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La Gazette N° 198 du mois d'octobre 2009

Par Jean-Paul Baquiast


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Le livre précédent de Jean-Paul Baquiast (en librairie)

Pour un principe matérialiste fort
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Jean-Paul Bayol Editions
300 pages - ISBN : 978-2-916913-00-1

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Présentation

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Articles éditoriaux

L'évolution démographique mondiale face aux ressources. Conséquences concernant l'Europe
15/10/2009

Les Européens s'inscrivent déjà, sans que ceci résulte de politiques délibérées, dans la "démographie soutenable" et dans la lutte contre certaines consommations gaspilleuses. Leur exemple pourra-t-il, s'il se confirme, servir de modèles aux autres peuples?

Avant propos

Il est difficile d'aborder ce sujet, même en s'efforçant de rassembler des arguments aussi objectifs que possible, sans se faire accuser de préjugés politiques visant pour l'essentiel à conserver les avantages comparatifs dont jouissent encore les sociétés « blanches » dites aussi occidentales. Il est bien évident que les sciences ne donnent pas d'arguments imparables en faveur des thèses, quelles qu'elles soient, concernant l'évolution des populations car celui qui produit ces arguments fait lui-même partie d'une catégorie donnée de population, et on peut le suspecter de présenter les « faits » d'une façon favorable aux intérêts de cette catégorie tels que celle-ci se les représente à un moment donné.

Mieux vaut alors lorsque l'on veut traiter ce thème, se donner d'emblée des postulats de départ et les afficher, sans trop se faire d'illusion sur la scientificité des arguments sur lesquels ils reposent. Une discussion peut alors s'engager avec ceux qui récusent ces postulats, à condition que ceux-ci à leur tour fassent l'effort, s'ils en sont capables, d'annoncer clairement leurs propres préjugés, plutôt qu'intenter des procès moralisateurs à ceux qui ne pensent pas comme eux.

Appliquons cette règle immédiatement. Nous postulons ici, à tort ou à raison :

- que l'expansion démographique en cours, la population passant de 7 milliards d'humains aujourd'hui à environ 9 milliards dans 50 ans, sera très difficilement supportable par les écosystèmes. Par ailleurs elle modifiera profondément les poids respectifs, en termes de population, des grands ensembles géopolitiques actuels.
- que cette expansion sera imparable. Il faut donc s'y préparer et tenter d'en limiter les dégâts
- que les investissements technologiques envisageables sur la même période seront impuissants à répondre aux exigences d'harmonisation des niveaux de vie, ne fut-ce qu'au niveau des besoins primaires.
- que le métissage se généralisera au plan génétique.
- qu'à l'inverse, les antagonismes entre cultures, liés à des antagonismes d'intérêts, risqueront de s'accentuer.
- que par conséquent l'Europe ne pourra pas échapper à ces évolutions. Là encore, il vaudrait mieux que les Européens s'y préparent plutôt que s'accrocher à des spécificités qu'ils ne pourront pas défendre.

Ces postulats, ainsi énoncés, sont là pour être discutés. Le sujet est trop vaste pour le traiter en profondeur ici. Bornons nous à présenter quelques points méritant selon nous discussion. La question de fond est évidemment celle de la relation entre effectifs démographiques et ressources disponibles. L'histoire a montré que les humains ont toujours réussi, non sans difficultés, à faire croître les ressources au prorata de la croissance des effectifs. Il semble aujourd'hui que cette solution ne soit plus possible.

Les effectifs

Concernant les effectifs, les experts prévoient que la population mondiale devrait se stabiliser vers 2050. Ceci bien sûr sauf changements toujours possibles dans la natalité et la mortalité. Aujourd'hui, 75 millions d'humains s'ajoutent chaque année aux effectifs actuels, lesquels ont doublé entre 1965 et aujourd'hui. La croissance démographique affecte essentiellement les populations les plus pauvres et les plus menacées par le changement climatique. Dans de nombreux pays émergents ou riches (Japon, Russie, Europe), elle est au contraire en voie de stabilisation ou déjà en récession. Cependant, même dans les pays pauvres, par exemple en Afrique, la croissance devrait devenir faible ou nulle à la fin du siècle, le nombre d'enfants par femme passant d'environ 5 de nos jours à sans doute 1,85 vers 2050.

Certains géographes estiment dans ces conditions que l'humanité est en voie de passer le cap dangereux d'une croissance exponentielle. Ils craignent même qu'au-delà, les humains ne puissent renouveler leurs effectifs. Il en résulterait divers inconvénients dont notamment le vieillissement. Mais parler de chiffres de population sans les rapprocher de l'estimation des ressources disponibles n'a pas grand sens.

Les ressources disponibles

A son tour, la notion de ressources est dans l'absolu peu significative. La discussion est biaisée par la sous-estimation des besoins du tiers monde comparés à ceux des pays dits développés. Qu'on le veuille ou non, par simple effet de mimétisme, les standards de consommation des pays riches seront revendiqués par les populations pauvres, au fur et à mesure que leurs effectifs diminueront et qu'en conséquence leurs niveaux de vie s'élèveront. A cela s'ajoutera le fait que les coûts environnementaux de chaque nouveau million d'humain seront supportés par des milieux naturels de plus en plus incapables de répondre. Compte tenu de la saturation des milieux naturels, voire de leur dégradation accélérée, on peut estimer que si un ou deux milliards d'humains voient dans les cinquante prochaines années leur niveau de vie s'améliorer, ne fut-ce faiblement, il demeurera un volant d'ajustement d'environ un milliard de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, c'est-à-dire ravagés par des famines et des épidémies.

En l'absence d'un souhaitable mais aujourd'hui totalement improbable partage des biens de consommation (nous y reviendrons), les Etats pauvres hébergeant ces populations verront donc s'effondrer leurs actuelles structures sociales, déjà totalement inadéquates. Cela sera le cas sans doute d'un pays comme l'Ouganda, qui devrait voir sa population passer de 33 à 90 millions d'ici 2050.

Les politiques volontaristes

Même s'ils font l'objet de politiques d'investissement et de recherche très volontaristes, les progrès éventuels dans les modes de production, en agriculture ou dans le domaine industriel, ne pourront pas permettre d'augmenter sensiblement les ressources disponibles, compte tenu de leurs coûts financiers et surtout environnementaux. Dans le même temps, la pollution des eaux, des sols et de l'air continuera à s'aggraver, rendant de plus en plus de régions difficiles à habiter. S'y ajouteront les facteurs (désertification, inondations) dus sur 50 ans au très probable réchauffement climatique.

En matière de contrôle de la natalité, les seules politiques possibles concernent la diminution volontaire de la fertilité des pays pauvres (à supposer que les pays concernés veuillent les adopter). Or, les politiques « autoritaires » visant à limiter les naissances, très critiquées aujourd'hui, restent nécessaires mais ne suffisent plus. Les seules mesures efficaces reposent sur l'élévation des niveaux de vie et l'éducation des filles. Mais elles ne peuvent agir que très lentement. Sinon ce seront les famines, les maladies et les guerres qui feront la différence. Mais là encore, ces facteurs (évidemment inacceptables mais sans doute inévitables) n'agiront que relativement lentement.

Les inégalités entre les riches et les pauvres

Il s'agit de la raison essentielle à la base des déséquilibres entre populations et ressources. Il se résume en quelques chiffres. Aujourd'hui, en matière de production de gaz à effet de serre, qui résume bien la répartition de la richesse, 500 millions des humains les plus polluants, soit 7% de la population, sont responsables de 50% des émissions. A l'inverse les 50% restant ne produisent que 7% des émissions. En termes de consommation, les 300 millions d'Américains consomment autant sinon plus que le milliard de Chinois. 1)

On peut citer un autre chiffre qui n'est pas simplement anecdotique. Il est au contraire hautement révélateur. On calcule que l'empreinte écologique (écological pawprint) d'un animal de compagnie, chien et chat, nourri dans les pays riches avec les meilleurs aliments disponibles, est équivalente en moyenne à la moitié de celle d'un paysan indien ou asiatique. Les dégâts sur l'environnement sont sans doute supérieurs. Or l'animal de compagnie ne produit rien d'indispensable à la survie, puisqu'il n'est pas transformé en nourriture comme les animaux d'élevage 2)

Arguments techno-optimistes

On doit les mentionner, car ils sont souvent évoqués. La plupart reposent sur la croyance aux possibilités insoupçonnées et imprévisibles de la technique. Mais on peut penser que ces arguments dissimulent la peur d'affronter les dures réalités résumées ci-dessus. Nous pensons pour notre part que si des progrès techniques sont en principe envisageables, ils ne changeront pas radicalement la relation entre population et ressources disponibles, au niveau de la Terre considérée comme un système global. Ceci pour les raisons déjà indiquées, notamment les coûts et délais nécessaires.

Il est un facteur par contre auquel la plupart des observateurs et des scientifiques ne pensent pas, car il est peu orthodoxe. Il reposerait sur l'existence de macro-mécanismes inconscients susceptibles de jouer dans les populations humaines comme dans toutes les espèces, y compris les bactéries, lorsque la population croît au-delà des ressources disponibles. Il s'agit de ce que l'on nomme le « quorum sensing », autrement dit la perception inconsciente des limites à ne pas dépasser pour que la population survive à sa propre croissance. Ce mécanisme se traduirait par une régulation spontanée non seulement de la croissance démographique mais surtout de la consommation, y compris et surtout dans les populations les plus gaspilleuses, les Etats-Unis et l'Europe. On pourrait attribuer au quorum sensing la vogue grandissante, soutenue par les réseaux de communication et les médias, des pratiques de décroissance en matière de consommations matérielles, à commencer par les plus polluantes.

Une volonté de partage des ressources pourrait aussi en découler, bien qu'un tel partage suppose un poids des comportements « altruistes » qui ne correspond sans doute pas au poids des comportements « égoïstes ». Cependant, la « peur des catastrophes » (fear factor) de plus en plus répandue serait un puissant motif pour l'adoption de comportements moins égoïstes, bien plus efficace que les arguments se voulant scientifiques.

Ceci dit, dans les deux cas, la croyance dans les possibilités futures des technologies afin de répondre aux besoins d'une démographie croissante et la croyance, alternative ou simultanée, dans la capacité des populations à auto-réguler leurs consommations sont, comme tous les arguments évoqués ici, des postulats à l'appui desquels on ne peut pas apporter d'arguments scientifiques indiscutables.

Perspectives pour l'Europe

Les Européens sont, derrière les Américains et quelques nouveaux riches des pays émergents, les premiers responsables de l'hyperconsommation par tête d'habitant qui contribue, tout autant que l'hypernatalité des pays pauvres, à la destruction des écosystèmes. On pourrait donc penser que, s'ils se sensibilisaient aux nécessités et pratiques de la décroissance raisonnée telle qu'évoquée ci-dessus, les bénéfices globaux ne seraient pas négligeables.

Mais un autre facteur joue déjà, qui est la décroissance de leur natalité et le vieillissement relatif qui en découle. En Italie et en Allemagne, 1 personne sur 7 sera âgée de 80 ans et plus en 2050. A cette date l'Allemagne aura perdu 8 millions d'habitants. Les pays voisins, notamment en Europe centrale et orientale, verront leurs zones rurales quasi désertifiées. Mais l'environnement n'en bénéficiera pas pour autant, car les coûts par tête d'habitant des réseaux d'épuration ou de fourniture d'énergies propres augmenteront en proportion, ce qui limitera leur efficacité.

La solution généralement envisagée pour remédier à la baisse de la natalité en Europe est l'appel à l'immigration. Celle-ci, selon nous, se produira sur de vastes échelles, que les gouvernements le veuillent ou non. Il en résultera dans la meilleure hypothèse des métissages pacifiques, dans la pire des conflits inter-ethniques. Pourrait-on cependant limiter l'immigration de façon à ne pas dépasser un seuil de soutenabilité. C'est ce que pense Reiner Klingholz, directeur de l'institut berlinois pour la population et le développement 3)

Une Europe à la démographie soutenable supposerait la combinaison d'un certain nombre de politiques publiques capables comme en France, Grande Bretagne et Suède d'assurer à partir des populations autochtones un taux de fertilité aux alentours de 1,8. Le reste serait assuré par l'immigration. Mais celle-ci devrait être contenue dans des limites fixées à l'avance et négociées avec les pays de provenance. Il s'agirait d'une sorte d'immigration choisie que beaucoup de spécialistes estiment très difficile à appliquer, notamment au niveau de l'Europe toute entière. Mais on peut y réfléchir.

Dans le même temps, la stabilisation de la population européenne, dans un monde où la population globale continuerait à augmenter fortement, comme rappelé plus haut, ne serait supportable que si les Européens bénéficiaient d'un effort accru de formation et de qualification, au profit de tous les citoyens. L'Europe ne pourrait pas tolérer sur son sol la présence de populations marginalisées et sous-privilégiées. Il faudra élever tout le monde ou périr. S'ils réussissaient le pari de l'intelligence, souvent évoqué mais jamais atteint à ce jour, les Européens se doteraient alors d'un potentiel d' « auto-défense » spontanée très utile à leur survie. L'assimilation volontariste des immigrés (opposée à l'acceptation passive du multiculturalisme), qui est la condition indispensable au maintien de la cohésion des sociétés européennes, serait à ce prix.

Notes
1) Voir Millenium assessment of human behaviour http://mahb.stanford.edu/
2) Voir Robert et Brenda Vale. Time to eat the Dog. The real guide to sustainable living. Victoria University, Wellington, New Zealand
3) Voir l'étude Europe's Demographic Future – Growing regional imbalances. Berlin


Réindustrialiser l'Europe, l'autre enjeu majeur
17/10/2009

Face à la nécessité de la sortie de crise, les grands Etats européens n'envisagent que des mesures étriquées, reposant sur une relance de la consommation et un élargissement de la concurrence entre agents économiques. Nous avons souvent ici défendu la thèse selon laquelle l'Europe ne survivra à la compétition avec les grands Etats que si elle est capable non seulement de conserver ses industries, mais de se réindustrialiser. Qu'est-ce que cela signifie?

Les grands Etats européens semblent incapables de s'unir sur des objectifs ambitieux et coordonnés de sortie de crise et de relance de la croissance. Ils semblent ne pouvoir fonder celle-ci que sur une relance de la consommation des ménages, quels qu'en soient les coûts sur l'environnement et sur le montant des importations. La France est un peu plus ambitieuse, puisqu'elle discute actuellement le projet d'un emprunt qui serait consacré à des investissements structurels. Mais on aurait pu attendre un peu plus d'ambition d'un pays qui avait lancé à la Libération les fameux Plans Monnet ayant permis la réindustrialisation. Face à la crise qui n'a pas cessé de peser sur le monde, comme à la concurrence des grands Etats européens et extra-européens, la France devrait élaborer un programme global d'équipement qui mobiliserait toutes les ressources disponibles.

Le gouvernement français n'en montre pas le chemin. Plutôt que s'interroger sur la façon dont l'emprunt sera financé, il faudrait dès maintenant décider d'affecter aux investissements correspondants le maximum des ressources fiscales correspondant aux mesures de détaxation qui encouragent des consommations gaspilleuses : le montant des niches fiscales, celui du bouclier du même nom et, bien entendu, ce qui a été consacré à diminuer la TVA sur la restauration. On atteindrait alors sans difficulté les 80 à 100 milliards, bien davantage donc que les petits 30 à 40 milliards que l'on envisage d'emprunter. Pourquoi ne pas faire les deux ?

Les autres Etats européens, sans procéder de cette façon, pourraient eux aussi trouver des ressources pour participer de façon coordonnée au grand programme de réindustrialisation évoqué ici, si la France lançait le mouvement.

De quoi s'agirait-il donc ?

Se réindustrialiser ne voudra pas dire conserver des industries traditionnelles sans leur faire prendre le virage des nouvelles technologies. Ainsi se battre pour garder des usines automobiles, des équipementiers et des fabricants de pneus tels qu'ils étaient il y a 10 ans n'a pas de sens. Il faut s'interroger pour savoir si l'Europe a besoin d'une industrie automobile. La réponse est oui. Et dans ce cas, sous quelle forme ? La réponse est : pour produire des véhicules radicalement innovants, correspondant aux besoins d'une société devenue économe en énergie et en transport. Cela impose des réformes technologiques et industrielles profondes et difficiles. Il en est de même pour tous les secteurs industriels actuels

Réindustrialiser l'Europe voudra aussi dire exploiter à plein les ressources des sciences et technologies émergentes, qui font maintenant l'essentiel des investissements industriels dans les pays concurrents : nanotechnologies, infotechnologies, technologies de l'information et de la connaissance.

Réindustrialiser l'Europe voudra enfin dire s'inscrire dans les grands programmes de ce siècle : l'espace, l'océanographie, la conservation des espèces, la prévention des effets du réchauffement climatique – sans oublier la défense. L'Europe dispose là de compétences immenses, qui ne demanderaient qu'à s'investir pour peu qu'elles soient encouragées.

Toutes les activités correspondantes jouent un rôle décisif pour l'emploi, le pouvoir d'achat, la recherche et finalement l'exportation. Bien plus, elles sont capables de soutenir le moral des citoyens en leur montrant que les pays du continent sont décidés à maîtriser les secteurs d'avenir essentiels aussi bien que ne le fait le reste du monde.

Aujourd'hui, l'Europe continue à tuer son industrie

Malheureusement, pour le moment, ni les Etats membres ni surtout les institutions européennes n'aident à cette nécessaire réindustrialisation. En raison de la multiplication des mesures en faveur de la compétitivité par la concurrence, l'Europe est en train de tuer son industrie. Or, la restructuration du secteur financier, comme de l'industrie, exige des regroupements. La répression de ceux-ci empêche les entreprises européennes d'atteindre le poids nécessaire face aux cartels américains, russes, chinois et indiens. L'accumulation des sanctions paralyse les initiatives. Ainsi, les amendes prononcées par la Commission européenne sont passées de 566 millions d'euros entre 1990 et 1994 à 9,5 milliards entre 2005 et 2009, entraînant faillites et délocalisations.

Au plan des normes pourtant nécessaires, le fait que ceux qui les adoptent ne soient pas protégés à l'intérieur de frontières communes face à des Etats qui polluent sans compter, provoque l'exode des investissements et des emplois industriels, paralyse la production et l'innovation.

La politique monétaire européenne enfin reste guidée par une conception archaïque de l'indépendance de la banque centrale, alors que partout dans le monde, les homologues de celles-ci sont soumises directement au pouvoir politique. Pour la BCE, l'objectif demeure de lutter contre l'inflation alors que c'est la stagflation qui pénalise l'Europe. La surévaluation volontaire de l'euro constitue, nous l'avons déjà indiqué, un péril mortel pour les entreprises européennes fussent-elles les plus compétitives techniquement, dans un contexte de déflation et de dévaluation compétitive du dollar et des monnaies asiatiques. Nous ne sommes pas assez naïfs pour penser que la parité euro/dollar dépend uniquement des décisions de la Réserve Fédérale et de la Banque de Chine. Elle flotte au gré des marchés. Mais à l'inverse, on ne croira pas que les décisions prises par les gouvernements ayant la tutelle de ces banques centrales n'aient pas de conséquence sur les taux de change.

Il est donc urgent que le gouvernement économique de l'Europe soit enfin mis sur les rails, autour des nécessités de la réindustrialisation telle que définie ici, de la protection compétitive des compétences européennes et de l'encouragement à la recherche fondamentale.


Agriculture : un enjeu européen majeur
12/10/2009

"Le monde agricole est en train de crever" lancent à l'intention de Nicolas Sarkozy et de l'Union européenne les nombreux manifestants qui ont coupé les rues de plusieurs grandes villes de France, notamment les Champs-élysées à Paris le 17 octobre. Le mouvement initialisé par les producteurs de lait a été repris depuis une semaine par de nombreuses autres catégories de producteurs. Mais ce ne seront pas des mesurettes qui pourront régler le problème.

Tous les agriculteurs dans l'immédiat demandent une hausse des prix des produits agricoles pour couvrir les coûts de revient. Selon la FNSEA, leurs revenus ont baissé de 20% en 2008, une situation qui devrait s'aggraver en 2009. Selon l'Insee, les prix des principaux produits, lait, légumes, fruits, viticulture, viande ou céréales, ont baissé en août de de 2,5% par rapport à juillet et de 15% sur un an.

Nicolas Sarkozy a promis différents soutiens dont on ne sait rien encore à la date où cette note est écrite. Pour sa part, Bruxelles devrait annoncer lundi une enveloppe d'environ 300 millions d'euros pour aider les producteurs de lait européens. On ne sait ce qu'il en sera d'autres aides d'urgence, et surtout de la façon dont elles seront réparties, entre professions et entre pays.

Les agriculteurs français imputent la baisse de leurs revenus à la politique agricole commune dont les interventions actuelles sont jugées de moins en moins bien adaptées. Il est certain que supprimer celle-ci serait aussi aberrant que la conserver en l'état. Mais ils s'en prennent aussi aux grands industriels et aux distributeurs qui achètent leurs produits à des prix toujours plus bas, sans pour autant répercuter ces baisses dans les prix de vente au détail. Il s'ensuit que la demande des consommateurs finaux est indûment freinée alors que de plus en plus de personnes en France se trouvent aux alentours ou au dessous du seuil de pauvreté.

Notons cependant que, pour beaucoup d'économistes, dont la foi dans le néolibéralisme est sans faille, les difficultés actuelles des agriculteurs sont conjoncturelles et devraient donc diminuer avec le retour attendu de la reprise. Elles tiennent à la diminution générale des revenus des consommateurs et aux réticences croissantes des banques à faire crédits aux exploitations endettées. On peut toujours compter là-dessus...et boire de l'eau.

La place de l'agriculture dans le monde

Les explications des experts sont-elles suffisantes ? On ne peut que s'étonner de voir le renversement complet de point de vue concernant la place de l'agriculture dans le monde et le rôle particulier des agriculteurs européens en tant qu'atout stratégique pour nos pays peu pourvus en ressources naturelles non agricoles. Aujourd'hui, on affirme aux agriculteurs qu'ils produisent trop et par ailleurs de façon nuisible pour l'environnement. Il y a un peu moins d'un an, l'idée s'était répandue que l'Europe, encore relativement bien pourvue en eau et en terres agricoles, devait encourager ses exploitants à intensifier leurs productions, dans tous les domaines y compris les bio-carburants et le bio, en visant tout autant l'exportation que les marchés intérieurs. Les métiers de la terre et plus généralement de l'économie rurale étaient présentés aux jeunes comme des métiers d'avenir.

Ces fondamentaux ont-ils changé ? Il est certain qu'à long terme, contrairement semble-t-il aux prévisions de la FAO, le nombre des personnes mal nourries dans le monde (estimé aujourd'hui à 1 milliard au moins) ne pourra qu'augmenter : désertification, aridité, inondations, conflits divers ne feront que s'accroître et continuer à bouleverser les agricultures traditionnelles. Mais cela ne voudra pas dire pour autant que les exportations agricoles européennes seront les bienvenues. Les exportations et même les aides alimentaires provenant des pays riches sont de plus en plus rejetées par les pays pauvres, qui préféreraient bien au contraire pouvoir reconstituer leurs agricultures traditionnelles. Beaucoup s'y emploient, notamment la Chine et l'Inde, mais les investissements pour ce faire sont considérables et on ne voit pas comment, à échéance d'une génération, avec l'aggravation des conditions climatiques, la Chine, l'Inde, le Bangladesh, les pays d'Asie du sud-est, entre autres, pourraient devenir auto-suffisants.

L'on voit au contraire s'amorcer une tendance bien plus inquiétante, effet du libéralisme sauvage qui continue à régner dans le monde, y compris dans des domaines aussi importants que ceux des subsistances et de la santé. Des capitaux spéculatifs provenant aussi bien de Chine que des pays du Golfe louent à très long terme, en expropriant les exploitants locaux, des dizaines de millions d'hectares de terres fertiles, principalement en Afrique, afin de les consacrer à l'exportation ou aux agro-carburants, cultures dont les compagnies exploitantes conserveront évidemment les bénéfices.

Dans l'immédiat, ce ne sera donc pas sur la perspective de nourrir les futurs 10 milliards d'humains que les agriculteurs européens pourraient compter, contrairement à ce que certains s'imaginent naïvement encore. Ce ne sera pas davantage sur le jeu des marchés et de la concurrence, qui ne fera qu'accentuer les disparités et la baisse des revenus des producteurs. Nous avons plusieurs fois constaté ici que l'Europe ne survivra pas dans le domaine de l'énergie et des industries si de véritables mesures de production planifiées, s'appuyant sur une quasi nationalisation du secteur des banques et des assurances, fortement protégées par ailleurs aux frontières, n'étaient pas mises en œuvre. Il en sera de même pour l'agriculture. L'agriculture et l'aménagement du territoire qu'elle permet d'assurer constituent un atout essentiel pour les européens, qu'il ne faut pas laisser perdre.

Une planification à grande échelle

Mais ceci ne signifiera pas laisser faire n'importe quoi aux agriculteurs, notamment en termes d'utilisations d'intrants chimiques et de machinisme lourd. Parallèlement, on ne devra pas laisser les industries agro-alimentaires et les grandes distributeurs profiter des soutiens qui seraient accordés aux agriculteurs pour récupérer en pressurant ces derniers l'essentiel des aides qui leurs seraient attribuées. Finalement enfin, il faudra faire comprendre aux organisations de consommateurs que ceux-ci n'ont pas à exiger une baisse continuelle des prix au détail et une augmentation continuelle de la variété et de la prétendue qualité des conditionnements. Il serait tout à fait possible de fixer des prix de référence à long terme, par exemple pour le lait, sauvegardant les intérêts des diverses parties prenantes à la chaîne de production-consommation. S'il faut aider par des mesures spécifiques les populations européennes aux alentours du seuil de pauvreté, il n'est pas sain à divers égards d'encourager la consommation gaspilleuse et son cortège de conséquences sur la santé.

Ajoutons pour compliquer le tableau que la protection des marchés intérieurs s'imposera au prorata de la mise en place de ces diverses méthodes d'organisation de la production et de la distribution. Il faudra absolument éviter que les efforts des pays européens en faveur du secteur agro-alimentaire ne soient rendus inutiles par des importations venant de pays ne respectant pas les normes européennes, même si ces importations sont le fait de la grande distribution européenne.

Mais quelles autorités, au niveau des Etats et de l'Union européenne, pourraient-elles se charger de ces vastes opérations de régulation et de planification ? Quels seront les interlocuteurs des pouvoirs publics, dans les différentes catégories de producteurs, d'intermédiaires et de consommateurs concernées ? Comment seront compensées les disparités entre pays européens, particulièrement sensibles dans le secteur agricole ? Comment seront ménagés les intérêts collectifs à long terme comme ceux des forêts ou de la protection des écosystèmes ? Nous n'avons évidemment aucune solution pratique à proposer aujourd'hui. Peu d'experts en auraient.

C'est bien la raison pour laquelle les gouvernements, à commencer par l'omni-président Sarkozy qui promet de tout régler mais qui ne règle jamais rien, devraient se voir taxer par les citoyens de l'obligation de proposer, non seulement des aides d'urgences, mais des réorganisations radicales sur le modèle de celles que nous avons esquissées ici. Les agriculteurs, pour leur part, devraient le comprendre et être les premiers à le demander, y compris en s'organisant en coopératives dans les nombreux domaines où ils ont renoncé à prendre en mains leur avenir.



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