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N°2 Novembre 2000
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Publiscopie

Notes de lecture
par Philippe Sarro sarro.philippe@voila.fr

Retours en arrière.
Gilbert Simondon. Du mode d'existence des objets techniques Méot 1958

Comme promis voici un texte sur Gilbert Simondon et son livre "Du mode d'existence des objets technique" Il va peut être vous paraître provocateur vis à vis des thèses sur le néo-darwinisme que vous développer sur les automates intelligents. Ce sera à vous de juger.

Merci au contraire de nous faire connaître des auteurs peut-être un peu oubliés aujourd'hui, dont la contribution à l'évolution de la pensée contemporaine sur les systèmes a été et demeure importante. JPB-CJ

Gilbert SIMONDON
(1924-1989)

Eléments de biographie

Né à Saint-Etienne le 2 octobre 1924, Gilbert Simondon fit ses études secondaires au lycée de sa ville natale, et eut tôt l’occasion de fréquenter le milieu industriel, de discuter avec des ingénieurs, de s’intéresser à l’invention scientifique et technologique et à la manière dont les innovations sont reçues au sein de la société.

Elève de khâgne au lycée du Parc à Lyon, élève de l’ENS de 1944 à 1948, agrégé de philosophie, il fut professeur de classe terminale au lycée Descartes de Tours (1948-1955), où il lui arrivait de faire le cours de physique aussi bien que celui de philosophie, et où il avait installé dans les sous-sols une présentation de machines au fonctionnement desquelles il initiait ses élèves. En 1955 il devint assistant à l’Université de Poitiers. Sa double thèse de doctorat d’Etat (sur l’individuation, sur les objets techniques), soutenue en 1958, lui permit de devenir professeur des universités: à la Faculté des lettres de Poitiers (1960-1963), à la Faculté des lettres et sciences humaines de Paris (1963-1969), à l’UER de psychologie de l’Université de Paris-V (1969-1984). A Paris, il avait son "laboratoire de psychologie générale" (en fait, un laboratoire de technologie) à l’Institut de psychologie Henri Piéron, 28 rue Serpente. La dernière partie de sa vie fut assombrie par une souffrance psychique, qui le contraignit à prendre une retraite anticipée. Il mourut à Palaiseau le 7 février 1989.

Ces principaux ouvrages ont pour nom « L’individu et sa genèse physico-biologique » (1964), « L’individuation psychique et collective » (1989) constituant les 2 parties de sa thèse principale de doctorat (1958) et surtout « Du mode d’existence des objets techniques » (1958) la thèse secondaire.

Dans le postmodernisme le philosophe Simondon apparaît plus optimiste qu’un Martin Heidegger (La question de la technique) avec son concept d’Arraisonnement (le Gestell) et pour qui la technique ne sert que la volonté de puissance et n’est qu’un moyen d’augmenter le faire en faisant oublier l’Être. Il est aussi opposé à la technophobie d’un Jacques Ellul (La technique où l’enjeu du siècle) pour qui la culture technique n’existe pas, mais constitue un abus de sens et un non-sens. Pour Ellul la techno-science et le système technique est autonome et anti-humaniste (Gilbert Hottois dans sa conférence de L’Université de tous les savoirs.)

L’œuvre de Simondon aura influencée et inspiré des auteurs tels que Jean Baudrillard (Le Système des objets, 1968), Georges Friedmann (La Puissance et la sagesse, 1970), Abraham Moles (Théories des objets, 1972) ainsi que Gilles Deleuze (L’image et le mouvement) et Bernard Stiegler (La technique et le temps). Son œuvre n’est pas sans résonance avec celle de Leroi-Gourhan (Milieu et technique). Elle n’est pas non plus sans parenté avec le mouvement auquel appartient « le groupe Ethnotechnologie » qui donnera naissance à la revue « Culture techniques » et plus tard les revues « Terminal » et « Les cahiers de Médiologie » de l’emblématique Régis Debray. Ceci peut être vu comme une évolution transductive qui est un concept simondonien qui sera développé plus loin.

Pourtant son oeuvre reste méconnue et sous estimée selon Hubert Curien lors d’un colloque qui lui a été consacré en 1992.

Ses idées et concepts se retrouvent aussi implicitement en sociologie de l’innovation au travers de la théorie de l’acteur réseau connue sous l’approche de la traduction. (Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour) Cette dernière essaie de montrer les conflits sociaux, les interactions, les rapports de forces, les conflits qui se manifestent lors des processus d’innovations. Pour Simondon la technique doit être plus vue comme une médiatrice d’homme à homme ou d’homme à nature plutôt qu’un outil ou qu’un instrument qui plus est, au service d’une idéologie politique, sociale ou économique.

Du mode d’existence des objets techniques (MEOT, 1958)

Simondon a divisé « Du mode d'existence des objets techniques » (MEOT) en trois parties: (1) Genèse et évolution des objets techniques; (2) L'homme et l'objet technique; et (3) Essence de la technicité. Cette dernière partie se subdivise en trois chapitres: (I) Genèse de la technicité; (II) Rapport entre la pensée technique et les autres espèces de pensée; (III) Pensée technique et pensée philosophique.

La première partie est consacrée au problème de civilisation qui découle du malaise de ses contemporains envers la technique, allant jusqu’à la technophobie ou la technofolie. Il l’explique par la méconnaissance de l’objet technique. Il écrit « Cette étude est animée par l'intention de susciter une prise de conscience du sens des objets techniques. La culture s'est constituée en système de défense contre les techniques; or, cette défense se présente comme une défense del'homme, supposant que les objets techniques ne contiennent pas de réalité humaine. » Et ceci amène à « l’idolâtrie de la machine », qui fait un mythe du robot et de l’automatisme. Il rajoute « En fait, l’automatisme est un assez bas degré de perfection […] Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire qu’il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de l’automatisme, mais au contraire, au fait que le fonctionnement d’une machine recèle une certaine marge d’indétermination. C’est celle-ci qui permet à la machine d’être sensible à une information extérieure. » Ce sont les " vraies machines ", saisies dans leur statut ontologique même. On dirait aujourd’hui automate intelligent. La machine est alors vu comme ce qui augmente la néguentropie et ce qui, comme la vie et avec la vie, s’oppose au désordre et à la dégradation de l’énergie. Elle devient stabilisatrice du monde.

Simondon va alors analyser la genèse ( l'ontogenèse ) de l’objet technique en définissant le processus de concrétisation par lequel il acquiert une sorte d’autonomie et une forme d’individualité. Il s’invente indépendamment des déterminations économiques historiques, sociales de tout genre. L’objet technique a quand même une présence et une réalité humaine qui survit en lui « C’est de l’humain cristallisé ». Ce qui permet une coprésence et une coévolution, sans relation de domination de l’un sur l’autre, de l’homme et de la machine dans une sorte de société, de milieu associé qui évolue aussi corrélativement. Simondon est confiant dans le progrès technique qu’il voit comme libérateur et émancipateur par rapport à la nature, à la matière mais aussi par rapport aux asservissements politiques et idéologiques.

Puis pour aplanir le problème du malaise dans la civilisation provoquant la technophobie, il envisage dans les parties suivantes, avec une vision anthropologique  génétique, une culture technique qui exige le développement d’une Technologie du mode d’existence des objets techniques, c’est à dire une science inductive des schèmes techniques, de leurs genèse, de leurs relations, de leurs rapports aux hommes. Mais pour Simondon cette Technologie ne prend pas assez en compte les modes de pensées et d’êtres-au-monde non techniques (la magie, la religion, l’esthétique). D’où les résistances, les blocages. Ici par parenthèse, je rappellerais la tentative d’un Bruno Latour ( Nous n’avons jamais été modernes, 1991) de créer ces dernières années une Anthropologie symétrique. Mais pour Simondon, la seule analyse de la genèse des objets techniques et de la connaissance de leurs modes d’existence ne suffisent pas à solutionner le malaise culturel qu’ils suscitent.

Ce qui l’amène dans la dernière partie, à considérer une philosophie du devenir et de l’individuation comme seule capable de réconcilier et d’intégrer la réalité technique à la culture universelle, afin de vivre en amitié avec les machines et les techniques, d’autant si elles doivent être appliquées à l’humain.

Individuation

Le concept d’individuation; technique mais aussi en parallèle, physique, biologique humaine et psychique, est développé plus amplement dans le livre «L’individuation psychique et collective ». Le trait commun entre ces individuations est qu’une forme émerge d’un fond. La forme prend en un point puis elle se propage, c’est l’opération de transduction qui est « individuation en progrès ». Ou selon la définition de G Simondon, « une opération physique biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche (à partir d’une préindividualisation) à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place: chaque région de structure constituée sert à la région suivante de principe de constitution, si bien qu’une modification s’étend ainsi progressivement en même temps que cette opération structurante. » Chaque place ou phase ou palier est alors en équilibre métastable et possède un potentiel d’énergie de création de nouvelles formes ou un potentiel d’invention de nouvelles solutions, sans pour autant éliminer les anciennes. « L’individu est ce qui a été individué et continue à s’individuer. » Pour un René Thom (colloque, 1994) la transduction sera la transformation génératrice de cet « étalement de l’être. »

Mais d’après Anne Fagot-Largeault (Colloque, 1994) le schéma évolutif de Simondon ne comporte ni pression de mutation, ni pression de sélection, les solutions inadéquates ne sont pas éliminées. Le néo-darwinisme lui reste étranger, mais il voulait donner du sens au devenir sans retomber dans l’hypothèse créationniste. Il serait plutôt néo-Lamarckien considérant que l’individu ou l’organisme en formation participe activement à son remaniement, à sa réorganisation. Toujours selon Fagot-Largeault, ce paradigme l’emporterait en matière d’évolution technique (génomique ou autre) sur le néodarwinisme qui reste bien entendu valable pour  l’évolution naturelle. Car en matière de technique c’est une évolution dirigée par l’homme, même si cette individuation dirigée l’est de façon spontanée et non volontairement. Je suppose que ces remarques ne resteront pas sans discutions sur ce site consacré aux automates intelligents.

Gilbert Hottois quant à lui (conférences UTLS), voit Simondon comme un homme de son temps qui s’arrête devant la possibilité d’une postmodernité techno-symbolique dont un représentant est le philosophe H T Engelhardt qui illustre une position qualifié de technophile évolutioniste. L’on pourrait toutefois appliquer ses concepts d’individuation et de transduction au processus d’hominisation qui se déroule depuis des lustres, en interprétant le moment présent, qui voit s’inventer une vie artificielle prenant toute sa place dans une lignée technique, comme une phase métastable pleine d’aventures pour un futur ouvert. Quel bifurcation s’annonce ? dirait René Thom. Que va inventer l’homme, grâce à la libération due aux nouvelles technologies de l’intelligence et de la mémoire, comme en son temps la station debout avait libéré la main en même temps que le langage, qui allait amener à l'invention de l'écriture ? S’interroge Michel Serres.

Finalement ce qui apparaît dans la pensée de cet auteur, c’est moins une résolution des tensions entre les pessimismes et les optimismes envers la technique, qu’une problématisation de celle-ci. Pour finir je citerais 2 phrases, la première est tiré de la dernière page du livre d’André Leroi-Gourhan « Le geste et la parole tome I :Technique et langage », et la deuxième d’une page de MEOT. Les voici :

« L’outil quitte précocement la main humaine pour donner naissance à la machine » et

« L’opération technique est une opération pure qui met en jeu les lois véritables de la réalité naturelle, l’artificiel est du naturel suscité. »

Bibliographie

LATOUR, Bruno. 1991. Nous n’avons jamais été modernes. Essais d’anthropologie symétrique, Paris, Editions La découverte.
LEROI-GOURHAN, André. 1964. Le geste et la parole, tome I Technique et langage, Paris, Editions Albin Michel.
SIMONDON, Gilbert. 1964. L'individu et sa genèse physico-biologique (l'individuation à la lumière des notions de forme et d'information), Paris : PUF, Rééd. J.Millon, coll. Krisis, 1995
SIMONDON, Gilbert. 1989. L'individuation psychique et collective, Paris, Aubier.
SIMONDON, Gilbert. 1989. Du mode d'existence des objets techniques, Paris, Aubier

ouvrages sur Simondon
Gilbert Simondon, une pensée de l'individuation et de la technique, Actes du Colloque organisé par le Collège International de Philosophie, 31 mars - 2 avril 1992, Paris: Editions Albin Michel, Bibliothèque du CIP, 1994
HOTTOIS, Gilbert. Simondon et la philosophie de la culture technique, Bruxelles: De Boeck, 1992, diffusion Belin
Université de tous les savoirs (UTLS). 2000. Qu’est-ce que la vie ? - volume I – Conférence du 19 janvier 2000 de Gilbert Hottois (La technosciences : entre technophobie et technophilie). Sous la direction d’Yves Michaud. Editions Odile Jacob.


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