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La Gazette N° 141 en date du 26 mai 2006

Par Jean-Paul Baquiast


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Attention. Nouvelle formule

Désormais les articles publiés ici pourront être retrouvés et commentés par vous sur le nouveau blog que nous venons de créer:
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En conséquence, nous n'enverrons plus de Lettre aux abonnés depuis le site Admiroutes. Ceux qui souhaitent continuer à recevoir cette Lettre peuvent par contre se réabonner depuis le blog en entrant leur adresse e-mail dans le pavé de gauche "Inscription à la Newsletter". Ils recevront ensuite un mail leur demandant confirmation.

Nous espérons les retrouver fidèles et critiques sur le blog. Je les remercie de leur confiance et pour beaucoup de leur amitié maintenues pendant 6 ans.

 

Grâce à une initiative de Christophe Jacquemin, tous les textes présents sur le site Admiroutes.asso.fr, et notamment les articles de la présente Gazette, peuvent être retrouvés par une recherche faisant appel aux technologies d'Exalead (société française, cela mérite d'être souligné... Il n'y a pas que Google sur cette planète en matière de technologie intelligente...).
Cela intéressera les historiens que vous êtes certainement. Il suffit de mettre un mot clef significatif dans le cartouche Recherche ci-dessus, puis cliquer et aller aux résultats. Faites LOLF, par exemple.


Toujours grâce à Christophe, la Gazette s'enrichit par ailleurs du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles). Réalisé par une société française, ce logiciel n'a pour l'instant aucun équivalent dans le monde.


A voir aussi sur Admiroutes - Automates Intelligents:

* Renaissance de la Recherche/développement en Allemagne http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/73/edito.htm
*
Publiscopie. Présentation de Collapse, par Jared Diamond (signalé) http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/73/jared.htm
* Vaccin possible contre la grippe aviaire humanisée http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/73/actualite.htm#actf

 

Nouveautés
* Ouvrage publié en
Open-Source (accès libre et gratuit)
par Jean-Paul Baquiast
Comprendre. Nouvelles sciences, nouveaux citoyens. 2005. PDF 825 ko
Refonte de
Sciences de la complexité et vie politique. Tome 1 Comprendre.

* Par ailleurs, Automates-Intelligents ouvre dorénavant le blog Philoscience permettant de discuter des questions de philosophie des sciences, dont certaines des idées présentées dans ce livre http://philoscience.over-blog.com/
Les pages de ce blog se retrouvent dans notre dossier Philoscience
http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

Rappelons aussi que Automates Intelligents/La Gazette d'Admiroutes disposent d'un blog consacré aux questions de politique générale. N'hésitez pas à y laisser des commentaires :
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/


Pour suivre les développements de la grippe aviaire: consulter le blog de notre correspondant le Dr Vermeulen http://drmsfvermeulen.skynetblogs.be/
Voir de sa part un article récent: Pandémie et plan de sécurité publique
http://drmsfvermeulen.over-blog.com/article-2587620.html

D'autres blogs se sont depuis saisis du problème. Notamment celui du premier ministre français http://www.grippeaviaire.gouv.fr/

Nous publions cette photo en hommage au travail fait depuis plusieurs mois, bien avant les prises de conscience officielles, par le docteur Michel Vermeulen sur son blog, afin de nous avertir de la menace grandissante de la pandémie. Inutile de dire que nous prenons cette initiative sans lui en avoir demandé l'autorisation - qu'il aurait sans doute refusée par modestie.


Et si c'était Ségolène

Ceux qui rêvent de voir Ségolène Royal élue présidente de la République peuvent imaginer l'heureux évènement en regardant un petit film de 20 minutes fait sur ce thème: http://www.20minutes.fr/microfilms/etsicetaitelle.php . C'est la société Tempête du net qui a réalisé ce film, co-produit avec le journal gratuit 20 minutes et en liaison avec Fréderic Filloux
http://filloux.blog.20minutes.fr/archive/2006/05/22/20-minutes-les-microfilms.html .
Eric Walther, un ancien de la presse économique, a créé Tempête du Net pour produire d'autres "microfilms" http://tempetedunet.com/
Exemple à suivre...


Portail Etudiant

Je suis heureux de signaler une bonne réalisation de l'Education Nationale française, permettant aux étudiants français et étrangers, ainsi plus généralement à tous ceux qui envisagent de suivre des études supérieures d'avoir des informations sur les filières, les établissements et diverses conditions pratiques. Il s'agit du Portail Etudiant http://www.etudiant.gouv.fr/. Evidemment, les informations, déjà très nombreuses (près de 22000 offres de formation diplômante sont référencées) gagneront encore à être complétées puis tenues à jour par les établissements eux-mêmes pour ce qui concerne les données sur l'insertion professionnelle. 24/05/06



Les propositions de Laurent Fabius concernant la relance de l'Union européenne

Nous n’avons plus aucune sympathie pour Laurent Fabius. Je dirais plus. Comme beaucoup de partisans de la construction européenne cruellement déçus par le refus du corps électoral de ratifier le projet de traité constitutionnel, nous le tenons comme personnellement responsable de cet évènement calamiteux. Sans la caution qu’il a donné à gauche aux partisans du Non, le Oui aurait peut-être pu l’emporter. Or cette caution, il l’a donnée non pas motivé par un sens élevé des intérêts de l’Europe, comme il l’a prétendu, mais par ce qu’il faut bien appeler de l'arrivisme personnel. Il a pensé ainsi pouvoir recueillir, dans la course à la présidentielle qui s’annonçait, les moyens de redresser un score de popularité alors très bas. Ce calcul a échoué. Laurent Fabius est plus bas que jamais dans les sondages et il y a peu de chances qu’il puisse regagner de la popularité. C’est donc politiquement un homme fini. Malheureusement le mal qu’il a fait à la France et à l’Europe dure encore et s’amplifie tous les jours.

Faut-il alors prendre la peine de commenter les propositions pour une relance de l’Union européenne qu’il vient de faire dans un long article du Monde (voir http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-774371@45-2,0.html) . Oui, car les idées ont leur propre validité, indépendamment des hommes. Or celles présentées dans son article nous paraissent mériter attention. Nous allons les résumer sommairement ici. Les phrases significatives de Laurent Fabius (extraites certes de leur contexte mais qui se suffisent à elles-mêmes) seront reprises en italique brun. Notre commentaire sera en police normale.

Depuis plusieurs années, nous déplorons que la croissance de l’Europe soit inférieure à celle des Etats-Unis et très inférieure à celle de la zone asiatique, avec ses conséquences dramatiques sur l’emploi et la protection sociale. Pourquoi en sommes-nous là ? En fait, l’Union – et particulièrement la zone euro – se place elle-même dans une tenaille. D’un côté, nous interdisons tout soutien puissant de la demande interne – par la consommation et l’investissement – à la croissance puisque divers mécanismes (pacte de stabilité, limitation drastique du budget européen, pression sur les salaires, …) l’excluent. Mais de l’autre côté nous écartons aussi une relance par la demande externe – c’est-à-dire par les exportations – puisque nous ne soutenons pas nos points forts industriels dans la compétition mondiale en acceptant une concurrence parfois déloyale et une surévaluation de l’euro. Comme, dans le même temps, nous avons fixé des objectifs dits de Lisbonne (développement de la recherche, de l’éducation, de l’innovation,…) mais que nous ne mobilisons pas les moyens financiers pour les atteindre, il n’existe aucune chance que nos résultats économiques et sociaux s’améliorent spontanément.

Laurent Fabius évoque à juste titre le fait que les pays européens ne financent pas suffisamment la recherche, l’éducation, l’innovation. Il a raison. Nous ne cessons de le répéter dans ces chroniques. Mais nous ne sommes pas nombreux en France à la faire. Aucun candidat à la présidentielle, aujourd’hui, ne propose d’accroître les budgets de recherche/développement, européens comme nationaux à 4% du PIB, c’est-à-dire au-delà des 3% qui sont annoncés pour 2010 mais qui dans la tendance actuelle ne seront jamais atteints?

Beaucoup de temps a été perdu depuis des années et ce qui s'impose désormais, c'est un plan de relance de l'Union. Des progrès – c'est la première urgence – devraient être préparés dans plusieurs domaines concrets où une stratégie européenne s'impose. C'est le cas notamment pour la politique énergétique (économies européennes d'énergie, développement des transports collectifs, des énergies renouvelables, des carburants propres, interconnexions des réseaux, coordination des stocks et des achats…), alors que malheureusement le dernier sommet européen n'a abouti qu'à reprocher à la Commission ses ambitions en ce domaine. C'est aussi le cas pour la recherche scientifique, l'éducation, la formation, l'université, où nous sommes en train d'aggraver notre retard par rapport à nos grands concurrents : de nouveaux projets devraient être financés hors des critères de Maastricht dans le cadre d'un pacte positif pour la recherche afin de nous permettre de demeurer dans la course et si possible d'en prendre la tête.

Tout a fait d’accord. Il faudra d’ailleurs aller plus loin et faire des listes concrètes de programmes et de projets, assorties de propositions financières.

Cette ambition pose la question du budget européen, traitée avec incohérence et imprévoyance par l'exécutif français. Depuis 1995, le président de la République proclame que davantage de politiques concrètes doivent être financées, mais milite – avant comme après le référendum – pour une baisse des financements communautaires. Il faut en finir avec ce double langage qui cause du tort à l'Europe : oui, l'amélioration du budget devra accompagner la relance européenne. La situation actuelle n'est pas acceptable : le budget de l'Union reste largement inférieur au montant du seul budget français, et plus de 40 % est consacré à la seule politique agricole commune. Une solution existe, que nous devons proposer : la création d'une ressource fiscale autonome, par exemple une taxe communautaire sur l'énergie, moyen de renforcer à terme les moyens et les ambitions de l'Union et premier jalon d'une indispensable harmonisation fiscale. Les présidences qui se succéderont en 2007 devraient aborder la question institutionnelle. La présidence française, en 2008, l'année de la révision de l'accord budgétaire, devra se consacrer aussi à l'élaboration d'un paquet budgétaire digne d'une Europe élargie, solidaire et préparant l'avenir.

Encore une fois, tout à fait d’accord. Faut-il un impôt européen autonome ? Pourquoi pas. Faut-il le faire porter sur l’énergie ? On entend déjà les plaintes des secteurs concernés. Disons qu’il faudrait l’asseoir sur des activités générant les consommations gaspilleuses et les délocalisations spéculatives.

J’ajoute à cela la dimension sociale qui doit venir en tête d’agenda. Il devient vital de viser une harmonisation par le haut afin de faire converger les décisions nationales au rythme du développement de chacun des pays, en fixant des objectifs comparables à ceux du traité de Maastricht pour atteindre l’euro. Le but est d’éviter, au sein de l’Union, le dumping, par exemple sur le taux d’impôt sur les sociétés, et la multiplication des délocalisations. Pour être acceptée par les nouveaux Etats membres, cette démarche pourrait s’insérer dans un « nouvel équilibre de l’élargissement » : en compensation de leur renonciation à la stratégie de l’harmonisation par le bas, ils bénéficieraient d’un effort budgétaire spécial, de la liberté de circulation pour leurs travailleurs et de la solidarité qu’ils nous demandent dans la sécurisation de leur approvisionnement énergétique. Rompant avec le chacun pour soi actuel, faisons le choix d’un élargissement solidaire. Tant que ces nouvelles règles n’auront pas été posées, je suis favorable à un refus de tout nouvel élargissement.

Pourquoi pas ? Ajoutons que, sans vouloir imposer aux autres pays le concept des services publics à la française, il faudrait reprendre le discours aujourd’hui politiquement porteur selon lequel des services (disons d’intérêt général) protégés des jeux dévastateurs de la finance internationale, devraient prendre en charge, au niveau de l’Europe toute entière, les grands intérêts à long terme concernant l’aménagement des territoires, la santé publique, la protection de l’environnement (sols, air, eau) et des espèces vivantes…Des agences européennes dotés de solides budgets pourraient être crées et mandatées en ce sens.

La politique de la concurrence devra, elle aussi, évoluer. A l'heure des OPA planétaires et de l'hyper-concurrence asiatique et américaine, elle ne favorise pas la constitution de champions européens. Au contraire, elle les pénalise par une approche idéologique, tatillonne et finalement contre-productive : les exemples pour la France vont de Pechiney à Schneider et Legrand, en passant par Mittal et Arcelor.

Exact. Plutôt que présenter les objectifs du patriotisme industriel national comme un épouvantail, il faudrait les reprendre et les étendre, dans la perspective de rendre concret ce qui devrait devenir une ardente obligation pour l’Europe, un patriotisme industriel et commercial européen. Il ne serait pas différent en ce sens de ce dont font preuve en permanence les Etats-Unis, la Chine l’Inde et plus généralement tous les pays d’une quelconque ambition. importance.

La politique commerciale européenne devrait également constituer un outil plus performant. L'existence d'un négociateur unique pour l'Union et d'une coordination forte dans ce domaine constitue un atout. Mais l'exemple des décisions à l'OMC montre comment l'Europe est réduite à une position défensive, incapable d'étendre la négociation aux standards sociaux, aux normes environnementales, aux parités monétaires qui devraient pourtant faire partie intégrante d'une discussion visant à un juste échange international ("fair trade") plutôt qu'à un libre échange ("free trade"). Face à l'empire américain et aux géants indien et chinois, nous avons besoin d'une nouvelle politique de la concurrence et du commerce qui permette la défense et la promotion de l'industrie et des entreprises européennes.


Exact encore. Il s’agit d’un corollaire évident de ce qui précède.

Le chantier institutionnel devra être repris. ….Une solution pourrait consister en une démarche à trois temps....

Ces propositions ne nous paraissent pas prioritaires. L’essentiel n’est pas les institutions en soi mais ce que les citoyens voudraient faire de l’Europe et avec l’Europe. A partir de consensus sur les objectifs, les solutions institutionnelles peuvent s’imposer d’elles-mêmes.

Quels moteurs pour relancer l'Union européenne ? Malgré le refroidissement observé depuis quelques années, je reste convaincu que le couple franco-allemand représente un atout décisif. L'avoir délaissé ou banalisé est une faute grave. Pour relancer l'Europe, il faut redynamiser la relation entre la France et l'Allemagne – qui n'est pas exclusive d'autres liens étroits, notamment avec nos amis belges, luxembourgeois, italiens et espagnols. Le premier sommet européen auquel participera le nouvel exécutif français aura lieu en juin 2007, sous présidence allemande. La France exercera la présidence en 2008. Outre la croissance et les institutions, la défense devrait être un champ majeur d'avancées communes. A éparpiller nos efforts en matière de défense, nous nous interdisons de peser sur la scène du monde et nous gaspillons des marges de manœuvre budgétaires. Nous avons besoin d'une stratégie d'armement intégrée et d'une défense commune. Je propose un grand dessein : qu'à l'horizon 2014, soit cent ans après Verdun, une armée franco-allemande ait vu le jour. Prélude à une défense européenne et à des éléments de diplomatie commune. Pourquoi ce rêve serait-il moins réalisable qu'une monnaie unique ? Là comme ailleurs, c'est affaire de volonté politique.

D’accord à 100% sur tout ceci ? Nous ajouterons un pont fondamental, oublié de tous en Europe aujourd’hui et que nous nous efforçons de défendre, la mise au point d’une politique spatiale commune visant la assurer la souveraineté civile, scientifique et militaire de l’Europe dans l’espace.

L'autre moteur pour avancer est l'Eurogroupe. Je lance une mise en garde. Ne recommençons pas avec la zone euro l'erreur lourde que nous avons commise dans les années 1990 avec l'ensemble de l'Union : c'est-à-dire élargir avant d'approfondir. La zone euro a d'abord besoin de se renforcer, en instaurant en son sein un vrai pilotage économique commun, une réelle politique de croissance et de change, une harmonisation fiscale et sociale. Tout cela devrait, selon moi, précéder – et non suivre – un éventuel élargissement de la zone euro. Sinon l'espoir d'une Europe unissant vraiment les peuples risque d'être compromis, et la zone monétaire cessera d'être l'amorce d'une Union politique pour n'être plus que le complément d'une zone de libre-échange.

Encore une fois d’accord à 100%, ou presque. Nous disons « ou presque » parce que certains experts considèrent au contraire que donner l’euro à ceux qui le souhaitent, sans les accabler de préalables, ne peut que renforcer la zone euro et plus généralement diminuer l’influence de la zone dollar.

Quant au Parlement européen, malgré sa majorité conservatrice, il a montré qu'il bénéficiait d'un esprit pro-européen. La directive services a été largement réécrite. La directive portuaire a heureusement été rejetée. La négociation sur le budget, quoique très insuffisante, a permis d'obtenir quelques milliards d'euros de plus ; ils seront indispensables notamment pour la solidarité avec les nouveaux entrants. C'est dans cette enceinte que "la période de réflexion" sur l'avenir des institutions de l'Union conduit à un vrai débat sur les attentes des citoyens. Nous devons miser davantage sur la dynamique du Parlement. Nous appuyer aussi davantage sur la mobilisation des syndicats et des grandes associations démocratiques, dont on a vu l'efficacité pour contrer les directives les plus libérales, et, positivement, pour l'adoption de règlements favorables aux biens publics.

Tout cela dessine une Europe à la fois ambitieuse et différenciée. Si l'Union se prétend uniforme alors même que les Etats membres et leur degré d'euro-volontarisme sont de plus en plus hétérogènes, elle s'alignera sur le plus petit dénominateur commun, devenant le cheval de Troie des Etats-Unis, de l'Asie ou de leur alliance, c'est-à-dire d'une mondialisation sans règles, dont le résultat est de creuser les inégalités entre pays et au sein des pays. Cette reconnaissance d'une Europe différenciée est essentielle, elle constitue une autre façon d'évoquer la fameuse idée des "trois cercles" à laquelle adhérait notamment François Mitterrand : au centre, les pays les plus euro-volontaires désireux d'avancer vite et loin, unis autour de projets communs et partageant une conception intégrée de leur destin et de leur action dans la mondialisation ; au-delà, les Etats membres de l'Union dotés d'une ambition de convergence ; à la périphérie, les Etats avec lesquels un partenariat privilégié s'impose – je pense à la Turquie, à l'Ukraine, mais aussi aux pays de la zone méditerranéenne, actuellement négligés par l'Europe –, sans qu'ils fassent à proprement parler partie d'une Union qui ne peut pas digérer un élargissement indéfini. Sur ce point, je fais miennes les récentes déclarations d'Angela Merkel et de Romano Prodi : nous devons dire clairement à certains pays que leur participation n'est pas possible dans un temps prévisible.

Cette Europe différenciée devra récuser la dérive actuelle qui consiste, y compris pour certains Etats membres, à tenir la politique européenne pour une simple action d'ajustement des économies européennes à la mondialisation. Autant l'Union a poursuivi longtemps et à juste titre l'ambition d'être un acteur majeur, capable de peser sur l'environnement international, autant elle adopte désormais souvent une posture de "petit pays", ayant vocation à s'insérer dans "l'ordre" existant plutôt qu'à influer sur lui. Certes l'Union doit s'adapter au contexte global. Mais une attitude de renoncement n'est pas conforme à l'intérêt de l'Union, elle ne bénéficie qu'à une minorité qui creuse l'écart avec les salariés des industries européennes soumis à une concurrence exacerbée. Elle n'est pas non plus conforme à l'intérêt de l'équilibre mondial et à un avenir durable pour la planète.

Car là est finalement l'essentiel : un monde dominé exclusivement par les Etats-Unis serait bancal et dangereux ; un monde dominé par le couple américano-chinois ne serait ni à l'avantage de l'Europe, ni vraisemblablement à celui de l'humanité toute entière. On en perçoit les périls économiques, sociaux, écologiques, culturels, démocratiques. Le monde a besoin d'un équilibre vrai, de stabilité et de solidarité, où l'Europe tiendra sa place – une Europe rayonnante, une Europe-levier – et ses Etats


…Beaucoup de temps a été perdu. Le prochain président de la République devra être l'homme de la relance de l'Europe. D'une Europe qui, désormais, progresse et qui protège.

La conclusion de Laurent Fabius sera aussi la nôtre. Espérons que les futurs candidats et candidates à la présidence de la République reprendront et même renforceront, dans le sens européen, cette bonne « feuille de route », pour parler tendance. 24/05/06

NB. Cette note peut aussi être commentée sur notre blog du Monde
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/automatesintelligent/2006/05/les_proposition.html


Le Pentagone propose d'engager l'Europe dans un éventuel futur conflit avec l'Iran

Nul ne sait encore ce que feront les Etats-Unis dans les prochains mois vis-à-vis de l'Iran. Le clan des faucons, qui semble avoir la sympathie des néo-conservateurs et de G.W. Bush, verrait assez bien des frappes militaires, y compris avec des bombes à tête atomique dite de forte pénétration. Il en résulterait un bouleversement général, non seulement du Moyen-Orient, mais du monde entier. Ceci n'inquièterait pas le pouvoir en place, qui pourrait espérer retrouver les faveurs de l'électorat à l'occasion d'une mobilisation générale contre le "terrorisme". L'Amérique a toujours su se forger des ennemis plus ou moins artificiels pour se donner des arguments lui permettant d'assurer ou réassurer sa puissance. Mais une partie des militaires, notamment les généraux de l'armée de terre, semblent hostiles à cette aventure. On pensait en tous cas que jusqu'à présent, l'Europe des Etats "raisonnables", qui comprenait sur ce point la Grande Bretagne, l'Allemagne et la France (ainsi que M. PESC, Javier Solana, de moins en moins audible il est vrai) , ne voulait pas se voir impliquer dans des gesticulations militaires. La troïka européenne continue, bon an mal an, à s'efforcer de trouver avec Téhéran un terrain d'accord évitant la nucléarisation accélérée de l'Iran. Les pays est-européens, beaucoup plus soumis aux pressions de Washington, n'avaient pas par contre fait connaître clairement la position qu'ils prendraient en cas d'attaque américaine contre l'Iran.

C'est sans doute cette mollesse européenne qui donne à la diplomatie américaine la tentation d'embrigader l'Europe dans sa lutte contre les Etats prétendus voyous et le terrorisme, représentés aujourd'hui par l'Iran. La diplomatie américaine vient de faire une tentative qui aurait été inimaginable il y a seulement quelques mois et qui montre à quel point d'abaissement l'Union européenne est tombée à leurs yeux. Les stratèges de George Bush étudiaient depuis longtemps le déploiement d'un bouclier antimissile sur le sol européen. Le Pentagone est passé à l'acte puisqu'il a confirmé le 23/05 que les Etats-Unis «discutaient actuellement» avec leurs alliés européens pour déployer un tel système sur leur sol. Avec l'Iran en tête, et 2011 comme horizon. Le site d'accueil pourrait être la Pologne ou la République tchèque. On doute que la Pologne, actuellement soumise à un gouvernement ultra-conservateur, fasse beaucoup d'objections à ce projet.

Mais de qui les Américains veulent-ils nous protéger? Les Russes ont pu un moment penser que le système était dirigé contre leurs propres batteries de missiles intercontinentaux. Mais ceux-ci se joueraient d'un tel réseau de fils de fer barbelés. Il s'agit seulement de protéger l'Europe de l'Iran. Les Américains souhaiteraient installer une dizaine d'intercepteurs et les radars de détection qui les accompagnent. Ils auraient vocation à protéger l'Europe d'attaques de missiles pouvant provenir, entre autres, mais essentiellement, de l'Iran. Ce site européen pourrait ressembler à celui déjà implanté en Alaska, où entre 3 et 6 lanceurs ont été installés pour contrer une attaque de missiles à longue portée nord-coréens.

Au plan militaire, à supposer que des missiles iraniens porteurs de têtes nucléaires existent et puissent atteindre un jour l'Europe, les spécialistes savent très bien que cette résurgence de l'ancien programme Anti Balistic Missile n’aurait guère d'efficacité. Les essais faits jusqu'à présent n'ont guère été concluants. Ces difficultés techniques suscitent une forte opposition aux Etats-Unis. Il n'y a guère que les industriels bénéficiaires des contrats d'armement pour y croire. Le Congrès se montre d'ailleurs réticent devant les sommes à engager, notamment pour la mise sur pied d'un site européen.

Mais les missiles de l'ex National Missile Defense jouent déjà un tout autre rôle que militaire, dans l'esprit de la diplomatie américaine. Ils illustrent les efforts considérables déployés actuellement par le Département d'Etat pour réembrigader dans l'Otan les Etats européens et étendre l'Organisation à d'autres parties du monde. Comment les Européens, le Japon et l'Australie pourraient-ils faire la fine bouche face à la générosité américaine, si empressée à prendre leur défense contre les méchants ayatollahs ou les méchants Nord-Coréens.

Peu importe aux stratèges du Pentagone que se posent des questions de souveraineté. Il n'existe pas d'espace aérien européen commun et certains pays veulent rester maîtres de leur défense aérienne, y compris son éventuelle extension antimissile. Mais là encore cependant, les défenses s'abaissent. Selon Le Figaro de ce jour: «La France s'est opposée fortement aux projets américains à la fin des années 90, rappelle un expert, mais le dernier discours de Jacques Chirac à l'île Longue a montré une ouverture inédite, avec l'évocation d'une complémentarité entre la défense antimissile et la dissuasion».

Continuons à citer Le Figaro, bon observateur de l'atlantisme européen rampant: "La porte est peut-être ouverte à la participation aux projets antimissiles menés dans le cadre de l'Otan depuis 2002, qui seront discutés au prochain sommet de Riga. Une «étude de faisabilité» confidentielle est depuis le début du mois entre les mains des pays de l'Alliance. Le problème politique se double d'une question technologique et financière. Dans ce domaine, les Européens ont un retard considérable. Depuis les années 50, les Etats-Unis ont dépensé plus de 170 milliards de dollars pour leurs projets antimissiles. En attendant, les Américains modernisent les radars de la base britannique de Flyingdales. Et envisagent de faire de même sur la base dont ils disposent à Thule, au Groenland. A l'évidence, Washington n'entend pas avancer plus lentement que l'Iran d'Ahmadinejad."

Sauf que l'Iran, jusqu'à ce jour, n'a jamais menacé l'Europe - ni même les Etats-Unis. Nous ajouterions cependant pour notre part, afin de ne pas nous faire reprocher par nos lecteurs de laisser l'Europe sans défense vis-à-vis de missiles éventuels, que ce serait dans le cadre de la défense européenne intégrée (hors-Otan évidemment) que les Européens devraient se placer. Les technologies spatiales et militaires européennes sont tout à fait à même de fournir des solutions efficaces. Encore auraient-elles besoin de contrats pour ne pas disparaître de la scène industrielle. Pensons donc à nos propres ressources avant d'accepter les offres américaines si apparemment généreuses. 24/05/06

Post Scriptum. Petite devinette : qui vient de déclarer : " ...Nous mesurons l'importance de nos relations avec les Etats-Unis . Ce que nous voulons c'est ne pas tomber dans la dépendance vis à vis d'une puissance ou d'un groupe de puissances , nous voulons construire notre souveraineté à partir de nos capacités technologiques et productives". Il s'agit de Lula le Président Brésilien !


Accord presque définitif sur Iter

L’accord sur ITER, le réacteur expérimental à fusion thermonucléaire, a été paraphé le 24/05 par les sept partenaires du projet, soit
l’Union Européenne, le Japon, les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde et la la Corée du Sud. L’accord devra encore être formellement signé à Washington ou Cadarache. Il devra ensuite aussi être ratifiés par les 7 parties, ce qui pourrait se faire d'ici la fin de l'année. Concernant le financement du projet, l'Union Européenne assurera 40% des coûts de construction et la France 10%. Les Etats-Unis, le Japon, la Chine et la Corée du Sud assumeront chacun 10% de la facture de construction, évaluée à 4,5 milliards d'euros. L’exploitation du réacteur, estimée elle aussi à 5 milliards d’euros, sera prise en charge à hauteur de 26% par l'Union Européenne, 8% par la France, 13% par le Japon et les Etats-Unis chacun et 10% par les autres partenaires.

Selon le directeur général d'ITER, Kaname Ikeda (la désignation d'un japonais faisait partie de l'accord global compensant, entre autres concessions importantes la localisation à Cadarache), la construction du réacteur devrait pouvoir commencer vers 2008 et se terminer vers 2020. 23/05/06


Les bourses européennes incapables de s’unir

Le Non au référendum continue à faire des ravages. La perte de foi dans l’Europe se répercute au niveau des bourses. On aurait pu penser que les grandes bourses européennes auraient jugé bon de s’unir sous une étiquette commune. C’est le contraire qui se passe. La bourse de New York, le NY Stock Exchange (NYSE), s’installe en Europe à une place stratégique, avec la bénédiction de Euronext, principal opérateur. Le New York Stock Exchange a proposé, le 22/05/06, d'acquérir l’opérateur européen dans une transaction évaluée à 8 milliards d'euros. Le conseil de surveillance d'Euronext s'est réuni lundi 22 et a accepté l'offre. Il a repoussé de ce fait la dernière proposition de la Deutsche Börse (DB), qui souhaitait elle aussi s'allier à Euronext. Reste aux actionnaires à se prononcer dans les prochains jours.

En proposant de racheter Euronext qui rassemble les Bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles et Lisbonne, la Bourse de New York veut fonder un groupe d'une valeur de 16 milliards d'euros (21 milliards de dollars. La combinaison des deux groupes créerait le premier marché boursier du monde. Mais nous devons constater que, loin d'être une union entre égaux, aux yeus de tous, le nouveau groupe sera le produit d'un rachat de Euronext par le NYSE. Autrement dit, il sera américain et non européen. En effet, le groupe, dénommé « Nyse Euronext », sera coté à New York et sur les marchés actuels d'Euronext (dont la Bourse de Paris), et les postes de direction partagés entre les dirigeants actuels d'Euronext et du Nyse: le patron de la Bourse de New York John Thain, serait le patron du nouvel ensemble et celui d'Euronext Jean-François Théodore deviendrait son adjoint. Le conseil d'administration serait composé de 11 représentants du NYSE et 9 d'Euronext.

Les propositions de la DB n'ont donc pas été retenues. On objecte à Paris que la logique de celle-ci, présentée comme verticale (un système en "silo" qui propose la négociation des titres jusqu'à leur règlement-livraison), s’oppose à celle des autres bourses, dites horizontales ou fédérales. On évoque également les liens de la Bourse allemande avec sa filiale de compensation Clearstream, à laquelle on a reproché une tendance monopolistique. On affirme plus généralement que la DB aurait des intentions de conquête peu compatibles avec l’indépendance de ses partenaires. Mais il semble surtout que s’opposent les ego des présidents, au détriment de l’intérêt général.

Le Medef en tous cas a fait connaître ses préoccupations. Les entreprises, selon lui, ont besoin d'être rassurées sur la continuité des règles qui régissent le fonctionnement du marché, comme les conditions d'admissibilité, le contrôle de l'information ou des opérations financières au sens large. Il est attaché à ce que la réglementation française continue à s'appliquer telle quelle et que l’autorité chargée de la faire appliquer, l'AMF, garde tous ses pouvoirs sur le marché parisien. De plus, le Medef voudrait que le gouvernement veille à ce que le rapprochement des marchés boursiers ne crée de position dominante susceptible d'augmenter les coûts pour les entreprises cotées comme pour les intermédiaires financiers. Le ministre français des finances a fait savoir ce jour qu’il restait « très attentif ».

On objectera que, techniquement, avec l’informatisation des réseaux, peu importe où se trouvent effectivement les transactions. Sauf que… si cela était le cas, les bourses auraient depuis longtemps renoncé à gérer des serveurs propres et se seraient délocalisées en Inde ou ailleurs. L’activité se fait autour de la bourse, emplacement physique, et pas seulement autour des ordinateurs. De plus et surtout, c’est en ce domaine, l’image, le symbole qui compte. On pourra parler dans ces conditions, si l’accord avec New York se fait, d’une véritable trahison de Euronext à l’égard de la construction européenne, et d’une nouvelle victoire des Etats-Unis, qui absorbent l’Europe morceau par morceau. La Commission européenne n'a rien fait pour faciliter l'union entre les bourses européennes. La menace constante d'attaquer d'éventuelles fusions comme entraves à la concurrence n'a fait que servir les visées américaines. Elle préfère voir l'Europe, dans ce domaine comme dans les autres, découpée comme les Curiaces face à la concurrence mondiale, plutôt que créer des entités puissantes; 22/05/06

* Un de nos amis me demande d'ajouter ceci:
"L'Europe se retrouve dans une situation " à la Gulliver", c'est à dire de plus en plus contrainte et enserrée dans des réseaux de dépendance dont elle aura, si elle n'y prend garde, de plus en plus de mal à se dégager. Accepter de se lier au NYSE, sans que ceci suscite le moindre débat dans l'opinion et dans la classe politique c'est totalement et désespérément décourageant. L'économie globalisée chère aux anglosaxons, c'est le primat des réseaux financiers sur tout le reste. Et le NYSE c'est le centre du centre. Le primat du primat.
On nous refait le coup d'Alcatel/Lucent :" l'alliance entre égaux". A cause du CPE cette mauvaise affaire pour l'Europe était passée inaperçue. A cause de Clearstream cela risque d'être la même chose pour Euronext.!!"


La Nasa met au concours la réalisation d'un atterisseur lunaire

Dans le cadre de son programme de retour sur la Lune, la Nasa vient de lancer un concours ouvert aux inventeurs et doté d’un prix de $2,5 millions. Il s’agit du Lunar Landing Challenge, annoncé le 5 mai, qui fait partie du programme plus général dit Centennial Challenges Program. Le défi vise à réaliser un atterrisseur lunaire capable de décoller de la lune, venir en orbite lunaire et revenir sur la lune. Le programme général de la Nasa vise à combiner différents modules dans une mission prévue pour 2018. Le module avec équipage (Crew exploration vehicle) devra se coupler en orbite terrestre et un ensemble de service (Earth departure stage) avant de s’élancer vers la lune. Une fois en orbite lunaire, l’atterrisseur lunaire déposera 4 hommes sur celle-ci. Les concurrents ne devront pas répondre à un enjeu aussi difficile, mais simplement proposer un système de fusées capable de décoller à 50 m d’altitude, rester en vol stationnaire 3 minutes, se poser sur un monticule rocheux à 100 m de là et finalement revenir à son point de départ.


Retour à l’énergie nucléaire en Grande Bretagne ?

Un débat assez vif s’amorce chez nos voisins à propos de l’avenir de l’énergie nucléaire pour faire face aux besoins des prochaines décennies. L’association des industriels du nucléaire, UK Nuclear Industry Association (NIA http://www.niauk.org/) affirme que le pays ne pourra pas répondre à ses besoins d’énergie, même en réduisant la consommation, si les centrales actuelles, qui fournissent environ 25% des besoins, ne sont pas renouvelées et complétées. Au contraire, le WWF a fait réaliser un rapport par la société Ilex Energy Consulting (http://www.ilexenergy.com/ ) qui affirme que le Royaume Uni peut à la fois satisfaire ses besoins et réduire ses émissions de carbone sans l’apport du nucléaire. Ceci bien sûr grâce aux économies et aux énergies renouvelables.

Le premier ministre Tony Blair semble actuellement favoriser un retour au nucléaire – d’autant plus qu’en fin de mandat il se préoccupe moins sans doute de l’opposition des anti-nucléaires. Lors d’un dîner devant des intérêts économiques, il a indiqué le 16 mai que la Grande Bretagne ne pouvait pas continuer à dépendre du gaz importé pour 80% de ses besoins en énergie. Il a souhaité que le programme gouvernemental sur l’énergie (Government’s Energy Review) examine cette question et propose des solutions comportant à la fois la relance du nucléaire et le développement des énergies renouvelable, le tout dans la perspective de diminuer encore les émissions de CO2. Mais pour maintenir le ratio de 30% d’énergie produite par le nucléaire, il faudrait construire 10 nouvelles centrales dans les 25 ans. Or des experts (notamment le consultant Ian Fells) posent une question gênante : le pays aura-t-il, après des années de désengagement à l’égard des industries du nucléaire, le potentiel humain et industriel lui permettant de faire face à une relance du programme ? Faudra-t-il alors accepter de dépendre de l’industrie et du savoir-faire étranger (notamment français) pour relever le défi ? What a shame.

Ces difficultés encouragent les adversaires du nucléaire dans leur défense passionnée des nouvelles solutions décentralisées faisant appel à la « microgénération », laquelle combine les économies et les sources de production d’énergie, y compris lorsqu’elles utilisent encore des combustibles fossiles. Des projections très difficiles à discuter sont présentées à qui mieux mieux par des experts se présentant comme aussi indépendants qu’infaillibles, selon lesquelles les besoins mondiaux pourraient être satisfaits à des prix bien inférieurs et avec des risques bien moindres qu’en faisant appel au nucléaire. Un article détaillé du NewScientist (22 avril 2006, p. 33, Is it all over for nuclear power) expose la question. On ne peut pas s’empêcher de penser que si les industriels du nucléaire biseautent un peu les cartes qu’ils présentent en appui de leurs projets, leurs adversaires ne sont pas en reste. Une solution de bon sens serait pour l’Europe de mettre en place rapidement, comme la Finlande est en train de le faire à Olkiluoto et comme la France semble décidée à le faire à Flamanville, deux ou trois centrales de la génération EPR, afin de mesurer concrètement les coûts, risques et avantages qui en résulteraient – le tout en attendant les nouvelles générations de centrales prévues pour le demi-siècle prochain. 21/05/06


Une question politique fondamentale

Beaucoup de telles questions politiques fondamentales se posent aujourd’hui dans le monde. Elles ne sont pas sur le point de recevoir des réponses. Faut-il alors en retenir une parmi les autres ? Peut-être, surtout quand on vient de lire le dernier livre de Jared Diamond (voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/73/jared.htm). Celui-ci montre comment les sociétés s’effondrent par la faute des privilégiés qui en leur sein refusent de renoncer à des consommations destructrices de l’environnement et des équilibres globaux. C’est alors la société toute entière, y compris les privilégiés, rois, prêtres, féodaux, qui disparaît. La question politique fondamentale est alors de savoir si nos sociétés, aujourd’hui, sont capables de stabiliser puis réduire les consommations de leurs privilégiés, puisque tous les scientifiques font valoir que ces consommations mènent à des catastrophes locales ou générales. Jared Diamond, avec un certain courage écrivant dans un pays dont le président refuse de voir diminuer la consommation de pétrole et de charbon, reprend à son compte la vieille ambition du Club de Rome, tombée dans l’oubli, dite de la croissance zéro. Le monde, dit-il, ne survivra que si dès maintenant les pays riches acceptent de stabiliser puis de réduire leurs consommations d'énergie et de biens matériels. Une telle ambition, conduite avec énergie, ne résoudrait pas tout les problèmes des pays pauvres mais y aiderait. On sait que c’est le contraire qui se passe puisque les pays pauvres, Chine et Inde en tête, n’ont qu’une ambition, rejoindre les niveaux de consommation des pays riches.

Ceci dit, si nous nous voulons réalistes, nous sommes obligés de nous poser une question apparemment banale mais qui va très loin dans la réflexion sur ce qui détermine en profondeur l’évolution des sociétés. Un privilégié est-il capable, même confronté au gouffre imminent, de renoncer à ce qui fait son statut et sa puissance, réelle ou symbolique.

Prenons l’exemple des Etats-Unis. Un certain Francis Slakey, professeur de physique et de biologie et co-directeur du Program on Science in the Public Interest de l’Université Georgetown, Washington DC, a fait un calcul assez simple (NewScientist, 13 mai 2006, p. 21). Le pétrole étant plus cher que jamais, même pour les automobilistes américains, une solution certes à court terme mais significative consisterait à imposer au niveau de la nation toute entière la vitesse limite de 55 miles/heure à l’ensemble des véhicules. Différentes raisons physiques font en effet que réduire la vitesse de 75 mph à 55 mph augmente l’efficacité du carburant (distance parcourue/consommation) de 25%. En moyenne l’automobiliste économiserait 0,5 dollar par gallon (bien davantage en Europe où l’essence est fortement taxée). Globalement, calcule-t-il, la mesure permettrait d’économiser 50 millions de gallons d’essence par jour, soit 1 milliard de barils par an, l’équivalent de ce que les Etats-Unis importent du Golfe Persique chaque année. De plus, il pense que les industriels, incités par une telle mesure à rendre les moteurs et véhicules plus économes, feraient en sorte que les rendements s’améliorent, d’où un second milliard de barils économisés supplémentaire. Convertissons ces données car les Américains en sont encore au Moyen-âge quand il s’agit de mesures. L’US Gallon vaut 3,7 litres. Le mile vaut 1,6 km. Le baril vaut 160 litres et pèse donc, en pétrole, environ 0,150 tonne. Une vitesse limite de 90 km/h permettrait d’économiser 0,5 euro pour 4 litres d’essence, soit 2 euros pour un plein de 40 litres (ceci, encore une fois, aux Etats-Unis). L’économie globale pour les Etats-Unis serait de 1 milliard de barils soit, approximativement, 150 millions de tonnes de pétrole par an, ou 300 super-pétroliers de 500.000 tonnes par an – auxquels s’ajouterait 1 autre milliard résultant de l’optimisation des moteurs. Transposé à la France, on se bornera à retenir que la limitation de vitesse à 90 km/h permettrait d’économiser 25% de carburant par rapport au plafond actuel de 130 km/h.

Ceci posé, l’auteur de la proposition fait la liste de toutes les objections que rencontrerait un président ou un Congrès imposant une telle mesure. Il doute que celle-ci soit jamais prise. Il rappelle en effet la forte parole récente de G.W. Bush : « the nation is addict to oil » à la suite de laquelle ledit président s’est empressé de ne rien décider en vue de réduire cette addiction.

Transportons nous maintenant en France, dans la perspective des futures élections présidentielles. Je me demande si ma candidate préférée, Mme Royal, aura jamais le courage de s’engager à faire réduire la vitesse à 90 km/h sur autoroute, ceci non seulement pour diminuer la facture pétrolière mais pour sauver des vies. Je me le demande, mais j’ai déjà en mon for intérieur la réponse. Comme elle estimerait très vraisemblablement et non sans raison que ce serait suicidaire pour elle, elle ne le fera pas. Comment dans ces conditions espérer que les privilégiés du monde occidental acceptent jamais de réduire leurs consommations somptuaires pour diminuer le risque d’un effondrement global du monde? 21/05/06


Possible rachat de SAP par un groupe américain

Hasso Plattner, cofondateur du n° 1 mondial des progiciels d'entreprises, l'allemand SAP, a confié à Financial Times Deutschland du 19 mai (voir en allemand http://www.ftd.de/technik/it_telekommunikation/74893.html ) qu'il envisageait sereinement une fusion, en fait un rachat par IBM, Microsoft ou Google. Ce sera aux actionnaires de décider. Herr Plattner déplore certes que l'Europe n'ait pas su faire l'Airbus des technologies de l'information qui manque à son indépendance. Nous aussi. Mais à défaut, cela ne le gène pas de renforcer l'hégémonie américaine. Inutile de préciser que la société américaine grâce à SAP dominera les progiciels d'entreprises disposera de précieuses entrées dans ces entreprises elles-mêmes...ainsi bien entendu que les services dits pudiquement d'intelligence économique qui s'intéressent aux activités desdites. Vive l'Amérique. Encore et toujours. 20/05/06


Le Forum "La nouvelle critique sociale"

Le cercle de réflexion La République des Idées et l'Association Solidarités Actives ont organisé à Grenoble les 12, 13 et 14 mai un forum sur le thème de la Nouvelle critique Sociale. Le Monde et France Culture ont donné leur appui à cette manifestation. Le Monde a publié dans son numéro du 20 mai un dossier constitué d'articles d'un certain nombre d'orateurs. Une centaine de chercheurs et d' "acteurs sociaux" ont participé aux réunions. Pour ceux - hélas l'immense majorité des Français - qui n'étaient pas présents à Grenoble, quelques informations peuvent être trouvées sur Internet. J'ai consulté en bonne logique le site de La République des idées http://www.repid.org/presentation-du-forum/ et celui de Solidarités Actives http://www.solidarites-actives.com/ . A ma connaissance, il n'y a rien de pertinent sur ce dernier site. C'est La République des Idées qui présente le plus d'informations, complétées de blogs divers. Surprise, quelques considérations sur la recherche scientifique en France ont même été présentées (voir http://www.repid.org/category/la-recherche-en-france/) Mais d'une façon générale, on sent que les organisateurs comme les intervenants sont plus à leur aise dans l'ancienne culture des salles de conférences et des articles de presse que dans la communication par Internet. Un bon article dans Le Monde où une demi-heure à France Culture sont en effet plus gratifiants pour les auteurs que l'obscur travail sur Internet. En fait, il faudrait conjuguer les deux. Mais c'est tout un métier qui reste à apprendre. L'équipe de Ségolène Royal s'y essaye avec un certain succès, pour le moment. Voir par exemple ce qu'elle retient des 600 contributions reçues par son site sur le thème du téléchargement. C'est clair et néanmoins nuancé, compte tenu de la complexité du sujet http://www.desirsdavenir.org/index.php?da=10&debat=66 . Pourvu que ce travail en profondeur se poursuive. 20/05/06


La Chine va-t-elle s'asphyxier au point de bloquer sa croissance?

Les craintes plusieurs fois exprimées concernant le risque d'une pollution atmosphérique susceptible de bloquer la croissance chinoise sont réactivées en ce moment. La Chine vient de supporter la pire des tempêtes de poussière enregistrées ces dernières années. Un 1/8 du territoire, selon la Station Météorologique Centrale, a été recouvert d'une épaisse poussière brune, venant des plaines de la Mongolie Intérieure et de la Chine du Nord-Ouest. Pékin n'a compté que 56 jours de ciel clair en 2006, 16 de moins qu'en 2005. La Banque Mondiale affirme que 16 des 20 villes les plus polluées au monde se trouvent en Chine. Malgré les efforts entrepris depuis quelques années pour diminuer les rejets polluants, la rapidité de la croissance, reposant sur des sources d'énergie et des industries obsolètes, multiplie les émissions de SO2 (pluies acides), d'oxydes d'azote NO et de PM10 (particules). Il s'agit d'un désastre social qui affecte les populations les plus pauvres, celles qui ne bénéficient pas de la croissance.

Mais, comme l'a noté Jared Diamond dans l'ouvrage que nous référons par ailleurs, la combustion des charbons n'est pas seule en cause. Une désertification provoquée par des pratiques agricoles désastreuses pour la couverture végétale initiale continue à faire des ravages. Le nord du pays est soumis comme indiqué ci-dessus aux "dust bowls" ou tempêtes de poussière qui affectent au moins 50 millions d'hectares. Le gouvernement tente de combattre le phénomène en plantant massivement une "grande muraille verte" sur des centaines de kilomètres. Mais on s'interroge sur son efficacité, d'autant plus que cela consommera une eau déjà rare dans ces régions.

Le coût en termes de santé publique risque de croître astronomiquement dans les 15 prochaines années, ce qui ruinera les bénéfices du développement. On estime actuellement que 50.000 décès sont dus aux maladies respiratoires, tandis que 400.000 personnes souffrent de troubles chroniques graves. En 2020, selon la Banque Mondiale, 13% du PNB prévu, soit $400 milliards, sera consacré à soigner ces maladies. Rien pourtant ne permet de prévoir un arrêt du phénomène, compte tenu des prévisions d'utilisation de charbon et de pétrole publiées par le Bureau central Statistique de Chine, ainsi que celles relatives au développement des transports terrestres. Une équipe d'environnementalistes de Hong-Kong dirigée par le Pr. Yi ne voit venir aucune amélioration avant 2020, même compte tenu d'une augmentation des efforts faits notamment pour diminuer les rejets de soufre à partir de la combustion des charbons de mauvaise qualité.

Il va donc falloir que quelque chose se passe pour arrêter un mécanisme d'où pourrait résulter à terme l'effondrement du système économique et même du régime politique. Mais quoi? Nul n'en sait rien pour le moment, surtout pas le pouvoir. Les Etats-Unis, il est vrai, n'ont pas de leçons à donner. Ils demeurent le pays le plus polluant du monde, avant même la Chine. Ils produisent moins de sulfures, mais davantage d'éthane, propane et CO2, ainsi que d'ozone (Atmosphéric Environment, vol. 40, p. 2607, à paraître). La Chine, il est vrai, ne va pas tarder à les rejoindre dans le palmarès des destructeurs de l'air respirable du monde, auxquels aucun continent ne peut échapper. 20/05/06


La docilité à l'égard de l'Amérique redevient d'actualité en Europe

Le gouvernement Bush a beau donner l'impression de s'engager dans des politiques de plus en plus aventureuses et dangereuses, la déférence, pour ne pas dire la docilité et le suivisme à l'égard des Etats-Unis sont redevenus le réflexe dominant des Européens. La France, dont avait cru attendre mieux, a renoncé à toute manifestation même verbale d'indépendance, empêtrée dans les difficultés accumulées par son gouvernement, sa politique industrielle et sa politique étrangère. Ceci se paye évidemment en termes d'influence diplomatique et militaire, aux dépends de l'Union européenne toute entière. Laurent Zecchni, dans un article du Monde en date du 13 mai 2005, l'a indiqué clairement concernant l'effacement de l'Europe de la défense face à une Otan que l'on avait cru moribonde, mais qui reprend de l'importance en fonction des recul de la première. Il rappelle que l'Europe de la défense existe sur le papier ou plus exactement en théorie. Elle dispose " d'une force de réaction rapide et de 13 « groupements tactiques » de 1 500 hommes, d'un quartier général européen naissant, d'une Agence de défense, d'une force de gendarmerie européenne, d'un collège, d'un Institut d'études et d'une doctrine de sécurité, etc." Mais en l'absence de l'autorité d'un ministre européen des affaires étrangères, que prévoyait le traité constitutionnel et que le rejet de celui-ci a condamné pour une durée indéterminée, il ne s'agit guère là que de sabres de bois.

On ne dira jamais assez le drame qu'a été pour l'Europe le Non de la France et de la Hollande au référendum sur le traité, ni la culpabilité historique de ceux qui ont tout fait pour promouvoir ce vote. Le résultat est que chaque Etat, aujourd'hui, que ce soit sur le plan diplomatique ou économique, joue seul sa carte. Même les grands Etats européens ne disposent ce faisant que de moyens de plus en plus réduits, rongés par la prétendue nécessité de faire des économies face à l'accroissement de la dette. C'est évidemment l'Amérique qui en profite, pour qui les Européens ne sont que des pions jetables dans leurs stratégies anti-russe, anti-chinoise et pour le renforcement de leur domination sur le moyen-orient.

Concernant l'Otan, comme l'écrit Laurent Zecchini, les Etats-Unis sont plus que jamais décidé à étendre son rôle et ses missions. Les Européens, notamment à l'Est, en profitent pour lui déléguer leurs soucis de protection. " A l'est du continent, son mécanisme de défense collective est toujours considéré comme une garantie de sécurité face à un voisin russe qui n'inspire pas confiance. A l'Ouest, bien des pays ont pris l'habitude de lui confier la responsabilité de leur sécurité, ce qui leur a permis d'économiser leurs crédits militaires, au détriment de l'Europe de la défense". L'Otan est si commode pour le Pentagone, comme réserve de forces d'appoint, que les Américains ne cessent de vouloir l'élargir. " Au sommet de Riga, en novembre, la Croatie, la Macédoine et l'Albanie seront encouragées dans leur candidature à l'Alliance, à la porte de laquelle frappent déjà l'Ukraine, la Géorgie, voire la Moldavie. Les Américains veulent aller au-delà des 26 membres de l'Alliance et des 20 pays du Partenariat pour la paix, qui en est l'antichambre. Le 28 avril à Sofia, une première discussion s'est déroulée sur les « nouveaux partenariats » que, selon les voeux de Washington, l'OTAN doit nouer avec l'Australie, la Nouvelle-Zélande, voire le Japon et la Corée du Sud".

Certes, les alliés historiques des Etats-Unis dans la guerre froide - dont certains veulent faire croire qu'elle renaît à l'occasion des réactions justifiées des Russes face aux rodomontades américaines récentes - s'inquiètent de ne pas rester seuls avec le grand frère dans l'Otan. Mais le grand frère n'en a cure. Seuls comptent ses intérêts mondiaux, dont la composante militiaire n'est qu'un aspect de la composante économique et politique. Si l'Otan s'élargit, les Etats-Unis y trouveront de nouveaux arguments très puissants pour imposer hors d'Europe leurs choix en matière de matériels militaires et de normes industrielles.

Ils ne gagneront certes pas à tous les coups. On le voit actuellement aujourd'hui dans le domaine, il est vrai encore marginal, des achats militaires du Vénézuéla. Le président Chavez, désormais considéré à Washington comme un "terroriste", n'a pas obtenu des Européens, sous la pression américaine, qu'ils assurent la maintenance de ses avions américains. Les Européens, la France en particulier, qui auraient pu lui fournir de bons matériels neufs, Eurofighters et mieux encore Rafales, se tiennent cois. Ceci laisse la porte grande ouverte à la Russie. Celle-ci, sollicitée par Chavez, devrait entamer des négociations pour la livraison d’avions de combat Sukhoï Su-35. Ainsi le marché latino-américain de la défense s'ouvrira politiquement aux Russes, au détriment des Américains (on ne pleurera pas sur leur sort) mais aussi des Européens et de la France en particulier. Fidélité à l'Otan oblige. 20/05/06


L'Europe aura-t-elle besoin dans 15 ans d'un long-courrier supersonique?

Les avocats du déclin et de l'impuissance européenne expliquent que de tels avions sont des machines à dépenser de l'argent au profit des industriels, qu'ils ne répondent à aucun besoin sociétal et que, par ailleurs, ils sont mortels pour l'environnement. Mais les technologies ont évolué depuis le Concorde. Les nouveaux matériaux et les nouveaux modes de propulsion répondent en grande partie à ces objections. De plus, comme d'ailleurs l'a été le Concorde, un futur long courrier supersonique permettra d'entraîner d'innombrables progrès technologiques qui se retrouveront dans l'ensemble du secteur aéro-spatial. Ou bien alors l'Europe abandonne toutes ambitions dans ce secteur, condamnant du même coup Airbus, Ariane, Dassault et les autres, ou bien elle développe elle aussi son supersonique.

Je dis elle aussi, car l'Agence spatiale japonaise, la JAXA, vient d'annoncer (Nihon Keizai du 7 mai, relayé par Le Monde du 9 mai) qu'elle et plusieurs groupes nippons envisagent de travailler avec la NASA et Boeing pour mettre au point un supersonique capable de relier, à compter de 2020, Tokyo à Los Angeles en cinq heures. Le détail de cette collaboration devrait être présenté en juin de cette année. Il apparaît que la partie japonaise se concentrera sur différents aspects technologiques, comme la motorisation (avec le groupe Ishikawajima-Harima Heavy Industries) et peut-être les ailes, tandis que les Américains devraient travailler l'ensemble.

Ceci devrait alerter les industriels et les gouvernements européens. Non seulement Boeing n'a pas renoncé au créneau du supersonique, mais les industriels japonais sont désormais capables de s'aligner dans la course. La collaboration USA-Japon serait meurtrière pour les Européens et, secondairement, pour les Russes, Chinois et Indiens, si du moins elle ne s'étend pas à ces derniers. Il est déjà prévu qu'en 2012 les deux parties feront voler un prototype d'avion sans pilote. 17/05/06


Universités françaises...devenons enfin sérieux

Cette chronique a de nombreux correspondants enseignants et chercheurs dont certains tout à fait situés à gauche politiquement, qui partagent l'avis d'un article du Nouvel Economiste en date du 11 mai 2006, titré "Universités, l'enlisement suicidaire". Ils me demandent de le dire. Je le fais d'autant plus volontiers que c'est aussi mon point de vue. Dans la liste des maux qui "paralysent" l'Université et qu'il faudrait enfin se résoudre à abandonner, quitte à remettre dans un premier temps une jeunesse mal informée dans la rue, le journal mentionne en priorité la non-sélection à l'entrée, la gratuité des études (étant entendu que des bourses devraient compenser, comme en Grande Bretagne, les frais d'inscription) et la centralisation de la gestion qui ne permet pas l'autonomie et l'émulation. Le PS, pour ce qui le concerne, devrait avoir le courage d'expliquer que s'accrocher à des vieilles lunes d'un gauchisme démagogique tue à petit feu l'enseignement supérieur et la recherche, tout en décourageant l'arrivée d'étudiants et d'enseignants européens et étrangers dont nous aurions plus que jamais besoin. Les fans de Ségolène Royal, nombreux autour de moi, aimeraient l'entendre sur ce sujet. 17/05/06


La fin de l'Internet gratuit?,

Je lis ceci dans le journal américain The Nation http://www.thenation.com/doc/20060213/chester

"The End of the Internet?
by JEFF CHESTER

The nation's largest telephone and cable companies are crafting an alarming set of strategies that would transform the free, open and nondiscriminatory Internet of today to a privately run and branded service that would charge a fee for virtually everything we do online.

Verizon, Comcast, Bell South and other communications giants are developing strategies that would track and store information on our every move in cyberspace in a vast data-collection and marketing system, the scope of which could rival the National Security Agency. According to white papers now being circulated in the cable, telephone and telecommunications industries, those with the deepest pockets--corporations, special-interest groups and major advertisers--would get preferred treatment. Content from these providers would have first priority on our computer and television screens, while information seen as undesirable, such as peer-to-peer communications, could be relegated to a slow lane or simply shut out.

Under the plans they are considering, all of us--from content providers to individual users--would pay more to surf online, stream videos or even send e-mail. Industry planners are mulling new subscription plans that would further limit the online experience, establishing "platinum," "gold" and "silver" levels of Internet access that would set limits on the number of downloads, media streams or even e-mail messages that could be sent or received.

Arrêtons là la citation. On peut se demander si de tels projets ont des chances d'aboutir aux Etats-Unis, où la population reste très attachée à la gratuité du Net. Mais si la démarche envisagée se concrétisait en Amérique même, quel serait son impact sur le reste du monde, étant donné que l'essentiel des messages de l'Internet, quels qu'en soient les auteurs, transitent par des routeurs américains? 17/05/06


L'affaire Clearstream, révélatrice, mais de quoi ?

On parle actuellement, abondamment et à juste titre, de l'affaire Clearstream (Clearstram1), elle-même suivie de ce que l'on a appelé l'affaire dans l'affaire ou Cleastream2. L'affaire Cleastream1 concerne principalement le monde de la finance et des institutions, au plan non seulement français mais européen et international. Pourquoi une chambre de compensation interbancaire informatisée, dont l'utilité est indéniable, en serait-elle venue à servir des opérations non seulement occultes mais illégales. La question a été exposée, avec un courage certain, par le journaliste d'investigation et écrivain français Denis Robert, dans deux livres devenus à juste titre des best-sellers, Révélation$ en 2001 et La Boîte noire en 2002 (Editions Les Arènes). Les contenus de ces livres et la suite donnée par Denis Robert sous le titre «La domination du monde» sont consultables dans le blog éponyme ouvert depuis par l'auteur http://www.ladominationdumonde.blogspot.com/. Ce blog, comme ceux offerts récemment par divers journaux, permettent aux citoyens de discuter du sujet de l'économie souterraine et de contribuer à se former une opinion sur un dossier combien obscure. Bien évidemment, il faut utiliser les informations de ces diverses sources avec l'esprit critique qui s'impose, mais il ne faudrait pas, comme certains naïfs seraient tentés de le faire, tout rejeter en bloc. D'ailleurs, accueillies initialement avec suspicion, ces informations ont été examinées par la commission parlementaire française présidée par le député Vincent Peillon consacrée en 2002 au blanchiment de l'argent sale (voir notamment le livre de ce dernier Les milliards noirs du blanchiment, Hachette, 2004). Les révélations d'Yves Robert ont fait l'objet de diverses plaintes en justice. Clearstream a obtenu des jugements l'innocentant de l'accusation de complicité de blanchiment, mais de telles opérations peuvent se produire à son insu compte tenu de l'anonymat de beaucoup de transactions. Rien ne permet donc de rejetter a priori les accusations rapportées par Debis Robert. Nous conseillons au lecteur de consulter sur cet historique et les sources les articles consacrés à Clearstream par l'encyclopédie Wikipedia, notamment le site http://fr.wikipedia.org/wiki/Clearstream#Sources dont le sérieux et l'utilité sont une fois de plus à louer.

En revanche, l'affaire dans l'affaire Clearstream (Clearstream2) paraît principalement française. Elle intéresse directement le monde politique. Elle concerne aussi la façon dont les services publics, notamment les services de renseignement et la magistrature, peuvent être utilisés par le pouvoir politique, d'une façon échappant à la transparence démocratique qui serait souhaitable. Rappelons qu'elle est née de la communication, par une ou des sources mal identifiées, de listes de personnalités politiques des deux bords disposant de comptes chez Clearstream. Ces révélations, qui ont fait l'objet de plaintes, paraissent à ce jour fausses. Mais le montage de l'opération, qui n'a pas dû être simple, semble révéler l'existence d'un "cabinet noir", situé quelque part, dont l'activité serait particulièrement critiquable au regard de la démocratie. On ne peut que s'interroger alors sur l'initiateur de la manipulation, et sur les objectifs directs ou indirects que celle-ci était supposée servir. Mais les interrogations et enquêtes éventuelles se heurtent à l'impossibilité de pénétrer l'opacité d'un système comme Clearstream. Il est clair que l'existence de tels organismes ne peut qu'encourager les coups de cette nature, puisqu'ils interdisent pratiquement de remonter aux sources.

Pour beaucoup d'observateurs de la presse étrangère, cette deuxième affaire est présentée comme propre à nos moeurs politiques et même à notre structure constitutionnelle, qui encouragent l'irresponsabilité du président et des gouvernements qu'il met en place. Elle a eu de nombreux précédents dans l'histoire de la Ve République. Il est indéniable que cette irresponsabilité ne peut qu'encourager le rejet par les électeurs du système dans son ensemble, et ouvrir des voies inespérées aux extrêmes. Mais il ne faut pas trop compter sur la pureté des gouvernements en général, dans quelque pays que ce soit. Il n'y a pas de raison de penser que l'existence même de Clearstream, comme les systèmes analogues d'échanges occultes entre opérateurs financiers et économiques, ne génère pas dans les autres Etats européens comme au sein des institutions communautaires, les mêmes tentations de complicité ou de corruption. Ils y cèdent ou non, mais la tentation est permanente. C'est là le risque extrême de la non-transparence bancaire et économique. Les grands scandales financiers ayant ces dernières années secoué le monde de la finance américaine montrent d'ailleurs que le phénomène n'a rien de spécifique à l'Europe. Il concerne la mondialisation économique tout entière, responsable d'un phénomène majeure que Denis Robert a justement nommé la domination du monde.

Nous n'allons pas ici reprendre tous les débats actuellement en cours sur ces deux affaires, mais seulement nous borner à nous poser quelques questions qui nous paraissent dans la ligne générale des préoccupations de cette chronique.

Qu'est-ce que l'entreprise Clearstream et s'agit-il d'un mécanisme bancaire exceptionnel ?

L'entreprise bancaire Clearstream a été créée comme une chambre de compensation intéressant initialement les règlements interbancaires. Elle résulte de la fusion d'organismes analogues préexistants, Cedel International et Deutsche Börse Clearing, une filiale du Deutsche Börse Group, propriétaire de la bourse de Francfort. Cedel International avait été créé en 1971 et était spécialisé dans la compensation inter-bancaire : avant la création de telles chambres de compensation, les banques devaient transférer physiquement de l'argent entre elles pour compenser les mouvements de fonds interbancaires. L'apparition des règlements informatisés a rendu de telles solutions incontournables. Il existe une autre chambre de compensation d'importance voisine au niveau européen, Euroclear(1). Elles sont devenues avec le temps des quasi-monopoles, compte tenu du fait que les avantages fournis aux clients en termes de services sont fonction de la taille et du nombre des transactions. On notera que la Commission européenne a condamné Clearstream, enregistrée au Luxembourg, pour cause d'abus de position dominante, notamment en Allemagne où elle dispose d'un monopole de fait. Ceci étant, et sous réserve du maintien d'un minimum de concurrence entre organismes, il n'y a rien là d'anormal dans les procédures en cause. On rappellera que le mouvement de concentration des bourses européennes, dont les opérations se situent en amont des règlements, se poursuit actuellement, en parallèle, Il concerne notamment les bourses de Paris, Francfort et Londres. Les fonds américains y trouvent l'occasion de prises de participations qui inquiètent à juste titre certains experts financiers, car les opérations de bourses sont des moyens d'intervention puissants et souvent occultes sur la vie des entreprises (voir sur ce point notre article ci-dessus consacré à l'"absorption" d'Euronext par le New York Stock Exchange).

Ceci dit, progressivement, des banques, notamment allemandes, ont progressivement demandé à Clearstream d'instaurer un système de comptes non-publiés afin de faciliter les compensations entre leurs filiales distinctes. Là encore, il n'y a rien de juridiquement anormal compte-tenu de la tolérance générale manifestée à l'égard du secret bancaire, notamment dans les pays européens. Dans les années 1980, ce système de comptes non-publiés a été généralisé pour les mouvements interbancaires en général. Est-on encore dans la légalité? C'est plus douteux. Mais surtout, Clearstream a commencé à accueillir des entreprises parmi ses clients. On voit l'intérêt et le danger de telles procédures pour les conseils d'administration souhaitant échapper à la curiosité des administrations fiscales nationales et de leurs propres actionnaires. La non-transparence, renforcée par l'informatisation, devient alors la règle. Mais, comme dans le domaine du secret bancaire, beaucoup d'entreprises enregistrées dans les Etats nationaux et travaillant au niveau international prétendent que ces processus discrets sont indispensables à leur survie face à la concurrence, notamment américaine et asiatique, les gouvernements ne sont pas pressés d'agir. Aucune législation n'interdit d'ailleurs aux entrepri
ses de créer des filiales délocalisées dans les paradis fiscaux, échappant aux réglementations nationales et ne publiant pas leurs comptes. En 1996, Clearstream a obtenu sa licence bancaire.

Mais un pas de plus dans la voie de la dérive est ce faisant rendu possible. Il s'agit de la faculté, via des entreprises et des banques pratiquant le recyclage des bénéfices des opérations financières criminelles, d'utiliser les possibilités de discrétion et de non-transparence ainsi offertes pour financer des investissements légaux dans des pays peu curieux de l'origine des fonds. Il s'agit d'une dérive du système, qu'Ernest Backes, responsable de l'informatique de Cedel International devenu Clearstream jusqu'en en 1983 et licencié à cette date avait dénoncé auprès notamment de Denis Robert. Il lui avait confié des listings informatiques qu'il avait conservés, censés donner la preuve de mouvements de fonds douteux. Ces documents décriraient une « lessiveuse d'argent sale » dans laquelle tremperaient des dizaines de grandes banques internationales. Le système, bien que techniquement complexe, se fonderait sur le mécanisme simple des circuits occultes intéressant les comptes non-publiés. Rien n'empêche par ailleurs dans ces conditions à telle ou telle entreprise, telle ou telle banque, ou l'organisme de compensation lui-même, de verser des sommes non prises en compte dans les comptabilités à des hommes politiques ou patrons d'entreprise dont on veut acquérir la complicité. Il s'agit d'un mécanisme pratiquement indétectable de corruption. Certes, l'informatique peut en principe garder trace de tout, mais encore faut-il sauver et rendre disponible le contenu des mémoires.

Ernest Backes et Denis Robert ont été entendus par la commission parlementaire française précitée, présidée par Vincent Peillon et Arnaud Montebourg. Mais cette commission n'a pas eu les moyens de tirer ces accusations au clair. Pendant ce temps, Clearstream et diverses banques ne sont pas restées inactives. Elles ont déposé des plaintes en justice, en se défendant de toutes opérations de blanchiment. Un non lieu a été prononcé au Luxembourg. Ces soupçons n'ont pas par ailleurs empêché Clearstream, comme ses quelques homologues, de prospérer. On cite des chiffres «astronomiques» concernant le nombre des comptes enregistrés et le montant des transactions transitant par Clearstream. Nous ne les reprendrons pas ici faute de données précises, mais il s'agit de totaux dépassant largement la somme des budgets des Etats nationaux. Ainsi, l'essentiel des mouvements financiers intéressant la planète relève dorénavant de tels systèmes, dont tout opérateur souhaitant la discrétion peut profiter, y compris les maffias et les organisations terroristes. On retiendra en effet, selon une évaluation présentée par le juge Van Ruymbeque lors de l'émission de France 2 Envoyé Spécial diffusée le 11 mai 2006, que la moitié environ des transactions effectuées par ces centrales de compensation échappe à toute traçabilité. Toutes ne sont pas sans doute criminelles ou frauduleuses, mais le doute néanmoins s'impose. Le FMI, pour sa part, évalue de 700 à 1750 milliards d'euros l'argent plus ou moins sale circulant entre les paradis fiscaux, les places financières et les banques 2). Il y a là quelque chose de particulièrement malsain, qui aurait du faire condamner depuis longtemps les pratiques du secret bancaire et de l'anonymat.

Faut-il considérer que les mécanismes ainsi mis en place sont incontournables, y compris avec les risques de fraude et de corruption qu'ils entraînent?

Un moraliste intransigeant répondra à la question ici posée par la négative. Mais nous sommes obligés ici de rester réalistes. L'essence de la mondialisation économique et financière, souvent dénoncées mais contre laquelle nulle autorité nationale ou internationale ne fait rien pour le moment, repose sur de tels systèmes. Comme toujours en matière de mondialisation et de délocalisation, c'est la possibilité qu'ont juridiquement les entreprises nationales de créer des filiales dans des pays peu regardants qui paralyse pratiquement des réglementations et des contrôles décidés au plan de tel Etat individuel ou même d'une organisation régionale comme l'Union européenne. Il faudrait un consensus universel, par exemple à l'ONU, pour imposer officiellement la transparence, à partir de règles comptables communes et de corps de contrôles eux-mêmes placés sous le regard des opinions publiques. Inutile d'y songer pour le moment, du fait de la volonté de divers Etats peu regardants, y compris parmi les plus grands, de protéger les opérations de leurs ressortissants.

On voit en particulier que beaucoup d'intérêts économiques et stratégiques liés aux industriels européens utilisent pour résister à la concurrence les possibilités offertes par les comptes non-publiés. Vouloir interdire ces opérations en Europe serait présentés comme suicidaire. Ceci d'autant plus que les activités maffieuses et de corruption où l'Europe malheureusement est aussi experte que les Etats-Unis et les pays émergents, trouveraient instantanément d'autres voies pour se poursuivre.

Denis Robert a donc raison à cet égard de parler d'un système de domination du monde, depuis longtemps en place et n'ayant aucune volonté de s'effacer. Les adversaires de la mondialisation dénoncent généralement la domination des grandes entreprises transnationales, américaines et bientôt chinoises ou indiennes. On dénonce aussi les groupements d'intérêts militaro-industriels et politiques. Mais ces actions, sauf lorsqu'elles font l'objet de mesures couvertes par le secret militaire (covert) sont le plus souvent de nature matérielle et non virtuelle. Elles produisent des biens et services relativement identifiables, utilisant des technologies traditionnelles ou émergentes sur lesquelles il est possible d'imposer (ou tenter d'imposer) des normes d'intérêt général. En revanche, la contrepartie de ces opérations, et surtout les transactions financières auxquelles elles donnent lieu, ainsi bien entendu que les innombrables activités de spéculation échappant à tout support matériel, constituent le terrain où s'exercent les véritables dominations. Les bénéficiaires de celles-ci sont discrets, souvent anonymes, mais exercent le pouvoir effectif. Ce sont eux qui maîtrisent le destin futur du monde, y compris pour le pire : épuisement des ressources de la planète, destruction des sociétés et cultures traditionnelles, généralisation des conflits. En termes systémiques, on dira qu'ils agissent de façon collective, sans être nécessairement conscients des effets globaux de ce qu'ils font. Ils en sont d'autant plus dangereux.

Faut-il donc renoncer à toute transparence et à toute régulation, dans les domaines pourtant essentiels à l'avenir du monde ?

On peut prétendre que les opérations occultes permises par les mécanismes de la finance internationale mondialisée sont relativement limitées, quantitativement et qualitativement. Les scandales déstabilisants et les affaires d'Etat sont encore plus rares. On fera valoir par ailleurs que l'argent sale ne s'intéresse en général qu'aux investissements sans grand intérêt stratégique, tels qu'en matière de tourisme ou d'aménagement du territoire. Le terrorisme pour sa part n'a pas besoin de fonds énormes pour opérer. Les corruptions et corrupteurs sont finalement peu nombreux et le deviendront sans doute de plus en plus, vu l'hostilité qu'ils font naître, y compris dans des pays où la corruption est encore quasi institutionnelle. Faut-il en ce cas attacher, dans notre pays et accessoirement en Europe, tant d'importance à une affaire telle que l'affaire supposée Clearstream, telle que nous l'avons résumée ci-dessus ?

Nous répondrons pour notre part que l'émotion de l'opinion publique est justifiée pour une raison tenant à l'attachement justifié que nous avons à l'égard de nos institutions politiques et administratives. Le bon fonctionnement de la démocratie politique et des grands services publics est en effet une chose fragile, constamment menacée. Tout ce qui peut, à tort ou à raison, décrédibiliser la confiance apportée globalement par les citoyens aux institutions, que ce soit en France, dans les autres Etats européens ou pour ce qui la concerne au sein de l'Union européenne, est lourd de déstabilisation potentielle, risquant de provoquer un retour au populisme ou aux dictatures. C'est ce risque qu'évoque plus particulièrement, comme nous l'avons vu plus haut, l'affaire dans l'affaire dite Clearstream2. Le passé a amplement démontré, à l'occasion de l'instruction du procès dit des «frégates de Taiwan», comme dans d'autres cas analogues, les difficultés auxquelles se heurtent les institutions judiciaires, en l'absence d'une volonté politique forte, à démêler les scandales petits et grands impliquant des intérêts politiques. Des juges d'instruction isolés, sans moyens, sans soutiens, peuvent se lasser ou encourager des méthodes juridiquement incorrectes mais bien excusables comme les confidences à la presse ou les dénonciations anonymes. Ecrivant ceci, nous ne nous permettons pas de faire allusion au juge d'instruction particulier qui a été en charge d'une partie du dossier Clearstream. Ce juge, selon nous, a honoré et continue d'honorer la magistrature française. Nous pensons à l'ensemble de la procédure de l'instruction à la française, dont on a vu les faillites précédentes avec les démissions ou les retraits de juges tout aussi honorables. Mais, comme l'avait bien montré l'appel dit de Genève des magistrats en charge de la lutte contre la criminalité économique, les autres institutions judiciaires européennes ne sont guère mieux loties.

A cet aspect judiciaire de l'affaire initiale s'est ajouté ce que l'on sait, et que nous ne commenterons pas davantage faute d'éléments originaux à notre disposition, c'est-à-dire les soupçons exprimés à l'égard de divers responsables politiques actuels, concernant la volonté supposée de calomnier tel ou tel homologue ou d'utiliser les services de renseignements pour instrumentaliser - ou au contraire étouffer - l'affaire. Si ceci s'avérait juste, ce serait sans doute aussi grave que des scandales ayant précédemment fait plus ou moins de bruit et ayant impliqué, sinon discrédité en partie des majorités ou des gouvernements précédents. Pourrait-on dire en ce cas que l'on ne peut rien faire pour lutter contre de telles dérives? Certainement pas. Dans un système parlementaire digne de ce nom, ce serait au Parlement, soutenu le cas échéant par les médias et l'opinion publique, de mener lui-même les enquêtes nécessaires, et de prendre si besoin était les sanctions politiques s'imposant. On peut penser que c'est ce qui se serait produit chez nos voisins, y compris en Italie où l'on connaît cependant les difficultés de la lutte contre les maffias. Aux Etats-Unis, on évoquera le précédent du Watergate, qui s'est bien terminé puisque le responsable principal, le président Nixon, a été conduit à démissionner. Tout ceci justifierait que nos concitoyens fassent pression sur leurs représentants pour qu'ils tirent au clair l'affaire Clearstream2. 3)

Que penser dans ces conditions du rôle joué par les journalistes d'investigation et la presse, quand les uns et les autres jugent bon de porter le fer dans des plaies supposées ? L'opinion doit-elle aller plus loin et encourager les dénonciations, même anonymes, pouvant être le fait de « repentirs » ou de vengeances personnelles ?

Nous répondrons que sans ces initiatives, souvent risquées (on sait le nombre de gens qui y ont perdu la vie, au sein des médias ou de leurs informateurs, en France comme ailleurs), il n'y aurait plus de démocratie du tout. Les journalistes d'investigations sont souvent présentés comme des têtes brûlées ou des manipulateurs-manipulés. Mais si les lois déjà trop laxistes et difficiles à appliquer n'étaient pas, parfois, relayées par leurs enquêtes, c'en serait fini de toutes libertés publiques et morales collectives. La seule limite aux tentations de corruption et de détournement de pouvoir, qui sont innombrables, est que les éventuelles personnes qui en seraient tentées puissent craindre d'être un jour dénoncées et de voir leurs carrières ruinées.

Certes, il ne faut pas prendre toutes les accusations ou révélations au pied de la lettre. Il appartient aux médias, en amont des procédures judiciaires, de vérifier les sources s'ils veulent les rendre publiques. Le même devoir s'impose à l'égard de tous les blogueurs se voulant sérieux qui constituent désormais une part importante de la vox populi. S'ils n'ont pas les moyens de la grande presse pour conforter leurs affirmations, notamment quand elles pourraient mettre en cause des personnes bien identifiées, ils doivent alors faire preuve d'une prudence redoublée. C'est ce que pour notre part nous nous sommes efforcés de faire dans ce trop court article, renvoyant le lecteur pour la suite à ses sources d'information habituelles. 11/05/06

(1) Si l'on pouvait plaisanter sur de tels sujets, nous noterons à l'intention des non-anglophones que la composante Clear présente dans les noms des deux organismes cités ne signifie pas que ceux-ci se font un devoir de clarté, mais que leur rôle est de procéder aux compensations (clearing en anglais).
(2) Note au 23/05. Depuis la rédaction de cet article, Le Monde a publié un dossier bien documenté sur la circulation de l'argent sale et, entre autres, le rôle vraisemblable de Clearstream. Voir Le Monde Economie, 23 mai 2006 http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-774425,0.html et autres articles.
(3) Note au 23/05.
Malheureusement, le débat de la motion de censure qui vient d'être déposée par le Parti socialiste devant le Parlement n'a guère éclairé les circonstances de l'affaire.

NB. Cette note peut aussi être commentée sur notre Blog du Monde
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/automatesintelligent/2006/05/laffaire_clears.html


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/06-14105/index.htm