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No3
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Courrier des lecteurs

Une société sans chef est-elle possible ?
De : Denis Dahan
Le 13/12/00

Cher Jean-Paul

Comme je te l'ai indiqué , je te recommande à propos de notre discussion la lecture de Krishnamurti, très grand philosophe indien . En particulier,
La relation de l'homme au monde - Rocher – 1995 – 230 p.

Ci -aprés un extrait de fiche de lecture, trouvée sur le Web, "Ce livre est un de ceux que je recommande en priorité. Qu’est-ce que la vie, si ce n’est pas arriver à résoudre les conflits existant entre l’homme, la société et le monde. K. se penche sur les rapports que les humains entretiennent entre eux et la façon dont ils les gèrent. Ce n’est pas une sinécure certes et il faut beaucoup d’attention, de discernement, de renoncement aussi pour y parvenir. Tous les crises, les affrontements que nous rencontrons avec les autres, ne sont-ils pas, avant tout, à résoudre en nous-mêmes, ne sont-ils pas aussi matières à réflexion afin d’envisager les choses sous un autre angle, ne sont-ils pas nécessité de prise de conscience de la nature même des rapports qu’entretient l’homme avec son environnement humain et naturel ? Mais pour étudier les mécanismes de ces rapports, il faut se libérer de tous a priori de tous préjugés idéologiques. Ce n’est pas en s’extrayant du problème qu’on trouvera la solution, car elle est au cœur même de celui-ci. "

Pour en savoir plus sur Krishnamurti, voir le Krishnamurti Information Network (- includes historical sketches, an introduction to Krishnamurti's teachings, and a message board) http://www.kinfonet.org/

Réponse de Jean-Paul Baquiast
Le 12/12/00

Cher Denis, je retiens ta question car c'est l'une de celles que nous retrouverons fréquemment. Tu te demandes si l'on peut considérer comme viable le modèle d'une société sans chef, fréquemment utilisée à propos de la société en réseau vue par les optimistes.

Je crois que l'on pourrait donner se placer à deux niveaux différents, supposant deux réponses différentes.

Une société (ou un organisme vivant, animal ou homme) , présente d'abord un plan de représentations multiples, résultats de l'interaction avec le milieu, incarnées par de très nombreux agents internes, lesquels s'autosélectionnent ou s'autocomputent (sur le mode adaptatif darwinien) et d'où résulte une suite de comportements globaux finalisés permettant l'adaptation à l'environnement. En ce cas, il n'y a pas de chefs ou, si chef il y a, il joue seulement le rôle d'un traducteur ou interface avec l'extérieur, utilisant les organes effecteurs de l'organisme, une fois que des stratégies collectives ont spontanément émergé. Par exemple, le chef parle pour tous. Mais ce n'est pas lui qui parle, c'est la collectivité des agents ayant sélectionné une position commune (pour l'immédiat comme pour le long terme) qui parle par sa voix . Une des idées modernes d'aujourd'hui, je pense, est qu'il faut réhabiliter ce mode de fonctionnement, reposant finalement sur l'intelligence répartie des agents.

Les agents en question ne sont pas nécessairement des individus. Ce peuvent être des gènes (si l'on se place dans le cadre du long terme de l'évolution du génotype) ou ce que l'école de Dawkins a appelé des memes, c'est-à-dire en gros des idées habitant les cerveaux des individus et déterminant leurs comportements finaux.

Mais il y a un second plan de représentations, celles qui se traduisent en symboles (gestes et mots du langage de communications, réseaux leur permettant de communiquer, etc.) susceptibles d'alimenter des systèmes d'informations plus ou moins élaborés représentant les divers niveaux de ce que l'on appellera la conscience: le proto-soi, le soi-immédiat, le soi biographique (projetté dans le passé et dans le futur). Or la conscience, à un moment donné, est intégrative, unique et personnelle à chaque sujet. Il en émerge un "Je" qui devient agent à son tour. Lorsqu'il parle et agit, il modifie par réentrance, non pas tous, mais certains des agents internes de l'organisme ou de la société. C'est aussi lui qui représente l'organisme dans ses relations explicites avec les autres. Dans le cerveau, ce serait ce que Edelman a appelé "le noyau dynamique". Il s'agit du rassemblement, relativement stable mais pouvant se modifier à tous instants, de groupes neuronaux interagissant plus fréquemment entre eux qu'avec les autres. Edelman le situe dans la région thalamo corticale, la plus riche en boucles réentrantes. Malheureusement, l'imagerie cérébrale ne permet pas encore d'explorer ce qui se passe dans ces couches profondes. Lorsque cela sera possible, avec la finesse de définition nécessaire, l'on pourra sans doute pister à la trace la présence et l'évolution des états de conscience décisionnels.

On peut évidemment trouver, sous le nom de chef, l'homologue de ce noyau dynamique au sein d'une société. Le rôle exact de l'agent ou moi conscient (du chef ainsi défini) dans le comportement de l'organisme est encore difficile à saisir. Mais les neurologues ou psychologues disent qu'il est beaucoup plus grand que l'on imaginait, surtout s'il est informé de l'extérieur par des réseaux de connaissances accumulées. Il déclenche par exemple des sécrétions endocrines, ou des effets de mimétisme. Cet agent, c'est le toi ou le moi quand nous dialoguons, mais cela peut-être le chef ou le représentant d'un groupe quand il s'agit de conscience collective.

Améliorer l'information du moi conscient, ou du chef, n'est pas un objectif contradictoire avec l'idée précédente d'une amélioration de l'information et du rôle fonctionnel des agents répartis. L'une entraîne l'autre et réciproquement.

Denis Dahan a écrit :
Le 10.12.00

Cher Jean-Paul

Peut-on faire selon toi , quand on parle de société d'agents répartis en compétition darwinienne, des rapprochements avec la sociologie ou l'anthropologie sur le thème d'une société sans chef. Ce concept est-il viable?


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