La Gazette N° 140 en date du 15 avril 2006
Supplément: L'Amérique dangereuse

Par Jean-Paul Baquiast


 

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Vous pourrez lire nos deux articles et y réagir sur le Blog Automates-Intelligents hébergé par le journal Le Monde. Soit :
- A propos d''American Theocracy http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/automatesintelligent/2006/04/a_propos_dameri.html
- Destruction unilatérale assurée. L'Amérique va-t-elle atomiser le monde?
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/automatesintelligent/2006/04/destruction_uni.html

Introduction. L'Amérique dangereuse

Nous ne faisons pas dans notre revue Automates-Intelligents d’anti-américanisme sommaire. Beaucoup nous reprochent au contraire de donner une part trop belle aux innovations et aux produits venant des laboratoires et des entreprises de la zone dollar. Nous ne parlons pas assez selon eux de tout ce qui se réalise en Europe. Sans doute ont-ils raison, mais ceci traduit un état de fait. Ce sont les recherches, les développements, les communications, les stratégies émanant de l’outre-atlantique qui retiennent l’attention d’un éditorialiste, parce que ce sont elles qui se font le mieux connaître.

Ceci dit, nous ne perdons pas, espérons le, notre liberté critique. Chaque fois que nous le pensons utile, nous essayons de replacer le développement technologique et scientifique impulsé par les Etats-Unis dans le mouvement général du monde. Plus particulièrement quand il s’agit de l’Europe. Depuis plusieurs années déjà, nous avons participé de notre mieux aux mouvements visant à renforcer sa présence et son indépendance dans tous les domaines des connaissances avancées. L’Europe ne saurait, sans mourir à terme, accepter de laisser le leadership dans ces domaines ni aux Etats-Unis ni aux puissances montantes, Chine et Inde notamment.

Nous faisons davantage, lorsque l’occasion l’exige. Nous n’hésitons pas à relayer les mises en garde faites, dans le monde « multipolaire » et aux Etats-Unis même, contre l’orientation de plus en plus unilatérale et militariste des politiques économiques, industrielles et scientifiques de ce pays. Or il semble bien qu’aujourd’hui, ces mises en garde devraient être renouvelées et ne pas se traduire par de simples discours. Elles devraient entraîner des décisions politiques de précaution émanant des pays menacés, au sein desquels se trouvent évidemment les Etats européens.

De quoi s’agit-il. Les équipes au pouvoir à Washington se sont engagées depuis l’arrivée à la présidence de G.W.Bush, dans des politiques qui menacent l’avenir même de la planète. Malgré les échecs apparents de ces politiques, notamment au Moyen-Orient, les tendances profondes de l’évolution sociétale américaine, qui les avaient rendues possibles, ne semblent pas proches de s’inverser. Ce n’est pas nous qui le disons, ce sont des observateurs avertis de la vie politique aux Etats-Unis. Ces observateurs eux-mêmes ne sont pas des gauchistes, mais des membres très respectables de l’establishment intellectuel.

La Théocratie américaine

Pour illustrer ce propos, nous commentons ici deux publications que nous trouvons plus qu’alarmantes.

La première émane d’un écrivain politique chevronné, Kevin Philipps, ancien membre du parti Républicain. Il ne reconnaît plus dans les dérives actuelles de la majorité au pouvoir, ni ce parti (le Good Old Party) ni même l’Amérique qui lui reste chère. Dans un livre intitulé American Theocracy, The Peril and Politics of Radical Religion, Oil, and Borrowed Money in the 21st Century. Viking, 2006, il montre clairement comment les forces sociologiques très implantées dans une grande partie du territoire américain soutiennent ceux qu’il qualifie de générateurs de chaos : les industriels du pétrole, les fondamentalistes chrétiens et les fonds d’investissement jouant sur l’endettement pour créer des bulles spéculatives. Même si Bush était remplacé par un président démocrate, ceci ne changerait rien selon lui car les démocrates comme les républicains sont désormais soumis à la tyrannie d’un électorat largement majoritaire partageant non seulement des intérêts économiques précis mais aussi des idées messianiques voire apocalyptiques sur le rôle de l’Amérique face au reste du monde.

Sur les questions de politique scientifique et de recherche qui nous préoccupent ici, les conséquences sont immenses. Les risques de tension voire de guerre avec le reste de la planète ne cessent de s’accroître, ce qui retentit nécessairement sur la sérénité des laboratoires et la libre circulation des connaissances. Mais on constate des conséquences plus immédiates. La préservation à tous prix des intérêts pétroliers condamne les politiques internationales de lutte contre les modifications climatiques et de recours aux énergies renouvelables. L’obligation faite aux scientifiques de tenir compte des Ecritures dans l’orientation et les conclusions de leurs recherches s’étend comme une lèpre. Enfin, l’accroissement vertigineux de l’endettement met l’économie en dollar, c’est-à-dire l’économie mondiale toute entière, à la merci d’une crise systémique qui peut maintenant se produire à tous moments et frapper tout le monde, même au sein de la zone euro.

Destruction Unilatérale Assurée

S’il n’y avait que cela, nous pourrions nous estimer heureux. Mais nous vous invitons aussi à réfléchir à ce qui nous parait être une orientation stratégique bien arrêtée du Pentagone et avec lui, du complexe militaire, industriel et politique qui détient les crédits de recherche et les contrats dispensés aux industriels. Deux experts se disant indépendants viennent en effet de publier dans la très officielle revue Foreign Affairs, émanation connue du Département d’Etat, ce que nous sommes obligés de considérer comme un avertissement sans frais à tous les Etats disposant d’une force nucléaire ou voulant la renforcer, Russie et Chine en premier (mais France aussi, why not ?). Les Etats-Unis ne toléreront aucun armement nucléaire susceptible de représenter une quelconque possibilité de deuxième frappe. On sait que pendant la Guerre froide, les capacités nucléaires soviétiques étaient devenues telles que l’URSS, même atteinte par une première frappe aussi destructrice soit-elle, pouvait riposter et semer la destruction chez l’adversaire. D’où l’équilibre instable mais finalement robuste dit de la Destruction Mutuelle Assurée (MAD). Cette situation avait gêné les Etats-Unis, l’empêchant d’imposer librement sa loi aux pays de la zone soviétique.

Aujourd’hui, l’administration américaine ne veut plus que cela se reproduise. Elle doit donc empêcher qu’un Etat, grand ou petit, se dote d’une capacité de première frappe ou même de deuxième frappe. Pour cela elle fait annoncer de façon subliminale – à bon entendeur salut – qu’elle fera détruire les sites nucléaires, les bases, les réseaux pouvant représenter une menace contre l’Amérique, aussi ténue que soit cette menace. L’argument de la frappe préventive, déjà implicite dans les relations Etats-Unis/Iran, est désormais étendu au reste du monde. Les Russes et les Chinois l’ont bien compris, et commencent à réagir. Comme les frappes préventives américaines ne pourraient rester chirurgicales, c’est l’ensemble du monde développé qui serait frappé et s’effondrerait. Ceci nous permet de parler du concept de Destruction Unilatérale Assurée, qui se substituerait dorénavant à celui de Destruction Mutuelle Assurée.

Les optimistes diront qu’il s’agit seulement de gesticulations de la part de quelques excités du Pentagone, voire de billevesées d'experts irresponsables. Nous ne le pensons pas car l’observation des budgets de recherche fédéraux montre que tout ou presque dorénavant est destiné à renforcer le potentiel des armes nucléaires et des vecteurs, ainsi qu’à développer les innombrables réseaux terrestres et satellitaire nécessaires. Nous pourrions mentionner aussi les recherche dans les armes nouvelles, notamment en matière de bio et nanotechnologies comme de robotique autonome, lesquelles inquiètent de plus en plus les rares scientifiques américains non financés par la Darpa.

Que conclure de tout cela ? Si les Etats-Unis affichent explicitement leur volonté de devenir, grâce à un effort d’armement sans précédent et continué indéfiniment, les maîtres du monde, un certain nombre de personnes et de pays se soumettront, contents de bénéficier du parapluie américain. Cette tendance est forte en Europe, notamment en Grande Bretagne et à l’Est. Mais les sociétés et les hommes sont ainsi faits que beaucoup n’acceptent pas la dépendance et l’humiliation. Ils se battront par tous moyens contre la sujétion américaine, quitte à provoquer une catastrophe. Les laboratoires seront plus que jamais le territoire où cette bataille s’organisera. On sera loin alors du rêve, qui parait de plus en plus utopique, de Singularité prôné par Ray Kurszweil. Ou alors, si la Singularité advenait, ce serait celle du retour au Trou Noir.

Soyons philosophes. C’est peut-être ainsi finalement que périront les sociétés technologiques terrestres, à la grande satisfaction des suicidaires évangélistes qui pourront ainsi retrouver la communion perdue avec un Messie dont ils appellent le retour de tous leurs vœux.

PS au 15 avril: on trouvera dans le n°140 de la Gazette un article dont la lecture complètera celle des textes ci-dessous: Le smoking gun.


La Théocratie américaine

Présentation et commentaires de American Theocracy, The Peril and Politics of Radical Religion, Oil, and Borrowed Money in the 21st Century.
par Kevin Phillips.
462 p. Viking.

Il y a quarante ans, Kevin Phillips, jeune analyste politique, militant du parti républicain (le Good Old Party ou GOP), avait prédit de longues années de succès à ce parti. Son livre ("The Emerging Republican Majority" 1969) prédisait qu’après la seconde guerre mondiale, la migration des élites et des ressources des vieux Etats industriels du Nord Est vers ceux du Sud et de l’Ouest (ce qu’il avait appelé la ceinture dorée ou Sun Belt) donnerait naissance à une majorité républicaine rénovée, au conservatisme renforcé, qui dominerait l’Amérique pendant des années. Un parti républicain plus affirmé restaurerait la stabilité et l’ordre dans une société bouleversé par les grands changements consécutifs à la guerre. Phillips joignit d’ailleurs le geste à la parole puisqu’il rejoignit à cette époque l’administration Nixon.

Depuis, il publia de nombreux ouvrages politiques, notamment les best-sellers Politics of Rich and Poor (1990) et Wealth and Democracy (2002), dans lesquels il abandonnait progressivement son enthousiasme pour le parti républicain, au service duquel il avait rapidement cessé de se mettre. Son dernier ouvrage, American Theocracy, peut être considéré comme un long regard en arrière sur la façon dont la coalition conservatrice a trahi les espoirs que lui et beaucoup d’autres citoyens éclairés avaient mis en elle. Il avoue sans ambages s’être trompé en considérant la majorité conservatrice comme une garantie de stabilité et d’ordre. Il y perçoit au contraire un mélange désastreux d’extrémisme idéologique, d’irresponsabilité fiscale et monétaire, de corruption rampante et d’un manque complet de vision à long terme. Le message effraiera manifestement (peut-être même terrifiera-t-il) de nombreux lecteurs, aux Etats-Unis comme ailleurs, mais il est très bien argumenté et dépourvu de toute polémique, ce qui est rare aujourd’hui. Il s’appuie par ailleurs sur de nombreux exemples historiques montrant comment des puissances bien établies ont pu s’effondrer du fait de gestions à courte vue et égoïstes. Nous devons nous intéresser à ce travail et aux commentaires qu’il suscite Tout ce qui permet de comprendre un pouvoir qui conduit l’Amérique et le monde entier à des impasses voire à des cataclysmes ne devrait laisser personne indifférent.

Contrairement à d’autres, Kevin Phillips ne s’en prend pas particulièrement à G.W.Bush et à ses conseillers proches, qu’il considère manifestement comme des symptômes et non comme des causes. Il n’a guère non plus de considérations pour d’éventuels remplaçants démocrates. Son estime pour Hillary Clinton, par exemple, n’est pas très élevée. Il veut voir plus haut, ou plus en profondeur. Il cherche à analyser ce qu’il n’appelle pas, mais nous nommerons, le déclin de l’Empire américain. Il identifie trois dérives profondes, qui ne remontent pas à la présente Administration mais que celle-ci n’a fait qu’aggraver. Ce qu’il énonce ne constitue pas à proprement parler une révélation. Cela fait longtemps que de nombreux commentateurs de la vie politique américaine avaient dénoncé les dérives qu’il décrit. Ce qui est intéressant par contre est que le procès soit fait par un ancien partisan des Républicains, manifestement honnête et se voulant objectif.

La première de ces dérives est le poids qu’ont pris les intérêts pétroliers dans la définition et, selon l’expression de l’auteur, dans la distorsion de la politique intérieure et de la politique étrangère des Etats-Unis. La seconde est l’intrusion généralisée et dangereuse d’un Christianisme radical à tous les niveaux des administrations et du gouvernement. En Europe, beaucoup de croyants n’osent pas reconnaître et déplorer ce fait, de crainte de donner des armes à des mouvements laïcs militants européens. Mais ils ont tort car ils ne se rendent pas compte à quel niveau d’outrance le fondamentalisme chrétien a pu monter en Amérique, pervertissant tout, des droits de l’homme (et de la femme) jusqu’à la rationalité scientifique la plus élémentaire.

La troisième dérive dénoncée par Kevin Phillips concerne les niveaux d’endettement fabuleux accumulés par le gouvernement et l’économie américaine. On se plaint en Europe de l’importance des déficits publics et de l’endettement, mais ceux-ci n’ont rien de comparable avec ceux des Etats-Unis. Les perspectives de la dette, loin de s’améliorer, ne font que s’aggraver, dans l’indifférence des Pouvoirs Publics et des institutions financières. Il s’agit pourtant de véritables barils de poudre que le pays remet inconsidérément dans les mains de ceux qui pourraient se révéler demain d’impitoyables adversaires.

A la base de ces dérives se trouve l’incapacité des leaders de regarder au-delà de leurs intérêts immédiats et de leurs ambitions politiques, pour proposer à la nation des perspectives de long terme lui permettant de s’engager avec plus de sécurité dans un avenir s’assombrissant de jour en jour.

Le pétrole

Pour l’auteur, il ne fait ainsi aucun doute que la décision d’envahir l’Irak n’avait rien à voir avec la présence alléguée d’armes de destruction massive mais avec la volonté de mettre la main sur les puits de pétrole d’une région richement dotée. Ceci afin de diminuer les prix du carburant à la consommation et d’encourager le gaspillage propre au mode de vie des riches Californiens. « Représentez vous l’Irak, avait dit un expert pétrolier, comme une base militaire dotée de vastes réserves pétrolières en sous-sol ».

L’aventure Irakienne n’a été que la suite logique d’une politique conduite avec continuité pendant trente ans par des politiciens issus des entreprises pétrolières : trouver du pétrole et mettre la main dessus. Kevin Phillips, dans son livre, donne des détails peu rassurants sur les extrémités auxquelles aboutit ce qu’il appelle le pétro-impérialisme américain. L’armée est devenue une force militaire dédiée à la protection globale des intérêts pétroliers (global oil-protection force). Sous le prétexte de répandre la démocratie dans le monde, elle défend en fait la liberté de rechercher, exploiter et transporter le pétrole. L’auteur pense surtout dans ce plaidoyer à la guerre en Irak et à ses suites actuelles. Mais nous savons bien que, de la même façon, les multiples intrusions de la CIA et de l’Administration américaine en Ukraine et dans les républiques frontières de la Russie n’ont rien à voir avec le souci de développer la démocratie dans ces pays. Il s’agit de mettre en difficulté l’empire énergétique de la Russie, afin de s’en approprier une part – ceci au risque voire avec la volonté de ranimer la tension entre celle-ci et l’Occident.

La religion

Le second point sur lequel le livre dresse un accablant diagnostic concerne l’envahissement des affaires publiques et du gouvernement par les représentants du christianisme radical. Depuis les élections de 2004, cette montée en puissance n’est plus un secret, mais Kevin Phillips en multiplie les exemples. Il s’appuie pour ce faire sur les informations que lui ont fournies des journalistes et des universitaires indignés. Le portrait qu’il dresse de la droite religieuse est effectivement effrayant. Là encore, en Europe, on pourrait s’estimer protégé contre de tels excès. Mais ce serait une erreur. Pour des raisons multiples, les exemples bons ou mauvais venues des Etats-Unis sont généralement docilement suivis. C’est le cas en ce qui concerne déjà le fondamentalisme chrétien, que des pays comme la Pologne revendiquent clairement pour leur compte. En science, un mouvement aussi inepte que l’Intelligent Design commence à être discuté sérieusement, Même si c’était pour le rejeter, ce serait lui faire encore trop d’honneur. Mieux vaudrait l’ignorer. Mais l’emprise de l’américanisme est telle que ce n’est pas possible.

On lira avec intérêt les longs développements, quasi anthropologiques, que l’auteur consacre à ces groupements religieux de plus en plus puissants : la "Southern Baptist Convention", les "Christian Reconstructionists" et bien d‘autres églises de type sectaire. Tous proposent le retour à une législation ouvertement inspirée de celle des Talibans en matière de droits des femmes, le rejet pour immoralité de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la mise en place d’un gouvernement théocratique inspirée d’une doctrine chrétienne tirée du fond des âges. Plus grave encore, un tiers de la population d’inspiration protestante prétend croire aux prophéties bibliques concernant l’imminence de l’Apocalypse (Armageddon) se traduisant par l’effondrement du monde matériel athée, le retour du Christ (le nouveau Messie) et l’élévation immédiate des croyants au Paradis. On pourrait en rire mais de telles croyances ne sont pas sans conséquences politiques. Ces fanatiques en effet ne feront rien pour tempérer les prises de risques suicidaires du complexe militaro-indsutriel prêt à atomiser la moitié de la planète pour préserver la suprématie américaine (voir notre article, dans ce numéro : « Destruction Unilatérale Assurée).

Aussi bien les prédicateurs de l’Apocalypse, selon Kevin Phillips, présentent-ils la guerre en Irak, les politiques d’expansion de la droite Israélienne (le grand Israël) et même la montée du terrorisme comme le signe de l’approche de la catastrophe millénariste attendue. L’auteur montre que G.W.Bush a explicitement encouragé ces croyances pour donner un appui populaire à sa politique. Ceci d’autant plus que, comme nul n’en ignore désormais, Bush et d’autres membres de son administration s’imaginent eux-mêmes être des prophètes en charge de faire triompher la nouvelle religion – prophètes d’autant plus éclairés qu’ils avouent avoir été, comme le Président en sa jeunesse, des suppôts du mal. Là encore les Européens, qui lisent de telles choses, devraient être horrifiés. Que ces hommes et les millions de fanatiques qui les soutiennent soient en charge de la plus puissante des nations du monde devrait les faire frémir. Si un de nos dirigeants se permettait la moindre de ces billevesées, c’en serait fait de sa carrière politique…à moins qu’au contraire, nous voyions prochainement se dresser des candidats au pouvoir suprême se revendiquant par esprit d’imitation comme directement inspirés par Dieu. Tout est possible.

L’endettement

En ce qui concerne ce que Kevin Phillips appelle la troisième plaie de l’Amérique, c’est-à-dire l’augmentation continue d’une dette extérieure abyssale, le livre est moins riche en informations originales. Cela fait longtemps qu’aux Etats-Unis comme dans le reste du monde les économistes ont dénoncé les risques courus. Cette dette est d’abord celle du budget fédéral, alimentée par des déficits qui ne font qu’augmenter, dus notamment aux énormes dépenses militaires. Mais elle est aussi celle des systèmes sociaux. Même si ceux-ci ne sont pas aussi généreux qu’en Europe, ils sont et seront de plus en plus largement déficitaires. On sait moins par contre que les déficits atteignent aussi les entreprises, les administrations des Etats et des villes, les consommateurs dont la plupart sont lourdement endettés.

Tout ceci a fait naître une culture nationale de la dette (national-debt culture), nous dit Kevin Phillips. On croirait entendre parler nos propres experts dénonçant l’endettement français. Mais autant en France, comme dans les autres pays européens soumis eux à la culture des critères dits de Maëstricht, l’endettement est considéré comme un mal absolu, aux Etats-Unis, personne ne semble s’en soucier. C’est que le dollar, gagé notamment par les pétro-dollars, étant encore considéré comme une bonne monnaie de réserve, les Bons du Trésor américains trouvent toujours preneurs. La culture de la dette a parfaitement servi les politiques de G.W.Bush et du complexe militaro-industriel et politique qui le soutient. Il est surprenant par contre, nous dit l'auteur, que pendant des années, de nombreux financiers, avec en premier lieu le président de la Banque Fédérale de Réserve Alan Greenspan n’ait rien fait pour la contenir, au prétexte de ne pas crever les diverses bulles permises par le laxisme monétaire.

De ceci a découlé la financiarisation "financialization" de l’économie américaine, c’est-à-dire le triomphe des actionnaires et spéculateurs sur les industriels et producteurs de vrais services, notamment dans le domaine public. La multiplication des scandales financiers à base de corruption en a découlé également. Pour Kevin Phillips, le goût de la spéculation, sans tenir compte des risques qui s’accumulent, est le corollaire de l’attirance messianique qu’éprouvent les milieux évangéliques pour le chaos final.

Aujourd’hui, comme nos lecteurs le savent, les périls se rapprochent. La bulle dollar est à tous moments menacée d’effondrement, soit de par ses propres excès, soit sous l’influence déterminée des ennemis que les Etats-Unis se sont donnés dans le monde. On parle de l’ouverture d’un marché pétrolier en euro qui signerait la déroute du dollar. La Chine, jusqu’à présent grosse détentrice de dollars, pourrait prendre ombrage des menaces américaines à l’encontre de son potentiel économique et militaire. Elle n’aurait pas besoin d’une bombe atomique pour ruiner la domination de Wall Street. Il lui suffirait de changer ses dollars en euros ou en yens. L’Europe ne serait pas indemne, du moins celle que ne protège pas le parapluie de l’euro. Eric Le Boucher signale, par exemple (Le Monde du 2/3 avril 2006, p. 2, Prêteurs d’Islande) qu’une crise monétaire planétaire pourrait naître à partir du déficit extérieur de l’Islande, jugé insoutenable. D’autres pays européens et non européens, comme la Nouvelle Zélande, sont dans la même situation. Ceci contribuera à accélérer le mouvement actuel de relèvement des taux d’intérêts et mettra un plus grand nombre de pays en difficulté, sinon en faillite. Le premier d’entre eux serait les Etats-Unis. Il s’agirait alors du raté du principal moteur de l’économie mondiale.

Beaucoup d’économistes considèrent que cet évènement, comme la pandémie de grippe aviaire, ne pose pas la question de savoir s’il se produira ou non, mais de savoir quand il se produira. Certains disent que cela pourrait être très bientôt. Dans ce cas, les sombres analyses de Kevin Phillips se révèleraient particulièrement prophétiques. Beaucoup d’Américains, parait-il, le lisent, mais peu encore ne le prennent au sérieux, sauf dans quelques cercles intellectuels intelligents. Les choses pourraient changer.

Kevin Phillips vient de publier dans le Washington Post un article qui résume bien son opinion sur la politique américaine

How the GOP Became God's Own Party

By Kevin Phillips
Sunday, April 2, 2006; B03

Now that the GOP has been transformed by the rise of the South, the trauma of terrorism and George W. Bush's conviction that God wanted him to be president, a deeper conclusion can be drawn: The Republican Party has become the first religious party in U.S. history.

We have had small-scale theocracies in North America before -- in Puritan New England and later in Mormon Utah. Today, a leading power such as the United States approaches theocracy when it meets the conditions currently on display: an elected leader who believes himself to speak for the Almighty, a ruling political party that represents religious true believers, the certainty of many Republican voters that government should be guided by religion and, on top of it all, a White House that adopts agendas seemingly animated by biblical worldviews.

Indeed, there is a potent change taking place in this country's domestic and foreign policy, driven by religion's new political prowess and its role in projecting military power in the Mideast.

The United States has organized much of its military posture since the Sept. 11, 2001, attacks around the protection of oil fields, pipelines and sea lanes. But U.S. preoccupation with the Middle East has another dimension. In addition to its concerns with oil and terrorism, the White House is courting end-times theologians and electorates for whom the Holy Lands are a battleground of Christian destiny. Both pursuits -- oil and biblical expectations -- require a dissimulation in Washington that undercuts the U.S. tradition of commitment to the role of an informed electorate.

The political corollary -- fascinating but appalling -- is the recent transformation of the Republican presidential coalition. Since the election of 2000 and especially that of 2004, three pillars have become central: the oil-national security complex, with its pervasive interests; the religious right, with its doctrinal imperatives and massive electorate; and the debt-driven financial sector, which extends far beyond the old symbolism of Wall Street.

President Bush has promoted these alignments, interest groups and their underpinning values. His family, over multiple generations, has been linked to a politics that conjoined finance, national security and oil. In recent decades, the Bushes have added close ties to evangelical and fundamentalist power brokers of many persuasions.

Over a quarter-century of Bush presidencies and vice presidencies, the Republican Party has slowly become the vehicle of all three interests -- a fusion of petroleum-defined national security; a crusading, simplistic Christianity; and a reckless credit-feeding financial complex. The three are increasingly allied in commitment to Republican politics. On the most important front, I am beginning to think that the Southern-dominated, biblically driven Washington GOP represents a rogue coalition, like the Southern, proslavery politics that controlled Washington until Abraham Lincoln's election in 1860.

I have a personal concern over what has become of the Republican coalition. Forty years ago, I began a book, "The Emerging Republican Majority," which I finished in 1967 and took to the 1968 Republican presidential campaign, for which I became the chief political and voting-patterns analyst. Published in 1969, while I was still in the fledgling Nixon administration, the volume was identified by Newsweek as the "political bible of the Nixon Era."

In that book I coined the term "Sun Belt" to describe the oil, military, aerospace and retirement country stretching from Florida to California, but debate concentrated on the argument -- since fulfilled and then some -- that the South was on its way into the national Republican Party. Four decades later, this framework has produced the alliance of oil, fundamentalism and debt.

Some of that evolution was always implicit. If any region of the United States had the potential to produce a high-powered, crusading fundamentalism, it was Dixie. If any new alignment had the potential to nurture a fusion of oil interests and the military-industrial complex, it was the Sun Belt, which helped draw them into commercial and political proximity and collaboration. Wall Street, of course, has long been part of the GOP coalition. But members of the Downtown Association and the Links Club were never enthusiastic about "Joe Sixpack" and middle America, to say nothing of preachers such as Oral Roberts or the Tupelo, Miss., Assemblies of God. The new cohabitation is an unnatural one.

While studying economic geography and history in Britain, I had been intrigued by the Eurasian "heartland" theory of Sir Halford Mackinder, a prominent geographer of the early 20th century. Control of that heartland, Mackinder argued, would determine control of the world. In North America, I thought, the coming together of a heartland -- across fading Civil War lines -- would determine control of Washington.

This was the prelude to today's "red states." The American heartland, from Wyoming, Colorado and New Mexico to Ohio and the Appalachian coal states, has become (along with the onetime Confederacy) an electoral hydrocarbon coalition. It cherishes sport-utility vehicles and easy carbon dioxide emissions policy, and applauds preemptive U.S. airstrikes on uncooperative, terrorist-coddling Persian Gulf countries fortuitously blessed with huge reserves of oil.

Because the United States is beginning to run out of its own oil sources, a military solution to an energy crisis is hardly lunacy. Neither Caesar nor Napoleon would have flinched. What Caesar and Napoleon did not face, but less able American presidents do, is that bungled overseas military embroilments could also boomerang economically. The United States, some $4 trillion in hock internationally, has become the world's leading debtor, increasingly nagged by worry that some nations will sell dollars in their reserves and switch their holdings to rival currencies. Washington prints bonds and dollar-green IOUs, which European and Asian bankers accumulate until for some reason they lose patience. This is the debt Achilles' heel, which stands alongside the oil Achilles' heel.

Unfortunately, more danger lurks in the responsiveness of the new GOP coalition to Christian evangelicals, fundamentalists and Pentecostals, who muster some 40 percent of the party electorate. Many millions believe that the Armageddon described in the Bible is coming soon. Chaos in the explosive Middle East, far from being a threat, actually heralds the second coming of Jesus Christ. Oil price spikes, murderous hurricanes, deadly tsunamis and melting polar ice caps lend further credence.

The potential interaction between the end-times electorate, inept pursuit of Persian Gulf oil, Washington's multiple deceptions and the financial crisis that could follow a substantial liquidation by foreign holders of U.S. bonds is the stuff of nightmares. To watch U.S. voters enable such policies -- the GOP coalition is unlikely to turn back -- is depressing to someone who spent many years researching, watching and cheering those grass roots.

Four decades ago, the new GOP coalition seemed certain to enjoy a major infusion of conservative northern Catholics and southern Protestants. This troubled me not at all. I agreed with the predominating Republican argument at the time that "secular" liberals, by badly misjudging the depth and importance of religion in the United States, had given conservatives a powerful and legitimate electoral opportunity.

Since then, my appreciation of the intensity of religion in the United States has deepened. When religion was trod upon in the 1960s and thereafter by secular advocates determined to push Christianity out of the public square, the move unleashed an evangelical, fundamentalist and Pentecostal counterreformation, with strong theocratic pressures becoming visible in the Republican national coalition and its leadership.

Besides providing critical support for invading Iraq -- widely anathematized by preachers as a second Babylon -- the Republican coalition has also seeded half a dozen controversies in the realm of science. These include Bible-based disbelief in Darwinian theories of evolution, dismissal of global warming, disagreement with geological explanations of fossil-fuel depletion, religious rejection of global population planning, derogation of women's rights and opposition to stem cell research. This suggests that U.S. society and politics may again be heading for a defining controversy such as the Scopes trial of 1925. That embarrassment chastened fundamentalism for a generation, but the outcome of the eventual 21st century test is hardly assured.

These developments have warped the Republican Party and its electoral coalition, muted Democratic voices and become a gathering threat to America's future. No leading world power in modern memory has become a captive of the sort of biblical inerrancy that dismisses modern knowledge and science. The last parallel was in the early 17th century, when the papacy, with the agreement of inquisitional Spain, disciplined the astronomer Galileo for saying that the sun, not the Earth, was the center of our solar system.

Conservative true believers will scoff at such concerns. The United States is a unique and chosen nation, they say; what did or did not happen to Rome, imperial Spain, the Dutch Republic and Britain is irrelevant. The catch here, alas, is that these nations also thought they were unique and that God was on their side. The revelation that He apparently was not added a further debilitating note to the late stages of each national decline.

Over the last 25 years, I have warned frequently of these political, economic and historical (but not religious) precedents. The concentration of wealth that developed in the United States in the bull market of 1982 to 2000 was also typical of the zeniths of previous world economic powers as their elites pursued surfeit in Mediterranean villas or in the country-house splendor of Edwardian England. In a nation's early years, debt is a vital and creative collaborator in economic expansion; in late stages, it becomes what Mr. Hyde was to Dr. Jekyll: an increasingly dominant mood and facial distortion. The United States of the early 21st century is well into this debt-driven climax, with some analysts arguing -- all too plausibly -- that an unsustainable credit bubble has replaced the stock bubble that burst in 2000.

Unfortunately, three of the preeminent weaknesses displayed in these past declines have been religious excess, a declining energy and industrial base, and debt often linked to foreign and military overstretch. Politics in the United States -- and especially the evolution of the governing Republican coalition -- deserves much of the blame for the fatal convergence of these forces in America today.

 

La Destruction Unilatérale Assurée. L’Amérique va-t-elle atomiser le monde ?

On pourrait traiter d’anecdotique voire de poisson d’avril un peu anticipé l’article (Voir ci-dessous) publié par la revue américaine Foreign Affairs, dans son numéro de mars-avril 2006, sous le titre « The Rise of U.S. Nuclear Primacy », (http://www.foreignaffairs.org/20060301faessay85204/keir-a-lieber-daryl-g-press/the-rise-of-u-s-nuclear-primacy.html ). Le thème en est si « énorme » que l’on pourrait en effet se demander si on ne rêve pas. Les auteurs analysent de façon objective, c’est-à-dire sans s’en indigner ou s’en réjouir, la politique américaine actuelle de renforcement de l’arsenal nucléaire. Ils montrent avec des arguments convaincants que celle-ci ne vise pas à défendre le pays contre d’hypothétiques attaques provenant d’Etats-voyous. Elle n’a qu’un but, accumuler les moyens de réaliser avec le moins de risque de frappe en retour des attaques nucléaires préventives massives contre tous les Etats, Russie et Chine en priorité, qui pourraient dans les prochaines années menacer leur suprématie militaire. Autrement dit, l’Amérique, forte de sa prédominance nucléaire toujours renforcée, qui résulte elle-même de l’effondrement de l’URSS à la fin de la guerre froide, ne veut pas que se reproduise le scénario dit de la Destruction Mutuelle Assurée (MAD) où l’équilibre des forces en présence interdit aux adversaires la possibilité d’une attaque préventive, puisque celle-ci serait immédiatement suivie d’une riposte de même grandeur ou supérieure. Autrement dit, l’Amérique d’aujourd’hui veut se donner les moyens de tenir à l’égard de la Russie puis de la Chine le même discours qu’elle hésite encore officiellement à tenir à l’égard de l’Iran : "Renoncez à améliorer vos capacités actuelles en explosifs nucléaires et en vecteurs, sinon nous détruisons vos sites et vos bases – ceci même au risque de morts collatéraux par millions. Renoncez évidemment aussi à toute attaque conventionnelle contre moi ou mes alliés (par exemple Taiwan en ce qui concerne la Chine) sinon vous recevrez la même punition".

L'article constitue-t-il un message officieux délivré par l’Administration américaine ?

L’article est suffisamment argumenté, nous l’avons dit, pour être pris au sérieux. Mais plusieurs raisons supplémentaires imposent d’y voir non pas seulement l’œuvre d’analystes de talent mais l’expression d’une volonté politique forte tendant à délivrer un message. D’abord Foreign Affairs est l’organe du très influent sinon officiel Council of Foreign Relations (http://www.cfr.org/) dont on sait qu’il exprime le plus souvent le point de vue du Département d’Etat et des différents organismes contribuant à la Sécurité Nationale. Certes les auteurs sont présentés comme des universitaires et experts indépendants, mais on n’accède pas à une telle tribune sans de solides appuis au plus haut niveau. Leurs informations semblent également venir des meilleures sources. Elles ne résultent pas seulement d’une compilation des bases de données présentes sur le web.

Nous sommes donc en face d’un message officieux délivré par l’Administration américaine. Mais est-ce un simple ballon d’essai ? Vise-t-il au contraire à formuler des menaces non officielles mais très précises à l’égard des divers « ennemis de l’Amérique » ? Nous penchons pour la seconde hypothèse, mais nous allons y revenir dans la suite.

Une deuxième raison imposant de prendre cet article au pied de la lettre est que des commentateurs ou même des autorités émanant des pays désignés comme les futures cibles de frappes préventives semblent avoir reçu le message cinq sur cinq. Ils réagissent pour le moment avec prudence. Néanmoins, d’après les informations diffusées notamment par la lettre d’information Dedefensa, l’entourage du président Poutine, constitué en grande partie de militaires formés sous l’ex-URSS, n’a pas manqué de relancer la pression pour la modernisation et le renforcement du potentiel militaire russe. La même chose se produira nécessairement en Chine, sans mentionner l’Iran et la Corée du Sud. Mais alors on peut s’interroger sur l’objectif subliminal des gens qui ont inspiré le message. L’administration américaine veut-elle pousser ses ennemis potentiels à renforcer leur arsenal, dont l’article montre bien les faiblesses actuelles? Ce serait un calcul bizarre. Voudrait-elle au contraire susciter de leur part des gesticulations atomiques qui serviraient de prétexte à de futures frappes préventives américaines ? Peut-être. Aucune hypothèse n’est à exclure.

Une troisième raison plus systémique, si l’on peut dire, impose de prendre au sérieux les menaces américaines. Elle tient à la déconfiture de l’armée conventionnelle en Irak, à l’impossibilité de la déployer sur d’autres théâtres faute de ressources budgétaires et plus généralement à l’impression de plus en plus répandue que, sous la pression conjuguée des adversaires qu’elle s’est donnée de par le monde et de ses propres erreurs, l’hyperpuissance s’acheminerait vers son déclin. La perspective d’un monde multipolaire où elle ne serait plus qu’une superpuissance parmi d’autres, avec des faiblesses évidentes en matière énergétique ou démographique, est manifestement jugée intolérable par des responsables et une opinion qui ont pris l’habitude et le goût du pouvoir absolu. Beaucoup, à l’intérieur comme à l’extérieur, seraient tentés d’y voir un début de déclin. Or, comme le montre très bien Jared Diamond dans son dernier ouvrage, Collapse, consacré à la fin des Empires, un début de déclin s’accélère souvent jusqu’à l’effondrement final. Il faudrait donc, en ce qui concerne l’Empire américain, l’arrêter dans l’œuf. Rien de tel pour cela qu’une démonstration de force militaire qui, à juste titre, terrifierait le monde entier.

Crédibilité militaire de la menace

Supposons donc que l’Administration et le complexe militaro-industriel et économique américains veulent effectivement faire comprendre au monde que l’Amérique dispose d’un pouvoir absolu et qu’elle ne tolérera ni maintenant ni dans l’avenir la moindre tentative en provenance d’autres Etats visant à essayer d’entrée en compétition avec ce pouvoir. Ceci veut dire, en termes non-diplomatiques, que l’Amérique ne tolérera, où que ce soit dans le monde, que des vassaux acceptant de servir ses intérêts ou, tout au moins, de ne pas se mettre en travers de ceux-ci. Pour porter une telle menace, aujourd’hui et dans l’avenir, à l’échelle du monde tout entier, face à des Etats puissants de milliards d’hommes et non dénués de technologies, il faut en avoir les moyens. L’Amérique les a-t-elle ?

Sans être experts militaires, nous répondrons par l’affirmative. Nous sommes en effet convaincus par l’évaluation que font les auteurs de la force destructive et de la bonne santé des trois types de force de frappe dont disposent le Pentagone : missiles balistiques, bombardiers furtifs à long rayon d’action, sous-marins nucléaires lance-engins, complétés des différents réseaux terrestres et satellitaires offensifs et défensifs venant à l’appui de ces forces. En face, il n’y a que très peu de capacités à opposer. La description de l’état de relative déliquescence des forces nucléaires russes et du sous-développement des forces chinoises n’appelle pas de commentaires. Même si la Russie pouvait disposer d’une certaine puissance de riposte, on peut en effet penser qu’une attaque subite et bien préparée la désorganiserait suffisamment pour que cette riposte ne puisse se produire effectivement. Pour obtenir ce résultat, il faudrait non pas des frappes ciblées et chirurgicales mais des frappes générales, y compris sur les grands centres urbains. L’article ne le mentionne pas explicitement mais la constatation s’impose. Cette perspective ne semble pas faire peur à nos auteurs ni à ceux qui sans doute les inspirent.

Un deuxième aspect de la puissance américaine, que l’article n’évoque pas mais qu’il faut mentionner, est qu’en cas d’offensive américaine de grande ampleur, le département de la défense aurait la possibilité de neutraliser tous les réseaux de communication, d’observation et de géolocalisation utilisés par l’ensemble des pays du monde. Ce ne serait plus alors les seuls pays ciblés qui seraient paralysés mais l’économie mondiale et les activités sociétales les plus élémentaires. Là encore, les dégâts humains et matériels que supporteraient les pays ennemis ou amis des Etats-Unis seraient énormes. L’Amérique seule y échapperait en grande partie grâce à la possibilité qu’auraient les militaires de maintenir opérationnels les réseaux dits de sécurité nationale. Mais l’Amérique prendrait-elle la décision de détruire d’emblée les grands réseaux internationaux civils ou militaires ? La réponse ne peut qu’être affirmative. Elle le ferait pour de nombreux prétextes, par exemple celui selon lequel ces réseaux pourraient être utilisés par des équipes terroristes qui tenteraient de mener des contre-offensives.

Evoquons à cette occasion la question des Etats dits alliés disposant de têtes nucléaires et de vecteurs en relativement bon état opérationnel. Nous pensons notamment à la force nucléaire stratégique française, la force britannique étant placée quasiment sous commandement de l’état-major américain. Si nous en croyons les auteurs de l’article, la capacité de détection de l’armée américaine est telle que les SNLE français, aussi furtifs soient-ils, seraient aisément localisés. Dans ce cas, il ne faut pas se faire d’illusion. A titre préventif, ils seraient détruits, de même que leurs bases et leurs moyens de communication.

L’avantage actuel déjà écrasant dont jouit l’Amérique en termes de capacités ne fera que s’accroître à l’avenir. On sait que le ministère de la Défense et les états-majors poursuivent actuellement des politiques actives d’enrichissement et de diversification des armes nucléaires dont ils disposent. Ils complémentent leur potentiel par une robotisation accrue, l’appel aux biotechnologies et aux nanotechnologies en appui aux effets des rayonnements ionisants. Pratiquement, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, la plus grande partie des ressources en recherche scientifique et en développement sont dédiées à la défense et financées par le DOD, la Darpa et d’autres agences.

Il est un symptôme apparemment mineure mais tout aussi inquiétant. Des exercices militaires apparemment destinés à accoutumer l’opinion au risque d’explosions nucléaires sont actuellement en cours. Il s’agit notamment de l’opération dite Divine Strake. (Selon Dedefensa, http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=2557, « la nouvelle d'une expérimentation prévue le 2 juin 2006 dans le Nevada (explosion de 700 tonnes d'explosif) est accueillie avec nervosité et avec des références au nucléaire »).

Un talon d’Achille

Le dispositif américain recèle pourtant un talon d’Achille que nous devons mentionner. On aura beau renforcer les capacités nucléaires américaines, il restera impossible, aujourd’hui comme demain, d’éliminer le risque dit terroriste. En principe, à tout moment et quelles que soient les mesures policières et de contre terrorisme mises en œuvre, un groupe terroriste suicidaire peut faire exploser une petite bombe nucléaire dans un centre urbain américain. Ce risque est pris très au sérieux par l’administration, comme le montre un article publié sur le site de Foreign Affairs : "America's Gravest Danger"' http://www.cfr.org/publication/10320/americas_gravest_danger.html. Le thème est développé dans un article récent de la revue britannique NewScientist n° du 16 mars 2006, p. 36, (http://www.newscientist.com/channel/health/mg18925431.300.html) L’auteur montre comment un attentat terroriste mettant en œuvre une explosion de 10 kilotonnes ou moindre provoquerait ce qu’il nomme un "cauchemar nucléaire à Manhattan". Une petite bombe, facile à réaliser selon l’article, en mettant en contact deux charges de 40 kg d’uranium hautement enrichi dont un certain nombre d'exemplaires circuleraient clandestinement, provoquerait des désastres considérables et des centaines de milliers de morts et de mourants. Chaque gouvernement sérieux a préparé des plans pour prévenir de tels attentats et soigner les irradiés. Mais ces plans sont considérés comme d’une efficacité limitée.

Dans ces conditions, on peut se demander si l’article de Foreign Affairs est bien opportun. Ne va-t-il pas agir comme un véritable pousse-au-crime ? Si de grandes puissances comme la Russie et la Chine estiment qu’elles sont menacées par des frappes préventives, elles seront tentées de provoquer des attentats nucléaires, directement ou indirectement, sur le territoire américian, sans attendre d’être elles-mêmes frappées. Dans ce cas, les terroristes d’Al Qaida paraîtraient d'aimables amateurs.

L’Amérique passera-t-elle à l’acte ?

Revenons au fond de la question. Nous avons découvert, en lisant et commentant l’article de Foreign Affairs, une perspective absolument hideuse et qu’il faut l' avouer nous n’avions pas vraiment envisagée jusqu’à ce jour, celle de la destruction unilatérale du monde développé par le pays même qui s’était présenté jusqu’ici comme le champion des libertés et de la démocratie. Dans notre magazine, comme partout ailleurs, nous évoquons à satiété les risques multiples qui menacent les civilisations modernes : désastres géophysiques, environnementaux, sanitaires, guerres pour les subsistances et pour l’eau, conflits locaux multiples pouvant dégénérer en conflagrations plus étendues…Mais que l’Amérique puisse atomiser le monde à titre de défense préventive n’en faisait pas partie.

Aussi convient-il de s’interroger. Même si objectivement, l’Amérique, comme le montrent les auteurs de l’article, dispose de tous les moyens pour déclencher l’anéantissement nucléaire, le ferait-elle effectivement ? La première question à se poser est la suivante : ne se trouveraient-ils pas en Amérique suffisamment de gens pétris d’humanisme et de libéralisme pour faire obstacle aux menées des militaires et des gouvernements insensés qui s’appuieraient sur eux pour assurer leur pouvoir ? On pourrait espérer par exemple que les Colombes au sein de la société américaine se contenteraient de menaces diplomatiques ou de simples coups d’essai à titre de démonstration pour réduire à la soumission les pays présumés hostiles et les détourner de toute volonté de puissance. Dans ce cas, l’humanité n’aurait pas à se préoccuper des retombées létales multiples qui résulteraient de frappes préventives à grande échelle. Il suffirait aux dissidents potentiels de se montrer sages et tout se passerait bien.

Dans cette hypothèse optimiste, tous les pays du monde ayant compris qu’il ne faut pas menacer la suprématie américaine, s’empresseraient de se ranger sous son pouvoir et de se montrer plus dévots les uns que les autres face à l’Empire. Ils seraient les premiers à désarmer d’éventuels terroristes en leur sein que cette situation de vassalité indisposerait. Nous pourrions ainsi vivre encore quelques décennies tranquilles sous l’ombre du parapluie nucléaire américain mondialisé.

Mais il faut raisonner dans ces matières géopolitiques en termes de grands systèmes et non de bons sentiments. La compétition pour la domination entre les super-organismes que sont les Etats-nations est telle qu’aucun pays n’acceptera de se soumettre à l’un d’entre eux, fut-il super-puissant. Ce ne serait pas des décisions individuelles, prises par tel ou tel gouvernement, qui seraient responsables des choix catastrophiques, mais des systèmes complexes imbriquant étroitement technologies, idéologies et humains plus ou moins robotisés. On en voit déjà un à l’œuvre depuis quelques décennies aux Etats-Unis même. Les amis de l’Amérique refusent de le reconnaître, mais de ce fait, ils ne comprennent rien à la politique de ce pays. Il s’agit de ce que les libéraux américains, plus clairvoyants que nous, appellent le Monstre, le Complexe militaire-industriel-politique et religieux qui a pris le pouvoir à Washington et qui n’est pas près de le lâcher, que la majorité soit républicaine ou démocrate. Pour garder le pouvoir, le Monstre est certainement prêt à tout, y compris à prendre le risque de sa propre auto-destruction en cas d’échec. Il provoquerait ainsi l'Apocalypse et le retour du Messie attendu par de nombreux citoyens américains.

On trouve de petits Monstres analogues dans les autres pays, grands et moins grands. Ces pays ne disposent pas toujours de tels complexes militaro-industriels, mais ils ont des systèmes de pouvoir aussi acharnés à se défendre et à s’étendre, qui eux-aussi fonctionnent comme des machines globalement irrationnelles en terme de raison individuelle. Les idéologies religieuses et nationalistes qu’ils secrètent génèrent des milliers de candidats au martyr n’attendant qu’une opportunité pour passer à l’acte. En France même, sans que nous soyons une terre de martyrs, il est certain que, comme De Gaulle en son temps, beaucoup de citoyens n’accepteraient pas la perspective d’une domination à vie des Etats-Unis et feraient tout ce qu’ils pourraient pour la combattre.

Les ennemis que se donnerait l’Empire américain seraient-ils assez puissants pour, à la longue sinon en l’affrontant directement, le corroder et le détruire ? A priori nous ne le pensons pas. Mais à eux tous ils constitueraient un système global hautement instable, indescriptible et imprévisible. Le moindre évènement pourrait provoquer la mise à feu de l’ensemble. Statistiquement, il n’y aurait aucune raison pour qu'un tel évènement ne se produise pas dans les années prochaines.

Notre conclusion sera donc très sombre. Nous ne voyons pas de raisons suffisamment solides pour induire à la prudence, sinon à l’abstention, un pouvoir que la disproportion des forces en sa faveur aurait rendu, au sens propre du terme, fou. Mais ceci nous conduit à la question que le lecteur se pose sans doute : que peuvent faire les pays potentiellement menacés, à commencer par l’Europe, pour empêcher que le cataclysme envisagé froidement par les Dr Folamour américains ne survienne jamais - étant entendu que sur le plan matériel et militaire, comme nous l’avons vu, ils ne peuvent et ne pourront jamais rien faire? Rejoindre les pays déjà soumis à l’Empire en s’affichant les alliés les plus fidèles de l’Amérique et en multipliant les signes d’allégeance économiques et culturels. Ce sera une tentation très forte pour beaucoup d'Européens.

Une autre attitude pourrait être d’attendre en se faisant le plus discret possible l’effondrement par l’intérieur de l’hyper-puissance. Les autres régions du monde y contribueraient, sans aller jusqu’au casus belli, en multipliant les difficultés économiques, sociales et démographiques auxquelles les Etats-Unis sont déjà aux prises. Mais il faudrait alors sans doute attendre longtemps. De plus, comme le collapse serait progressif, on a tout lieu de craindre, comme nous l’avons dit, que le pouvoir s’en aperçoive et décide d’en sortir par la manifestation de force dont nous avons montré le caractère imparable.

Une troisième attitude consisterait à faire appel aux bons sentiments du peuple américain ou de ses dirigeants, en les suppliant de rester humains. On pourrait le cas échéant convoquer pour ce faire le Vatican ou les chefs des grandes religions. Mais de telles supplications auraient-elles empêché un Hitler, auto-persuadé de son bon droit, d’entrer en guerre en 1939/39 ?

Voici l'intégral de l'article concerné, dont la référence est donnée ci-dessous

The Rise of U.S. Nuclear Primacy
Keir A. Lieber and Daryl G. Press
From Foreign Affairs, March/April 2006


http://www.foreignaffairs.org/20060301faessay85204/keir-a-lieber-daryl-g-press/the-rise-of-u-s-nuclear-primacy.html

Summary: For four decades, relations among the major nuclear powers have been shaped by their common vulnerability, a condition known as mutual assured destruction. But with the U.S. arsenal growing rapidly while Russia's decays and China's stays small, the era of MAD is ending -- and the era of U.S. nuclear primacy has begun.

Keir A. Lieber, the author of War and the Engineers: The Primacy of Politics Over Technology, is Assistant Professor of Political Science at the University of Notre Dame. Daryl G. Press, the author of Calculating Credibility: How Leaders Assess Military Threats, is Associate Professor of Political Science at the University of Pennsylvania.

PRESENT AT THE DESTRUCTION

For almost half a century, the world's most powerful nuclear states have been locked in a military stalemate known as mutual assured destruction (MAD). By the early 1960s, the nuclear arsenals of the United States and the Soviet Union had grown so large and sophisticated that neither country could entirely destroy the other's retaliatory force by launching first, even with a surprise attack. Starting a nuclear war was therefore tantamount to committing suicide.

During the Cold War, many scholars and policy analysts believed that MAD made the world relatively stable and peaceful because it induced great caution in international politics, discouraged the use of nuclear threats to resolve disputes, and generally restrained the superpowers' behavior. (Revealingly, the last intense nuclear standoff, the 1962 Cuban missile crisis, occurred at the dawn of the era of MAD.) Because of the nuclear stalemate, the optimists argued, the era of intentional great-power wars had ended. Critics of MAD, however, argued that it prevented not great-power war but the rolling back of the power and influence of a dangerously expansionist and totalitarian Soviet Union. From that perspective, MAD prolonged the life of an evil empire.

This debate may now seem like ancient history, but it is actually more relevant than ever -- because the age of MAD is nearing an end. Today, for the first time in almost 50 years, the United States stands on the verge of attaining nuclear primacy. It will probably soon be possible for the United States to destroy the long-range nuclear arsenals of Russia or China with a first strike. This dramatic shift in the nuclear balance of power stems from a series of improvements in the United States' nuclear systems, the precipitous decline of Russia's arsenal, and the glacial pace of modernization of China's nuclear forces. Unless Washington's policies change or Moscow and Beijing take steps to increase the size and readiness of their forces, Russia and China -- and the rest of the world -- will live in the shadow of U.S. nuclear primacy for many years to come.

One's views on the implications of this change will depend on one's theoretical perspective. Hawks, who believe that the United States is a benevolent force in the world, will welcome the new nuclear era because they trust that U.S. dominance in both conventional and nuclear weapons will help deter aggression by other countries. For example, as U.S. nuclear primacy grows, China's leaders may act more cautiously on issues such as Taiwan, realizing that their vulnerable nuclear forces will not deter U.S. intervention -- and that Chinese nuclear threats could invite a U.S. strike on Beijing's arsenal. But doves, who oppose using nuclear threats to coerce other states and fear an emboldened and unconstrained United States, will worry. Nuclear primacy might lure Washington into more aggressive behavior, they argue, especially when combined with U.S. dominance in so many other dimensions of national power. Finally, a third group -- owls, who worry about the possibility of inadvertent conflict -- will fret that U.S. nuclear primacy could prompt other nuclear powers to adopt strategic postures, such as by giving control of nuclear weapons to lower-level commanders, that would make an unauthorized nuclear strike more likely -- thereby creating what strategic theorists call "crisis instability."

ARSENAL OF A DEMOCRACY

For 50 years, the Pentagon's war planners have structured the U.S. nuclear arsenal according to the goal of deterring a nuclear attack on the United States and, if necessary, winning a nuclear war by launching a preemptive strike that would destroy an enemy's nuclear forces. For these purposes, the United States relies on a nuclear triad comprising strategic bombers, intercontinental ballistic missiles (ICBMs), and ballistic-missile-launching submarines (known as SSBNs). The triad reduces the odds that an enemy could destroy all U.S. nuclear forces in a single strike, even in a surprise attack, ensuring that the United States would be able to launch a devastating response. Such retaliation would only have to be able to destroy a large enough portion of the attacker's cities and industry to deter an attack in the first place. The same nuclear triad, however, could be used in an offensive attack against an adversary's nuclear forces. Stealth bombers might slip past enemy radar, submarines could fire their missiles from near the enemy's shore and so give the enemy's leaders almost no time to respond, and highly accurate land-based missiles could destroy even hardened silos that have been reinforced against attack and other targets that require a direct hit. The ability to destroy all of an adversary's nuclear forces, eliminating the possibility of a retaliatory strike, is known as a first-strike capability, or nuclear primacy.

The United States derived immense strategic benefits from its nuclear primacy during the early years of the Cold War, in terms of both crisis-bargaining advantages vis-à-vis the Soviet Union (for example, in the case of Berlin in the late 1950s and early 1960s) and planning for war against the Red Army in Europe. If the Soviets had invaded Western Europe in the 1950s, the United States intended to win World War III by immediately launching a massive nuclear strike on the Soviet Union, its Eastern European clients, and its Chinese ally. These plans were not the concoctions of midlevel Pentagon bureaucrats; they were approved by the highest level of the U.S. government.
U.S. nuclear primacy waned in the early 1960s, as the Soviets developed the capability to carry out a retaliatory second strike. With this development came the onset of MAD. Washington abandoned its strategy of a preemptive nuclear strike, but for the remainder of the Cold War, it struggled to escape MAD and reestablish its nuclear dominance. It expanded its nuclear arsenal, continuously improved the accuracy and the lethality of its weapons aimed at Soviet nuclear arms, targeted Soviet command-and-control systems, invested in missile-defense shields, sent attack submarines to trail Soviet SSBNs, and built increasingly accurate multiwarhead land- and submarine-launched ballistic missiles as well as stealth bombers and stealthy nuclear-armed cruise missiles. Equally unhappy with MAD, the Soviet Union also built a massive arsenal in the hope of gaining nuclear superiority. Neither side came close to gaining a first-strike capability, but it would be a mistake to dismiss the arms race as entirely irrational: both superpowers were well aware of the benefits of nuclear primacy, and neither was willing to risk falling behind.

Since the Cold War's end, the U.S. nuclear arsenal has significantly improved. The United States has replaced the ballistic missiles on its submarines with the substantially more accurate Trident II D-5 missiles, many of which carry new, larger-yield warheads. The U.S. Navy has shifted a greater proportion of its SSBNs to the Pacific so that they can patrol near the Chinese coast or in the blind spot of Russia's early warning radar network. The U.S. Air Force has finished equipping its B-52 bombers with nuclear-armed cruise missiles, which are probably invisible to Russian and Chinese air-defense radar. And the air force has also enhanced the avionics on its B-2 stealth bombers to permit them to fly at extremely low altitudes in order to avoid even the most sophisticated radar. Finally, although the air force finished dismantling its highly lethal MX missiles in 2005 to comply with arms control agreements, it is significantly improving its remaining ICBMs by installing the MX's high-yield warheads and advanced reentry vehicles on Minuteman ICBMs, and it has upgraded the Minuteman's guidance systems to match the MX's accuracy.

IMBALANCE OF TERROR

Even as the United States' nuclear forces have grown stronger since the end of the Cold War, Russia's strategic nuclear arsenal has sharply deteriorated. Russia has 39 percent fewer long-range bombers, 58 percent fewer ICBMs, and 80 percent fewer SSBNs than the Soviet Union fielded during its last days. The true extent of the Russian arsenal's decay, however, is much greater than these cuts suggest. What nuclear forces Russia retains are hardly ready for use. Russia's strategic bombers, now located at only two bases and thus vulnerable to a surprise attack, rarely conduct training exercises, and their warheads are stored off-base. Over 80 percent of Russia's silo-based ICBMs have exceeded their original service lives, and plans to replace them with new missiles have been stymied by failed tests and low rates of production. Russia's mobile ICBMs rarely patrol, and although they could fire their missiles from inside their bases if given sufficient warning of an attack, it appears unlikely that they would have the time to do so.

The third leg of Russia's nuclear triad has weakened the most. Since 2000, Russia's SSBNs have conducted approximately two patrols per year, down from 60 in 1990. (By contrast, the U.S. SSBN patrol rate today is about 40 per year.) Most of the time, all nine of Russia's ballistic missile submarines are sitting in port, where they make easy targets. Moreover, submarines require well-trained crews to be effective. Operating a ballistic missile submarine -- and silently coordinating its operations with surface ships and attack submarines to evade an enemy's forces -- is not simple. Without frequent patrols, the skills of Russian submariners, like the submarines themselves, are decaying. Revealingly, a 2004 test (attended by President Vladimir Putin) of several submarine-launched ballistic missiles was a total fiasco: all either failed to launch or veered off course. The fact that there were similar failures in the summer and fall of 2005 completes this unflattering picture of Russia's nuclear forces.

Compounding these problems, Russia's early warning system is a mess. Neither Soviet nor Russian satellites have ever been capable of reliably detecting missiles launched from U.S. submarines. (In a recent public statement, a top Russian general described his country's early warning satellite constellation as "hopelessly outdated.") Russian commanders instead rely on ground-based radar systems to detect incoming warheads from submarine-launched missiles. But the radar network has a gaping hole in its coverage that lies to the east of the country, toward the Pacific Ocean. If U.S. submarines were to fire missiles from areas in the Pacific, Russian leaders probably would not know of the attack until the warheads detonated. Russia's radar coverage of some areas in the North Atlantic is also spotty, providing only a few minutes of warning before the impact of submarine-launched warheads.

Moscow could try to reduce its vulnerability by finding the money to keep its submarines and mobile missiles dispersed. But that would be only a short-term fix. Russia has already extended the service life of its aging mobile ICBMs, something that it cannot do indefinitely, and its efforts to deploy new strategic weapons continue to flounder. The Russian navy's plan to launch a new class of ballistic missile submarines has fallen far behind schedule. It is now highly likely that not a single new submarine will be operational before 2008, and it is likely that none will be deployed until later.

Even as Russia's nuclear forces deteriorate, the United States is improving its ability to track submarines and mobile missiles, further eroding Russian military leaders' confidence in Russia's nuclear deterrent. (As early as 1998, these leaders publicly expressed doubts about the ability of Russia's ballistic missile submarines to evade U.S. detection.) Moreover, Moscow has announced plans to reduce its land-based ICBM force by another 35 percent by 2010; outside experts predict that the actual cuts will slice 50 to 75 percent off the current force, possibly leaving Russia with as few as 150 ICBMs by the end of the decade, down from its 1990 level of almost 1,300 missiles. The more Russia's nuclear arsenal shrinks, the easier it will become for the United States to carry out a first strike.

To determine how much the nuclear balance has changed since the Cold War, we ran a computer model of a hypothetical U.S. attack on Russia's nuclear arsenal using the standard unclassified formulas that defense analysts have used for decades. We assigned U.S. nuclear warheads to Russian targets on the basis of two criteria: the most accurate weapons were aimed at the hardest targets, and the fastest-arriving weapons at the Russian forces that can react most quickly. Because Russia is essentially blind to a submarine attack from the Pacific and would have great difficulty detecting the approach of low-flying stealthy nuclear-armed cruise missiles, we targeted each Russian weapon system with at least one submarine-based warhead or cruise missile. An attack organized in this manner would give Russian leaders virtually no warning.

This simple plan is presumably less effective than Washington's actual strategy, which the U.S. government has spent decades perfecting. The real U.S. war plan may call for first targeting Russia's command and control, sabotaging Russia's radar stations, or taking other preemptive measures -- all of which would make the actual U.S. force far more lethal than our model assumes.

According to our model, such a simplified surprise attack would have a good chance of destroying every Russian bomber base, submarine, and ICBM. This finding is not based on best-case assumptions or an unrealistic scenario in which U.S. missiles perform perfectly and the warheads hit their targets without fail. Rather, we used standard assumptions to estimate the likely inaccuracy and unreliability of U.S. weapons systems. Moreover, our model indicates that all of Russia's strategic nuclear arsenal would still be destroyed even if U.S. weapons were 20 percent less accurate than we assumed, or if U.S. weapons were only 70 percent reliable, or if Russian ICBM silos were 50 percent "harder" (more reinforced, and hence more resistant to attack) than we expected. (Of course, the unclassified estimates we used may understate the capabilities of U.S. forces, making an attack even more likely to succeed.)
To be clear, this does not mean that a first strike by the United States would be guaranteed to work in reality; such an attack would entail many uncertainties. Nor, of course, does it mean that such a first strike is likely. But what our analysis suggests is profound: Russia's leaders can no longer count on a survivable nuclear deterrent. And unless they reverse course rapidly, Russia's vulnerability will only increase over time.

China's nuclear arsenal is even more vulnerable to a U.S. attack. A U.S. first strike could succeed whether it was launched as a surprise or in the midst of a crisis during a Chinese alert. China has a limited strategic nuclear arsenal. The People's Liberation Army currently possesses no modern SSBNs or long-range bombers. Its naval arm used to have two ballistic missile submarines, but one sank, and the other, which had such poor capabilities that it never left Chinese waters, is no longer operational. China's medium-range bomber force is similarly unimpressive: the bombers are obsolete and vulnerable to attack. According to unclassified U.S. government assessments, China's entire intercontinental nuclear arsenal consists of 18 stationary single-warhead ICBMs. These are not ready to launch on warning: their warheads are kept in storage and the missiles themselves are unfueled. (China's ICBMs use liquid fuel, which corrodes the missiles after 24 hours. Fueling them is estimated to take two hours.) The lack of an advanced early warning system adds to the vulnerability of the ICBMs. It appears that China would have no warning at all of a U.S. submarine-launched missile attack or a strike using hundreds of stealthy nuclear-armed cruise missiles.

Many sources claim that China is attempting to reduce the vulnerability of its ICBMs by building decoy silos. But decoys cannot provide a firm basis for deterrence. It would take close to a thousand fake silos to make a U.S. first strike on China as difficult as an attack on Russia, and no available information on China's nuclear forces suggests the existence of massive fields of decoys. And even if China built them, its commanders would always wonder whether U.S. sensors could distinguish real silos from fake ones.
Despite much talk about China's military modernization, the odds that Beijing will acquire a survivable nuclear deterrent in the next decade are slim. China's modernization efforts have focused on conventional forces, and the country's progress on nuclear modernization has accordingly been slow. Since the mid-1980s, China has been trying to develop a new missile for its future ballistic missile submarine as well as mobile ICBMs (the DF-31 and longer-range DF-31A) to replace its current ICBM force. The U.S. Defense Department predicts that China may deploy DF-31s in a few years, although the forecast should be treated skeptically: U.S. intelligence has been announcing the missile's imminent deployment for decades.

Even when they are eventually fielded, the DF-31s are unlikely to significantly reduce China's vulnerability. The missiles' limited range, estimated to be only 8,000 kilometers (4,970 miles), greatly restricts the area in which they can be hidden, reducing the difficulty of searching for them. The DF-31s could hit the contiguous United States only if they were deployed in China's far northeastern corner, principally in Heilongjiang Province, near the Russian-North Korean border. But Heilongjiang is mountainous, and so the missiles might be deployable only along a few hundred kilometers of good road or in a small plain in the center of the province. Such restrictions increase the missiles' vulnerability and raise questions about whether they are even intended to target the U.S. homeland or whether they will be aimed at targets in Russia and Asia.

Given the history of China's slow-motion nuclear modernization, it is doubtful that a Chinese second-strike force will materialize anytime soon. The United States has a first-strike capability against China today and should be able to maintain it for a decade or more.

INTELLIGENT DESIGN?

Is the United States intentionally pursuing nuclear primacy? Or is primacy an unintended byproduct of intra-Pentagon competition for budget share or of programs designed to counter new threats from terrorists and so-called rogue states? Motivations are always hard to pin down, but the weight of the evidence suggests that Washington is, in fact, deliberately seeking nuclear primacy. For one thing, U.S. leaders have always aspired to this goal. And the nature of the changes to the current arsenal and official rhetoric and policies support this conclusion.

The improvements to the U.S. nuclear arsenal offer evidence that the United States is actively seeking primacy. The navy, for example, is upgrading the fuse on the W-76 nuclear warhead, which sits atop most U.S. submarine-launched missiles. Currently, the warheads can be detonated only as air bursts well above ground, but the new fuse will also permit ground bursts (detonations at or very near ground level), which are ideal for attacking very hard targets such as ICBM silos. Another navy research program seeks to improve dramatically the accuracy of its submarine-launched missiles (already among the most accurate in the world). Even if these efforts fall short of their goals, any refinement in accuracy combined with the ground-burst fuses will multiply the missiles' lethality. Such improvements only make sense if the missiles are meant to destroy a large number of hard targets. And given that B-2s are already very stealthy aircraft, it is difficult to see how the air force could justify the increased risk of crashing them into the ground by having them fly at very low altitudes in order to avoid radar detection -- unless their mission is to penetrate a highly sophisticated air defense network such as Russia's or, perhaps in the future, China's.

During the Cold War, one explanation for the development of the nuclear arms race was that the rival military services' competition for budget share drove them to build ever more nuclear weapons. But the United States today is not achieving primacy by buying big-ticket platforms such as new SSBNs, bombers, or ICBMs. Current modernization programs involve incremental improvements to existing systems. The recycling of warheads and reentry vehicles from the air force's retired MX missiles (there are even reports that extra MX warheads may be put on navy submarine-launched missiles) is the sort of efficient use of resources that does not fit a theory based on parochial competition for increased funding. Rather than reflect organizational resource battles, these steps look like a coordinated set of programs to enhance the United States' nuclear first-strike capabilities.

Some may wonder whether U.S. nuclear modernization efforts are actually designed with terrorists or rogue states in mind. Given the United States' ongoing war on terror, and the continuing U.S. interest in destroying deeply buried bunkers (reflected in the Bush administration's efforts to develop new nuclear weapons to destroy underground targets), one might assume that the W-76 upgrades are designed to be used against targets such as rogue states' arsenals of weapons of mass destruction or terrorists holed up in caves. But this explanation does not add up. The United States already has more than a thousand nuclear warheads capable of attacking bunkers or caves. If the United States' nuclear modernization were really aimed at rogue states or terrorists, the country's nuclear force would not need the additional thousand ground-burst warheads it will gain from the W-76 modernization program. The current and future U.S. nuclear force, in other words, seems designed to carry out a preemptive disarming strike against Russia or China.

 

 


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/06-14004/endofmad.htm