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La Gazette N° 189 du mois de décembre 2008

Par Jean-Paul Baquiast


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Vision pour l'Europe dans un monde en crise

Cet article présente quelques idées susceptibles de combattre les préjugés qu'imposent aux Européens la conjonction des banquiers, industriels, économistes et hommes politiques qui pour protéger leurs intérêts immédiats condamnent à terme l'avenir de l'Europe (texte en discussion).

Nous avons suggéré, dans un texte publié par ailleurs (voir ci-dessus, Editorial), que pour comprendre la mondialisation, il fallait rejeter les enseignements des sciences économiques, sociales et politiques actuelles, enfermées dans des paradigmes qui font eau de toute part. Rien ne se passe comme les experts l'avaient prévu. Le monde continue à courir à la catastrophe, malgré les mesures préventives et curatives recommandées par ces experts et appliquées tant bien que mal par ceux des décideurs politiques qui s'en inspirent. De nouvelles théories scientifiques seraient nécessaires, face aux risques qui s'accumulent, pour comprendre une mondialisation dont les lois demeurent obscures (texte en discussion).

Ce qui nous parait vrai concernant l'avenir de la planète, soumise à des déterminismes que ne comprennent pas les experts, l'est tout autant concernant l'avenir de l'Europe. Manifestement, les diagnostics et les préconisations visant la façon d'assurer la survie des Européens dans un monde où ils ne comptent guère d'amis, se révèlent chaque jour plus inadéquats. Les Européens se fient à des experts et hommes politiques inspirés par des visions du monde manifestement dépassées. Ils se précipitent donc les mains liées et les yeux bandés dans un univers de conflits où leurs chances de survie seront très minces.

Nous n'avons pas à ce jour la prétention d'esquisser le nouveau paradigme grâce auquel les sciences de demain pourraient comprendre les lois sous-tendant ce que l'on nomme la mondialisation, y compris dans les domaines qui intéressent plus particulièrement l'Europe. Nous sommes persuadés par contre que pour progresser en ce sens, il faut rejeter sans hésiter les affirmations de ceux, banquiers, industriels, économistes et hommes politiques européens, qui présentent comme scientifiques des décisions ne visant qu'à protéger leurs intérêts particuliers.

Ce rejet, s'il était suffisamment radical, pourrait créer un vide à partir duquel se préciseraient de nouvelles hypothèses et de nouvelles pratiques économiques, sociales et politiques. Il pourrait en découler une vision de l'Europe et du monde suffisamment dynamisante pour que les Européens d'abord, mais aussi les autres peuples, la prennent en compte et s'en inspirent.

Cet article présente quelques idées susceptibles d'amorcer sur ces questions des discussions entre citoyens européens.

Les priorités que devraient se fixer les Européens

La crise s'aggravant, les Européens devront se persuader qu'ils ne pourront pas continuer à consommer, souvent à crédit, des biens et services produits à bon marché par les pays émergents et les pays pauvres. Ceci pour une raison simple, c'est qu'ils n'auront plus les ressources pour le faire. Importer suppose d'exporter. Or si l'Europe laisse se détruire progressivement, sous la pression de la concurrence internationale, ses divers centres de compétence, elle ne pourra plus exporter, au mieux, que son offre touristique. Dans un monde en pleine crise, les touristes étrangers disparaîtront.

Pour les Européens, survivre signifierait d'abord produire localement, c'est-à-dire en Europe même, les biens et services qui répondraient à leurs principaux besoins. Il serait illusoire, répétons-le, d'espérer les importer puisque cela ne pourrait se faire qu'à crédit. Comme cependant tout ne pourra pas être produit en Europe, il faudra que les produits européens soient suffisamment avancés technologiquement et en terme de protection de l'environnement pour trouver des acheteurs en nombre suffisant dans le reste du monde.

Quels seraient dans ces conditions les principaux besoins que devraient satisfaire l'industrie et les services produits en Europe, au regard notamment des valeurs traditionnelles de ce qu'il faut bien nommer la civilisation européenne ? Il serait inadmissible de considérer que la première priorité consisterait à maintenir les niveaux actuels de consommation, surtout en ce qui concerne la consommation-gaspillage caractérisant les classes dites supérieures. Trois priorités autrement plus importantes doivent être évoquées.

- Généraliser les enseignements supérieurs et les formations aux technologies émergentes

Idéalement, il faudrait faire de chaque citoyen(ne) européen un diplômé de l'enseignement supérieur, de préférence dans les matières scientifiques et technologiques (mais sans ostraciser les sciences humaines et sociales). Les études d'anthropologie politique montrent clairement que les populations présentant le pourcentage le plus élevé de diplômés supérieurs sont les plus réfractaires aux comportements destructeurs hérités des sociétés primitives de chasseurs-cueilleurs. De tels comportements étaient indispensables pour la survie des humains dans les âges paléolithiques et néolithiques. Ils deviennent mortels, pour la planète toute entière et pour eux-mêmes, compte tenu de l'explosion actuelle des sciences et technologies.

- Inventer et produire en Europe les industries et services du futur dont les Européens auront besoin

Les diplômés formés en Europe trouveront à s'employer sur place si parallèlement les Européens décident d'imaginer et développer eux-mêmes les industries et services à forte valeur ajoutée technologique permettant de répondre à leurs besoins vitaux sans détruire les équilibres climatiques, biologiques et géophysiques de la planète. Investir dans ces directions ne pourra pas se faire sans sacrifices. Il faudra admettre une décroissance des consommations les plus gaspilleuses ou nocives. Mais on ne renoncera pas pour autant aux productions et consommations matérielles et immatérielles dont les empreintes écologiques seront supportables. C'est ainsi que dans le domaine des transports, la combinaison de transports collectifs non polluants et de petites voitures « vertes » répondrait au besoin de mobilité interne jugé indispensable par les Européens (ne fut-ce que pour renforcer leur cohésion socio-politique). L'habitat, s'il est lui aussi éco-compatible, répond parfaitement à ces objectifs.

- Restituer aux citoyens les bénéfices de leurs activités productives

Dans l'économie mondialisée actuelle, l'investissement est pris en charge par des intérêts financiers eux-mêmes mondialisés qui orientent production et consommation au mieux de leurs intérêts à court terme et sans considération pour la sauvegarde de la planète. Par ailleurs, les salariés utilisés à la production (dans la mesure où certains travailleurs humains paraissent encore rentables) sont rémunérés par les sociétés anonymes selon la vieille loi d'airain, en alignant tendanciellement les salaires sur le niveau nécessaire à la simple survie dans les pays pauvres, soit environ 1 à 2 dollars (euros) par jour. Ce n'est pas encore partout le cas aujourd'hui, mais le mouvement s'accélère. Si rien ne vient limiter le libre-échange, les luttes syndicales et les révoltes populaires ne pourront s'y opposer. L'Europe rejoindra progressivement le niveau de vie du Bangladesh ou de la Chine rurale.

Or il serait possible de procéder autrement, en considérant que chaque citoyen doit être intéressé à la production et à la consommation des biens et services produits en Europe. Il doit y être intéressé comme consommateur, en étant libre de ne produire que les biens et services qu'il estime compatibles avec une éthique de la croissance éco-compatible. Il doit aussi y être intéressé comme investisseur, au double titre de salarié producteur et d'épargnant.

Nous voulons dire par là que les bénéfices de la production devront être reversés, non à des actionnaires anonymes et spéculateurs, mais à ceux qui les produisent, sous réserve des sommes nécessaires à l'entretien et au développement du capital productif. Chacun utilisera ces bénéfices soit à l'amélioration de son niveau de vie, soit sous forme d'épargne afin de contribuer en contrepartie du versement d'un intérêt adéquat, au financement de nouveaux investissements. Comme par ailleurs, les produits du travail, hors investissements, étant pour l'essentiel reversés aux travailleurs, l'incitation à travailler se produira spontanément.

Ce que nous décrivons ici ressemble beaucoup aux utopies autogestionnaires du siècle passé. Mais aujourd'hui, les méthodes de gestion participatives en réseau permettraient à de telles autogestions de devenir non des utopies mais des réalités – ceci d'autant plus que, comme indiqué ci-dessus, le niveau universitaire des populations s'élèvera. L'Europe devrait se donner la mission de montrer au monde que de telles solutions sont aujourd'hui parfaitement crédibles.

Les préjugés que les Européens devront abandonner

Pour atteindre les objectifs que nous venons de résumer, les Européens devront se débarrasser des divers préjugés que les banquiers, industriels, économistes et hommes politiques actuels ont implantés dans leurs cerveaux. Abandonner ces préjugés signifiera pour les Européens concrétiser le nouveau paradigme grâce auquel la science moderne pourra commencer à comprendre la mondialisation. Nous pouvons, toujours en simplifiant beaucoup, évoquer ici trois changements de points de vue indispensables à la survie de l'Europe.

- Abandonner le préjugé libre-échangiste et par conséquent réhabiliter le protectionnisme.

Les historiens du futur s'étonneront peut-être de voir à quel point le libre échange est encore aujourd'hui considéré comme incontournable, même par ceux qui en sont les victimes. Contrairement à ce que prétendent les historiens de l'économie, le libre-échange a toujours été l'instrument par lequel les dominants imposaient aux plus faibles d'accepter leurs productions en cédant leurs matières premières et leur force de travail. Le même développement économique aurait pu résulter de négociations sur un pied d'égalité entre Etats souverains. Quoiqu'il en soit du passé, aujourd'hui, le libre-échange, c'est-à-dire le refus du protectionnisme, aboutit inexorablement, comme rappelé ci-dessus, à aligner les salaires et par conséquent les consommations sur les niveaux les plus bas.

Aujourd'hui le protectionnisme constitue le seul moyen d'encourager les recherches scientifiques et les investissements dans les industries de haute technologie en les protégeant de la concurrence d'entreprises mondialisées utilisant une main d'œuvre à 1 dollar par jour. Au niveau d'un pays européen isolé, fut-il encore doté de quelques atouts, comme l'Allemagne et la France, le protectionnisme ne serait pas viable. Mais au niveau de l'Europe toute entière, encore première ou seconde puissance industrielle du monde, il serait parfaitement productif. Il permettrait notamment à l'Europe d'assurer sa transition vers les industries éco-compatibles ou dématérialisées indispensables à l'avenir de la planète. Ainsi conçu, le protectionnisme ne serait pas une solution égoïste, mais au contraire une contribution sur le moyen terme à l'élévation du niveau de vie et de compétence des populations moins favorisées.

- Abandonner le préjugé anti-étatique et par conséquent réhabiliter les services publics et l'intervention régulatrice des puissances publiques.

Sans revenir aux aberrations des économies socialistes sur le mode stalinien, il faut admettre aujourd'hui que la liberté d'entreprise ne se justifie que dans des sphères bien délimitées, au sein de ce que l'on pourrait nommer des économies mixtes à la mode du 21e siècle. De telles économies mixtes comporteraient des secteurs entiers qui seraient sous contrôle public, au moins pour l'essentiel de leurs activités : production et distribution de l'énergie, domaines industriels dits stratégiques (en raison notamment de la nécessité d'y innover), transports collectifs, protection sociale et santé, banques et assurances, logement social, etc.

La gestion publique n'est pas synonyme de bureaucratie et de dirigisme. Elle peut avec les méthodes modernes de gestion en réseau se montrer très dynamique et évolutive. Mais son avantage essentiel est qu'à travers les services publics et les investissements publics associés, elle correspond à la prise en compte du long terme et de l'intérêt général. Ceci notamment dans la perspective de la protection des écosystèmes et des grands équilibres planétaires.

L'Etat Providence doit être une composante importante du secteur public. Il est désormais évident pour tout esprit sensé qu'aucun développement d'aucune sorte ne pourra se construire en laissant de côté les faibles et les victimes de ce développement. Ce qui apparaîtrait en termes étroitement comptables comme une dépense inutile constitue au contraire une forme certaine d'investissement pour l'avenir.

Précisons enfin que les services publics sont bien plus que des entreprises privées capables d'assurer aux travailleurs l'indispensable retour des revenus de leur travail, une fois assuré le renouvellement et le développement du capital productif. Ils n'ont pas à rémunérer des actionnaires anonymes ni à subir les remaniements spéculatifs incessants résultant de la recherche de rendements à court terme toujours plus élevés

En Europe, où la démocratie parlementaire et son complément moderne, la démocratie participative, sont bien ancrées dans les moeurs, il conviendra évidemment que les grands choix stratégiques et de gestion relevant du secteur public soient soumis aux diverses formes de débats démocratiques que permettra la société de l'information.

- Cesser d'ignorer la géostratégie

Désignons ici par géostratégie la prise en considération des conflits pacifiques ou belliqueux ayant toujours opposé les grandes puissances pour l'accès aux ressources et la domination régionale et mondiale. Ignorer la géostratégie aboutit à croire que le monde est un théâtre dominé par les bons sentiments et les droits de l'homme, où les petits ont autant de possibilités de développement que les grands. Ce n'est évidemment pas le cas. Pour être réaliste, il faut identifier les pouvoirs dominants et comprendre les objectifs, essentiellement égoïstes, qu'ils poursuivent, y compris dans les organisations internationales censées faire régner un minimum de coopération mondiale. Les Européens, pour des raisons mystérieuses, ont toujours été particulièrement naïfs en matière de géostratégie.

L'aggravation et la mondialisation des diverses crises en cours obligeront plus que jamais au réalisme. Les puissances ne se feront aucun cadeau. Afin d'illustrer la situation, dessinons le type d'ordre mondial qui se mettra rapidement en place. Même s'il ne génère pas de conflits militaires, il sera placé sous le principe strict du « chacun pour soi ».

La crise s'aggravant, chaque grand ensemble géopolitique s'organisera en cellule de survie qui dans un premier temps s'efforcera de subsister par ses propres moyens. On pourrait parler d'universelles enfermés dans leurs frontières pour éviter les pertes de substances, mobilisant au maximum les ressources disponibles à l'intérieur de ces frontières et par conséquent, limitant leurs consommations à ce que permettent ces ressources. Les échanges entre eux ne disparaîtraient pas complètement, ce qui serait impossible, mais ces échanges seraient régis par des régimes stricts d'accords commerciaux et monétaires sur la base de la réciprocité. Ceci justifiera l'abandon définitif du libre-échange évoqué plus haut.

La contrepartie de tels dispositifs sera la mise en place, dans chacun de ces universelles, d'un appareil administratif important destiné à réglementer les activités et contrôler les fraudes. Mais ceci ne suffira pas à empêcher le développement d'activités entièrement consacrées à la fraude. Il faudrait les considérer comme un inévitable prix à payer.

De tels universelles ne seront viables que s'ils disposent d'une taille géographique et de vecteurs de puissance suffisants pour vivre très largement en autarcie. Il faudra aussi qu'ils soient dirigés par un pouvoir politique suffisamment fort pour assurer leur cohésion dans la crise. Répondent a priori à cette exigence les grandes puissances traditionnelles (Etats-Unis, Russie) et celles récemment apparues (Chine et sans doute aussi Inde). Faisons l'hypothèse optimiste que l'Europe répondrait aussi à ces exigences. Les autres pays, moyens ou petits, constitueraient une mouvance fluctuante d'alliances et d'attitudes hostiles, qui graviterait autour des grandes puissances.

Que seront les atouts de l'Europe dans cette perspective : une population diversifiée et de bon niveau professionnel, un fort potentiel agricole, des compétences scientifiques, industrielles et de service importantes bien que de plus en plus menacées. Par contre, l'Europe souffrira d'un déficit considérable en matières premières industrielles et en énergie.

Elle ne pourrait donc survivre en autarcie qu'en développant ses potentiels industriels et humains afin de fabriquer sur place les biens de production et de consommation qu'elle ne pourrait plus importer. En dehors du domaine agro-alimentaire et de celui des industries culturelles où elle ne rencontrerait pas de difficultés, elle devra opérer une véritable révolution scientifique lui permettant d'inventer des biens et services qui soient à la fois protecteurs de l'environnement et susceptibles d'éviter un effondrement des niveaux de vie. Il lui faudra pour cela investir considérablement dans la recherche-développement et former des populations considérables de spécialistes. A priori cet effort ne serait pas jugé insupportable par l'opinion. Celle-ci y verrait sans doute au contraire un défi passionnant à relever.

Mais tout ce qui précède ne sera accepté par les Européens que dans la mesure où ils se persuaderont qu'ils n'ont pas d'autres alternatives, face à l'agressivité potentielle de toutes les autres puissances.

Ajoutons que si les Européens et les Russes conviennent de se rapprocher voire de s'unir pour partager leurs compétences respectives, la capacité de l'ensemble à survivre en autonomie dans les prochaines crises seront considérablement augmentées. 27/12/2008


Regards sur le mois de décembre 2008

La retombée certaine de l'intérêt suscité par la présidence française de l'Union européenne montre les limites de la méthode Sarkozy. Elle met en évidence par comparaison les immenses progrès qui restent à faire pour que l'Europe sorte grandie et non de plus en plus affaiblie de la crise économique et de la crise environnementale.

Selon les experts sérieux, cette double crise, que certains préfèrent nommer crise planétaire, se développera et s'aggravera, en 2009 et les années suivantes. Or manifestement, les mesures énergiques, nous dirons même « révolutionnaires » qui seraient nécessaire pour faciliter l'adaptation de nos pays, pris individuellement ou considérés au niveau de l'Union, n'ont pas été encore abordées.

Cependant, la présidence française a heureusement surpris les parlementaires et fonctionnaires européens, habitués à la lenteur exténuante des prises de conscience et des prises de décision. Le tempérament de Nicolas Sarkozy y a montré ses bons côtés : capacité de décider vite et seul pour faire face à des situations de crise. Il est certain que sans cette méthode, quelque peu paranoïaque, l'Union européenne en serait encore aujourd'hui à s'interroger sur la suite à donner aux trois situations qui ont marqué ce dernier trimestre et bouleversé le paysage politique : retour de la Russie au Caucase et plus généralement dans les équilibres euro-atlantiques, crise et peut-être fin du capitalisme financier et du non-interventionnisme érigé sous la pression américaine en dogme mondial, prise de conscience enfin de la nécessité d'adopter des politiques convergentes dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Dans ces 3 domaines, l'Union européenne, sous l'influence de la France, mais aussi de la Grande Bretagne et dans une moindre mesure de l'Allemagne, a pris des positions qui sans être terriblement audacieuses, ont quand même rompu avec la traditionnelle dépendance à l'égard des Etats-Unis. Il est vrai qu'elle a été aidée en cela par l'exceptionnel effacement de la puissance américaine, due en partie à une non moins exceptionnelle imbécillité (imbecilitas) de la Maison Blanche. Cette imbécillité, avec l'arrivée au pouvoir de Barack Obama en 2009, ne durera sans doute pas. Tout laisse penser que les forces qui soutiennent Obama, comme Obama lui-même, ont l'intention de redonner à l'Amérique sa puissance antérieure. Mais les faiblesses structurelles nouvelles des Etats-Unis, récemment révélées, continueront à peser sur ces ambitions. Si l'Amérique reconquiert de la puissance, elle la mettra d'abord au service de ses intérêts les plus immédiats. Les Européens désireux de s'affranchir de la domination américaine ne devront donc pas baisser les bras. Plus que jamais, l'atlantisme servile devrait être proscrit.

Si la présidence française, sous l'influence de Nicolas Sarkozy, a pu être considérée globalement comme un succès, elle a comporté cependant une faute grave, dont l'ensemble des Etats européens supporteront les conséquences. Ce fut la rencontre entre le Dalaï Lama et le président français. Décidée par ce dernier ex abrupto, pour des raisons purement idéologiques, sans précautions diplomatiques à l'égard de la Chine, elle a entraîné un durcissement des relations avec cette dernière qui survient dans un mauvais moment, celui où la crise économique s'aggravant justifierait plus que jamais que l'Europe précise ce qu'elle attend de la Chine dans les prochaines années et ce qu'elle peut lui apporter. Le concept de « partenariat stratégique « répond à ces objectifs. Mais il ne peut être négocié à partir de provocations gratuites.

Points d'interrogation

Le mois de décembre 2008 se termine, concernant l'Europe, sur deux points d'interrogation : un petit et un grand. Le petit point d'interrogation concerne les institutions. Il est probable que le traité constitutionnel sera finalement approuvé par les derniers Etats récalcitrants et qu'il entrera en vigueur fin 2009. Nous continuons à penser que, malgré ses insuffisances, pour ce qui concerne la capacité à doter l'Europe d'une personnalité politique plus forte, il représentera un progrès sur la situation actuelle. L'aggravation de la crise planétaire qui se sera produite d'ici là obligera l'Europe à s'affirmer. Les futures institutions, malgré leurs insuffisances, donneront quelques bases pour ce faire. Mais en attendant, c'est-à-dire durant le 1er semestre 2009, à un moment où précisément l'aggravation de la crise obligera à prendre des mesures de sauvegarde radicales, l'Union européenne, sous la présidence tchèque, en sera-t-elle capable ?

Il serait contreproductif de faire aux Tchèques, comme aux Suédois qui prendront leur suite, des procès d'intention. Il faut cependant reconnaître que, sans mentionner leur europhobie, des déclarations précédemment faites sur l'intérêt de sauvegarder le libre-échange, la nécessité de se protéger de la Russie en faisant aboutir le BMD américain, l'urgence à soutenir dans tous ses excès l'actuel gouvernement israélien, peuvent faire craindre le pire. On pourrait se rassurer en pensant que d'une façon ou d'une autre, l'irresponsabilité de petits passagers ne suffirait pas à faire chavirer le vaisseau européen, car les autres réagiraient...Mais l'Europe n'étant pas encore une puissance, et moins encore une puissance stable, la relative embellie de son statut obtenue pendant la présidence française pourrait s'évanouir en quelques semaines, si l'on n'y prenait garde. Ceux qui de par le monde ne veulent pas de bien à l'Europe ne manqueront pas d'en rajouter.

Le grand point d'interrogation concernant l'avenir de l'Europe est d'une toute autre envergure que celui relatif à la présidence tchèque. Il concerne ce que les Etats européens, un à un ou regroupés au sein de l'Union, feront pour concrétiser dès le début 2009 les engagements verbaux pris à grand renfort de gestes sous la présidence française. Trois rendez-vous attendent les Etats du monde – et l'Europe - à brève échéance, dans un climat qui sera moins que serein compte tenu, répétons-le, de l'aggravation de la crise. Il s'agit d'abord du G20 élargi où des mesures décisives devraient être décidées concernant la transparence financière, la lutte contre les paradis fiscaux et autres fraudes illustrées par l'extraordinaire et récente affaire Madoff. En sera-t-il fini de ce monde de mensonges et de crimes, toléré sinon parrainé par les Etats, dont les activités économiques les plus honnêtes font les frais. L'Europe sera-t-elle, en ce qui la concerne, à la hauteur de ses prétentions à la moralisation. On peut en douter.

Le deuxième rendez-vous concerne les suites à donner au protocole de Kyoto. L'Europe là aussi a pris des engagements, certes insuffisants mais donnant un bon signal aux autres puissances. Saura-t-elle et comment tenir ces engagements, les renforcer dans des domaines essentiels comme ceux de l'énergie et de l'industrie automobile, contraindre ses partenaires économiques à faire de même ? Compte tenu du relatif consensus européen sur ces questions et du soutien populaire, on peut espérer que l'Europe restera à la tête de la classe, sans se faire ravir la vedette par un Barack Obama qui promet aujourd'hui de laver plus vert que vert ? On peut l'espérer... mais ne soyons pas trop optimiste.

Relance. Quelle relance ?

Le troisième rendez vous est celui dit de la relance. Nous détestons pour notre part ce terme de relance qui semble vouloir impliquer un retour à une consommation irresponsable et à une destruction plus effrénée que jamais des ressources mondiales, notamment en ce qui concerne les forêts et les océans. Concernant l'Europe, on ne voit pas d'ailleurs très bien ce que la relance pourrait signifier, si le refus des investissements publics et du protectionnisme ne permet pas protéger notre continent de la guerre économique que lui livrent l'Amérique et les grand pays émergents.

On peut admettre cependant que par relance, les Etats européens devraient entendre la protection des couches de population qui supportent déjà et vont de plus en plus supporter la crise économique. S'ils ne le font pas, des situations de pré-guerre civile sont à craindre, dont profiteront les tendances politiques autoritaires (bonapartistes, pour prendre un mot français) qui sont prêtes à passer à l'action dans nos démocraties. Certains Etats dont la France montrent qu'ils n'en sont pas loin. Mais pour protéger ces populations fragilisées, faute, répétons le, d'investissements permettant de relancer à terme l'emploi, il faudrait prendre aux 5 à 10% des plus riches de quoi nourrir les 30 à 40% des plus pauvres. Aucun Etat ne le fera. Il n'y aura donc pas de relance en Europe.

En fait, cette fin d'année 2008 nous montre, notamment à propos des questions suscitées par la crise économique, que l'Europe ne survivra pas sans un programme d'investissements productifs massifs dans les secteurs où elle possède encore des compétences, investissements gagés par des épargnes forcés importantes – le tout évidemment au sein d'un espace économique et réglementaire strictement protégé de la concurrence internationale sauvage.

C'est ce que nous avions pour notre part proposé dans notre livre écrit fin 2007 : « L'Europe et le vide de puissance » et que vient de reprendre en d'autres termes Emmanuel Todd dans « Après la démocratie », ouvrage dont nous allons rendre compte par ailleurs. Nous avons publié plusieurs articles précisant certains points des politiques d'interventionnisme européen qui seraient nécessaires. Nous allons y revenir dans de prochains articles – sans trop d'illusion sur l'effet qu'ils pourront avoir. Mais il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, selon la formule célèbre. 22/12/2008


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