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4 pages Jean-Paul Baquiast Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr
Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr
14/11/2000

N°3
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Réflexion sur l'actualité. Intelligence artificielle et management collectif

par Jean-Paul Baquiast

Nous arrivons au 31 décembre 2001 qui, mieux que le 31 décembre 2000, marquera le passage au nouveau millénaire. Faut-il laisser passer cette date comme les autres, ou faire un effort de recul? Tentons la seconde voie. Voici quelques propositions.

Vers des alertes systémiques de plus en plus graves.  

Beaucoup d’indices montrent que l’humanité atteint le bout d’un chemin entrepris il y a cent ans à-peu près, avec un développement des sciences et des techniques, ne s’accompagnant pas d’un développement simultané des méthodes d’intelligence collective. Les risques majeurs se multiplient. Il est devenu banal d'en faire la liste: dérèglement des climats, épuisement des ressources naturelles, durcissement des conflits entre riches et pauvres, croissance démographique toujours incontrôlée.

Les experts nous mettent en garde, non sans il est vrai quelques dissonances entre eux. Cependant, les messages sont clairs. Nous devrons dans les années à venir traiter de plus en plus d’alertes systémiques, mettant en jeu l’ensemble des relations de l’humanité avec son environnement terrestre.

Face à ces alertes, les faibles capacités de l’action volontaire collective apparaissent de plus en plus évidentes chaque jour. Les intérêts des entreprises ou groupes de pression économiques sont bien gérés, à leur niveau, c’est-à-dire à court terme et sans préoccupation des grands équilibres. Par contre, ni les collectivités locales, ni les Etats, ni les organisations internationales ne peuvent s’entendre sur des démarches politiques et administratives destinées à tenir compte des observations et mises en garde de la communauté scientifique.

Plus généralement, les défaillances de l’intelligence et du gouvernement au plan collectif laissent craindre l’impossibilité de prévenir les crises, suivie de l’incapacité à remédier à leurs effets. On découvre toujours trop tard qu’une voie sans issue a été suivie. Comme dans toute évolution non pilotée, les mécanismes enclenchés paraissent irréversibles. On peut imaginer que lorsque l’homme du Néandertal a constaté qu’il était en voir d’être supplanté par le Sapiens, il ne pouvait déjà plus rien faire pour éviter cette fâcheuse perspective. 

L’humanité d’aujourd’hui, face à l’extension et à la mondialisation des risques, se trouve de plus en plus réduite à la situation  de toutes les autres espèces vivantes : subir passivement les modifications de son environnement, et les conséquences de ses propres activités. C’est généralement par la disparition que se réalise alors l’adaptation. 

Les négociations internationales concernant la prévention des émissions de gaz à effet de serre illustrent bien cette incapacité collective à définir et appliquer des objectifs de ré-équilibrage dont chacun devrait partager la charge. Pourtant, les experts nous disent que des modifications irréversibles, et passablement catastrophiques du climat, sont déjà engagées. Il y a seulement dix ans, ces modifications étaient considérées comme n’intéressant qu’un lointain avenir. 

Mais il n’y a pas que la question du climat. La création de conditions favorables au développement de maladies jusqu’ici inconnues, comme le sida et l’ESB, s’est faite longtemps à l’insu de tous. Quand il est tard, voire trop tard pour réagir, les «décideurs» publics et privés sont sommés d’intervenir, mais ils ne peuvent plus grand chose. 

Des événements statistiquement mineurs mais révélateurs, comme la destruction d’un transport collectif lors d’un accident qui, logiquement, ne pouvait pas se produire, montrent constamment les limites de la gestion humaine des systèmes complexes, où s’interpénètrent des facteurs technologiques et naturels. Michael Crichton avait fait de ces limites l’argument de son roman «Jurassic Park».

Pas de fuites en arrière possibles.

Les prophètes de malheur, toujours près à fustiger les techno-sciences, nous expliqueront qu’ils l’avaient bien dit : celles-ci nous conduisent à la catastrophe. Mais que proposent-ils ? Un moratoire aux recherches scientifiques.

Pourtant, face aux grands risques évoqués plus haut, la solution ne consistera pas  à prôner le retour au passé. D’une part ce retour est rigoureusement impossible. D’autre part, les solutions anciennes sont précisément celles qui nous ont mené au point où nous en sommes. Il serait donc intellectuellement stupide de prétendre y revenir.   

Si l’on regarde bien en effet, ce sont les systèmes archaïques qui sont en train de tomber en panne, ceux sur lesquels il paraissait possible de se reposer pour nous apporter les meilleures solutions possibles. Il y a le libéralisme, censé faire émerger en permanence les meilleurs équilibres, alors qu’en fait il encourage des conflits suicidaires entre forces dominantes, dont les effets globaux destructeurs sont de plus en plus évidents. 

Mais un autre système archaïque s’est depuis longtemps montré inefficace : celui d’une régulation étatique décidée par le haut, et que l’on cherche à imposer par la force à des sociétés qui n’en veulent pas et n’en comprennent même pas la nécessité. 

Ne parlons pas des idéologies mystiques qui sous couvert d’appel à des puissances supérieures ou à des valeurs morales présentées comme «indiscutables», laissent faire des réflexes et comportements collectifs datant du fond des âges. Ces idéologies et croyances sont d’autant plus inquiétantes qu’elles motivent les 4/5 de l’humanité. 

Le retour au passé n’est pas plus acceptable dans les domaines techniques. Ce ne sont pas les techniques de demain qui sont menaçantes, ce sont celles d’aujourd’hui et d’hier, que l’on continue à utiliser par conservatisme intellectuel ou par intérêt. L’exemple actuel des élections américaines est révélateur. Le pays de l’hyper-sophistication informatique s’est laissé piéger par des systèmes de votation datant du début du siècle, et ne trouve aucun recours dans le retour au comptage manuel. L’on peut penser qu’une bonne technologie en réseau sécurisé aurait résolu ces problèmes depuis longtemps, si elle ne s’était pas heurtée aux intérêts locaux. 

Il en est de même partout. Les remèdes à la soi-disant révolution agricole des années 1970, reposant sur  les cultures intensives à base d’engrais industriels, ne viendront pas d’un retour aux verts pâturages d’antan, mais de recherches sur la synthèse de l’azote par certaines plantes, ou d’autres techniques d’ingénierie génétique bien conçues et discutées avec toutes les parties intéressées. 

Inutile de rappeler également que, face à la prochaine et souhaitable disparition des réserves pétrolières et gazières, ce seront les énergies nouvelles et un nucléaire mieux intégré aux exigences collectives qui apporteront des solutions, en attendant les technologies de la prochaine moitié du siècle, que les physiciens pourraient étudier plus rapidement, s’ils en recevaient les moyens. 

Dans tous les domaines technologiques et scientifiques, un regard un peu attentif montre que les solutions viendront d’une accélération  des recherches, et non de leur arrêt. Des solutions sont à portée de mains, elles ne seront pas exemptes de nouveaux problèmes, mais elles pourraient permettre en attendant d’échapper à un accroissement des crises actuelles. 

C’est enfin dans le domaine de l’intelligence et de la gestion collective qu’il faudrait dès maintenant faire appel  à ce que nous apprennent les travaux actuels  concernant la vie et l’intelligence artificielle. Ces travaux ont ceci d’intéressant qu’ils nous conduisent aussi à réviser tout ce que l’on croyait savoir en matière de sciences sociales. 

A leur lumière, les vieilles solutions du gouvernement et de l’administration montrent bien leurs insuffisances, leur caractère de plus en plus inapplicable. D’autres solutions apparaissent, qui n’ont qu’un inconvénient, nécessiter pour être comprises et acceptées un sérieux effort d’adaptation intellectuel. Car c’est, selon l’expression consacrée, un véritable changement de paradigme qui s’impose à nous. 

Impossible ici d’entrer dans les détails. Disons que beaucoup de ressources nouvelles sont déjà à notre portée, mais qu’il faudra - sans pour autant aller jusqu’aux Etats-Unis - les chercher là où elles se trouvent. Le problème est que le savoir-faire en cours d’acquisition ne sort pas encore du cercle très étroit des chercheurs en intelligence artificielle. Il s’exprime en formules si abstraites que les possibilités de l’utiliser dans les décisions de la vie courante ne viennent même pas à l’idée. 

Pourtant, dans la soixantaine de projets de recherche actuellement conduits en France sur les thèmes de l’intelligence et de la vie artificielle, dont nous avons pu faire un inventaire rapide depuis le lancement de cette revue, il en est plus de la moitié qui pourraient intéresser directement des hommes politiques, administrateurs, militants ou simples citoyens intéressés par l’action collective, s’il leur était donné d’y participer comme partenaires de recherche. 

Cet apport d’un regard extérieur permettrait d’ailleurs aux chercheurs de mieux passer de la théorie à la pratique. Des expériences concrètes, intéressant la sociologie et la politique des organisations, pourraient être entreprises plus rapidement, et proposées à nos partenaires européens. 

Cet espoir paraîtra utopique, au regard de la violence et de la détermination des intérêts particuliers, comme du conservatisme des politiques censés défendre l’intérêt général. Mais il n’y a pas d’autres voies. Si nous ne trouvons pas moyen de moderniser rapidement les modalités de la gestion publique, en ne tirant pas parti des idées nouvelles que les chercheurs en intelligence collective sont en train de développer,  nous serons dans  la situation du navire qui coule sans avoir eu le temps d’utiliser ses radeaux de sauvetage. 


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