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La Gazette N° 178 du 29 février 2008

Par Jean-Paul Baquiast


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Un livre de Jean-Paul Baquiast (en librairie)

Pour un principe matérialiste fort
Essai
Edition Jean-Paul Bayol
300 pages - ISBN : 978-2-916913-00-1

Site de l'éditeur
Le livre est actualisé en ligne sur ce site

Présentation

Acheter l'ouvrage : Alapage ;
FNAC ; Amazon

Voir aussi:
* Ouvrage publié en Open-Source (accès libre et gratuit) par Jean-Paul Baquiast
Comprendre. Nouvelles sciences, nouveaux citoyens. 2005. PDF 825 ko
Refonte de
Sciences de la complexité et vie politique. Tome 1 Comprendre.

Rappelons aussi que Automates Intelligents/La Gazette d'Admiroutes disposent d'un blog consacré aux questions de politique générale. N'hésitez pas à y laisser des commentaires :
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/


Pour suivre les développements de la grippe aviaire: consulter les blogs de notre correspondant le Dr Vermeulen http://drmsfvermeulen.skynetblogs.be/ et http://drmsfvermeulen.over-blog.com/

Rappelons à cet égard que si la presse parle moins de la grippe aviaire et de ses possibilités d'extension sous forme pandémique virulente envers l'homme, le danger demeure voire augmente au fur et à mesure que les souches de virus mutent pour se rappocher de nouvelles cibles. Il suffit de consulter le site ci-dessus du Dr Vermeulen pour s'en persuader.

Nous publions cette photo en hommage au travail fait depuis plusieurs mois, bien avant les prises de conscience officielles, par le docteur Michel Vermeulen sur son blog, afin de nous avertir de la menace grandissante de la pandémie. Inutile de dire que nous prenons cette initiative sans lui en avoir demandé l'autorisation - qu'il aurait sans doute refusée par modestie.


 

The Three Trillion Dollar War. Joseph E. Stiglitz, Linda J. Bilmes

L’ancien Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz est devenu, en travaillant en équipe avec l’économiste Linda Bilmes, le spécialiste du décompte du coût réel de la guerre en Irak. Les deux auteurs viennent de publier The Three Trillion Dollar War, livre qui analyse le coût réel de cette guerre dans toutes ses implications et toutes ses dimensions. Les chiffres cités sont considérables, soit 3.000 milliards de dollars pour les Etats-Unis et autant estimés pour le reste du monde, en premier lieu les Britanniques et, évidemment, les Irakiens eux-mêmes. On rappelle à titre de comparaison que le budget annuel de la guerre en Irak pour le Pentagone est estimé de 400 à 800 milliards de dollars.

Le livre analyse l'ensemble des postes de dépenses, en comprenant tous les soins donnés aux nombreux blessés de la guerre, et d'autres éléments mal connus parce que cachés, que les auteurs ont pu obtenir uniquement en s'appuyant sur leur notoriété. Il montre également les mensonges permanents de l'administration, ceci dès le début de la guerre. Le vice-président estimait alors qu'elle pouvait être payée très vite par les bénéfices provenant de la vente du pétrole irakien.

Les auteurs font apparaître un autre phénomène, particulièrement significatif de la réalité de la crise politique aux Etats-Unis. Les 3 trillions de dollars qui manquent au budget correspondent en gros aux coûts estimés de la crise des subprimes et autres manques à gagner en chaîne. Cette crise économique aurait pu être évitée si l'argent public consacré à la guerre avait été dès le début utilisé pour favoriser l'investissement productif civil. Mais aujourd'hui, l'Amérique devra faire face à un "découvert" de 6 trillions de dollars. Qui paiera? Aussi robuste que soit son économie, ce ne seront pas les épargnes internes. Faudra-t-il faire appel aux fonds souverains des pays du Golfe? Ce serait une bien mauvaise nouvelle pour l'indépendance américaine dau regard de la lutte que mène par ailleurs le pays contre les fondamentalistes islamiques. Curieusement, note Joseph Stiglitz, les candidats à l'élection présidentielle n'envisagent aucune solution sérieuse, ni pour arrêter la saignée de la guerre qui va s'amplifier encore, ni pour rendre l'économie plus résiliente. La perspective d'un effondrement du dollar et avec lui l'extinction des dettes paraît à certains la seule porte de sortie. Mais les plaies, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde, seraient immenses.

Tout ceci conduit à s'interroger (vieille interrogation il est vrai). Comment un pays supposé géré de façon intelligente, sinon scientifique, peut-il se laisser entraîner dans de tels pièges? Aveuglement, incompétence? Nous répondrions pour notre part volonté délibérée du lobby militaro-industriel. Ces trillions de dollars sont allés dans les poches de quelques uns, n'est-ce pas? JPB. 28/02/08

* pour plus de détails, voir par exemple
http://www.timesonline.co.uk/tol/comment/columnists/guest_contributors/article3419840.ece


Economie de l'immatériel et psychopouvoir. Bernard Stiegler, Mille et Une Nuits 2008

Nous avons plusieurs fois dans cette revue présenté les ouvrages et les idées de Bernard Stiegler (voir notamment "Mécréance et discrédit".
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2005/jan/stiegler.html ). D’une façon générale, nous estimons que ce philosophe prolifique (il publie presque deux ouvrages par an) mène un bon combat contre ce qu’il nomme lui-même l’abrutissement du consommateur de contenus culturels par les industries du même nom et les intérêts politico-économiques qui les financent. En gros, il s’en est pris dès le début de son œuvre au marketing des grandes marques qui, soit par la publicité soit en inspirant elles-mêmes des programmes, visent à faire du téléspectateur et du lecteur de la grande presse des clients asservis. Pour lutter contre ce phénomène mondial, amplement relayé en France et en Europe par les institutions, il a créée une association, Ars Industrialis ( http://www.arsindustrialis.org/ ) dont Automates Intelligents est membre. Par des conférences et des manifestes, cette association cherche à provoquer de la part des pouvoirs publics un retour au soutien de la création désintéressée, que ce soit en France ou en Europe.

Le dernier ouvrage de Bernard Stiegler, « Economie de l’immatériel et psychopouvoir », vise le même objectif. Mais il voudrait renouveler l’analyse en montrant que le foisonnement des technologies NBIC (nano, bio, info et cognotechnologies) va multiplier les possibilités d’invasion des contenus et des réseaux « culturels » par des dispositifs de contrôle des cerveau et de fabrication de comportements favorables à l’acceptation des nouveaux produits du capitalisme marchand. Le livre comporte en fait trois entretiens dont les objets sont un peu différents, mais qui visent la même démonstration.

L’entretien numéro 2, consacré à la science, porte ce procès sur le terrain de la création scientifique, domaine qui nous intéresse particulièrement ici. La recherche fondamentale, écrit-il, naît du désir de connaître, que ce soit désir du chercheur ou désirs des individus s’intéressant à la science. Il s’agit d’un désir fondant ce que Stiegler nomme dans un vocabulaire dont nous préférons lui laisser l’usage une économie libidinale de la science. Or si ce désir est détourné par les nouveaux médias et ceux qui les financent vers la production d’outils d’intermédiation toujours plus performants mais consommant les ressources que la société ne pourra plus consacrer à la recherche fondamentale, celle-ci disparaîtra. Les réseaux à base de NBIC ne véhiculeront plus alors que les messages publicitaires et ceux du pouvoir, avec une force considérablement démultipliée. Ce sera le rêgne du "psychopouvoir".

Les nouveaux produits scientifiques et les « œuvres » faisant appel à eux, du fait des nouvelles possibilités de contrôle offertes par les technologies, finiront par être encore plus dangereux que les démarches commerciales pour tuer en l’individu toute capacité d’individuation. L’individuation, dans cette critique, désigne la démarche par laquelle un individu lambda devient, non un consommateur toujours plus exigeant, toujours plus hyper et toujours plus insatisfait, mais un foyer de réflexion et de critique philosophique du monde, un foyer aussi de créativité échappant aux modes et aux doxa.

Là encore, pour éviter ce risque, déjà en partie concrétisé, Bernard Stiegler en appelle, non seulement au réveil des citoyens mais à l’Etat, afin de réintroduire le sens du service public dans les « industries culturelles » et les programmes. Malheureusement, en ce qui concerne l’Europe, on ne voit pas se mettre en place de véritables entreprises publiques européennes capables de créer une culture européenne nouvelle utilisant les technologies NBIC pour faire apparaître une intelligence collective non marchande originale. L’Europe est encore trop divisée, trop soumise à l’idéologie libérale imposée par les Etats-Unis pour se doter d’une telle culture. Nous examinerons cette question, entre autres, dans un livre à paraître chez Jean-Paul Bayol, en mai-juin prochain, « L’Europe ou le vide de puissance ».

Pour ce qui concerne la France, Bernard Stiegler pourrait peut-être s’estimer entendu les pouvoirs, du fait de la décision prise tout à trac par Nicolas Sarkozy visant à supprimer la publicité sur les chaînes publiques. Mais que mettre à la place ? Nous pensons que l'on ne peut faire confiance à un Etat (ou à une majorité) qui laisse à l’abandon l’éducation nationale publique. Cet Etat ne va pas soutenir des créations culturelles indépendantes du marketing des firmes. Ceci d’autant plus que ce même Etat semble, toujours sous la pression de son chef, le président de la République, proposer un retour aux valeurs religieuses enseignées dès l’école primaire par le curé et l’imam. Pourquoi espérer que les chaînes dépendant de l’Etat pour leur financement et la désignation de leurs cadres ne se verraient pas imposer de défendre et illustrer les religions et leurs enseignements les plus conservateurs, les moins favorables à l’autonomie de l’individu?

Quant à la recherche fondamentale, ce ne sont pas les gouvernements européens, non plus que le gouvernement français pour sa part, qui vont relancer son financement. Les budgets sont au contraire de plus en plus affectés à des recherches appliquées, certes utiles, mais dont l’essentiel sera récupéré par des entreprises multinationales opérant en dehors de l’Europe, contre son indépendance et sa souveraineté.

Plus généralement, nous pensons que, aussi bien intentionné que paraisse ce dernier livre de Bernard Stiegler, il manque en partie sa cible en ne renouvelant pas ses analyses. Plus gravement, il ne se livre à aucune étude scientifique sérieuse concernant les concepts d’individu, d’individuation ou même de science. Celle-ci n’est pas seulement la découverte d’un prétendu réel en soi, mais la construction d’un réel relativisé nouveau. Bernard Stiegler n’approfondit pas davantage les bases neurales, épigénétiques, génétiques des comportements individuels et collectifs qu’il dénonce. L’auteur, qui se veut très au fait des technologies émergentes, l’est beaucoup moins des nouvelles recherches sur les super-organismes et les macro processus qui structurent en profondeur l’évolution des sociétés actuelles. Le lecteur le plus inattentif de notre revue, comme le montre les courriers que nous recevons, en sait plus que lui à ce sujet. Certes les 130 pages de l'ouvrage ne permettaient pas d'en faire un traité, mais quelques allusions aux thèmes que nous évoquons ici l'auraient crédiibilié.

Ajoutons, en forme de coup de pied de l’âne amical (oui, oui, amical), que de façon générale, l’ouvrage est véritablement illisible, par un abus de termes prétendument philosophiques non traduits du grec. Le lecteur ordinaire dont je suis n’y comprend rien. La plupart de ceux que Stiegler veut toucher ne le liront pas. Notre auteur est beaucoup plus compréhensible quand il s’exprime sur France Culture. Dommage qu’il n’écrive pas comme il parle. Nous avions fait cette remarque précédemment. Mais Bernard Stiegler est comme beaucoup d’entre nous. Il ne changera pas. JPB 28/02/08


"Pour une Europe européenne" . Présentation du livre publié sous ce titre par le Forum Carolus
27/02/2008

Le Forum Carolus, créé en octobre 2004, rassemble un certain nombre de personnalités européennes ayant décidé de réfléchir ensemble aux questions stratégiques européennes (http://www.forum-carolus.org/fr/index.php). Il est dirigé par Henri de Grossouvre, dont le livre « Paris, Berlin, Moscou » (L'Age d'Homme Editions, 2002) avait provoqué une certaine surprise dans les cercles européens atlantistes. Cet ouvrage recommande, dans le cadre d’une coopération euro-asiatique, le resserrement des liens entre l’Union Européenne et la Russie (voir le site de l’association http://www.paris-berlin-moscou.org/page_1.html).

Le livre que vient de publier le Forum Carolus,"Pour une Europe Européenne, Une avant-garde pour sortir de l’impasse" (Editions Xenia 2007) présente une quinzaine de propositions émanant d’hommes politiques, d’enseignants et d’éditorialistes qui veulent sortir l’Europe de son atonie actuelle en faisant appel à l’action commune de six Etats considérés comme le cœur historique de l’Europe, la France, l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg, l’Autriche et la Hongrie. Le nom des auteurs, sauf exceptions, ne dira pas grand-chose au lecteur français moyen, surtout s’il est parisien. Ceci tient à ce que la connaissance des forces vives européennes, dont Strasbourg est le centre, tant par sa position géographique que pour son rôle de siège du parlement européen, reste limitée chez nous, même chez ceux qui s’intéressent à l’avenir de l’Union.

Ce reproche n’est pas à faire aux Alsaciens, qui pour des raisons historiques remontant au Moyen-Âge, se sont toujours intéressés aux évènements multiples ayant secoué le monde rhénan, conçu comme s’étendant à l’ex-Empire austro-hongrois. Aujourd’hui, les liens culturels et économiques établis entre ce cœur de l’Europe et les régions Alsace et Lorraine constituent une richesse pour la France, souvent mal valorisée par Paris. Face au coup d’arrêt marqué par le rejet français et néerlandais du projet de Traité Constitutionnel, il était donc normal que des personnes émanant de ces deux Régions proposent, en liaison avec des représentants d’autres pays européens, une voie permettant de faire progresser l’Europe malgré tout. L’adoption probable du nouveau traité, dit de Lisbonne, n’enlèvera rien à ce besoin. L’Europe à 27 et plus sera toujours un grand corps assez informel, pour qui un cœur et un cerveau actifs resteront utiles.

« Pour une Europe européenne » va plus loin cependant que proposer des rapprochements inter-régionaux. L’ambition du livre est de montrer qu’une coopération étroite entre les Etats énumérés ci-dessus serait seule capable de faire de l’Europe un ensemble politique capable de lutter à armes égales avec les super-Etats qui ne lui veulent aucun bien. Aujourd’hui, même dans le cadre du nouveau traité, l’Union européenne risque de rester ce qu’elle est depuis quelques dizaines d’années, c’est-à-dire un grand marché au plan économique et l’instrument de la diplomatie américaine au plan des relations extérieures.

Les appels à des coopérations renforcées entre Etats européens volontaires sont de plus en plus nombreux aujourd’hui. La raison en est l’aggravation de la crise politique, économique et environnementale qui marque le monde, y compris dans les pays asiatiques censés prendre la tête d’une nouvelle croissance. Dans l’esprit de ceux des Européens qui jugent indispensable ces coopérations renforcées, faute de pouvoir espérer à horizon prochain la création des Etats-Unis d’Europe souhaités par beaucoup mais rendue impossible par la peur de voir cette Europe fédérale instrumentalisée par l’Amérique, c’est autour des membres de l’Eurogroupe qu’elle devrait se faire. Le partage des avantages apportés par l’euro devrait inciter, dans cette perspective, à la création d’un « gouvernement économique et financier » de la zone euro, étendu progressivement à des politiques sociales, fiscales et industrielles communes. Mais ceci supposerait une véritable coupure de l’Europe en deux. Un tel « gouvernement » ne se concevrait pas en effet sans des fiscalités et des réglementations communes, lesquelles imposeraient une frontière extérieure commune, interne à l’actuelle Union.

Malheureusement, si l’on peut dire, le projet d’un gouvernement économique et financier de la zone euro, aussi attrayant qu’il soit, se heurte aujourd’hui au fait qu’un nombre de plus en plus grand de pays rejoignent l’Euro, sans pour autant vouloir partager des politiques communes. Par ailleurs l’espace Schengen vient de s’étendre et l’on n’image pas qu’il soit doublé de nouvelles frontières renforçant les obstacles aux mouvements des biens et des personnes.

Ces objections seront inévitablement faites au projet d’avant-garde proposé par le Forum Carolus. Cela n’empêche pas de prendre en considération les propositions faites par les auteurs rassemblés dans le livre. Elles pourraient être reprises dans le cadre du futur traité Européen, si les institutions communes renforcées : Présidence, Parlement, « ministre des affaires étrangères »…décidaient de prendre à bras le corps la construction d’une Europe aussi politiquement puissante que ses principaux concurrents. Dans un article du Monde en date du 27 février 2008, l’économiste Jean Pisani-Ferry s’étonne que l’Europe, dont la puissance économique est proche de celle des Etats-Unis, supporte bien moins bien que ceux-ci les crises périodiques. Elle le tient à son manque d’ambition, à sa subordination. Des institutions décidées à inventer le développement dont l’Europe a besoin pourraient faire beaucoup pour lui donner le dynamisme qui lui manque.

La plupart des propositions du livre seraient à retenir en ce sens. Nous y retrouvons notamment les idées de Paneurope France sur la souveraineté technologique et scientifique de l’Europe, brillamment exposées par Jean-Claude Empereur, que nous ne présenterons pas. On y trouve aussi, notamment sous la plume de la spécialiste en stratégie Hajnalka Vincze de Hongrie, des arguments percutants en faveur d’une défense européenne découplée de l’Otan et par conséquent de l’influence américaine. Mais, quels que soient l’intérêt et l’urgence des ruptures de paradigme proposées par le livre, le lecteur se posera inévitablement la question des voies et moyens concrets permettant de les provoquer. Dans l’Europe politique actuelle, les chefs de gouvernements sont de plus en plus enclins à refuser de coopérer. Le relâchement des liens entre l’Allemagne et la France qui se manifeste actuellement en est un signe inquiétant. Par ailleurs, tout laisse penser que le prochain président américain voudra réinstrumentaliser l’Europe dans le cadre d’une nouvelle guerre froide contre la Russie et ses dépendances. Le nombre grandissant des personnalités européennes favorables à une relance de l’euro-atlantisme, en France même, ne peut que préoccuper.

Cependant, l’avenir s’annonce turbulent. La perspective de plus en plus probable d’une crise économique mondiale, ne faisant que précéder celle ultérieure d’une grande crise environnementale, pourra provoquer deux résultats opposés. Dans un cas, l’Europe terrifiée retournera au plus vite se blottir dans les bras de son faux allié l’Amérique. Dans l’autre cas, elle se décidera enfin à se prendre en mains. Dans ce dernier cas, les propositions du Forum Carolus devraient trouver amplement matière à s’appliquer.


Chronique: à chaque jour sa polémique

Nicolas Sarkozy, chanoine honoraire de la basilique St-Jean de Latran à Rome, a fait parvenir un message de "félicitations" à quatre diacres catholiques traditionalistes qui y ont été ordonnés le 24, par l'abbé Philippe Laguérie, supérieur de l'institut traditionaliste du Bon Pasteur.

Par ailleurs, selon Laurent Ruquier, Sarkozy aurait l'intention de faire entrer prochainement un curé au gouvernement. A qui veut-il rendre service, au Saint siège, à l'Opus Déi, à la scientologie? Peut-être vise-t-il seulement à rassembler le vote chrétien pour les élections municipales. Mais dans ce cas, il faudrait rassembler aussi le vote musulman et le vote juif, en proposant de nommer un imam et un rabbin au gouvernement. 25/02/08.


Bref regard prospectif sur l'Europe en 2008

Les projections se trompent toujours. Mais plus encore, ceux qui ne prévoient rien. Lançons nous donc. Voici quatre domaines qui mériteront selon nous d’être suivis en 2008 et dans les mois suivants. Mais ne nous y trompons pas. D’autres problèmes peut-être aussi sensibles s’imposeront sans doute à l’attention. .

1. Les conséquences de l’indépendance du Kosovo

L’indépendance du Kosovo et son éventuelle demande d’intégrer l’Union européenne risquent d’encourager les revendications d’indépendance d’un certain nombre de « nationalités » ou de communautés de croyances aujourd’hui contenues dans les frontières étatiques des Etats européens.

La majorité albanaise du Kosovo, durement éprouvée par les Serbes au cours des dernières années, s’était acquis une sympathie de la part des populations européennes. La grande majorité des Etats européens n’a donc pas objecté à reconnaître un Etat kosovar. Mais il faut bien admettre que le précédent est dangereux, comme l’ont d’ailleurs souligné le gouvernement espagnol et quelques autres.

D’une part, il existe un certain nombre de régions en Europe au sein desquelles une majorité de population pourrait prétendre à une sorte d’indépendance, en évoquant une alchimie toujours contestable entre un territoire, un peuple et une histoire. Que deviendrait l’Union européenne si elle était obligée d’intégrer un grand nombre de micro-Etats inviables par eux-mêmes, qui deviendraient inévitablement des facteurs de conflits internes ?

L’indépendance du Kosovo ne manquera pas par ailleurs d’attiser des revendications qui ne seront plus seulement nationalistes mais religieuses. Ce pays est le fruit d’une occupation d’une partie de la Serbie par des envahisseurs, les Kosovars albanais, se définissant notamment par une appartenance à la religion musulmane. Du fait qu’ils sont devenus majoritaires au sein d’un territoire appartenant historiquement à un Etat européen indépendant, ils se sont vus reconnaître par la communauté internationale et par l’Europe le droit d’y imposer leurs lois, leurs coutumes et leur religion. Qu’en sera-t-il quand, dans d’autres parties de l’Europe, des communautés immigrées devenues électoralement majoritaires exigeront de s’ériger en collectivités publiques de droit islamique (charia).

A supposer qu’il ait été impossible de refuser l’indépendance aux Kosovars, il faudrait à tout le moins que ce mouvement de désagrégation s’arrête là. Mais on peut craindre qu’il n’en soit rien, si l’importance des valeurs attachées en France au concept de « République Laïque, Une et Indivisible » se voyait de plus en plus contestée.

D’autre part, il ne faut pas oublier que la question du Kosovo a été dès le début utilisée par les Etats-Unis pour durcir les relations avec la Serbie et au-delà d’elle, avec la Russie. Certes Milosevic était infréquentable. Mais on peut penser que l’Amérique ne se souciait pas plus des crimes de Milosevic que de ceux de Saddam Hussein. Elle visait plus loin. L’Europe et plus particulièrement la France, pour ce qui les concerne, ne devraient pas oublier que la Serbie a été, dans son cœur et dans les faits, une alliée fidèle depuis la première guerre mondiale. Elle doit le rester. Il n’y a pas de raison de lui reprocher un certain panslavisme, car ce dernier sera un pont utile en vue de renforcer les coopérations inévitables avec la Russie. Faire de cette dernière un nouvel ennemi à l’Est, conformément aux visées pétrolières et militaires de Washington, serait apporter un appui aux quelques tentations autocratiques que la Russie manifeste aujourd’hui. L’Europe devrait donc refuser de se laisser imposer ses relations à l’Est.

2. Les suites des élections américaines

Nous avons indiqué plusieurs fois qu’une Union européenne indépendante et forte ne se construirait pas si elle ne secouait pas le joug américain. Depuis quelques années, l’Amérique a entraîné ses alliés, en premier lieu l’Europe, dans des stratégies militaires, économiques et idéologiques désastreuses. Les élections américaines prochaines changeront-elles la donne ? La question devra être suivie attentivement par les Européens, en évitant tout optimisme.

Nous pensons que les grandes lignes des stratégies américaines resteront les mêmes. Elles sont définies en dernier ressort par le complexe militaire, industriel et politique tenant les commandes à Washington et dans les grands centres nerveux du pays (le MICC). Elles visent à n’accepter aucune puissance capable de défier l’Empire américain. Cependant, d’autres grandes puissances sont en train de se construire et n’entendent pas se soumettre aux Etats-Unis. Les conflits pour la domination technologique, économique et culturelle du monde ne feront donc que s’amplifier. L’Europe devra plus que jamais refuser d’être l’avant-garde sacrifiée de la ligne de défense américaine.

Si les Républicains conservent le pouvoir, ils seront les plus à craindre. D’ores et déjà, le candidat MacCain, soutenu par des néoconservateurs de combat tel que Robert Kagan, évoque la réactivation d’une Guerre froide européenne pour obtenir un regroupement européen sous contrôle américain à l’occasion d’une renaissance de l’affrontement avec la Russie. Mais tout peut faire craindre que de façon moins voyante, un(e) président(e) démocrate ne suive la même politique, en arguant des vertus politiques et morales de l’euro-atlantisme. Beaucoup de « grandes consciences européennes » sont depuis longtemps ralliées à ce point de vue.

3. Les propositions françaises pour la présidence de l’Union (2e semestre 2008)

Le président français Nicolas Sarkozy monopolise actuellement le discours sur ce sujet. Mais comme il varie beaucoup dans ses opinions, il est difficile d’imaginer aujourd’hui comment la France (et pas seulement son chef) pourra profiter de cette opportunité non pour sa propre promotion mais pour le renforcement de l’Union.

La présidence française de l’Union, autant que l’on puisse deviner aujourd’hui, s’efforcera de faire progresser quatre questions importantes :

- la défense européenne, en accord avec la Grande Bretagne, autour notamment d’un accroissement des moyens de l’Agence européenne de défense afin de soutenir une industrie européenne stratégique. Les conseillers du président français semblent penser que le retour complet de la France de l’Otan pourrait permettre de faire accepter par les Américains cette plus grande indépendance de la défense européenne. Nous en doutons beaucoup.

- l’évolution de la politique agricole commune. Sur ce point les vues exprimées par Nicolas Sarkozy au dernier salon de l’Agriculture le 23 févier nous paraissent saines. Mais seront-elles défendues jusqu’au bout ? Pour le moment, elles se sont noyées dans la polémique du "casse toi".

- l’Union méditerranéenne. Les propositions sarkoziennes en ce sens sont manifestement mal reçues par de grands Etats européens, en premier lieu l’Allemagne. Ils ne voient pas l’intérêt d’abandonner le cadre des conférences euro-méditerranéennes lancées par le processus de Barcelone en 1995. Les pays du Maghreb, il est vrai en partie sous influence américaine, semblent réticents face aux propositions françaises. On ne voit pas comment, de toutes façons, sans argent, l’Europe pourrait beaucoup faciliter le rapprochement des pays méditerranéens. Ceci d’autant plus que sa politique de contrôle de l’immigration n’améliorera pas les relations diplomatiques.

- la politique commune de contrôle de l’immigration. Tous les Etats européens confirment que le sujet est important et mérite des approches communes. Mais à ce jour, il est impossible de voir ce que seront effectivement les propositions françaises. Toutes les perspectives évoquées semblent périlleuses.

- la lutte contre le réchauffement climatique et pour la protection de l’environnement. Ce vaste sujet, qui inclut la question des politiques énergétiques, semble actuellement s’enliser dans les débats franco-français ayant fait suite au Grenelle de l’environnement d’octobre 2007. Les propositions françaises seront fragilisées par ce qui s’annonce déjà comme la grande absente de la politique européenne de la France, la relance de la recherche scientifique

A côté en effet de domaines où la présidence française, si elle s’interdisait des jeux personnels, pourrait faire progresser l’Union, il existe en effet d’ores et déjà un immense défi où l’on peut craindre que notre pays ne soit pas au rendez-vous de l’histoire. Il s’agit des propositions concrètes que la France devrait faire pour dynamiser la recherche scientifique et l’innovation technologique, les universités et les structures de formation, les grandes politiques publiques dans les secteurs stratégiques (en priorité l’Espace). Tout ceci devrait être pensé et fait dans le cadre européen, comme nous l’avons montré dans des articles précédents. On n’en voit pas les prémisses aujourd’hui. Mais comment sans cela réveiller les enthousiasmes pro-européens au sein de la jeunesse ?

4. La réaction de l’Europe dans l’éventualité d’une « crise systémique » globale.

L’économie mondiale semble entrée dans une période d’instabilités auxquelles nulle puissance politique ne devrait pouvoir échapper. L’Europe dispose de certains atouts pour affronter cette crise, notamment la résilience que lui confère l’euro et le fait qu’une grande partie de ses échanges se font à l’intérieur de ses frontières. Mais comme elle n’est pas armée, contrairement aux autres grands Etats, pour réagir rapidement, par des mesures correctrices gouvernementales, aux manœuvres spéculatives et aux offensives politiques, elle risque d’y perdre le peu de marges de manœuvre qui lui restent.

Si la crise demeurait localisée à certains marchés et à certaines zones économiques, les Européens pourraient peut-être en surmonter les conséquences, à condition de s’unir sur des mesures de sauvegarde. Mais si elle devenait « systémique », selon l’expression, le chaos économique et social risquerait de s’installer aussi bien en Europe que dans le reste du monde. Une crise systémique se caractériserait par la conjonction de tous les facteurs d’auto-destruction déjà signalés par les experts mais encore relativement contenus : crise financière et monétaire d’abord, mais aussi effondrement des équilibres naturels et des capacités de survie des milliards d’humains vivant aux alentour du seuil de pauvreté. S’y ajouteraient inévitablement une radicalisation des conflits entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, sur fond de guerres culturelles et religieuses.

Nous avons plusieurs fois évoqué quelques unes des mesures qui pourraient être adoptées par les Européens dès que s’annonceraient les signes avant-coureurs de cette crise systémique. Mais nous n’avons pas trop d’illusions concernant l’aptitude des peuples à soutenir de telles mesures. Il est tellement plus facile de ne pas chercher à voir au-delà de son petit jardin. 25/02/08


Vive la culture française

L'Oscar de la meilleure actrice a été attribué, dimanche 24 février, à Hollywood, à la Française Marion Cotillard pour son incarnation d'Edith Piaf dans La Môme, réalisé par Olivier Dahan. "Je suis sans voix", a t-elle déclaré en anglais. "Merci l'amour, merci la vie... C'est vrai qu'il y a des anges dans cette ville" de Los Angeles. Elle a oublié de remercier Dieu. Faisons le à sa place et ne soyons pas grincheux. Tant mieux pour La Môme et pour Dahan.

Mais soyons quand même grincheux. Ce que les Américains ont salué, c'est l'image conventionnelle de la France des années 50, où leurs touristes étaient encore bien venus à Paris. C'est la France où ils voudraient continuer à nous enfermer, en faisant d'elle la fille aînée (si je puis dire) de l'euro-atlantisme. Cotillard, la pauvre, et bien d'autres, vendraient leur fierté pour avoir le droit, une fois tous les 20 ans, d'une mention au palmarès de la machine à décerveler américaine. Très peu pour moi. 25/02/08


Casse toi

Je voulais rendre compte des propositions faites par le président de la République au Salon de l'Agriculture, concernant la politique agricole commune. Elles m'avaient paru ouvrir des perspectives intéressantes non seulement pour la France mais pour l'Europe 1). Malheureusement, la brève revue de presse que je fais ce matin me montre que les seuls propos présidentiels qui ont retenu l'attention sont le coruscant "Casse toi, pauvre con". Comme quoi la forme masque souvent le fond. 24/02/08

1) J'excepte la proposition inepte d'inscrire au patrimoine de l'humanité la cuisine française. Donner au monde entier l'image d'un peuple abruti de viandes en sauce alors que 80% de la population mondiale lutte contre la disette me paraît particulièrement indécent.


Constitution et séparation des pouvoirs fragilisées

Il ne se passe plus de jours désormais où l'honnête citoyen que je suis, habitué à vivre dans un Etat de droit, où les 3 grands pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire sont bien séparés, où la Constitution et le Conseil Constitutionnel sont là pour dire la règle en cas de conflits toujours possible, se retrouve dans une Pétaudière qui ressemble de plus en plus à celle où officiait l'Empereur Bokassa, d'illustre mémoire. Inutile de résumer la nouvelle dérive présidentialiste. Tout le monde aujourd'hui la connaît. Je la trouve plus grave que toutes les autres. Elle donne l'exemple d'un ego qui se croit suffisamment puissant pour bousculer toutes les institutions à son profit. Pourquoi le quidam ayant envie d'une voiture qui ne lui appartient pas ne la volerait-il pas, en s'asseyant à la fois derrière le volant et sur la loi supposée interdire le vol? L'exemple vient de haut, pourra-t-il dire.

Un moment, on pouvait penser que les magistrats comme l'opposition n'allaient pas trop réagir. Rachida Dati répétant sur toutes les antennes qu'elle défend "nos enfants" pouvait espérer faire jouer encore la fibre compassionnelle. Mais apparemment, ce samedi soir, cela n'a pas suffit. Pour les syndicats de magistrats, Nicolas Sarkozy tente bel et bien un contournement du Conseil constitutionnel. Dans un communiqué, le Syndicat de la magistrature (SM), classée à gauche, s'élève contre "un coup de force inacceptable", demande à Vincent Lamanda de refuser de donner suite à la demande présidentielle et appelle à manifester le 20 mars à Paris pour une "nuit de défense des libertés". Même indignation du côté de de l'Union syndicale des magistrats (USM), majoritaire au sein de la profession : "C'est une décision ahurissante, unique dans l'histoire de la Ve République", a estimé son secrétaire général, Laurent Bedouet.

Au
Parti socialiste. Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, a dénoncé une "stupéfiante atteinte à l'état de droit". "Le président de la République n'est plus le garant de la Constitution dans notre pays", écrit le député-maire de Nantes dans un communiqué.

Dans un entretien au Monde, Robert Badinter juge "singulier de demander au plus haut magistrat de France les moyens de contourner une décision du Conseil constitutionnel". "Aujourd'hui, nous sommes dans une période sombre pour notre justice", prévient l'ancien Garde des Sceaux socialiste. Pour l'ancienne ministre de la justice socialiste Elisabeth Guigou, on assiste là à une manoeuvre "inconcevable". La réaction de Nicolas Sarkozy "est une dérive grave et dangereuse car le plus haut personnage de l'Etat doit donner l'exemple à tous les citoyens en matière de respect des institutions", Elle demande la convocation de la Commission des lois de l'Assemblée nationale. "Le gouvernement ne peut que s'incliner devant la décision du Conseil constitutionnel", prévient le constitutionnaliste Jean Gicquel. Le premier président de la cour de Cassation dispose d'une "marge de manoeuvre extrêmement étroite" selon lui.. "Je n'imagine pas le premier magistrat de France se mettre en travers du Conseil constitutionnel."

Pendant ce temps, silence radio (jusqu'à ce soir du moins) dans les rangs de la majorité. Certains doivent se demander s'ils se relèveront, lors des élections municipales notamment, des montagnes de ... qui sont mises sur leurs épaules. 23/02/08

PS: La veille, certains représentants des syndicats de policiers s'étaient étonnés (le mot est faible) du fait que le ministère de l'intérieur imputait aux fonctionnaires et non à des consignes venues de plus haut le fait que des photographes avaient médiatisé les interventions à Villiers le Bel.


Glissements progressifs...de la science à la manipulation

La Revue Nouvelles Clefs a organisé le 20 février, à l’Entrepôt (Paris 14e) une « confrontation » entre Jean Staune et moi (JPB) à l’occasion de la sortie simultanée en 2007 de nos deux livres, « Notre existence a-t-elle un sens ? » de Jean Staune et « Pour un principe matérialiste fort " de votre serviteur. J’avais précédemment expliqué, dans un article de notre magazine Automates Intelligents
( http://www.automatesintelligents.com/echanges/2007/juin/staune.html ), que je ne voyais pas très bien l’intérêt d’une telle confrontation,. Je considère en effet que nos approches philosophiques respectives de la science sont incompatibles et qu’aucun argument rationnel ne permettrait de trancher entre nous.

J’admets en effet très bien que la science ne puisse en aucun cas prouver l’inexistence de Dieu. Mais à l’inverse, je prétend, comme la majorité des scientifiques, qu’aucun de ses résultats, passés ou actuels, ne peut prouver l’existence de Dieu. Par conséquent, toute affirmation selon laquelle la science démontrerait le bien-fondé du dualisme, c’est-à-dire l’existence d’un principe spirituel extra-matériel d’où tout proviendrait et où tout aboutirait, repose sur un véritable détournement des résultats de la science. Staune croît au théisme, moi à l’athéisme. Il s’agit bien de croyances, je n’en disconviens pas. Mais comme la science n’a rien à voir avec ces croyances, qui relèvent de l’ordre du personnel, à quoi bon en discuter ? Pour ma part, quelle que soit l’estime, voire l’amitié que j’éprouve pour des chrétiens, je ne discute pas avec eux, pas plus que je ne le ferais avec des astrologues, la façon dont ils pourraient prouver scientifiquement leur foi. En général d’ailleurs, comme ce sont des gens mesurés, ils n’abordent jamais ce sujet.

Cependant, j’ai finalement accepté de rencontrer Jean Staune à l’Entrepôt (et non bien évidemment dans un lieu dépendant de son étonnante Université interdisciplinaire de Paris (http://www.uip.edu/uip/) . Mais le débat s’est déroulé comme je prévoyais. Jean Staune a repris en rafales tous les arguments de son livre, tendant à démontrer le caractère scientifique du spiritualisme. J’ai pour ma part répété que ces arguments scientifiques ne m’impressionnaient pas, car ils étaient tout autant utilisables dans le cadre d’une « interprétation » athée des résultats de la science. J’espère que les lecteurs de cette revue auront la possibilité d’accéder à un enregistrement intégral du dialogue, pour qu’ils s’en fassent une idée par eux-mêmes. Mais sans attendre, je voudrais ici indiquer comment mes amis et moi avons ressenti la façon dont procède Jean Staune et ses semblables pour séduire tant d’esprits naïfs.

Dans la société française, le christianisme est encore assez répandu. Mais comme nous sommes (encore pour quelques temps) citoyens d’une république laïque, les athées, héritiers du siècle des Lumières, ont la possibilité de s’exprimer et défendre leur philosophie. Les croyants ont donc quelques scrupules à afficher la foi du charbonnier. Ils se cherchent des arguments rationnels. Ce n’est pas le cas dans le reste du monde. Partout dorénavant, des religions de combat affirment qu’ils faut croire sans discuter aux contenus de leurs Ecritures. Elles demandent à leurs affidés de combattre les armes à la main ceux qui émettent le moindre doute, quitte à se transformer eux-mêmes en bombes vivantes.

Les sciences offrent une vaste panoplie d’éléments permettant de justifier le spiritualisme. Ce n’est pas nouveau et ne présente rien d’étonnant. Le front des connaissances a depuis le début du 20e siècle, avec le développement de nouvelles technologies d’observation, pris un caractère à la fois subtil et mouvant. Sans être spécialisé dans l’histoire de la philosophie des sciences, on sait par exemple que la double « révolution » de la relativité et de la physique quantique a été depuis les années 1930 pain béni pour les spiritualistes, des plus honorables jusqu’aux plus manipulateurs. Enfin la science reconnaissait qu’elle devait abandonner le concept, d’ailleurs lui-même métaphysique, d’un réel dur comme le roc, que le scientifique pouvait décrire en détail. Malheureusement pour les spiritualistes, depuis plus de 70 ans maintenant, les scientifiques, dans leur écrasante majorité, n’ont jamais affirmé que la science admettait enfin la pertinence du paradigme dualiste spiritualiste. Pour ces scientifiques, baliser les nouveaux champs d’incertitude qu’ils croyaient déceler dans la modélisation du monde a toujours été pour eux l’occasion, par de nouvelles hypothèses, de mieux chercher à connaître ce monde. Ce n’était pas du tout le feu vert pour un retour aux Ecritures et aux croyances traditionnelles.

Il reste que les croyants raisonnables (encore une fois, je ne pense pas là aux populations misérables du tiers monde qui n’ont guère le loisir de faire de la philosophie critique), restent toujours en quête d’un discours qui pourraient à leurs yeux les réinsérer dans la modernité techno-scientifique. Les athées s’épuisent à leur dire qu’ils n’ont pas besoin d’un tel discours pour croire ce en quoi ils croient, puisqu’il s’agit d’autre chose que de science. Mais si grand est le prestige de la science qu’ils n’en démordent pas. Il leur faut un label estampillé du sceau de la scientificité. L’habileté d’un Jean Staune, commune à tous ceux qui de par le monde financent avec beaucoup d’argent le « dialogue constructif entre les sciences et les religions », est de leur fournir le pain béni dont ils ont besoin. Les sciences émergentes dites de la complexité s’ajoutent aux vieux chevaux de retour de la physique quantique et de la relativité, toujours valides quant il s’agit d’embrouiller l’esprit des ignorants, pour offrir matière à manipulations.

Une offensive venant de plus loin qu’il n’y paraît.

On me reprochera de parler de manipulations. Mais il s’agit bien de cela, comme une lecture attentive du livre de Jean Staune le montre. On commence par des citations présentées hors texte et prélevées dans des ouvrages de vulgarisation où l’auteur fait appel à des métaphores pour mieux se faire comprendre. Puis par des glissements progressifs, on arrive à des interprétations subjectives personnelles présentées comme des faits scientifiques. Si bien que l’on débouche sur des énormités comme celles relatives à la persistance de la conscience après la mort et à l’existence d’une conscience universelle extra-matérielle 1).

L’utilisation par Jean Staune et ses amis du thème de l’incomplétude pour justifier le divin est exemplaire à cet égard. 2) Comme le lui ont reproché des scientifiques plus avertis que moi, Jean Staune, ou bien s’appuie sur des évidences triviales qui ne devraient susciter aucun débat, ou bien avance des interprétations dont le seul objectif est d’éliminer toute possibilité d’argumentation scientifique. C’est ainsi une trivialité de dire que le cerveau humain, en l’état actuel des connaissances hébergées par nos neurones, est incapable de décrire exhaustivement l’univers ou prédire son évolution. Mais dire que le théorème de Gödel règle le débat constitue une véritable entourloupette. Le théorème de Gödel intéresse un domaine bien particulier de la logique mathématique. Personne en dehors des polémistes ne songe aujourd’hui à prétendre qu’il peut s’appliquer à une description de l’univers entier.

On peut se demander pourquoi certains spiritualistes se donnent tant de mal pour chercher dans la science des arguments à l’appui de leur croyance en Dieu. Je pense que l’une des raisons justifiant ce qu’il faut bien appeler une « masturbatio mentis » tient à ce que la science moderne décrit dorénavant très bien les bases neurales et épigénétiques du besoin de croire. Celui-ci est apparu et s’est développé chez les hominiens dès que ceux-ci se sont rendus compte qu’ils étaient mortels. Pour affronter cette réalité décourageante, leur cerveau a généré des mythes consolateurs, à base de puissances tutélaires, d’au-delà, d’éternité. La capacité à entretenir ces mythes est devenue héréditaire et a permis à l’espèce d’éviter désespoir et suicide. Les athées eux-mêmes reconnaissent que les mêmes bases neurales de la croyances sont activées chez eux quand leur cerveau évoque des croyances plus matérielles, comme la foi irraisonnée au progrès, au trimphe de la vérité, lesquelles découlent elles aussi, si on les prend au pied de la lettre, d'une interprétation subjective d’un certain nombre d’observations statistiques.

Mais ne soyons pas angéliques. En y regardant de plus près, l’érection en dogme du principe d’incomplétude, ou d’autres analogues, représente quelque chose de plus grave. Ce n’est qu’une des armes adoptées par un spiritualisme de combat loin d’être aussi désintéressé qu’il ne le dit. L’opération est perverse et vient de loin. Ses dimensions relèvent véritablement de la géopolique, c’est-à-dire de l’offensive de super-pouvoirs politiques extra-européens s’en prenant à la science européenne. La neutralité de celle-ci faisait sa force son universalité. Il faut donc prouver qu’en fait, cette neutralité cache une idéologie à détruire. Je m’en suis expliqué dans mon livre, auquel je n’aurai pas la prétention de renvoyer le lecteur. La science européenne « neutre » (comme la science américaine laïque qui est son héritière), doit disparaître, car elle est dorénavant un obstacle à la propagation d’idées politiques combattantes inspirées par les conceptions bibliques, islamiques ou, pourquoi pas, « contemplatives » du monde. Celles-ci n’ont évidemment rien de « neutre ».

Si l’incomplétude a tout dit, si Dieu est là pour répondre aux questions posées par la science, il n’y a plus besoin en Europe de scientifiques ni de crédits de recherche provenant des budgets publics républicains. Pour extrapoler sur un propos n’ayant pas malheureusement suscité le scandale qu’il méritait (3), le curé (auquel nous ajouterons pourquoi pas l’imam, le rabbin voire le scientologue) seront bientôt considérés comme mieux placés pour parler de science aux enfants que les instituteurs, survivances d’une laïcité républicaine devenue gênante. La « laïcité ouverte » que l’on nous propose sera le véritable pandémonium où pourront s’affronter les représentants de tous ces spiritualismes, au grand bénéfice des futures « guerres de civilisation ».

Notes
1) On constatera que Jean Staune s’entête à parler de la « conscience » dans les mêmes termes que les prédicateurs de tous les temps ont parlé de l’ « âme ». Mais il évite ce terme d'âme, qui l’éliminerait immédiatement du champ du débat scientifique.
2) Voir ce qu’en dit l’un de ses adhérents, Jean-François Lambert, sur le site de l’UIP (http://www.uip.edu/uip/spip.php?article629) C’est le droit de ce monsieur de croire ce qu’il écrit, comme c’était le droit du père de Chardin de croire au point oméga. Mais un document pratiquant le « names dropping », art consultant à multiplier des citations sorties de leur contexte, ne transforme pas un article polémique en démonstration rigoureuse. J’aurais pu pour ma part écrire au moins 10 livres aussi gros que celui de Staune pour expliquer que le matérialisme (ou si l’on préfère pour parler comme les Britanniques, le « naturalisme » ) a toujours inspiré la pensée scientifique.
3) Celui selon lequel le prêtre est aussi bien placé que l’instituteur pour enseigner la morale aux enfants.


Un juge italien condamné à 1 an de prison pour avoir refusé de siéger sous un crucifix (AFP Rome du 21. 02. 2008)

Voir http://brightsfrance.free.fr/tosti.htm
Un juge italien, Luigi Tosti, a été condamné jeudi 21 février 2008 à un an (UN AN) de prison et à une interdiction d'exercer pendant un an, pour avoir refusé en 2006, de siéger sous un immense crucifix accroché au mur.
La présence de crucifix dans les salles des tribunaux italiens remonte à une circulaire du 29 mai 1926 du ministère de la Justice, sous le régime fasciste de Benito Mussolini, qui n'a jamais été abrogée.
Le juge Luigi Tosti avait déjà été condamné en 2007 à sept mois de réclusion pour la même raison, peine également suspendue en raison d'un pourvoi en cassation.
Commentaire: L'Église catholique, comme toutes les religions, ne combat les autres totalitarismes que pour mieux instaurer le sien. On voit où peut nous conduire la laïcité ouverte prônée par Nicolas SARKOZY. On commence par introduire les curés à l'école et on finit par envoyer les juges en prison. L'exemple du juge Luigi Tosti nous rappelle l'importance et l'urgence de défendre la véritable laïcité.


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/08-17802/index.html