acculée à un problème sans solution pré-programmée génétiquement ou culturellement d'inventer par recherche systématique une solution originale utilisant les informations disponibles au sein de cette entité, ou accessibles à partir de son appareil sensoriel et moteur.

La commande consiste à explorer, dans le cadre d'un problème présentant un intérêt vital pour l'entité (par exemple franchir un obstacle difficile, afin d'échapper à un ennemi) toutes les informations permettant à l'entité de se représenter le plus complètement possible sa situation dans l'environnement, pour le passé, le présent et le futur. Cette exploration se fait en utilisant en permanence comme référence l'image de soi (proto-soi ou soi étendu) généré par le fonctionnement du cortex associatif dans le cadre du processus plus général de la conscience de soi. A partir de ces information, la commande génère des solutions qui sont testées en simulation d'abord, en pratique ensuite, jusqu'à trouver celle qui offre la meilleure réponse. En cas de succès, non seulement cette solution est retenue pour aller compléter la banque de solutions dont dispose l'entité, mais le mécanisme consistant à faire appel à la commande Recherchez solution se trouve renforcé. L'entité y a de plus en plus souvent recours. Elle enseigne la même démarche aux entités semblables, se trouvant elles-mêmes dans des situations apparemment sans issue.

La commande est apparu par hasard, sans doute à la suite d'une mutation du ou des gènes en charge de l'administration du réseau cortical associatif de l'entité. La mutation en question a pu être très mineure. En effet, la plupart des espèces animales disposent déjà de mécanismes neurologiques leur permettant de se situer dans un environnement donné, et d'y adopter des conduites de survie. Mais il s'agit  de mécanismes fonctionnant sur le mode inconscient. Lorsqu'est apparu progressivement le proto-soi, il a suffi que s'établisse un petit pont neurologique permettant d'associer le mécanisme de recherche de solution à la représentation du soi. Cette petite mutation ayant entraîné le succès reproductif des gènes porteurs s'est répandue au sein des populations concernées, et le dispositif s'est au cours du temps enrichi et complexifié. Comme indiqué, sa diffusion a été facilitée ensuite par imitation culturelle, si bien que cette bonne pratique a connu une expansion rapide, entraînant des résultats cumulatifs.

La commande est apparue et a d'abord fonctionné sans que le système en ait pris pleinement conscience. En d'autres termes la recherche de solutions nouvelles se produisait sur le mode intelligent, mais inconscient. Très vite, du fait des succès adaptatifs permis, les entités ont pris pleinement conscience de la puissance de la commande. Elles y ont fait de plus en plus souvent appel, dans des circonstances de plus en plus variées, en étant conscientes de la nature spécifique de ce comportement. Des macro-instructions très simples, étiquetée " libre-arbitre ", " invention " " choix responsable ", ont permis aux entités de faire appel à la commande dans le cadre d'une espèce de morale sociale de la responsabilité devenant une sorte de réflexe de survie collectif.

Par ailleurs, la commande s'est rapidement appliquée à elle-même ou plutôt retournée sur elle-même. Autrement dit, la recherche de solution a consisté, en ce cas, à trouver des solutions de plus en plus efficaces à la recherche de solutions. Une pratique et une science de la découverte s'est ainsi répandue, en améliorant constamment les performances de la recherche, et en renforçant de ce fait l'appel à la commande.

Les banques de données et de savoir (cartes cognitives) utilisées pour situer les questions et tester les solutions, les procédures utilisées pour bâtir des scénarios pour le futur et mettre à jour ceux-ci en fonction de l'expérience acquise lors de leurs mises en œuvre, les différentes contraintes susceptibles soit d'encadrer les recherches de solutions dans des limites jugées pertinentes a priori, soit au contraire d'ouvrir largement le champ de la recherche, ont fait depuis les origines l'objet de perfectionnements incessants.

La commande est dorénavant disponible à tous les niveaux de l'organisation sociale. L'entité individuelle y fait appel pour trouver des solutions aux problèmes qui se présentent à elle, mais les groupes plus ou moins importants constituant des sociétés d'entités y font aussi collectivement appel, pour tenter d'orienter au mieux leur devenir face aux difficultés compétitifs qu'ils rencontrent.

L'activation de la commande, chez un individu ou un groupe, paraît se faire (au moins aux yeux de la conscience de l'entité ou du groupe concerné), pour répondre à une décision volontaire. C'est moi qui, confronté à telle difficulté, de mon seul fait (c'est-à-dire sans cause externe) décide de rechercher une solution et d'adopter la démarche permettant de mettre en œuvre cette solution. Mais il s'agit là d'une illusion, puisque aucun comportement, dans un système aussi complexe soit-il, ne peut se produire sans cause. En réalité, avant que moi, entité, décide de rechercher ou d'appliquer une solution, un mécanisme resté inconscient avait été enclenché dans mon unité centrale, en réponse à des problèmes rencontrés, problèmes dont j'avais ou non conscience. Si pour une raison ou une autre la macro-instruction commandant la recherche de solutions ne s'est pas déclenchée (faute par exemple d'une connexion adéquate vers cette macro - ce que je pourrais traduire après coup par " je n'y avais pas pensé), je ne me pose même pas la question de mon prétendu libre-arbitre. Il ne se passe tout simplement rien et je subis passivement la contrainte s'imposant à moi. Si au contraire, la macro est enclenchée, l'information selon laquelle j'ai la capacité et même le devoir de réagir afin de trouver une solution, s'impose au champ de ma conscience. Dès ce moment, le sentiment de la puissance de ma volonté, des possibilités de ma liberté, m'envahit et provoque une mobilisation de toutes les ressources informationnelles et comportementales dont je dispose. Je peux devenir, si ces ressources sont importantes, une redoutable machine à inventer, dans un processus auto-entretenu et auto-accéléré, en cas de succès des inventions que je réalise.

En réalité, les entités individuelles fonctionnant essentiellement en réseau, c'est le plus souvent à l'appel d'une entité déjà engagée dans un processus d'invention que l'instruction " Recherchez solution " se déclenche chez moi. L'éducation est toute entière orientée, dans certaines sociétés, par la valorisation sociale de la recherche inventive de solutions, ce qui rend très difficile aux individus de rester passivement objets de déterminismes inconscients.

On comprend que, dans ces conditions, toutes les affirmations tendant à nier le libre-arbitre et à s'en remettre aux divers déterminismes, suscitent des oppositions culturelles ou même génétiques. Elles auraient pour résultat de désactiver une commande acquise non sans mal par l'évolution et produisant de grands avantages sélectifs.

Même si la commande et les mécanismes de mise en œuvre qu'elle a générés sont de plus en plus conscients, une part sans doute plus importante encore de tels mécanismes a continué à se complexifier et à s'étendre dans le champ de l'inconscient. Il est très fréquent que les entités trouvent des solutions dont elles prennent brutalement conscience, et sans même avoir eu conscience du fait qu'elles les cherchaient.

Bien évidemment, la commande ne peut faire de miracle, c'est-à-dire qu'elle ne peut proposer de solutions fiables si celles-ci sont hors de portée des moyens d'action sur l'environnement et sur elles-mêmes dont disposent les entités. De même, certaines des solutions retenues peuvent se révéler n'être valides qu'à court terme, et provoquer à long terme des effets pervers ou des blocages auxquels il convient à nouveau de rechercher de nouvelles solutions, si possible en évitant de persévérer dans les erreurs commises. Il y a donc toute une " éducation " collective de la recherche de solutions adéquates qui se met en place. Les solutions doivent être suffisamment réalistes pour ne pas engager les entités dans de simples rêveries, mais elles doivent être suffisamment ambitieuses pour sortir des sentiers battus, et ouvrir véritablement de nouvelles pistes.

Chez les entités automates les plus récentes, la recherche de solutions pourra s'affranchir des limites conceptuelles profondément ancrées dans les systèmes cognitifs des entités animales et humaines. On utilisera pour ce faire des algorithmes génétiques soumis à des contraintes sélectives aussi larges que possible, dont on espérera qu'ils inventeront spontanément des mécanismes heuristiques originaux. C'est pourquoi certains chercheurs s'imaginent que de tels automates, véritables machines à inventer jamais réalisées jusqu'alors, pourront faire faire à la science de véritables sauts paradigmatiques, tant sur le plan de la formulation des théories et hypothèses, qu'en ce qui concerne les moyens de laboratoire permettant de tester celles-ci.

Note 1: ceux qui, comme nous, sont persuadés de la fécondité du concept de "Mème", lancé par Richard Dawkins et abondamment repris ensuite par les auteurs anglo-saxon, pourront estimer que la commande "Recherchez solution", telle que décrite ici, pourrait être assimilée à un mème. Elle aurait émergé et se serait propagée dans les mêmes conditions. Lorsque vous ou moi ressentons, face à une difficulté ou une objection quelconque, l'obscure nécessité d'apporter une réponse originale, ce serait la preuve que le mème aurait été activé quelque part dans nos têtes, et nous impose une "réaction constructive". Ce serait donc un mème plus utile que les milliers d'autres qui sans grand intérêt, parasitent nos cerveaux .  

Note 2: sur l'invention scientifique, on lira avec intérêt le N° spécial d'avril-mai 2001 de Sciences et Avenir: Les grandes découvertes.


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