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La Gazette N° 137 en date du 28 février 2006

Par Jean-Paul Baquiast


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Retrouver ce numéro sur notre site à http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/06-13702/index.htm

 

A lire aussi sur Admiroutes - Automates Intelligents:
* Le monde en feu http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/72/tyndall.htm
* La maquette du Numéro 64 Spécial de la revue Automates Intelligents consacré aux politiques spatiales européennes. Elle sera postée dans quelques jours aux abonnés http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/71/lettre64.htm

Nouveautés
* Ouvrage publié en
Open-Source (accès libre et gratuit)
par Jean-Paul Baquiast
Comprendre. Nouvelles sciences, nouveaux citoyens. 2005. PDF 825 ko
Refonte de
Sciences de la complexité et vie politique. Tome 1 Comprendre.

* Par ailleurs, Automates-Intelligents ouvre dorénavant le blog Philoscience permettant de discuter des questions de philosophie des sciences, dont certaines des idées présentées dans ce livre http://philoscience.over-blog.com/
Les pages de ce blog se retrouvent dans notre dossier Philoscience
http://www.admiroutes.asso.fr/philoscience/plan.htm

Rappelons aussi que Automates Intelligents/La Gazette d'Admiroutes disposent d'un blog consacré aux questions de politique générale. N'hésitez pas à y laisser des commentaires :
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/


Pour suivre les développements de la grippe aviaire: consulter le blog de notre correspondant le Dr Vermeulen http://drmsfvermeulen.skynetblogs.be/

D'autres blogs se sont depuis saisis du problème. Celui du premier ministre français http://www.grippeaviaire.gouv.fr/ mais aussi Le Drakkar noir http://drakkar-bleu-noir.over-blog.com/ et influenzah5n1over-blog http://influenza.h5n1.over-blog.com/liste-article-blog.php

Nous publions cette photo en hommage au travail fait depuis plusieurs mois, bien avant les prises de conscience officielles, par le docteur Michel Vermeulen sur son blog, afin de nous avertir de la menace grandissante de la pandémie. Inutile de dire que nous prenons cette initiative sans lui en avoir demandé l'autorisation - qu'il aurait sans doute refusée par modestie.

 

Grâce à une initiative de Christophe Jacquemin, tous les textes présents sur le site Admiroutes.asso.fr, et notamment les articles de la présente Gazette, peuvent être retrouvés par une recherche faisant appel aux technologies d'Exalead (société française, cela mérite d'être souligné... Il n'y a pas que Google sur cette planète en matière de technologie intelligente...).
Cela intéressera les historiens que vous êtes certainement. Il suffit de mettre un mot clef significatif dans le cartouche Recherche ci-dessus, puis cliquer et aller aux résultats. Faites LOLF, par exemple.


Toujours grâce à Christophe, la Gazette s'enrichit par ailleurs du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles). Réalisé par une société française, ce logiciel n'a pour l'instant aucun équivalent dans le monde.

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Nicolas Sarkozy en campagne aux Etats-Unis?

Les Gaullistes purs et durs frémiront sans doute en lisant l'article très élogieux "The Man Who Would Be le Président" consacré à Nicolas Sarkozy, avec bien évidemment l'assentiment de ce dernier, par le journal authentiquement néo-con (néo-conservateur), le Weekly Standard (voir http://www.weeklystandard.com/Content/Public/Articles/000/000/006/778lwvxf.asp. Voir aussi sur ce sujet l'article de Dedefensa http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=2453 ). Est-ce de la part du candidat virtuel un signe de ralliement à l'atlantisme, toujours fort dans le parti de Pierre Lellouche? 27/02/06


Décès de Pierre Potier

Nous avons appris avec beaucoup de regrets le décès le 3 février 2006 de Pierre Potier. Celui-ci, membre de l’Institut (Académie des sciences), était directeur émérite de l’institut de chimie des substances naturelles du C.N.R.S. Il a été directeur général de la recherche et de la technologie au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et a reçu, en 1998, la médaille d’or du CNRS. Il s'est fait connaître comme brillant inventeur dans le domaine des substances chimiques et pharmaceutiques. Il a toujours su faire bénéficier des retombées de ses recherches collègues et amis. Sa générosité était très grande. Nous nous rappelons avec émotion qu'il nous avait consacré un interview le 14 novembre 2003, avec la participation de son ancien élève Olivier Laprévote, sur la difficile question des crédits à la recherche http://www.automatesintelligents.com/interviews/2003/nov/potier.html 27/02/06


Projet d'Institut européen de technologie

La Commission européenne a proposé le 22 février 2006 la création d'un Institut Européen de Technologie appelé à constituer "un pôle d'excellence" en Europe. Le projet sera soumis au Conseil européen les 23 et 24 mars. Il vise à combler une partie du fossé entre l'Europe et les Etats-Unis. L'idée en avait précédemment présentée par la France.

Le futur Institut devrait faire plaisir à Christian Blanc (voir notre article ci-dessous) car il réunirait
enseignement supérieur, recherche, et innovation, en associant universités, centres de recherche et entreprises. Les domaines de R/D devraient être transdisciplinaires tels que la mécatronique, la bio-informatique, les énergies renouvalbles, les études climatiques, etc.

Le document de la Commission ne précise pas le coût du projet, mais on avance le chiffre de 2 milliards d'euros pour les années 2010-2013. L'essentiel du financement serait d'abord assuré par des fonds publics, mais il pourrait ensuite être complété par des fonds privés. Il semblerait que certains pays préfèreraient voir renforcés les organismes existants plutôt que créer une nouvelle institution. Pour notre part, et c'est aussi semble-t-il la position de la France, les organismes existants ne jouent pas bien le rôle très spécial d'Institut de technologie. L'Europe est si pauvre dans de telles recherches qu'un peu de redondance serait très bonne.

Rappelons que la Commission dispose déjà du Centre Commun de Recherche (CRC) d'Isprah sur le lac Majeur. http://www.jrc.cec.eu.int/ . France5 vient de lui consacrer un bon reportage:
http://www.france5.fr/sciences_nature/articles/W00374/102/131992.cfm

La Chaîne nous permettra sans doute d'extraire de sa présentation de l'émission les lignes suivantes:

" Au nord de l'Italie, le Centre commun de recherche (CCR) d'Ispra regroupe des chercheurs originaires des vingt-cinq pays de l'Union européenne. A travers le travail de ces scientifiques de haut niveau se dessine le portrait d'une Europe avide de progrès.
Une tour de Babel sur les rives du lac Majeur... Ici se parlent toutes les langues de l'Union européenne : le français, l'italien, le grec, le tchèque, l'anglais... Mais, ici, ne se pratique qu'un seul et même langage : celui de la science.

Bien sûr, dans ce haut lieu de la recherche soutenu par la Commission européenne, chacun a sa spécialité, son domaine de compétence : l'un est chercheur en ingénierie sismique, l'autre s'intéresse aux nanotechnologies, un autre encore travaille à la télédétection de l'environnement terrestre. Pourtant, ces scientifiques originaires de toute l'Europe n'ont qu'un seul but : travailler quotidiennement à améliorer la vie de la population.
Chaque jour, au CCR, ils s'intéressent aussi bien à la qualité de la chaîne alimentaire qu'à la santé, à l'environnement ou encore à la sécurité des populations face aux risques naturels ou technologiques. Bien que leurs connaissances soient pointues et que leurs travaux portent sur des points très précis, les applications de leurs recherches concernent tout le monde.
La Commission européenne a absolument besoin de l'expertise technique et scientifique de ces hommes et de ces femmes pour pouvoir faire avancer les pays membres de l'Union. Dans ce centre cosmopolite, les chercheurs s'enrichissent de toutes les cultures.
Jeunes ou moins jeunes, expérimentés ou encore étudiants, ils viennent souvent passer ici quelques années avant de repartir dans leur pays d'origine ou de s'installer ailleurs. Dans tous les cas, ils sont tous passionnés par les missions qu'ils mènent et par les enjeux cruciaux que leurs travaux représentent pour le futur.
Le réalisateur Patrice Desenne les a filmés à l'oeuvre : certains testent la résistance aux séismes de bâtiments hauts de cinq étages ; d'autres utilisent des satellites à 800 km de la Terre pour observer des savanes et des mangroves ! Puis, il les a interrogés sur leurs parcours, leurs motivations, leurs ambitions.
Ces physiciens, informaticiens, mathématiciens, chimistes, biologistes, géographes et hydrologues ont finalement tous un point commun : l'enthousiasme. Isabelle Ducrocq


Christian Blanc serait il le seul homme politique à parler intelligemment de la croissance?

Christian Blanc, sur France Culture le 27 février, a pu présenter à nouveau ses bonnes idées sur la croissance. Je les trouve d'autant meilleures, ces idées, que ce sont celles développées ad nauseam par nous sur les sites de nos diverses revues. Plutôt que sauter comme un cabri en répétant Croissance, Croissance, Christian Blanc en montre les conditions. Ce discours devrait impérativement intéresser les hommes politiques européens et, avant eux, nos hommes politiques français. Ceux-ci semblent, de droite comme de gauche, ignorer ce qui fait la croissance, ce que Christian Blanc détaille, dans son dernier livre La croissance ou le chaos, chez Odile Jacob. Il ne s'agit pas de pousser à tout prix la consommation, mais de mettre en place les structures et procédures permettant d'accélérer le passage à ce que l'Europe ambitionnait d'être il y a quelques années, une société de connaissance et d'innovation. Pour cela, il recommande de privilégier le noyau régional et inter-régional (en associant si possible régions françaises et régions européennes voisines). Au sein de celles-ci, il faut développer les pôles de compétitivité regroupant en clusters universités, laboratoires de recherche, grandes et petites entreprises innovantes. Pour que les universités puissent jouer un rôle d'ensemencement, il faut évidemment assouplir leur statut et leur permettre d'entrer en concurrence les unes avec les autres, notamment pour attirer les meilleurs enseignants-chercheurs et étudiants. En ce qui concerne la recherche, il faut faire disparaître ce qu'il appelle les tuyaux verticaux, qui enferment à vie chaque chercheur dans sa discipline. Ceci ne veut pas dire tuer les grands organismes, mais les faire éclater en réseaux ouverts entre eux et sur l'extérieur. Ceci ne veut pas dire non plus que les Etats centraux n'aient plus de rôle à jouer, mais ils devront le faire en intervenant sur les grandes décisions stratégiques et les grandes infrastructures.

Pour que ceci soit possible, dans une société où les administrations, centrales comme locales, n'ont plus un sou à consacrer à l'investissement, du fait du poids des dépenses de fonctionnement et du service de la dette, il faut bien aussi admettre de réduire les dépenses publiques en personnel. Cela devrait commencer, propose Christian Blanc (qui se prépare de nombreux alliés dans l'électoral local), par la suppression des départements comme structures politiques. Mais les administrations centrales doivent aussi diminuer leurs effectifs et recentrer leurs activités. Si la gauche se refusait à présenter sérieusement ces perspectives à ses électeurs fonctionnaires, nous pensons qu'elle manquerait gravement à l'intérêt général. Il faut évidemment montrer ce que l'on fera des économies ainsi réalisées. La réponse est simple: augmenter les crédits à la recherche et au développement, qu'il s'agisse de la recherche proprement dit ou de l'aide aux PME et start up innovantes. On retrouve toutes ces idées sur le site de Christian Blanc http://www.christian-blanc.net/. Ajoutons que ce que je dis là est de ma part aussi objectif que possible. Je n'ai à ce jour aucunement l'intention de voter UDF, où d'ailleurs Christian Blanc parait bien seul.

Un point parfois oublié et que rappelle opportunément un autre livre, 18 leçons sur la politique économique : A la recherche de la régulation
de Jean-Claude Prager et François Villeroy de Galhau (Le Seuil) est que l'économie, à côté de régulateurs publics, a besoin d'une nouvelle catégorie, très présente dans les pays anglo-saxons et scandinaves, et oubliée en France (si bien d'ailleurs que les termes français manquent pour les désigner), les benchmarqueurs, les matchméqueurs et les networqueurs. En d'autres termes, il s'agit de consultants se plaçant entre les financeurs publics et privés (les banques), les entreprises à la recherche de financement et la collectivité économique en général. On devine leur rôle: favoriser les évaluations et les rapprochement. Evidemment, ils peuvent jouer des jeux troubles dans certains cas, encourageant par exemple l'emprise de tel ou tel raider peu soucieux de patriotisme économique. Mais s'ils sont en nombre suffisant, ils se concurrenceront et l'économie toute entière en profitera. Ces gens doivent trouver une place particulièrement utile dans les pôles de compétitivité et entre pôles de compétitivité, comme d'ailleurs l'indiquent les auteurs. 27/02/06


L'ONG de Tidène

L'ONG Tidène, ONG des Touaregs de la vallée de Tidène, nous montre comment utiliser intelligemment Internet pour communiquer. Il s'agissait au départ d'une association, l'Association Tidène, créée en 2004 par une dizaine de Touaregs (femmes et hommes) de la vallée de l'Aïr au Niger, avec pour objectif d’aider les populations de la vallée de Tidène (nord du Niger) dans les domaines du développement rural, de la santé, de l’éducation et de l’artisanat. Grâce à l'originalité de sa démarche, cette association a été reconnue Organisation Non Gouvernentale (ONG) par le gouvernement de la République du Niger en 2004, sans doute la plus petite organisation non gouvernementale - en nombre de personnes qui la composent - au monde. Il s'agit d'une initiative de Touaregs, femmes et hommes, pour leur communauté en difficulté, conscients de la nécessité de se prendre en main et d'apporter des moyens pour améliorer la situation des habitants de la région.

Christophe Jacquemin, qui a réalisé bénévolement leur site Internet (lequel est hébergé - gratuitement, faut-il le préciser?- par nous ), rappelle que la survie des populations nomades et sédentaires du Massif de l'Aïr est intimement liée à la question cruciale de l'accès à l'eau. Sans eau, ce n'est même pas la peine de parler santé, éducation, culture ou élevage. Ainsi, la première urgence concerne donc le forage des puits, avec pour perspective l’irrigation des zones de friche pour y établir des jardins d’agrumes et de légumes. Viendront ensuite des apports en matériel pour les écoles, en médicaments pour les dispensaires, ainsi que le développement de l’artisanat féminin, comme complément de revenu pour les familles.

Les membres de l'ONG ont évalué le chantier à réaliser dans la vallée de Tidène en matière de consolidation et de forage de nouveaux puits. Soit 70 puits indispensables, 40 puits maraîchers et 30 puits pastoraux. Les puits maraîchers permettent aux habitants de créer des jardins d'agrumes et de compléter leurs maigres revenus par la vente de légumes. Un puits maraîcher est utilisé par 2 ou 3 familles qui irriguent ainsi leurs cultures et disposent de l'eau pour leur besoin propres. Ce sont environ 150 familles (en moyenne 6 personnes par famille) qui bénéficieront des 40 puits maraîchers et verront leurs revenus accrus par la culture maraîchère. Les puits pastoraux permettent à la communauté d'abreuver les hommes et les troupeaux, sur une zone de 15 km2 en moyenne. Pasteurs nomades s'y retrouvent avec les animaux et ce sont parfois plusieurs centaines de bêtes qui s'y abreuvent en même temps.

Grâce à leur ténacité ce sont déjà 25 puits - bientôt 30 - qui ont pu être réalisés depuis juillet 2004 dans cette vallée de 100 kilomètres située dans une zone aride à trois heures de route au nord d'Agadez. Signalons aussi l'action de Christel Pernet (notamment pilote d'avion humanitaire, ayant appris le pilotage dans ce but), qui a été mandatée par le président de l'ONG, Mohamed Ixa, pour les représenter en Europe. C'est elle qui a contacté Christophe.

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http://www.ong-tidene.org/


Champions nationaux ou européens dans le Gaz

Les grandes manoeuvres des gaziers européens occupent beaucoup la presse actuellement. Elles posent avec évidence la question de la possibilité ou de l'impossibilité des pays européens à se considérer non comme des rivaux mais comme des partenaires partageant les succès ou les échecs de leurs entreprises. Il est vrai que dans le Gaz (nous ne parlons évidemment ici que de distribution et non de production) les positions européennes sont fortes et n'exigent pas nécessairement des regroupements destinés à affronter la concurrence extérieure. Néanmoins l'affichage de postures "patriotiques" (disons même nationalistes) par les gouvernements n'améliorent pas la construction d'une idéologie industrielle européenne commune. Peut-être est-ce inévitable en ce moment, faute d'une véritable conscience partagée du besoin de l'unité européenne dans les questions stratégiques. On ne voit pas en effet aujourd'hui, notamment avec le rejet du projet de constituion, comment pourraient s'organiser les conditions d'un gouvernement économique européen associant les Etats dans une perspective de renforcement global ménageant cependant les atouts nationaux;

Un point parait évident en tous cas. c'est le fait que lorsqu'un Etat conserve ne fut-ce qu'une minorité de blocage dans une grande entreprise stratégique, il est autrement mieux armé, face aux jeux souvent irresponsables des actionnaires spéculatifs, que lorsqu'il n'a que ses objurgations pour agir. Malheureusement, en France, on n'a pas cessé de privatiser depuis 10 ans. Nous passerions pour des plaisantins en disant qu'au niveau européen tout entier d'ailleurs, il faudrait que les Etats ré-acquièrent des parts en capital dans les entreprises jugées stratégiques. 26/02/06

NB. Rappelons au jour de la rédaction de cette brève les positions en présence. Ceci permettra de mieux suivre l'évolution des OPA, contre-OPA et blocages gouvernementaux. Les chiffres donnés ici indiquent le chiffre d'affaires 2005 (et non mes capitalisations boursières) en milliards d'euros, toutes activités confondues (électricité, gaz, autres activités).
- l'allemand EON 56 mds
- Les français EDF 51 mds et GDF, 22 mds
- le franco-belge Suez-Electrabel (résultant du rachat du belge Electrabel par Suez) , 41 mds
- l'italien ENEL 34 mds
- les britanniques Centrica 26 mds et Scottish Power 10 mds
- les espagnols Endesa 17 mds et Gaz Natural (CA?)


L’hypothèse de l’effondrement du dollar

Je reviens sur l’hypothèse évoquée dans l’article ci-dessous, selon laquelle le dollar serait menacé d’effondrement au cas ou l’Iran décidait d’ouvrir une bourse en euros pour la vente de son pétrole (IOB ou Iranian Oil Bourse). Je ne l’avais traité qu’incidemment mais je pense maintenant qu’il faut y réfléchir avec la plus grande attention. Ce qui m’y incite sont les commentaires, toujours excellents que fait Philippe Grasset à propos du discours d’un représentant américain, Ron Paul, du Texas, devant la Chambre des Représentants (voir http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=2443) . C’est aussi la lecture de ce discours lui-même, publié sur le site de la Chambre des Représentants, Speeches and Statements ( voir http://www.house.gov/paul/congrec/congrec2006/cr021506.htm). Je ne le résumerai pas ici. Disons que le titre“The End of Dollar Hegemony” en donne le thème – thème si explosif que l’on s’étonne de voir qu’il n’ait pas suscité plus de réactions de la part de l’administration républicaine. L’honorable député y présente un historique brillant de la façon dont depuis plus d’un siècle le pouvoir américain a reposé sur la mise en condition et l’exploitation des économies vassales (dont les nôtres) grâce à des manipulations du dollar. Mais le paradoxe qu’il souligne est que ce même dollar, contrairement à l’étalon or, a perdu progressivement toute signifiation en termes de valeurs économiques effectivement créées. Il n' a maintenu son cours, malgré le déséquilibre croissant de la balance commerciale américaine, que parce que les détenteurs de portefeuilles en dollars n’ont jamais voulu en obtenir le remboursement. Ils espéraient ainsi continuer à profiter des miettes de la croissance américaine et des appuis de la diplomatie de ce pays.

Mais comme ce sont dorénavant (hélas pour l’écologie) les transactions sur le pétrole qui déterminent la richesse de l’économie mondiale, le talon d’Achille du système monétaire international régulé par le Roi Dollar est apparu très simplement à certains pays producteurs qui ne voulaient pas se plier aux lois américaines. Il leur suffisait de négocier leurs produits en euros. D’une part la devise européenne n’est pas manipulable par Washington (du moins en principe) et d’autre part, autour d’une bourse au pétrole en euros auraient pu se regrouper les pays producteurs voulant secouer l’hégémonie américaine.

D’après Ron Paul, cette brillante idée serait venue d’abord à Saddam Hussein et c’est elle qui a entraîné sa chute. Les Américains lui ont déclaré la guerre dans le double but de lui enlever toute tentation en faveur de l’euro et, dans la foulée, de mettre la main sur ses gisements d’huile. Un temps l’idée avait été reprise par le Président Chavez du Vénézuéla, qui l’a momentanément mise en sommeil après avoir failli disparaître dans des attentats fomentés contre lui par la CIA. Mais l’Iran est dans une position autrement forte. C’est donc elle qui va reprendre le projet, auquel se rallieront Chavez et d’autres producteurs indépendants.

Le problème est que dans ce cas le dollar baisserait face à l’euro et que cette baisse entraînerait les détenteurs de dollars à s’en débarrasser au plus vite. On me signale une information, passée inaperçue de moi, qui vient donner consistance à cette hypothèse: la Syrie a d'ores et déjà décidé de remplacer le dollar par l'euro pour ses échanges extérieurs. Si ceci se généralisait, la baisse du dollar se transformerait en déroute. Une crise économique mondiale en résulterait, mais ce serait l’économie et la puissance américaine qui en feraient l’essentiel des frais. Les pays producteurs de pétrole et même (selon moi du moins) l’Europe tireraient au contraire leur épingle du jeu.

Que pourrait faire les Etats-Unis ? Bombarder l’Iran, au prétexte de ses travaux sur l’uranium ? Oui mais ils se mettraient vraiment au ban de l’humanité. Même les plus atlantistes des Européens ne pourraient pas les suivre. Sauver les meubles ? Oui mais comment, si l’on considère qu’une partie de leur économie est virtuelle et que l’autre repose sur des dépenses militaires qui ne créent pas de véritable valeur. Alors, que faire, y compris en ce qui nous concerne, sinon nous préparer à tirer le meilleur parti de la future crise, si elle survient (et si la grippe aviaire nous en laisse le loisir).

J’arrête là les hypothèses sur ce qui se passerait dans l’éventualité d’un effondrement du dollar. Je dois cependant vous signaler (suite à une remarque de J.C. Empereur) une hypothèse complémentaire, à peine croyable, mais émise très sérieusement par des observateurs avertis de ce qui se passe aux Etats-Unis, notamment l’historien William Pfaff, dans un article (http://www.williampfaff.com/modules/news/article.php?storyid=102 ) également signalé par Dedefensa. Pour Pfaff, une attaque qui serait suicidaire contre l’Iran ne serait pas pour déplaire aux deux forces actuellement au pouvoir sous la présidence de G.W. Bush. Ce serait une apocalypse, et alors ? La première de ces forces est celle des évangélistes, qui croient dur comme fer que le monde sera sauvé dans une grande catastrophe permettant la Fin des Temps et le retour du Messie. La seconde est celle des néo-conservateurs. Ceux-ci, loin d’être des férus de l’extrême-droite, comme on le pense naïvement en Europe, seraient, tenez-vous bien, le dernier avatar des Trotskystes, corrompus par le pouvoir, certes, mais ayant conservé leurs vieux réflexes des années Trente. Les Staliniens qui voulaient la révolution dans un seul pays ont été éliminés, mais les Trotskystes ont toujours plaidé pour une prise de pouvoir mondiale, à l’occasion d’une crise elle-même mondiale. Le plus dur des Néo-cons, Paul Wolfovitz, aujourd’hui président de la Banque Mondiale, serait le plus éminent de ces Trotskystes. Il ne faut donc pas compter sur ces aventuriers pour modérer les faucons de Washington. Si l'Europe ne veut pas se laisser entraîner dans les catastrophes millénaristes que préparent ou que souhaitent inconsciemment les faucons néo-cons, il serait temps qu’elle prenne plus que jamais ses distances à l’égard de la Maison Blanche.

Pour approfondir l’hypothèse (il est vrai violemment démentie par la 4e Internationale) d’un lien historique et renouvelé entre les Néo-cons et les Trotskystes, faites Wolfovitz + Trotski sur Google. Bonne lecture. 24/02/06 23h00


Un thriller politico-financier ?

Grâce à un article publié avec une grande emphase le 21 février sur le « média citoyen » en ligne Agora Vox (http://213.251.140.17/article.php3?id_article=7187&id_forum=22500&var_mode=recalcul#forum), ceux qui ne le connaissaient pas ont pu découvrir un article signé d’un certain Franck Biancheri, développant une hypothèse qui pourrait faire l’objet d’un excellent thriller politico-financier ALERTE EUROPE 2020 / RUPTURE SYSTEMIQUE GLOBALE 20-26 Mars 2006 : Iran/US - Déclenchement d’une crise mondiale majeure.

En résumant beaucoup, l’article évoque la possibilité que dans la semaine du 20 au 26 mars 2006 (c’est-à-dire demain), des évènements majeurs bouleversent l’équilibre économique du monde. Le principal facteur en serait l’ouverture par l’Iran d’une bourse aux produits pétroliers libellés en euros, la chute du dollar, la crise générale des échanges résultant d’une fuite devant le billet vert de tous les détenteurs de ces liquidités et, bien évidemment, l’effondrement économique des Etats-Unis dont l’endettement est principalement couvert par des prêts étrangers. Nous vous incitons à lire l’article ainsi que le long et assez ennuyeux Forum donnant la parole aux « citoyens » souhaitant participer aux débats, selon la formule du Journal.

Je ne prendrai pas parti ici sur la vraisemblance du scénario lui-même. On verra assez vite s’il se vérifie. Mais même s’il ne se vérifiait pas demain, il ferait certainement partie des perspectives possibles et mériterait de ce fait une réflexion attentive de la part de ceux qui, comme nous notamment, s’inquiètent du rôle de l’Europe et des intérêts de celle-ci dans l’actuel affrontement entre l’Iran et les Etats-Unis, comme dans la « crise », pour parler soft, du Moyen-Orient. Nous pourrons en reparler.

Le point par contre qui mérite d’être souligné ici est qu’il existe désormais un certain nombre de personnes, de nationalité française ou appartenant à d’autres pays, européens ou non, personnes jusqu’alors il faut bien dire peu connues (de moi?), qui utilisent l’Internet pour exprimer des points de vues et publier des études portant sur la géo-stratégie européenne. C’est notamment le cas du groupe (qui se baptise Think Tank) dit Laboratoire européen d’anticipation politique Europe 2020 (LEAP/E2020). Un de ses animateurs est ce même Franck Biancheri précité. On le retrouve aussi, omniprésent, sur le site Europe2020 Anticipation Politique Européenne http://www.europe2020.org/fr/home.htm et sur celui, lié au précédent, du Newropeans Magazine http://www.newropeans-magazine.org/. Dans les deux cas sont publiés, outre des articles, les résultats (réservés aux abonnés) d’études et de sondages peu vérifiables portant sur des sujets chauds susceptibles d’intéresser les Européens.

Comme toujours dans ce cas, il faut s’interroger sur la crédibilité des auteurs et des sources. S’agit-il d’une encore obscure Lettre d’information cherchant sa clientèle, en exploitant le sensationnel ? Avons-nous au contraire en face de nous des gens sérieux qu’il faut lire, même si on ne les prend pas au pied de la lettre ? On ne sa it pas non plus qui les payent et pour qui ou quoi ils travaillent vraiment. Je n’ai pas à ce jour les moyens de répondre à cette question. Peut-être devrais-je alors ne pas leur faire de publicité en parlant d’eux dans cette modeste chronique.

Mais je pense qu’il faut en parler pour une raison simple. C’est que de tels évènements ou non-évènements éditoriaux disposent désormais, avec les journaux citoyens comme AgoraVox et les innombrables blogs qui se branchent sur eux, de tribunes très puissantes inaccessibles aux journalistes et chroniqueurs de la presse traditionnelle. La constatation fait désormais figure de lieu commun, mais il faut cependant la refaire. Ceci veut dire que, pour être informé, il faut désormais passer un temps considérable sur Internet, ne fut-ce que pour parcourir les articles et les forums. Je ne mentionne pas le temps encore plus grand que nécessiterait la participation un peu active à ces mêmes forums. Je suis pour ma part assez partisan des nouvelles méthodes de la presse et de l’Internet citoyen, mises en valeur par le livre récent intitulé La révolte du pronetariat (Fayard), de Joël de Rosnay et Carlo Revelli, dont j’ai rendu compte dans un article précédent. Joël de Rosnay est d’ailleurs un des fondateurs de Agora Vox. Mais il faut bien se rendre compte que de tels médias offrent des portes grandes ouvertes à la désinformation naïve ou politiquement intéressée. Ni les organisateurs censés éviter les dérives dans de tels médias ni à plus forte raison les lecteurs ne peuvent s’en rendre compte ou l’empêcher.

De même on constate assez vite que les Forums ouverts aux lecteurs sont très vite accaparés par des intervenants caractériels qui s’invectivent entre eux sans profit pour l’information en général. J’avais déjà constaté la même chose quand il y a quelques années, j’avais participé à l’animation d’un site interactif, ancêtre des blogs, intitulé Doleances.org. Il s’agissait de recenser les demandes des citoyens visant à améliorer le fonctionnement des services publics. Beaucoup de bonnes choses avaient été écrites, mais à la longue l’espace a été envahi par des demi-fous qui ont obligé finalement à interrompre l’exercice.

Je ne vais pas pour autant faire le censeur grincheux et renvoyer les lecteurs à la presse traditionnelle, papier ou en ligne. Celle-ci est indispensable, mais du bruit à la marge n’est pas inutile. Il faut seulement savoir l’interpréter, ce qui demande un minimum de temps et de pratique. 24/02/06


Dénonciation d'un mécanisme d'auto-destruction

C'est ainsi que l'on pourrait qualifier le rapport au Sénat américain du conseiller Stuart Bowen, nommé à la Maison Blanche par le président Bush comme Inspecteur Général de la reconstruction en Irak (http://www.whitehouse.gov/results/leadership/bios/bowens.html). Ce rapport montre que les sommes dépensées, au plan civil, pour relancer l'activité dans ce pays n'ont rien produit de durable. La faute en est à l'insurrection qui décourage les investisseurs locaux et étrangers, mais aussi aux détournements de fonds et mauvaises gestions dont sont responsables les contractants américains eux-mêmes. Même l'exploitation pétrolière, qui avait été la cause non-dite de l'intervention, n'a pas repris son régime antérieur.

Il faut rapprocher ce bilan de celui, encore difficile à faire, mais assez terrifiant, du coût global de la guerre pour le budget américain. Nous avons déjà évoqué ces chiffres, présentés notamment par l'économiste et pris Nobel Joseph Stiglitz. 250 milliards ont déjà été dépensés, auxquels s'ajouteront 250 autres milliards en cas de prolongation de l'occupation pendant 5 ans. En y ajoutant les dépenses non directement financées par le budget militaire, on atteindrait les sommes de 700 à 1200 milliards.

L'Amérique peut-elle payer sans courir au fiasco? Jusqu'alors, les dépenses militaires avaient un effet favorable sur une économie disposant de ressources inemployées: relance et surtout encouragement aux investissements de haute technologie. Aujourd'hui (voir notre article ci-dessous Quelles entreprises profitent de la hausse du budget militaire américain?), ce n'est plus tout à fait le cas. L'argent ne va pas seulement dans les poches des Américains honorables, mais se perd dans des puits sans fonds dont profite on ne sait qui - dont sans doute en partie la guerilla.

Les scientifiques et industriels américains devraient y réfléchir sérieusement. G.W. Bush a fixé à la Nasa le noble objectif de "retourner sur la Lune" d'ici 2015 puis de s'élancer vers Mars? Un tel programme ne ferait-il pas 100 fois plus pour le prestige mondial des Etats-Unis que la guerre en Irak? Or de quels crédits annuels dispose la Nasa pour ce faire: quelques 20 milliards. Avec 50 milliards par an, elle pourrait être sur Mars dans 5 à 10 ans, selon les experts. Cela ne vaudrait-il pas mieux?

Mais l'Amérique semble avec la guerre en Irak et plus généralement la guerre dite de l' "anti- terrorisme", engagée dans un processus d'auto-destruction dont Ben Laden, qui n'y est finalement pour pas grand chose, doit se réjouir. Qui sont les responsables d'un tel processus? Sans chercher beaucoup, nous pourrions dire que ce sont les lobbies du pétrole, qui prennent tous les risques pour continuer à disposer de sources sous leur contrôle. Aller sur Mars est le cadet de leurs soucis. Aujourd'hui, ils sont prêts à ruiner l'Amérique dans des guerres interminables. Demain, ils seront prêts à ruiner le monde entier, en exploitant les réserves d'hydrocarbures encore inaccessibles et en faisant ainsi monter de 10 à 15 degrés la température de la Terre d'ici la fin du siècle (voir notre article Un monde en feu dans ce numéro). Dans ce cas, nous serons aussi responsables qu'eux du mécanisme d'auto-destruction évoqué ici, puisque nous ne faisons rien de sérieux pour nous opposer aux lobbies pétroliers anglo-saxons et au gouvernement américain qui les représente.21/02/06


L'Amérique perd-elle la guerre de la communication?

Il est curieux de constater que l’un des chefs les plus éminents de la nation qui à juste titre se flatte d’avoir inventé les moyens de communication modernes estime avoir perdu la guerre de la communication qu’elle voudrait mener contre le reste du monde. Il s’agit d’abord de la communication à l’attention du monde musulman (désigné globalement aujourd’hui par l’expression sûrement un peu trop générique, sinon désobligeante, de « Muslims »). Mais il s’agit aussi de la communication à l’attention du reste du monde, latino-américain et européen en premier lieu.

L’auteur assez inattendu de cet examen de conscience est le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld. Dans un discours devant le Council of Foreign Relations, le 17 février 2006 (cité par dedefensa http://www.defenselink.mil/speeches/2006/sp20060217-12527.html), il explique que Al Qaida et plus généralement les » Muslims » ennemis des Etats-Unis sont en train de gagner la guerre de la communication et des médias. Ils savent, selon lui, avec très peu de moyens, manipuler les opinions publiques, tandis que le Pentagone et plus généralement l’Administration américaine s’en tiennent encore à des méthodes lourdes et dépassées.

Ce sont pourtant des méthodes hautement efficaces que l’on prêtait et prête encore aux Etats-Unis, du moins quand il s’agissait de vendre l’american way of life, les produits des industries d’armement comme des industries culturelles et de consommation. Appliquées à la Sécurité Nationale, depuis la 2e guerre mondiale, ces méthodes ont fait merveille, persuadant le monde entier que le bonheur était dans le pré américain et que les ennemis étaient chez les autres. Comment se fait-il que subitement la recette ne parait plus marcher. Autrement dit, comment se fait-il qu’Hollywood n’ait pas encore produit de films montrant les méchants Musulmans en action, les seules productions involontaires étant celles montrant des GI maltraitant des prisonniers. La lourdeur bureaucratique de l’appareil de communication, dénoncée par le vertueux Rumsfeld, est-elle seule en cause ?

Les gens de bon sens, comme le sont nos lecteurs, auront une réponse très simple : la communication américaine ne convainc plus personne, ni dans le monde musulman, ni dans le reste du monde, car elle n’a rien à dire de convaincant. Même s’il ne faut pas attribuer une valeur absolue aux « faits », on doit reconnaître que ceux-ci sont accablants pour l’Amérique. Elle est venue en Irak pour le pétrole, elle s’est embourbée dans une guerre provoquant des milliers de victimes et multipliant à l’infini les combattants terroristes, elle n’a pas pu régler le conflit palestino-israélien, elle poursuit une course aux armements sophistiqués dont l’urgence échappe à tout le monde, elle fait royalement fi des avertissements de plus en plus dramatiques concernant le réchauffement du climat, etc. etc.

Non seulement les musulmans s’en rendent compte, mais aussi les autres citoyens du monde. Ceci explique que l’Amérique soit en train de perdre la guerre des cœurs et des sentiments (malgré les grandes vertus de certains de ses citoyens, chercheurs, journalistes, militants associatifs notamment). Les seuls alliés qu’elle conserve sont ceux qui espèrent profiter encore de ce qui leur reste de puissance matérielle.

Là où cependant nous suivrons, avec précaution, notre ami Rumsfeld sera dans son appréciation de l’habileté (voire la duplicité) des médias arabisants. Un intellectuel musulman français signalait hier sur France Culture à quel point par exemple la chaîne de télévision Al Jazira, remarquablement bien faite et répandue dans l’ensemble du monde musulman, faisait preuve au second degré dans ses éditions arabophones d’un soutien au fondamentalisme le plus archaïque, empêchant ainsi le monde musulman d’évoluer vers plus d’ouverture. « Vous ne vous en rendez pas compte, disait-il, car vous ne parlez pas arabe. Mais vous avez bien tort de vous fermer ainsi à une voix qui prend de plus en plus d’importance dans le monde. Ses sous-entendus sont édifiants. Si vous ne voulez pas laisser le champ libre aux fondamentalistes, vous devriez faire mieux connaître les valeurs de la modernité au monde arabe, en arabe, que ce soit via Al Jazira ou par d'autres médias. ». Il ne s’agissait pas dans l’esprit de cet intellectuel de faire connaître les valeurs auxquelles se rattache Donald Rumsfeld, mais plus modestement celle de l’Europe, une Europe où religions et athéisme continuent encore à cohabiter à peu près harmonieusement. 20/02/06

* Al Jazira en anglais http://english.aljazeera.net/HomePage
* Al Jazira en arabe http://www.aljazeera.net/NR/exeres/8FD54E7F-56C5-49A0-B60A-89A67426F3B3.htm


Quelles entreprises profitent de la hausse du budget militaire américain?

Avec les guerres sans fins en Irak et en Afghanistan, dans lesquelles semblent irrémédiablement s'enfoncer le pouvoir américain, on constate un changement encore subtil mais qui risque d'avoir ultérieurement des conséquences considérables. La lutte contre des adversaires pratiquant une guerre qui, à part quelques armements modernes, n'est pas très différente de celle des tribus qui se battaient contre la Grande Bretagne au 19e siècle, rend quasi obsolètes les armements hyper-sophistiqués qui faisaient jusqu'alors l'objet des grands contrats passés par le Pentagone, avions, matériels navals et terrestres, munitions intelligentes, etc. Autant de perdu pour ces membres actifs du CMI (complexe militaro-industriel) qu'étaient jusqu'alors les Lockheed Martin, Northrop Grumman et homologues. Certes l'augmentation du budget militaire demandé par G.W. Bush pour l’année fiscale 2007 dans le cadre de la QDR (Quadriennal Defence Review) 2005 leur permet encore d'augmenter leurs chiffres d'affaire d'environ 30% chacun. Mais les véritables bénéficiaires de la hausse sont de simples sociétés de service et de prestations commerciales. Citons Halliburton (+12,646%), Dyncorp International (+200%), Bechtel (+139%), Parsons (+104%), and Washington Group International (+126%). Ces sociétés, comme on sait, initialement mandatées pour participer à la reconstruction de l'Irak, servent surtout aujourd'hui à fournir des services de gardiennage, protection rapprochée et escortes fortement armées, en complément et parfois à la place des militaires du corps expéditionnaire qui semblent à bout de souffle.

Il n'est pas nécessaire d'être expert en droit public pour voir les conséquences qu'entraîne progressivement cette mercenairisation de la guerre: multiplication de sous-traitants de l'Etat bénéficiant de contrats publics sans aucun contrôle a priori ni a posteriori. Le cas le plus voyant est celui de la société Halliburton, dont on sait les relations avec les politiciens de l'establishment néo-conservateur, mais elle n'est évidemment pas la seule - développement d'équipes incontrôlées et incontrôlables dont les membres, à supposer qu'ils quittent l'Irak un jour, irons semer la guerre ailleurs dans le monde voire aux Etats-Unis eux-mêmes - perversion grave de l'idéal du service public et de la démocratie dont les Etats-Unis s'étaient jusqu'ici proclamés les grands défenseurs - apport sur un plateau aux médias arabes d'arguments favorisant l'anti-américanisme

Au sein même du Pentagone, une partie des hauts responsables militaires ne reconnaissent plus leurs marques, face à ce foisonnement de bandes armées. Ils déplorent (sans doute poussés à le dire par les grands industriels précités) la dégradation rapide des forces traditionnelles, désormais bien incapables d'intervenir sur des théâtres "classiques", sauf à employer sans préalables l'arme atomique dont les résultats seraient évidemment catastrophiques. Les généraux espèrent s'en sortir en renforçant la mutation vers les armes électroniques, les satellites, la guerre infocentrée et le renseignement tous azimuts (voir notre article ci-dessous: L'emballement des systèmes électroniques américains). Mais à leur tour, et tout autant que la multiplication des mercenaires, ces systèmes d'écoute commencent à émouvoir ce qui reste de démocratie dans le pays - d'autant plus qu'ils ne sont pas sans bavures collatérales. On a vu lors de certains incidents récents que l'afflux d'informations mal digérées vers un commandement débordé et pressé d'agir pouvait être pire que le manque de données.

Comme tous les disfonctionnements qui affectent les Etats-Unis se répercutent assez vite sur les Européens, il ne faudra pas dire que les orientations inquiétantes résumées ici ne nous concernent pas. Au contraire. 20/02/06

* Voir l'article “Soldiers versus Contractors: Emerging Budgetary Reality?”, de William D. Hartung du World Policy Institute du 17 février 2006 sur le site du Center of Defense Information http://www.cdi.org/pdfs/Hartung%20on%20Soldiers%20v%20%20Contractors.pdf (source Dedefensa)


Hommage à Guy Verhofstadt

Thomas Ferenczy a rendu un bel hommage au Premier ministre belge Guy Verhofstadt dans Le Monde du 16 février. Nous ne pouvons que nous y associer pleinement, en vous proposant quelques extraits de l'article http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-741955,0.html. Il s'agissait de présenter le livre de Guy Verhofstadt intitulé Les Etats-Unis d'Europe (éditions Luc Pire) qui est un plaidoyer pour faire de l'Europe non pas une "fédération d'Etats-nations", mais un super-Etat unifié, autrement dit un Etat fédéral. On pouvait penser que ce rêve des militants de la construction européenne était définitivement mort, sous les coups des souverainistes ou de ceux qui, sans être vraiment souverainistes, craignent à l'instar du Général de Gaulle dans les années cinquante que cette Fédération soit une machine de guerre américaine pour diluer l'autonomie de décision d'un pays comme la France. Aujourd'hui, on se reprend à rêver d'une Europe puissance, notamment, comme nous le prônons, grâce aux technologies de souveraineté, mais personne n'ose encore reprendre le terme d'Europe fédérale-Puissance, susceptible de s'opposer victorieusement aux emprises des autres super-puissances, à commencer par celles des Etats-Unis.

Mais, et nous citons Thomas Ferenczy: "M. Verhofstadt estime le moment venu d'aller vraiment vers l'unification de l'Europe. Pour lui, les Etats membres doivent enfin se doter d'une politique socio-économique, d'une défense et d'une diplomatie communes. Il peut sembler paradoxal de vouloir forcer les feux, alors même que les opinions publiques ont perdu confiance en l'Union européenne et s'inquiètent de ses effets pervers. Donnons-lui les moyens d'agir, répond le premier ministre belge, et les citoyens retrouveront confiance. Les Etats-Unis, ajoute-t-il, ont montré la voie à suivre en devenant une fédération. Avant la crise de 1929, leur budget était de 1 % du produit intérieur brut, comme celui de l'UE aujourd'hui. Il est monté ensuite à 17 % puis à 20 %. Face à la crise et au chômage, ce "saut en avant" a été salutaire.

M. Verhofstadt invite donc les Européens à créer, au sein de la Commission, un "cabinet socio-économique européen", qui assurera la "convergence", sinon l'harmonisation, des politiques sociales et fiscales. Il les exhorte aussi à mettre sur pied une armée européenne, dont l'existence seule rendra "crédible" la politique étrangère de l'Union. Si les Vingt-Cinq ne sont pas d'accord pour imprimer ce nouvel élan à l'Europe, alors, dit-il, commençons par rassembler autour du projet les Etats de la zone euro. Les autres choisiront, ou non, de s'y associer."

Qu'adviendra-t-il de ces propositions? Par qui seront-elles reprises? On peut être pessimiste à cet égard, vu les oppositions qui ne demandent qu'à se manifester dès qu'une orientation un tant soit peu fédéraliste est évoquée par un homme ou un parti politique en Europe. Mais ne désespérons pas. Il faut que les partisans d'une Europe fédérale-Puissance reprennent courage et mettent, comme l'a fait le Premier ministre belge, leurs propositions sur la place publique. Je dirais bien, si le spectre de la grippe aviaire ne donnait pas à cette expression une aura sinistre, que les hirondelles finiront bien par faire le printemps. 18/02/06

NB: Le livre ne semble pas encore en librairie en France à la date de cette chronique. Je l'ai commandé et il ne me sera livré que dans un mois. Que les lecteurs éventuels prennent patience.


L'emballement des systèmes d'espionnage électronique américains


Dans un article du Monde en date du 18 février 2006, p. 3 le correspondant à New-York du journal indique que d'ores et déjà 325.000 terroristes présumés ont été recensés et fichés dans la base de données du National Counterterrorism Center, créé en août 2004 par un décret exécutif du Président (voir http://www.whitehouse.gov/news/releases/2004/08/20040827-5.html). Le NCC dépend plus ou moins de la CIA (voir http://www.cia.gov/terrorism/ctc.html) comme du National Security Council. Sa base regroupe parfois plus de 40 informations par suspect, obtenues de diverses sources et ainsi centralisées. Les organisations de défense des droits civiques s'interrogent sur les conditions dans lesquelles ces informations sont recueillies et exploitées. Les professionnels du renseignement eux-mêmes se demandent si une telle centralisation s'impose. On sait qu'en Europe, sagesse ou incapacité à se coordonner d'un pays à l'autre, la perspective d'une base centrale de suspects ou même de délinquants avérés n'est pas apparue comme opportune aux spécialistes de la lutte anti-terrorisme.

Mais les Etats-Unis se sont engagés dans des projets encore plus audacieux et encore plus suspects aux yeux des défenseurs des droits civiques, tels l' Electronic Frontier Foundation ou le Data Privacy Laboratory de la Carnegie Mellon University. Il s'agit d'un énorme programme baptisé Analysis, Dissemination, Visualization, Insight, and Semantic Enhancement (ADVISE). On en sait peu sur lui, car c'est un programme de R/D conduit au sein du Department of Homeland Security (DHS), qui fait partie des responsabilités de celui-ci en matière de lutte contre les menaces (Threat and Vulnerability, Testing and Assessment" ) Il a reçu 50 millions de crédits cette année.

Un article très bien documenté (au moins semble-t-il) du Christian Science Monitor présente et discute ADVISE, en faisant intervenir de nombreux témoignages. Nous ne pouvons le résumer ici, mais nous conseillons à nos lecteurs de consulter eux-mêmes le journal (tant du moins que l'article restera en ligne, ce qui ne serait pas garanti. Voir http://www.csmonitor.com/2006/0209/p01s02-uspo.html ) . Disons seulement que ADVISE sera un système reposant sur le principe du Data Mining intelligent (fouille de données). Des programmes d'intelligence artificielle évoluée fouilleront des centaines de milliers (ou millions, ou milliards?) d'informations capturées dans les messages, sites Internet, blogs et autres échanges entre particuliers et entreprises, afin d'y identifier des "patterns" qui pourraient apparaître comme révélant un projet suspect au regard de la lutte anti- terrorisme. Ainsi si je procède à un achat d'essence au bidon dans un garage et à l'acquisition d'un paquet de coton hydrophile chez un pharmacien, je pourrai être soupçonné de préparer des cocktails Molotov. Mais je pourrais aussi bien me préparer à nettoyer les murs de ma chambre, activité également dangereuse mais peu susceptible d'ébranler les fondations de l'Etat.

Les systèmes de surveillance satellitaires, dont la résolution est de plus en plus fine, joueront un rôle croissant dans cette surveillance. Supposons que j'invite quelques amis par Internet à un week-end dans une auberge de campage et que dans le même temps, cette auberge accueille un groupe de chasseurs, avec leurs fusils et leurs 4/4 (les chasseurs, hélas, ne font pas dans la délicatesse). Le rapprochement entre l'écoute électronique de mon message et l'image des chasseurs pourrait, à l'extrème, provoquer l'envoi d'un missile guidé par GPS sur l'auberge. Je plaisante, certes, mais c'est bien quand même l'objet de ADVISE que permettre de tels mesures de "contre-terrorisme".

Un programme de même nature, Total Information Awareness, que nous avions signalé en son temps (Gazette 100 http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/04-10006/index.htm et 73 http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/02-7312/index.htm ), avait été retiré devant les protestations. Mais l'initiative repart de plus belle, avec des moyens accrus.

Comme toujours, les critiques portées à de tels systèmes, faisant valoir le risque d'égarer les enquêteurs sur de fausses pistes, en multipliant les accusations erronées, alors que les vrais terroristes (s'il y en a encore aux Etats-Unis) échapperaient aux systèmes de détection, se heurte à l'affirmation jamais prouvée mais difficile à démentir, que ces systèmes ont déjà permis de démanteler de dangereux complots. En attendant, les investissements technologiques consentis avec des crédits publics renforceront les compétences des géants du logiciel et du data mining américains, pour le plus grand profit de leurs offres de service sur le marché international où rêgne, comme de bien entendu, la concurrence la plus franche entre acteurs réputés placés sur un pied d'égalité concurrentielle. 18/02/06

* Sur le data-mining, voir la 2e partie de l'interview déjà un peu ancien, de Michele Sebag, chercheuse en IA, que nous avions réalisé en 2002
http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/oct/sebag.html
* Sur le Space Control, voir la 2e partie de l'article de Jean-Claude Empereur, datant de 2004, mais qui est plus d'actualité que jamais.
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2004/53/puissancameric.htm

L'auteur nous propose d'ajouter au texte précédent la réflexion suivante:
" Il me semble que ce problème de "l'emballement " du système d'espionnage américain devrait nous inquiéter, nous Européens. Il ne concerne pas seulement les citoyens américians. La collecte en continu d'informations sensibles est,en particulier, l'une des composantes stratégiques des systèmes spatiaux sur lesquels nous réfléchissons ( stratégie américaine de monitoring de la planète) .Les fameux satellites d'observation de la Terre ne s'intéressent pas seulement au temps qu'il fait ou à la biodiversité. Le thème de la banalisation de l'espionnage "automatique" en particulier via les satellites, les systèmes d'écoute ou de surveillance Internet, les "back doors " négociées avec le gouvernement fédéral par certains concepteurs de logiciels... l'Intelligence Economique défensive et offensive mérite une réflexion plus avertie de notre part". JCE


Partenariats avec l’Inde

La question du rôle de l’Inde dans un monde multipolaire encore largement dominé, en termes stratégiques et économiques, par les Etats-Unis, intéresse directement l’Europe. Celle-ci, qu’elle en fasse ou non un objectif de sa politique extérieure (encore bien hésitante à ce jour), ne peut que souhaiter, selon nous, voir confirmer l’entrée dans ce monde multipolaire de la grande puissance Indienne. Cette entrée pourra non seulement offrir une contrepartie à l’influence américaine mais aussi à l’influence chinoise, dont on sait qu’elle ne cessera de grandir dans les prochaines années. L’Europe aura ainsi des marges de manœuvres plus grandes pour conforter, comme il serait souhaitable, son propre rôle de puissance, notamment dans le domaine technologique.

Mais qui dit monde multipolaire dit jeu à plusieurs partenaires dont les cartes sont, sinon constamment d’où moins régulièrement rebattues, en fonction de ce que chacun des joueurs peut apporter à la compétition globale. Ceci veut dire qu’il ne faut pas que les joueurs tablent sur des positions acquises à long terme, que ce soit en termes de supériorité ou d'infériorité. L’Europe, et notamment la France qui reste encore particulièrement en pointe dans le domaine des technologies de souveraineté 1), doivent éviter quatre erreurs. La première consisterait à penser que l’Inde n’est pas un concurrent crédible dans les produits à haute valeur ajoutée. On ne le croit plus guère heureusement, mais il faut cependant toujours rappeler désormais que l’Inde forme plus d’ingénieurs de haut niveau que les Etats-Unis et l’Europe. Ses ingénieurs sont particulièrement compétitifs en termes commerciaux puisque leurs salaires sont de 5 à 10 fois inférieurs à ceux de leurs homologues occidentaux. Par ailleurs ils offrent des services facilement exportables car ils sont accessibles grâce aux réseaux de télécommunications à large bande. Ceci veut dire qu’il ne s’agit pas seulement de proposer des téléservices banaux mais la participation à de véritables bureaux d’études avancées, même si ceux-ci demeurent juridiquement localisés en occident. Cette disproportion dans les salaires doit aussi être évoquée quand on mesure les investissements consentis par le gouvernement indien pour ses propres grands projets industriels et technologiques. Ainsi, si le budget de l’Indian Space Research Organisation (http://www.fas.org/spp/guide/india/agency/isro.html) est actuellement de quelques 900 millions de dollars, à comparer avec les 2,5 milliards de l’Agence Spatiale européenne (Esa) et les 20 et quelques milliards de la Nasa, la partie charges salariales de ce budget est à multiplier par 10. Ceci équivaut approximativement à un budget de 7 milliards, qui dépasse largement celui de l’Esa.

Une deuxième erreur à éviter consisterait à croire que les positions acquises le sont durablement, que ce soit en faveur des « dominants » ou des « dominés ». On l’a vu ces derniers mois dans le domaine des relations entre l’Inde, les Etats-Unis et l’Europe en matière de nucléaire. L’Inde n’ayant pas signé le traité de non-prolifération avait été exclue par les Etats-Unis du rang de partenaire possible, ce qui avait laissé penser aux Européens qu’ils disposaient d’un avantage compétitif durable. Puis, comme il fallait si attendre, les Etats-Unis sont revenus sur ce ban, qui risquait de priver leurs industriels nucléaires et de défense de perspectives avantageuses. Un partenariat stratégique Inde-Etats-Unis est actuellement en cours de finalisation. Ceci avait ému certains industriels européens un peu naïfs, qui se voyaient déjà de fait interdits d’Inde. Mais il fallait bien imaginer que l’Inde, en sa sagesse, n’allait pas se lier avec un seul partenaire stratégique – d’autant plus que les exigences américaines imposées par un gouvernement néoconservateur n’ayant rien perdu de son arrogance, commencent à irriter certains milieux indiens. On consultera sur ce point l’article du professeur Brahma Chellaney, professeur d’étude stratégique au Center for Policy Research de la Nouvelle Delhi, publié dans The International Herald Tribune du 13 février . Il signale une déception indienne grandissante dans le “partenariat stratégique” annoncé à grand fracas il y a onze mois, lorsque les USA dévoilèrent leurs plans pour “faire de l’Inde une super-puissance” (voir http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=2420) Le jeu est donc resté ouvert, ce qui permet au président Chirac, sans ridicule, de proposer, dans une interview publiée le 18/02/06 par l'hebdomadaire India Today, de reconnaître à l'Inde un rang de grande puissance mondiale en se prononçant pour son adhésion au club des grands pays industriels du G 8 et pour son entrée au Conseil de sécurité de l'ONU comme membre permanent. De là à négocier un partenariat stratégique entre l’Inde et l’Europe (sinon la France seule), il n’y aurait qu’un pas que les européens, espérons le, franchiront rapidement.

La troisième erreur consisterait à croire que d’éventuels partenariats stratégiques se négocieront sur la base de grands contrats d’exportation de produits finis de l’Europe vers l’Inde, non plus et pas davantage que d’alliances de co-production avec échange de technologies (dans les deux sens) entre industriels. Prenons le domaine des industries de défense. L’Inde ne cache pas ses ambitions. Fort justement, un article du Figaro en date du 18 février nous rappelle ce qu’il en est : « Drones de surveillance et de combat, systèmes de navigation par satellite, communications sécurisées, guerre infocentrée, missiles de croisière à tête nucléaire, sous-marins et chasseurs de dernière génération... L'appétit de l'Inde pour le nec plus ultra de la technologie militaire est insatiable. Le sous-continent consacre à son budget de défense plus de 3% de son produit national brut (PNB), soit 19,1 milliards de dollars, un poste en augmentation de 18% par rapport à 2005. Le ministère de la Défense doit donner cette année le coup d'envoi de la compétition pour l'acquisition de 126 avions de combat afin de renouveler une partie de sa flotte de Mig 21 vieillissants. Un contrat de quelque 9 milliards de dollars. Le pays va aussi remplacer une partie de sa flotte d'hélicoptères légers Cheeta, d'origine française. Le Fennec d'Eurocopter a été retenu face à l'américain Bell pour cette commande de 167 engins d'une valeur d'environ 300 millions d'euros. Fournisseur historique de l'Inde, Eurocopter négocie en parallèle un accord de coopération avec Hindustan Aeronautics Ltd (HAL) en vue de construire sur place un hélicoptère de 10 tonnes sur la base du Super Puma. Au plan spatial, l'Inde, qui a mis en service son premier satellite géostationnaire de communications militaires, s'intéresse au système européen de navigation Galileo sans exclure le GPS américain de nouvelle génération. Cela, en maintenant des contacts suivis avec les Russes, opérateurs de la constellation Glonass. De son côté, la marine prévoit de renouveler ou d'acquérir 50 bâtiments, dont 24 sous-marins. L'Inde a déjà acheté six sous-marins Scorpene à la France et pourrait en commander six de plus. Alors que le transfert de technologie démarre entre DCN-Thales et Mazagon Dock, le chantier public de Bombay en charge du projet, les Français commencent à discuter avec les autorités gouvernementales. Dehli s'intéresse aussi aux bâtiments de surveillance des côtes et en haute mer. La sécurité de son commerce maritime – 97% des échanges indiens en volume et 75% en valeur – est crucial. Dans l'océan Indien et la mer d'Oman où la piraterie sévit, l'Inde veut sécuriser ses côtes et son approvisionnement énergétique. Dans le secteur des missiles, l'israélien Spyder et l'européen MBDA, avec son Mica VL, s'affrontent pour fournir douze batteries de missiles de défense aérienne. Un contrat de 400 à 500 millions d'euros. MBDA espère que son accord stratégique avec Bharat Dynamics Ltd (BDL) – les deux groupes ont cofabriqué le missile Milan sur place – pèsera dans la balance lors de la décision de Delhi. »

La quatrième erreur à ne pas commettre, dans la négociation de partenariats stratégiques avec l’Inde, serait de penser que les interlocuteurs économiques et politiques indiens obéissent à des logiques juridiques et de gouvernance proches de celles qui ont survécu en Europe. Après des années d’économie dirigée et stagnante aux mains d’une bureaucratie pléthorique et de politiciens plus ou moins corrompus (voir La démocratie par la caste de Christian Jaffrelot, Fayard 2005), la croissance est revenue grâce à l’adoption par les castes supérieures des recettes libérales du Fonds Monétaire International. Les nouvelles règles font en principe litière des soucis de patriotisme économique, au profit de la recherche du profit immédiat, quels que soient l’origine géographique et les ambitions politiques sous-jacentes des entreprises qui s’installent. Les industriels européens pourront donc être tentés de se montrer aussi cyniques que leurs concurrents américains ou russes. Mais ils n’en auraient sans doute pas les moyens à long terme. Les nouvelles générations d’industriels indiens seront sans considération particulière pour les faibles. On le voit, accessoirement, dans le conflit entre Mittal Steel et Arcelor. Mittal n’est juridiquement pas indien, mais il se comporte en nabab intelligent et carnassier, comme d’autres de ses compatriotes.

Que faire alors ? On voit que les grandes négociations commerciales ne peuvent faire en tous cas l’objet de démarches indépendantes de chacun des industriels européens. Procédant de façon isolée, un avionneur tel que Dassault, par exemple, ne peut pas espérer grand-chose. Il vient de faire savoir non sans raisons qu’il n’est pas très enthousiaste pour entreprendre des négociations qui dureront au moins 5 ans, pouvant déboucher sur la fourniture de Mirages. C’est bien là la faiblesse des industriels européens, qui interviennent généralement en concurrence les uns avec les autres. Ce n’est plus le cas depuis longtemps de l’offre américaine, où règne une forte discipline imposée par l’administration et où les industriels peuvent se prévaloir de programmes internes à long terme qui leur assurent tous les soutiens possibles à l’étranger. Pour les Européens, les Pouvoirs Publics indiens restent des interlocuteurs incontournables, qu’il conviendrait de fortifier plutôt que chercher à affaiblir. Les industriels indiens sont soutenus par le pouvoir, dans le cadre de programmes à long terme où la participation publique reste très forte et augmentera sans doute. Le gouvernement central et les pouvoirs locaux, même s’ils ont perdu de leur influence ancienne, en conservent beaucoup, surtout lorsqu’ils évoquent des objectifs d’intérêt général à long terme auxquels l’opinion éclairée des Indiens, comme les instituions internationales, seront de plus en plus sensibles.

La négociation d’Etat à Etat, pensons-nous, reste donc toujours d’actualité avec l’Inde. Dans des termes différents, nous pensons qu’elle s’impose aussi encore avec la Chine. A défaut d’une telle politique an plan de l’Union européenne, il faudrait au moins que l’offre française, associée à celle des pays qui collaborent avec la France sur certains programmes, débordent largement du seul domaine industriel et soit mise au service d’ambitions mondiales destinées non seulement à développer des technologies innovantes, mais à répondre aux grands problèmes de la planète. L’Inde qui est la première à souffrir du manque d’énergie et d’eau, de la pollution, des problèmes de santé humaine et animale, s’est déjà engagée dans des politiques publiques visant à mieux s’armer face à ces risques. C’est un tel objectif qui sous-tend l’ensemble des programmes spatiaux de l’Inde, qui pour leur très grande majorité sont à financement institutionnel. Il en sera de même en matière de nucléaire civil ou d’industries pharmaceutique et vétérinaire. L’Inde veut se doter d’industries et de services de souveraineté destinés à rester sur son sol ou tout au moins sous sa dépendance. Mais les pays européens devraient adopter la même démarche. Ils ne développeront leurs propres industries stratégiques que s’ils adoptent une politique globale de cette nature, au moins aussi ambitieuse. On est donc loin du libéralisme virtuel prôné par les économistes et diplomates américains, que seuls écoutent les naïfs Européens.

Or, entre grandes puissances, ou plus exactement grands Etats ou structures Etatiques décidées à faire prévaloir des intérêts publics de long terme, il devient possible de s’entendre sur des partenariats gagnant-gagnant, où chacun profite sans faiblesse des points positifs de l’autre. On devrait le démontrer dans l’exemple de la coopération envisagée entre l’Europe et l’Inde intéressant le programme Galiléo de géolocalisation, comme peut-être en matière de nucléaire des nouvelles générations – sans exclure le militaire à applications duales, les biotechnologies et les infotechnologies. Mais qui en Europe se préoccupe actuellement de ce que nous pourrions offrir à l’Inde et recevoir en échange sur de tels objectifs relevant de grandes politiques publiques ? Nous sommes pour le moment bien incapables de dire ce que nous voulons faire nous-même dans ces directions, sinon relancer la consommation intérieure pour acheter des produits finis étrangers sur étagères, tant du moins qu’il nous restera des euros pour les importer. Les seuls problèmes qui mobilisent l'opinion sont du type de la directive Bolkenstein, qui relève vraiment du nombrilisme intra-européen. Aucune grande voix ne s'élève à Bruxelles pour nous demander de regarder ce qui se passe au delà de nos frontières. 19/02/06

1) On oublie trop souvent, surtout chez nous, que la France, vivant sur les restes de ses anciennes politiques industrielles, demeure un des seuls concurrents crédibles des Etats-Unis au plan mondial, dans le domaine de l'armement et du nucléaire. Mais pour combien de temps? Ce n'est évidemment pas José Bové qui se posera la question.


La chanson du Clem

Suite à ce petit rappel publié dans la Gazette 13602, des lecteurs me demandent les autres couplets. Je les ai oubliés. Je sais seulement que les rimes en "em" ne manquaient pas. Si certains s'en souviennent, à leur bon coeur....


Pourquoi me disaient-elles je t'aime?
Y'avait à c'la une bon' raison
J'étais quartier maître clairon
A bord du Clem
A bord du Clem

Plan Wikipedia http://www.as-tu-vu.com/cote-azur/toulon/porte-avion-clemenceau.htm

Pour être plus sérieux, j'ajouterai un mot aux torrents de bétises dites à propos de cette affaire du Clem. Certes, l'Etat s'y est mal pris en matière de communication, mais l'idée initiale reste fondée: mettre en place une procédure de démontage des navires civils et militaires qui respecte des standards de sécurité approuvés au plan mondial et qui profite à l'industie du tiers-monde. Aujourd'hui, c'est au moins au plan de l'Union Européenne (sinon de l'Organisation Maritime Internationale - qui hélas n'a guère de pouvoirs) que cette démarche devrait être reprise. Voir sur ce sujet dans le Monde du 21 février l'article de Francis Vallat, armateur et président de l'Institut Français de la Mer (http://ifm.free.fr/htmlpages/index1.htm), qui nous parait plein de bon sens, http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-743159,0.html

Ceci dit, dans les erreurs de communication au sein desquelles l'Etat français risque encore de se précipiter, j'en vois se profiler une grosse comme une baleine. Toutes les chances semblent réunies pour que le Clémenceau, remorqué dans les eaux agitées de l'Atlantique sud (les 40e rugissants), sans parler du canal de Mozambique qui n'a rien du Lac Léman, brise ses amarres et peut-être (sûrement) ne sombre après s'être mis en travers. Sans parler, car il faut tout envisager, du fait qu'il pourrait rencontrer une "vague monstrueuse" dont l'occurrence en ces parages n'est pas nulle (voir notre article http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/61/freakwave.htm). A ce moment, Greenpeace accusera Mme Alliot Marie d'avoir fait exprès de se débarrasser du problème en laissant couler par les grands fonds océaniques celui qui en était la cause. 21/02/06


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/06-13702/index.htm