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La Gazette N° 128 en date du 15 octobre 2005

Par Jean-Paul Baquiast


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Retrouver ce numéro sur notre site à http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/05-12810/index.htm

A lire aussi sur Admiroutes - Automates Intelligents:

* Introduction au transhumanisme http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/transhumanisme.htm
* Pandora box http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/67/pandorabox.htm

Automates Intelligents/La Gazette d'Admiroutes disposent dorénavant d'un blog. N'hésitez pas à y laisser des commentaires :
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/


Pour suivre les développements de la grippe aviaire: consulter le blog de notre correspondant le Dr Vermeulen http://drmsfvermeulen.skynetblogs.be/

D'autres blogs se sont depuis saisis du problème. Citons Le Drakkar noir http://drakkar-bleu-noir.over-blog.com/
et influenzah5n1over-blog http://influenza.h5n1.over-blog.com/liste-article-blog.php


Pandémie de grippe. L'urgente responsabilité des administrations de terrain et des collectivités locales

Désormais, la « probabilité » qu’une pandémie grave de grippe aviaire plus ou moins mutée se développe en France est estimée par les meilleurs experts à 100%. (Professeur Jean-Philippe Derenne sur France Inter le 14/10/05). Elle l’était à 80% par Jean Claude Manuguerra il y a un mois (Pour la Science, octobre 2005, p. 12). Si le virus était virulent, le nombre de morts en France dépasserait 500.000. Il ne s’agit pas de s’affoler, mais il faut se préparer très sérieusement.

Comme je l’avais expliqué dans un article déjà ancien (mars 2005, http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/automatesintelligent/2005/03/prparer_les_ser.html ) les administrations publiques ont à cet égard un devoir très particulier. Servir le public consiste, dans les temps de crise, à se montrer à la hauteur de la confiance que les citoyens mettent en vous. Qu’il s’agisse des fonctionnaires ou des élus, nationaux et locaux, en activité ou retraité, chacun doit montrer qu’il n’a pas choisi ces fonctions pour leurs avantages réels ou supposés, mais par devoir. Il faudra le moment venu faire passer les intérêts collectifs avant les siens propres, y compris le cas échéant avant sa vie elle-même. La même obligation s’impose aux représentants des professions, notamment de santé, qui prétendent se consacrer au bien général. Au-delà, comme partout, on trouvera des personnes qui choisiront l’intérêt public, en n’abandonnant pas leur poste et d’autres qui préféreront se mettre à l’abri.

Or les administrations et collectivités publiques se préparent-elles, pour le moment, à faire face à la pandémie d’une façon qui justifierait la confiance de leurs administrés ? Les experts conviennent que le gouvernement français sur ce point a pris jusqu’à présent le risque au sérieux. Des mesures importantes ont été décidées, confirmées par la réunion interministérielle de ce jour (14/10/05. Voir http://www.premier-ministre.gouv.fr/acteurs/communiques_4/reunion_interministerielle_sur_grippe_54145.html). La France est sans doute une des mieux « gouvernée », à cet égard, des nations développées. Mais il appartient à chacun d’entre nous de ne pas se reposer sur le seul Etat pour se préparer. C’est le cas des administrations de terrain et des collectivités locales, mentionnées dans le titre de cet article.

Dans les interviews faisant suite à la parution de leur ouvrage, Pandémie, La grande menace, Fayard
( http://www.editions-fayard.fr/FrCatalogue.asp?Ouvrage=3528924 ) les auteurs, les Professeurs Jean-Philippe Derenne et François Bricaire (lire par exemple leur appel dans Le Quotidien du médecin http://www.quotimed.com/journal/index.cfm?fuseaction=viewarticle&DartIdx=224014 ), insistent à juste titre sur tout le travail qui reste à faire, dans le temps sans doute très court qui nous sépare de la probable explosion infectieuse. Ils estiment que le monde a, pour une fois, face à une grande catastrophe, le temps de se préparer au pire. Encore faut-il le faire. Au-delà des décisions impliquant l’Etat, par exemple mettre en place préventivement les unités pharmaceutiques capables de fabriquer les millions de dose de vaccin, ainsi que l’intendance nécessaire pour en assurer la diffusion, des dizaines de mesures de terrain ne peuvent être organisées au niveau national. Ou, si elles l’étaient, elles pourraient aboutir à des catastrophes pire que le mal. Si l’Etat décidait par exemple de fermer globalement les transports en commun, comme le craignent les Professeurs précités, il asphyxierait le pays sans empêcher la propagation du virus. Le plus grand nombre des mesures doivent être prises au plan local, en y associant dès maintenant les associations et les citoyens conscients du risque.

Pour ceci, les Français doivent faire preuve d’imagination. Voici 60 ans qu’ils ont, avec la fin de la 2e guerre mondiale, perdu la mémoire de ce qu’était la défense passive et le ravitaillement. Les peuples plus exposés l’ont retrouvée brutalement, comme les Américains lors des deux derniers cyclones – en découvrant d’ailleurs à cet occasion leur état d’impréparation total. Ne parlons pas de pays chroniquement sous-administrés, parce que très pauvres, comme le Pakistan ou l’Indonésie.

En France comme plus généralement en Europe, les maires, en liaison avec les représentants territoriaux de l’Etat et des grands services publics industriels et commerciaux, ont, à cet égard, une responsabilité particulière. Ils devraient dès maintenant y faire face. Lorsque la pandémie atteindra leur commune (ou même bien avant, à titre préventif) quelles consignes donneront-ils à leurs services et à leurs administrés. Va-t-on laisser tout le monde s’enfermer chez soi en désertant son travail et, dans ce cas, comment seront distribués l’eau, l’énergie, les vivres indispensables dans la société moderne incapable de survivre en auto-subsistance ? Où seront stockés et protégés les indispensables ressources alimentaires et pharmaceutiques ? Que restera-t-il du téléphone ou des radios locales, indispensables à la transmission des consignes ? Comment seront évacuées les ordures et les cadavres animaux et humains facteurs de contagiosité ? Essaiera-t-on de lutter, par ailleurs, contre les comportements criminels qui se greffent inévitablement, comme on l’a vu à la Nouvelle Orléans, sur tout désastre collectif ?

Ce n’est pas la peine de recenser ici tous les dangers qui surviendront ni la façon d’y répondre. Les scénarios seront différents selon la nature des collectivités concernées, urbaines, rurales ou côtières (pensons à ce que l’on fera, dès le début de l’épidémie, si les côtes sont envahies de cadavres de mouettes, réputées particulièrement sensibles au H5N1). Ce que nous voulons dire, c’est que dès maintenant les responsables locaux doivent monter des cellules d’urgence, imaginer des scénarios-catastrophe (n’ayant pas peur de ce mot) et la façon dont la collectivité réagira dans tel ou tel cas, informer la population et organiser tous les exercices en vraie grandeur indispensables, comme on le fait dans une marine de guerre bien tenue. Si cela n’était pas fait encore, sous prétexte de ne pas « affoler l’opinion », ou par simple paresse et incompétence, il appartiendrait à chacun d’entre nous, par l’intermédiaire si possible des médecins de ville et des pharmaciens, de rappeler à l'ordre leurs élus locaux, en leur demandant ce qu’ils attendent pour préparer la collectivité à la pandémie.

Nous avons mentionné les citoyens. Ceux-ci ont aussi le devoir de se prendre en main eux-mêmes. Les experts déconseillent l’achat et l’auto-prescription de l’anti-viral Tamiflu. Tous conseillent au contraire de se faire vacciner contre la grippe à titre préventif, afin d’éviter qu’une atteinte de grippe ordinaire soit prise pour une atteinte de grippe aviaire et traitée au Tamiflu, ce qui rendrait le patient résistant lorsque la vraie grippe aviaire l’atteindrait. Les personnes privées, notamment les familles, doivent aussi dès maintenant acquérir des masques faciaux, sans attendre que ceux-ci soient en rupture de stock. Le coût en est infime. J’ajouterais à titre personnel qu’il serait aussi bien de constituer quelques réserves de vivres de base, par exemple du lait condensé et des conserves, pouvant être consommés même si l’énergie fait défaut.

Si la pandémie n’éclatait pas encore cette année ou se révélait moins sévère qu’imaginée, les scénarios de crise qui auront été mis en place ne seront pas, de toutes façons, inutiles. Tous les pays du monde sont dorénavant confrontés à de graves catastrophes, naturelles ou d’origine humaine, même en France. Il vaut mieux le savoir et s’y préparer plutôt que s’engourdir dans un cocon faussement protecteur. 14/10/05


Que faut-il entendre exactement par le concept de souveraineté technologique de l’Europe
09/10/05

Lors des trois jours du colloque consacré à Madrid à la souveraineté technologique de l’Europe (5, 6 et 7 octobre 2005) dont nous aurons l’occasion de reparler, certains auditeurs ont posé la question de savoir ce que les organisateurs entendaient par ce concept. Ils semblaient ne pas comprendre en quoi, dans une économie mondialisée, les Européens avaient besoin de se préoccuper d’assurer leur souveraineté technologique, alors que toutes les technologies dont ils pouvaient avoir besoin étaient disponibles à bas prix chez des fournisseurs non européens. Ils pensaient manifestement aux téléphones portables et aux ordinateurs, mais aussi aux produits plus sophistiqués de l’industrie chimique, de l’aérospatiale ou de l’armement.

Cette question, que se pose volontiers le grand public, est malheureusement aussi très présente dans les esprits des hommes politiques et même de beaucoup de dirigeants européens. Ceci fait que ces derniers ne s’inquiètent pas de voir les retards grandissants, bien mis en évidence par le colloque, pris par les investissements scientifiques et technologiques européens, au regard de ceux des Etats-Unis, du Japon et bientôt de la Chine ou de l’Inde. Que ce soit dans chacun des Etats ou au niveau du budget communautaire, ils trouvent toujours d’autres types de dépense à financer en priorité que celles relatives aux investissements scientifiques, technologiques et industriels.

Aussi bien, lors de la conclusion du colloque, il a paru nécessaire de montrer en quoi la souveraineté technologique était vitale pour la survie de l’Europe, par des exemples très simples. Nous pouvons refaire l’exercice ici, en examinant deux cas où l’Europe dispose d’une souveraineté technologique à propos d’enjeux absolument déterminants pour son avenir – souveraineté acquise grâce aux investissements consentis lors des décennies précédentes par des gouvernements mieux avertis que ceux de certains des Etats européens contemporains. A l’inverse, on peut présenter un exemple – parmi malheureusement de très nombreux autres – où l’Europe ne dispose pas de souveraineté technologique et risque de le payer très chèrement.

La lutte contre les pandémies virales

On sait que le monde est malheureusement menacé d’une pandémie pouvant produire des centaines de millions de morts. Le coupable en serait le virus de la grippe aviaire H5N1 humanisé, dont on attend désormais l’apparition par mutation d’un mois à l’autre. Pour protéger leurs populations, les Etats devront faire fabriquer des centaines de millions de doses de vaccin par les industriels capables de le faire. Mais il faudra compter entre 3 à 6 mois de délai avant que des quantités suffisantes soient produites et distribuées. De toutes façons, pendant un an sinon plusieurs années, les doses disponibles ne seront pas en quantité suffisante. On imagine que les Etats se livreront à une compétition féroce entre eux pour être les premiers servis en vaccin. Mais il ne leur suffira pas de dire : je suis acheteur de vaccin. Il leur faudra disposer dans leur orbite de souveraineté des laboratoires et personnels compétents. En attente des vaccins se posera un problème de même nature à propos de la fabrication des antiviraux susceptibles de diminuer la gravité des atteintes de la grippe.

Or que constate-t-on ? C’est qu’aujourd’hui, le plus puissant des pays du monde, les Etats-Unis, qui ne s’était pas préoccupé d’assurer sa souveraineté dans ce domaine, ne dispose pas d’un potentiel industriel capable dans un délai court de fabriquer les produits nécessaires. L’opinion commence à s’en inquiéter, comme le montre certains articles récents 1) Suite à un accident industriel, leur principal fournisseur, Chiron, avait déjà eu des difficultés à fournir les vaccins contre la grippe ordinaire commandés en 2004. Ceci ne se reproduira sans doute plus mais rien ne permet de garantir que Chiron pourrait faire seul face à la demande américaine. Les centaines de milliards dépensés dans les armements n’apporteront aucun secours aux Etats-Unis face à cette menace précise.

Au contraire l’Europe dispose d’un potentiel industriel et de recherche remarquable, grâce notamment à la firme Pasteur Aventis, qui vient d’ailleurs de recevoir des commandes du gouvernement américain. De même la firme suisse Roche est capable de fournir – si on les lui commande – d’importantes doses de son antiviral vedette, le Tamiflu.

Ceci veut dire que si les gouvernements européens décidaient de se préparer à lutter contre la future pandémie en mettant en place préventivement des moyens de production plus importants, ils pourraient le faire seuls, en se passant de l’accord des Etats-Unis. C’est cela, la souveraineté technologique : se doter de ce dont on a besoin sans avoir à se présenter en acheteur suppliant dans un marché marqué par la rareté des ressources ou interdit sous prétexte de sécurité nationale.

Sortir de l’économie du pétrole

Un autre cas, mieux connu, de souveraineté technologique européenne est celui des énergies de remplacement permettant aux économies fortement consommatrices en énergie d’échapper aux contraintes de toutes sortes qui vont provenir de la raréfaction des ressources en pétrole et de la hausse des prix de celui-ci. Là encore, les Etats européens qui décideront de s’affranchir le plus vite possible de la tyrannie des combustibles fossiles pourront le faire sans avoir à demander à d’autres de leur fournir à grand prix les moyens nécessaires. Ceci parce que, depuis déjà de nombreuses années, ces gouvernements ont décidé, soit de financer des centrales nucléaires, soit de favoriser des technologies alternatives, soit de faire appel à l’ensemble des ressources disponibles hors pétrole.

Evidemment, les Etats européens ont encore beaucoup à faire pour se débarrasser du pétrole et s’acheminer par exemple vers l’économie de l’hydrogène, mais ils sont plutôt mieux placés que les Etats-Unis ou la Chine en ce sens. Par calcul électoral, en ce qui les concerne, les gouvernements américains successifs n’ont jamais voulu contrarier leurs amis pétroliers. Ils risquent d’en payer cher les conséquences. Certes, ils pourront rattraper leurs retards dans les énergies de substitution, mais si tous leurs budgets de recherche sont consacrés aux équipements militaires, l’Europe sera indépendante du pétrole bien avant eux. Voici encore un bon exemple de souveraineté technologique européenne, à méditer.

Les robots autonomes

Nous pourrions présenter de nombreux exemples plus attristants où l’Europe s’est laissé voler par d’autres la souveraineté dans des technologies clefs. N’en prenons qu’un seul, celui de la robotique autonome. On désigne par ce terme la réalisation de robots dotés d’intelligence et bientôt de conscience semblables à celles des hommes, tout au moins dans un très grand nombre de domaines. Ces robots deviendront dans les prochaines années absolument indispensables à presque toutes les activités stratégiques : exploration de milieux inaccessibles à l’homme, gestion de l’ensemble des chaînes de production dans n’importe quel type d’industrie, robotique de compagnie, jeux électroniques et bien entendu, systèmes militaires et de contrôle. Or l’Europe a refusé de voir l’intérêt des recherches correspondantes. Elle n’a pratiquement encouragé aucun industriel à investir et à produire dans les différents secteurs concernés. Si bien qu’aujourd’hui, c’est le Japon et, dans le domaine stratégique, les Etats-Unis qui disposent de toutes les clefs du futur. Nous pourrons sans doute toujours acheter des chiens robotisés sur le marché, mais quand il s’agira de se doter de systèmes robotiques déterminants pour le contrôle du monde de demain, nous nous ferons répondre qu’ils ne sont pas disponibles. C’est déjà d’ailleurs le cas aujourd’hui.

Voici un exemple quasi dramatique de perte de souveraineté technologique. Il y en a beaucoup d’autres, nous l’avons dit. Mais quel homme politique, quel dirigeant européen en est conscient à cette heure ? Quel candidat aux élections politiques évoque ces questions ? Aucun, nos lecteurs le savent bien. 09/10/05

1) Voir un article de Gardiner Harris dans le NY Times, daté du 08/10/05
Bush Plan Shows U.S. Is Not Ready for Deadly Flu


Echec du lancement du satellite européen Cryosat

Le satellite européen Cryosat, conçu pour mesurer avec précision l'épaisseur des glaces polaires, s'est perdu dans l'océan Arctique peu après son lancement du Cosmodrome de Plessetsk, en Russie, vient d'annoncer l'Agence spatiale européenne (ESA).

Le satellite avait été lancé par une fusée russe Rockot, conçue sur la base d'un missile balistique, dont un étage n'a pas fonctionné. Cryosat, qui aurait coûté 136 millions d'euros, devait rester trois ans en orbite pour étudier avec précision les conséquences du réchauffement climatique sur la fonte de glaces.

N'accablons pas l'ESA. Si celle-ci disposait d'un peu plus de crédits, elle ne serait pas obligée travailler dans la précipitation, avec des lanceurs russes reconvertis qu'il n'a pas toujours été possible de réviser à fond. Même si un lanceur peut toujours être défaillant, il n'est pas bon d'obliger l'Agence à trop d'économies se traduisant par des pertes budgétaires, scientifiques et technologiques hors de proportion. 09/10/05


Les frontières de l’Europe : quand fera-t-on confiance à la dynamique auto-organisatrice des systèmes en expansion ?

Il est particulièrement attristant, pour ceux qui cherchent à comprendre la dynamique des systèmes afin d’en tirer quelques enseignements applicables aux systèmes socio-politiques, de voir avec quels arguments éculés se présente la question dite des « frontières de l’Europe ». Les personnes qui refusent l’adhésion, même à terme, de la Turquie, s’appuient sur l’argument selon lequel, avec cette dernière, l’Europe n’aurait plus de frontières politiques correspondant à sa supposée culture historique. L'Europe se dissoudrait dans une nébuleuse indifférenciée. Mais, contrairement à ce que l’on croit souvent, ce n’est pas le fait que la Turquie soit principalement de culture musulmane face à une Europe réputée de culture judéo-chrétienne qui est évoquée pour rejeter la Turquie hors de l’espace européen actuel. En effet, ceux qui manient l’argument des frontières de l’Europe se retrouvent aussi pour exclure l’arrivée en Europe, proche ou lointaine, de pays qui ne sont pas majoritairement musulmans : Serbie, Roumanie, Moldavie, Ukraine, Biélorussie et finalement, au cas où elle ferait un jour acte de candidature, la Russie 1). Quel est l’argument utilisé ? Il y en a beaucoup que nous recenserons pas ici, mais celui auquel les européanistes 2) les plus convaincus, ceux qui souhaitent orienter l’Europe vers une structure fédérale, sont les plus sensibles, c’est que précisément toutes ces candidatures, si elles étaient acceptées, feraient plus que jamais de l’Europe des pères fondateurs, destinée dans leur esprit à devenir une puissance fédérale, un simple marché ouvert à toutes les influences déstabilisatrices. Le rêve d'une puissance politique s’organisant progressivement sur le mode fédéral serait définitivement condamné. Comment en effet trouver des intérêts et des visions en partage au sein d’une telle mosaïque ?

Il n’est pas faux de penser que les Etats-Unis, relayés par la Grande-Bretagne, dans la mesure où les premiers ne souhaitent pas voir s’ériger en Europe une superpuissance qui pourrait leur tenir la dragée haute, poussent à ces diverses adhésions, à commencer par celles de la Turquie et de l’Ukraine (Celle de la Russie, par contre, ne serait sans doute pas vue d’un aussi bon œil). Mais devons nous prendre nos décisions au regard de ce que sont les objectifs, d'ailleurs fluctuants, de la diplomatie américaine? Sous prétexte de nous opposer aux idées de l'actuelle administration des Etats-Unis concernant l'avenir de l'Europe, devrions nous en revenir à des préjugés dépassés sur ce que devrait être cet avenir. Autrement dit, pouvons-nous penser que l’on structurera l’Europe en l’isolant du mouvement général du monde derrière des frontières politiques ou culturelles héritées du siècle précédent. Comment ne pas voir au contraire que ce serait derrière un grand mouvement d’expansion créatrice que la cristallisation de l’actuelle mélange amorphe, espérée des européanistes, pourrait se produire spontanément. Mais cette cristallisation ne se fera pas par des textes juridiques, elle résultera d’une émergence d’ordre spontané à partir d’un désordre dynamique.

Une Europe à la démographie catastrophique voulant s’isoler dans sa configuration actuelle n’aura en effet aucune chance de résister aux intrusions déstabilisatrices. Moins que jamais alors il ne sera question d’Europe puissance, même en la limitant à quelques Etats, ceux de l’Eurogroup ou même à 3 ou 4 Etats éventuellement décidés à se fédéraliser, France, Allemagne, Belgique, Espagne par exemple.

Si au contraire l’Europe des 25, même sans disposer initialement de la constitution actuellement soumise au processus électoral, décidait de s’ouvrir très rapidement à la Turquie, à l’Ukraine et aux autres pays cités ci-dessus…sans préjudice d’autres encore, que se passerait-il ? Deux phénomènes profondément fédérateurs se produiraient certainement.

Le premier serait l’impulsion donnée à de nouveaux grands programmes européens et extra-européens associant sur le mode de la coopération renforcée les Etats et les entreprises prêtes à collaborer. Ce sont de tels programmes qui conféreront à l’Europe la souveraineté technologique et scientifique qui lui manque encore face aux Etats-Unis, à la Chine et à l’Inde. Nous avons déjà l’exemple du CERN, de Galiléo, d’Iter…sans parler d’Airbus et autres programmes plus anciens encore extrêmement porteurs. De tels programmes devraient être bien plus nombreux, dans les années à venir. Mais en quoi dira-t-on l’arrivée de la Turquie, pays pauvre, pourrait-elle faciliter, par exemple, le démarrage du programme européen Aurora d’exploration humaine de la planète Mars ? Parce que que la Turquie apporterait à un tel programme européen, plutôt que se tourner vers les Etats-Unis, la Chine ou l’Inde, l’enthousiasme de ses millions de jeunes actuellement en recherche de rêves. L’argument serait évidemment encore plus transposable concernant l’adhésion de l’Ukraine et, pourquoi pas, de la Russie, laquelle collabore déjà très volontiers à certains de ces programmes, notamment dans le domaine spatial.

Mais un deuxième phénomène fédérateur, plus inattendu, jouerait parallèlement. Ne l’admettront que ceux comprenant un peu la dynamique auto-organisatrice des systèmes en interaction sur le mode de l'expansion 3). L’adhésion à l’Union européenne d’Etats initialement éloignés des traditions, institutions et niveaux de vie des Etats fondateurs, posera en effet de tels problèmes pour la cohésion de l’Europe que les fondateurs seront obligés de se rapprocher plus encore qu’ils ne le feraient spontanément, afin de proposer des solutions qui orienteraient l'ensemble, même si nul ne veut se l'avouer, dans le sens d’une véritable Europe puissance sur le mode fédérale. Ces problèmes seront donc fondateurs. Il ne faudra pas les craindre mais au contraire, quasiment, les souhaiter. On voit déjà d’ailleurs ce mécanisme jouer tous les jours. Dès qu’une difficuilté un peu sérieuse affecte un Etat membre, ses responsables se tournent vers les autorités européennes pour leur demander de proposer des solutions, celles-ci fussent-elles non prévues par les textes européens et non financées par le budget communautaire. Ces solutions, on les trouve. Nous en avons un exemple significatif ces jours-ci. Devant l’afflux des immigrants d’Afrique sub-saharienne, l’Espagne, l’Italie et Malte demandent au commissaire européen à la liberté, la justice et la sécurité Franco Frattini – qui a répondu positivement – d’envisager des mesures communes à partir, notamment, de la nouvelle agence européenne de gestion de la coopération opérationnelle aux frontières. Il s’agir de répartir la charge de ces mesures (pouvant déboucher sur de mini-plans Marshal euro-africains), sur l’ensemble des Etats Européens et non sur les seuls méditerranéens. Cela présente un petit air de fédéralisme…mais chut, ne prononçons pas le mot.

Cependant, alors, demanderont les éternels craintifs, où s'arrêtera l'Europe, dans un avenir plus ou moins lointain, si elle intégre non seulement la Turquie mais aussi la Russie? Faudra-t-il aussi admettre les pays du Maghreb ou certains pays du Moyen Orient, s'ils le souhaitent. Pour notre part, nous répondrions oui, sans hésiter. On devra même aller plus loin. Si certains pays d'Amérique latine, déjà très proches de l'Europe grâce à leurs relations avec l'Italie et l'Espagne, souhaitaient en être, pourquoi pas? Ce serait pour eux et pour nous un utile contrepoids aux efforts permanents de l'Empire américain pour s'annexer l'Amérique du Sud et centrale. Une Europe puissance transatlantique de cette nature, pourrait-on rêver mieux? 08/10/05


1) Sur les futures relations de la Russie avec l'Europe, on lira "L'Empire russe d'Eurasie" de Hélène Carrère d'Encausse, à paraître chez Fayard. Pour l'auteur, si nous avons bien compris sa pensée, l'avenir de la Russie est clairement européen, y compris dans l'esprit des 3/4 des citoyens de ce pays. Les territoires eurasiens de la Russie, dans ce cas, serviraient de transitions - fort utiles et nécessaires - vers l'Asie, qui elle restera clairement non-européenne. Cette volonté russe de se rapprocher de l'Europe, si elle se confirmait, si l'Europe l'encourageait, serait très précieuse pour cette dernière, compte-tenu des ressources naturelles et humaines considérables de notre grand voisin à l'Est.
2) Européaniste: j'emploierai désormais ce terme, dans cet article comme dans tous autres à suivre, pour désigner les partisans de la construction d'une Europe puissance.
3) On parlera aussi d'auto-association stabilisatrice au sein d'un organisme soumis à des forces antagonistes de destruction et de maintien de son unité (son homéostasie).Cf.Gilbert Chauvet, La vie dans la matière http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/aout/g_chauvet.html).
Christophe Jacquemin me propose ce complément d'information:
Pour faire une transposition (qui n'a rien de scientifique), on pourrait dit que le PAAS (Principe d'Auto-Association Stabilisatrice), principe démontré physiquement et mathématiquement par le Professeur Gilbert Chauvet, explique pourquoi - dans le domaine de la biologie - deux structures physiques, en s’associant fonctionnellement, créent une structure plus stable*, c’est-à-dire plus résistante aux effets destructeurs de l’environnement. Le domaine de stabilité des deux unités reliée fonctionnellement est plus grand que celui de chacune d'entre elles. Un principe si général qu’il s’applique à un grand nombre de situations, et constitue de ce fait pour les sciences du vivant un paradigme.
C'est bien connu : l'union créée la force. Ainsi, selon ce principe (qui je rappelle est démontré - peut-être d'ailleurs vaudra-t-il un jour le Prix Nobel à Gilbert Chauvet), dans les organismes vivants, les unités associées existent parce que leurs processus fonctionnels associés en un autre sont devenus plus stables, et qu’une perturbation environnementale, qui auparavant les détruisait, ne peut plus les détruire.
* * La Stabilité est à comprendre ici au sens mathématique du terme, qui décrit le fait qu'une fonction mathématique revient vers son état antérieur lorsqu'elle est soumise à une perturbation (qui appartient à son domaine de stabilité).


Le Committe for a Strong Europe des néoconservateurs

On lira sur le blog A l'heure américaine http://usa.blogs.liberation.fr/, de deux journalistes connus et que nous estimons beaucoup, Pascal Riché et Laurent Mauriac, la présentation d'une nouvelle initiative des néoconservateurs pour se trouver des alliés au sein des atlantistes européens. Il s'agit d'un produit de leur laboratoire à idées, le PNAC (Project for a New American Century), visant à mettre en place un réseau transatlantique baptisé “Committee for a Strong Europe”. Il aura,selon Laurent Mauriac, pour présidents d’honneur l’ancien premier ministre espagnol José Maria Aznar et le Sénateur américain John McCain. En Europe, il semble que leur projet s'articule en grande partie autour du think tank d’Aznar (FAES, Fondation pour l’Analyse et les Etudes Sociales), qui prône un atlantisme radical. Les Europhiles pessimistes verront là une nouvelle manifestation de l'entrisme de l'hyper-puissance en Europe. Les optimistes l'attribueront au contraire à la crainte des milieux conservateurs américians face à la montée en puissance d'une volonté européenne d'indépendance vis-à-vis des Etats-Unis.

Il nous parait utile de reproduire ici le manifeste du Committee for a Strong Europe. Les termes en sont si explicites qu'ils se passent de traduction.

THE COMMITTEE FOR A STRONG EUROPE

We, Europeans and Americans committed to the defense and promotion of freedom in a dangerous world, have come together to create The Committee for a Strong Europe. Our belief is that a Europe whose foreign policy is strategically sound and morally grounded, and whose nations are strong economically and militarily, can be a responsible and important actor on the world stage. The United States has a deep and abiding interest in a strong, capable, and independent Europe able to wield significant influence around the globe. Our conviction is that a strong Europe can act effectively in concert with the United States to deal with the threats we face, and to take advantage of the opportunities we share to expand freedom around the globe and to shape a world in which liberal and democratic principles flourish.

Guiding Principles of The Committee For A Strong Europe
- We believe that the desire for freedom is universal--unbounded by culture, religion or geography.
- We believe that a strong partnership between the United States and Europe is crucial to the defense and promotion of freedom for all nations.
- We believe both Europe and the United States must have strong and free economies that encourage entrepreneurship and individual initiative and responsibility.
- We believe both the United States and Europe should invest adequately in their armed forces so as to have strong militaries capable of serving in a wide variety of missions around the world.
- We believe that all free nations must fight terrorism and adopt policies that challenge states that harbor or support terrorists.
- We believe that all free nations have an obligation to aid those living in tyranny, and that regimes that subjugate their own people at home will not be reliable friends and allies.

European strength today risks being undermined by a lack of strategic clarity, by the threat of economic stagnation, and by declining military strength. This is not in Europe interest, nor that of the United States. Our goal is a United States that works with Europe, and a Europe that works with the United States.

There is no doubt that the United States and Europe face major challenges today and in the years to come. But with a Europe animated by a clear sense of resolve, and a United States committed to working in genuine partnership with its European allies, the cause of liberty can prevail. We intend to work together to help it do so.

Pour ma part, j'ajouterais bien In God we trust

* A ne pas manquer: le PNAC http://www.newamericancentury.org/


La numérisation industrielle des livres-papier
01/10/05

Comme l'article du Professeur Benhamou cité ci-dessous et consacré à la pédagogie numérique, l'information présentée dans cette brève d'actualité n'est pas seulement technique, mais politique. Elle intéresse directement, notamment, ce que l'on a désigné comme la compétition entre GooglePrint et les bibliothèques européennes pour numériser les fonds.

La presse fait écho à juste titre à la machine à numériser présentée récemment par la firme américaine Kirtas Technologies. Il s'agit du Kirtas' APT BookScan 1200 qui résoudrait semble-t-il toutes les difficultés rencontrées par la numérisation et la reconnaissance de caractères des ouvrages notamment anciens ou hors format. Nous ne décrirons pas ici les dispositifs mis en oeuvre, qui paraissent très ingénieux. Les lecteurs intéressés pourront se renseigner sur le site. Par contre, on en saurait trop insister sur les conséquences qu'auront inévitablement à long terme de telles machines, si leur emploi comme il est souhaitable se généralisait. Elles seraient le complément indispensable des projets de bibliothèques universelles lancées par Google ou la future bibliothèque numérique européenne. Une seule question se pose. L'humanité devra-t-elle payer indéfiniment à l'inventeur le droit d'utilisation de son invention, en dépendant entièrement de lui dans un domaine pourtant vital pour la constitution de la future culture numérisée mondiale? Verra-t-on au contraire de telles machines, exploitant des brevets voisins ou différents, se généraliser, comme les automobiles et les aéroplanes l'avaient fait en leur temps? Pour la moment, on ne voit pas quel concurrent européen pourrait s'intéresser au domaine. Rappelons que Kirtas bénéficiait d'un savoir-faire précieux acquis au Palo Alto Research Center de Xerox. 01/10/05

* Voir http://www.kirtas-tech.com/ où la machine est présentée en mouvement, d'une façon très convaincante.

communiqué des documentalistes de l'Education Nationale

"La Commission dévoile ses plans pour créer des bibliothèques numériques européennes

La Commission a dévoilé aujourd'hui sa stratégie pour rendre le patrimoine écrit et audiovisuel de l'Europe accessible sur l'internet. La numérisation du patrimoine historique et culturel européen permettra à chacun d'y accéder dans le cadre de ses études, de son travail ou de ses loisirs, et donnera aux novateurs, aux artistes et aux entrepreneurs la matière première dont ils ont besoin. La Commission propose que les États membres travaillent de concert pour numériser et conserver ce patrimoine et pour le rendre accessible à chacun. Elle présente une première série d'actions au niveau européen et lance une consultation en ligne pour recueillir des commentaires sur une série de questions (délai de réponse : 20 janvier 2006). Les réponses seront prises en compte dans la formulation d'une proposition de recommandation relative à la numérisation et la conservation numérique, qui devrait être présentée dans le courant du mois de juin 2006.

http://europa.eu.int/rapid/pressReleasesAction.do?reference=IP/05/1202&format=HTM
L&aged=0&language=fr&guiLanguage=en


L'avenir de la pédagogie numérique
01/10/05

Un article extraordinairement en avance sur l'approche encore bien conservatrice des enseignants français en matière de pédagogie numérique, vient d'être publié par le professeur Albert Claude Behamou dans le Monde du 01/10/05, p. 17 (voir http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-694568,0.html ). La question peut paraître technique, mais elle est profondément politique. Il s'agit de l'avenir de l'enseignement français, non seulement à l'étranger, mais aussi en France. Ce que beaucoup de professeurs d'universités n'ont pas compris, notamment à la Sorbonne où le tableau noir et la craie restent souvent les seuls instruments audiovisuels utilisés par d'éminents enseignants.

L'auteur de l'article nous pardonnera d'en extraire les paragraphes suivants, qu'il faut méditer:

" Le nouvel art d'enseigner doit se développer sur une synthèse bien comprise entre la pédagogie classique et la pédagogie numérique, sur un mode hybride qui associe les vertus du "présentiel" et du "distanciel". Nous pouvons apporter, ici, le témoignage de la première des universités numériques thématiques nationales (UNT) en France, celui de l'Université médicale virtuelle francophone (UMVF) (http://www. umvf.org), laquelle se consacre à la médecine. Elle capitalise et mutualise les productions numériques de 27 universités sur les 32 qui enseignent la médecine en France. L'UMVF n'est pas une université de substitution. On ne s'y inscrit pas et elle ne délivre pas de diplôme. Le partage démocratique des ressources y a été admis : les accès sont gratuits. Les communautés nationales d'enseignants par discipline fabriquent les référentiels d'enseignement et garantissent la qualité et la pertinence des productions adaptées aux besoins des formations des professionnels de santé. Plus de 95 % des ressources pour le deuxième cycle des études de médecine sont consultables. Le travail de production s'intensifie pour apporter des outils innovants : auto-entraînement aux épreuves classantes nationales (ECN), simulation, 3D.

Les étudiants en médecine sont, d'ores et déjà, convaincus de disposer grâce à l'UMVF de nombreux avantages : une information utile adaptée à leurs besoins, des fonds documentaires universels accessibles pour un coût nul. A la condition d'avoir les outils numériques actuels (ordinateurs personnels et connexions haut débit – ­ au mieux sans fil) et qu'ils travaillent dans un contexte universitaire évolué, avec des enseignants adaptés, qui connaissent et maîtrisent les TIC.

L'objet du savoir devient interactif. Il use de l'intégration de systèmes d'interrogation directs ou indirects et des outils de simulation de la réalité adaptés à l'apprentissage et à la mise en situation des apprenants, en formation initiale et continue, pour la résolution virtuelle des problèmes, des plus simples aux plus complexes.

La réalité virtuelle apporte une dimension essentielle au contrôle des performances avec des outils attractifs adaptés aux générations des jeux vidéo. Les simulateurs peuvent fonctionner dans une relation individuelle, "student to machine", mais à l'instar des stages des pilotes d'avion ils doivent être suivis par les instructeurs. Cet encadrement et le suivi des performances par des seniors – ­ ou des juniors – ­ enseignants tuteurs et la constitution de groupes d'étudiants "présentiels" ou à distance (groupware ) doivent être "présentiels" et "distanciels".

L'auteur insiste à juste titre sur la nécessité de maintenir la présence, via le réseau, de moniteurs capables de suivre de près des groupes d'élèves. Cela interdit d'espérer aider le Tiers Monde simplement en mettant en vrac sur Internet des centaines de cours. Cette nécessité de maintenir une "chaîne tutoriale humaine" représente une opportunité à saisir par les enseignants français souhaitant s'ouvrir au monde extérieur, face à l'invasion des enseignements à distance provenant des universités américaines.

On étudiera de près à cet égard ce que propose l'Université médicale virtuelle francophone (UMVF) (http://www. umvf.org), précitée. 01/10/05


Les sources du militarisme américain

Ce commentaire, un peu long, excusez moi, m'est inspiré par la lecture du livre de Robert Higgs, Resurgence of the Warfare State, publié par les éditions The Independant Institute en 2005. L'auteur est Senior Fellow in Political Economy pour The Independent Institute http://www.independent.org/. Il édite la revue de l'Institut The Independent Review. Il a obtenu un Ph.D. d'économie à la Johns Hopkins University et enseigné dans diverses universités, Washington, Lafayette College et Seattle University. Nous ne considérons pas The Independant Institute comme un maître à penser pour juger les Etats-Unis d'aujourd'hui. Mais il réunit un nombre considérable d'esprits distingués qui ne lui évitent pas certaines erreurs (par exemple soutenir la campagne contre les prétendus "éco-terroristes" de Michaël Crichton) tout en donnant de l'Amérique un autre aspect que celui offert par l'administration Bush et le lobby militaro-industriel (justement dénommé The Beast par les libéraux).

Robert Higgs a co-écrit de nombreux livres analysant la montée d'un pouvoir fédéral que beaucoup d'américains libéraux considèrent comme un danger pour les libertés civiques. Citons:
- Hazardous to Our Health? FDA Regulation of Health Care Products
- Arms, Politics and the Economy: Historical and Contemporary Perspectives
- Against Leviathan,
- The Transformation of the American Economy 1865-1914,
- Competition and Coercion,
- Crisis and Leviathan: Critical Episodes in the Growth of American Government.

Présentation

Contrairement à ce que l'on pense parfois, un nombre de plus en plus grand de citoyens américains s'élèvent contre le renforcement du pouvoir fédéral qui découle de la politique de lutte contre le terrorisme et de la continuation de la guerre en Irak, présentée comme la meilleure façon d'éliminer ledit terrorisme. Ce ne sont pas seulement les morts ou les dépenses imposées par la guerre qui les inquiètent, mais la très rapide érosion des droits civils et des libertés publiques qui semble submerger les Etats-Unis. Cette situation réveille l'hostilité traditionnelle de nombreuses élites intellectuelles à l'encontre du pouvoir fédéral et surtout à l'encontre des liens de plus en plus étroits entre les cercles politiques dominants à Washington et le pouvoir militaro-industriel. Ces liens ne sont pas nouveaux. Ils ont produit depuis de nombreuses années – en fait depuis le début de la guerre froide – une conjonction d'influences, d'intérêts financiers et de moyens politico-administratifs, le Military-Industrial-Congressional Complex (MICC) qui fut nommé The Beast, la Bête monstrueuse. Aujourd'hui, La Bête parait de plus en plus dangereuse, malgré et peut-être parce que l'invasion de l'Irak ressemble à celle de l'Afghanistan par les soviétiques et risque de finir de même. Or, au lieu de prendre acte des erreurs et des risques, la Bête pousse de plus en plus à étendre la guerre, par exemple en bombardant de façon préventive, avec des armes atomiques, les sites iraniens et nord-coréens supposés abriter des produits fissiles. On imagine vers quelles catastrophes le monde s'engagerait alors. Non seulement le régime américain y trouverait sa perte, mais sans doute aussi l'Occident dont nous sommes parties. Ce que d'ailleurs ne semblent pas comprendre actuellement les Britanniques, fidèles suiveurs des Etats-Unis, auxquels ils sont liés par la "relation spéciale" en matière notamment d'armements nucléaires, ce qui leur ôte toute autonomie.

Il est donc intéressant d'étudier comment des esprits indépendants, tel Robert Higgs, analysent la situation actuelle et quelles alternatives politiques ils proposent. Nous sommes tous concernés en Europe, y compris parce que beaucoup d'Européens atlantistes (ils n'y a pas que les Anglais précités) ne veulent pas voir avec quels alliés ils voudraient coopérer (voir ci-dessus notre brève consacrée au « Committee for a Strong Europe»).

Le livre présente un sombre panorama de la façon dont les chefs politiques successifs ont démantelé les systèmes d'équilibre des pouvoirs hérités de la constitution, abusé du thème de la Sécurité Nationale pour dépenser des milliards de dollars sans relation avec cette dernière, détruit les libertés civiles a l'intérieur et poursuivi des aventures militaires sans objet à l'extérieur.

Les attentats du 11 septembre ont relancé la course vers un Etat tyrannique dont la nécessité ne paraissait plus s'imposer après la chute du communisme. Sans résultats évidents au demeurant. Selon l'auteur, par exemple, la Transportation Security Administration créée pour assurer la sécurité dans le transport aérien s'est vite révélée inefficace et politisée. Aujourd'hui, à la suite des morts qui s'accumulent dans les effectifs de l'armée engagée en Irak, et de la chute des engagements en résultant, de nombreuses voix s'élèvent pour réinstaurer le service militaire obligatoire. Mais pour les libéraux, il s'agirait d'un retour en force d'une sorte de Big Brother State que rien ne justifie.

Il convient de s'interroger sur les raisons qui transforment peu à peu une nation réputée démocratique en une tyrannie grandissante. Quel mystérieux facteur de dégradation la détruit de l'intérieur? Pour Higgs, comme pour beaucoup d'analystes politiques européens d'ailleurs, il ne faut pas chercher loin. C'est le Military-Industrial-Congressional Complex MICC déjà cité qui est à l''oeuvre. Plus clairement, ce sont les grandes industries militaro-industrielles, lesquelles achètent directement ou indirectement les votes des électeurs et les décisions des membres du Parlement. Higgs montre à cet égard comment malgré l'échec du programme déjà ancien de guerre des étoiles (défense contre des missiles supposés venir de l'ex-URSS), la menace du terrorisme, artificiellement grossie, a permis de reprendre des programmes anti-balistiques qui se révèleront sans doute aussi inefficaces que les précédents mais qui rapporteront gros au MICC. Il en est de même des efforts considérables faits actuellement par le MICC pour convaincre la nation qu'il faut reprendre la fabrication d'armes nucléaires (mini-nukes) destinées à mettre à raison les Etats dits voyous. Il en est de même de la course vers une sophistication de plus en plus poussée des composants électoniques des systèmes d'armes qui, paradoxalement, les rend de moins en moins ujtilisables sur le terrain, comme le constatent maintenant les militaires américians engagés en Irak. Or les pressions se feront de plus en plus fortes pour que de telles armes atomiques miniaturisées soient employées un jour ou l'autre et ailleurs qu'en Irak, ce qui provoquera des conséquences incalculables – peut-être la chute du système politique américain, devant l'opprobre suscité par l'emploi d'armes nucléaires plus de 60 ans après Hiroshima.

L'auteur n'évoque pas avec les mêmes détails les lobbies pétroliers, dont l'influence sur les leaders républicains et sur la Maison Blanche est au moins aussi forte que celle des industries de l'armement. Il ne fait de doute, cependant que l'invasion de l'Irak et le fait de s'y maintenir envers et contre tout sont le résultat de la volonté de contrôler l'accès aux réserves pétrolières du Moyen Orient. La course aux gisements qui est d'ores et déjà lancée, notamment avec la Chine, laisse peu d'espoir de voir les Etats-Unis relâcher leur pression sur la zone, quel que soit le prix à payer, notamment en terme d'incitation au terrorisme arabe, dont l'Europe sera la première à souffrir.

Pour Higgs, la conjonction des intérêts industriels et des majorités politiques achetées par ces dernières, en vue d'une marche déterminée à la guerre, ne date pas de G.W.Bush. Il montre que dès John F. Kennedy, puis ensuite sous Clinton, le phénomène avait fait des ravages, conduisant progressivement les citoyens à admettre des budgets croissants de dépenses militaires ou assimilées au détriment des dépenses civiles en termes d'équipement d'infrastructures et de Welfare State qui pourtant s'imposaient. Pour justifier cela, le MICC n'a eu de cesse d'inventer des menaces illusoires "Monsters to destroy » ou "Artificial Monsters", selon le terme employé. Saddam Hussein fut l'un d'eux, mais il risque de n'être pas le dernier. De nouveaux monstres sont évidemment en gestation dans l'imagination des leaders du MICC.

Certes, une partie des dépenses militaires a provoqué un important développement des activités de recherche/développement dans les sciences et technologies. Ce développement fait illusion. Il repose en partie sur l'achat de cerveaux à l'extérieur et pourrait s'effondrer brutalement, notamment si, pour des raisons de lutte anti-terrorisme, la relative liberté dont bénéficiaient les laboratoires continue à être mise sous contrôle par les agences en charge de la prétendue Sécurité Nationale.

Commentaires

Lire un tel livre pose inévitablement une grande question. Comment se fait-il que les propos apparemment censés de cette nature, relayés par de nombreux Think Tanks libéraux, blogs anti-war et autres publications ne provoquent pas un retournement de l'opinion américaine? Le mal est-il si profond qu'il serait irréversible ? Des facteurs que nous ignorons justifient-ils sa persistance ? Plus généralement, peut-on envisager que des sociétés se développent autrement que dans la perspective des combats futurs à mener, quel que soit l'adversaire, comme le pense Jared Diamond? Les sociétés visant à la puissance doivent-elles s'inventer des "monstres à détruire"? Et dans ce cas, de quels ennemis, imaginaires ou non, l'Europe devrait-elle se doter, si elle voulait devenir autre chose qu'un espace ouvert à toutes les stratégies commerciales et politiques.

La question est difficile. Pour tenter d’y répondre, il faut d’abord s’interroger sur l’efficacité de la démarche actuelle du MICC, entièrement tournée vers la lutte, grâce à des armes de plus en plus sophistiquées, contre un terrorisme récemment défini par le président Bush comme l’émanation d’un fascisme islamique proliférant. La constatation la plus souvent faite est que les armes développées par le MICC ne « marchent » pas. A moins de vitrifier une dizaine d’Etats, ce ne sera pas grâce à elles que l’on éliminera la menace terroriste. Au contraire. De plus, des militaires américains de plus en plus nombreux commencent à constater que les milliards engloutis dans la guerre scientifique en Irak se font aux dépends des armements traditionnels. C’est le cas de hauts responsables de la Navy, qui déplorent le fait que celle-ci ait aujourd’hui le plus petit effectif de navires de guerre utilisables de son histoire récente (voir dans Defense News, sur l’ "effondrement de la puissance militaire américaine", le compte-rendu d’un débat au Sénat http://www.defensenews.com/story.php?F=1158529&C=americas) . Or, disent-ils, la Chine est en train de se doter d’une flotte certes non comparable mais néanmoins puissante de porte-avions et sous-marins, qui pourrait en faire le prochain ennemi véritable des Etats-Unis. Nous ne sommes pas obligés de les suivre dans cette façon d’ériger la Chine en futur monstre à abattre, mais la réaction de ces militaires est intéressante.

Une autre considération s’impose. Il y a certainement des tendances à l’islamo-fascisme dans le monde musulman, mais si l’occident tout entier prétend se dresser contre une telle menace et la combattre par les armes, ce sera le meilleur moyen de la renforcer. Ne disons pas – ce que pourtant de nombreux services de renseignements européens semblent considérer – que l’administration Bush crée elle-même (indirectement s’entend) le terrorisme afin de mieux dominer le monde, notamment l’Amérique et l’Europe, grâce à cette menace. Disons seulement que parler à tous bouts de champs de terrorisme islamique ne fait que susciter des vocations. L’Europe, potentiellement très fragile vis-à-vis des manigances des illuminés, doit se méfier de cette attitude comme de la peste.

Cependant, la réflexion sur les menaces qui serait la plus utile, en Europe mais aussi aux Etats-Unis, viendra d’un élargissement du regard. Les menaces, les désastres qui peuvent s’en suivre, apparaissent dans des domaines où on ne les attend pas. Les Américains ont découvert récemment qu’ils n’étaient pas préparés pour faire face aux catastrophes naturelles. Quelques cyclones, tsunamis ou séismes du type de ceux qui frappent constamment le reste du monde, s’ils survenaient en Amérique, pourraient provoquer la chute du régime actuel, totalement impréparé pour y faire face. Plus immédiatement, la question se pose de savoir si l’Amérique est préparée à lutter contre une pandémie de grippe aviaire humanisée. Selon les experts, elle en est loin, contrairement d’ailleurs à l’Europe 1). Celle-ci n’est pas très protégée cependant, mais son approche des systèmes sanitaires et sociaux la rend sans doute un peu moins vulnérable.

Ceci nous conduit à une conclusion très précise concernant les ennemis que l’Europe devrait se fixer pour renforcer sa cohésion, soutenir ses investissements de recherche et étendre son influence dans le monde. Il ne s’agirait pas d’ennemis imaginaires (ou si peu) mais d’ennemis bien réels. Les Européens qui réfléchissent à la question l’ont déjà dit, mais ils sont peu entendus encore. Ces ennemis se nomment la fin de l’économie du pétrole, le réchauffement climatique, la pollution croissante, les grandes maladies épidémiques, la pauvreté grandissante du tiers-monde. L’Europe dispose là de ressources scientifiques et technologiques certaines que les Etats-Unis, malgré les centaines de milliards engloutis dans leur défense technologique, n’ont pas. C’est dans cette perspective que nous devons nous battre. Cela d’ailleurs ne signifie pas abandonner les armes traditionnelles, mais il faut les développer dans l’optique de la dissuasion et non dans celle de la destruction de monstres artificiels. Les investissements scientifiques à consentir par l’Europe, au demeurant, seront en partie duals, c’est-à-dire utilisables aussi bien dans le domaine civil que militaires.

En tous cas, pour les partisans d'un monde multipolaire, que ce soit en Europe ou ailleurs, il y a là matière à réfléchir, et vite. Rappelons en effet comment la CIA voyait l'avenir à 20 ans, dans un rapport remis récemment. Quatre possibilités selon elle s'ouvrent au monde : la Pax americana (sous l'égide mondial du MICC sans doute), la guerre généralisée entre puissances diverses et variées, le règne des Khalifats (c'est-à-dire un triomphe des sociétés islamiques appuyées sur la mobilisation de populations fanatisées) et enfin une sorte de monde multipolaire vivant dans une coexistence relative. C'est cette dernière option que nous devrions choisir, que nous soyons américains ou européens. 01/10/05

1)
Voir un article très alarmant du New York Times http://www.nytimes.com/....eIh3kIA

Note: on retrouvera dans ce texte certaines des analyses et références présentes sur le site Dedefensa.org, http://www.dedefensa.org dont nous partageons beaucoup de conclusions. Le même magazine republie un interview étonnant paru en 2002 dans The Atlantic Monthly d'un certain Nick Cook, expert militaire américain, auteur d'un livre sur les opérations secrètes du lobby industrialo-militaire, The Hunt for Zero Point http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1757 . J'y reviendrai plus tard.


Revenir sur le principe de non affectation des recettes publiques générales

Le droit budgétaire de la plupart des pays occidentaux repose sur plusieurs grands principes qui faisaient les beaux jours des interrogations en première année de licence. Parmi ceux-ci, la non affectation des recettes publiques générales (c'est-à-dire des dépenses excluant le financement des dépenses sociales). Le budget doit être unique, globalisant l'ensemble des recettes. Le Parlement décide souverainement de l'affectation des recettes aux dépenses, indépendamment de l'origine de celles-ci. Ce principe a pour but, en principe, d'éviter de lier les prélèvements fiscaux aux effets de mode et aux pressions politiques du moment qui favoriseraient le financement de telle ou telle dépense électoralement payante au détriment des missions fondamentales de l'Etat.

Mais aujourd'hui, avec la globalisation, la fuite devant l'impôt et plus généralement la diminution permanente des facultés contributives de la société entraînant l'impossibilité de financer par l'impôt des activités aussi fondamentales que les dépenses de recherche ou les grandes infrastructures, il faut se demander s'il ne serait pas utile de revenir dans certaines limites à l'affectation des recettes publiques. Si le contribuable, particulier ou entreprise, savait exactement à quoi sert l'impôt qu'il paye, et surtout s'il savait que cet impôt sert à financer des dépenses de long terme indispensables à la survie de la société, il ferait peut-être preuve de plus d'intérêt pour les prélèvements obligatoires. Certes, tout ne devrait pas être pré-affecté, mais on pourrait envisager qu'un certain nombre de prélèvements directs ou indirects aillent directement, non au budget général, mais à des fonds de concours qui devraient évidemment être gérés par l'Etat de façon très transparente. Ces fonds financeraient, comme indiqué ci-dessus, les investissements intéressant la science et la technologie, gages du développement futur. Comme il s'agirait d'investissements rentables, ils pourraient ne pas être comptabilisés au même titre que les dépenses ordinaires de l'Etat, c'est-à-dire échapper aux calculs visant à assurer l'équilibre budgétaire annuel.

On peut penser que, si cela n'était pas fait, dans quelques années, il ne resterait plus de ressources publiques permettant aux Etats européens d'assurer le minimum de dépenses publiques nécessaires à l'exercice de leurs responsabilités de long terme, dont l'intérêt privé n'a que faire.

J'admets volontiers que la question n'est pas mûre, mais il n'est pas inutile de commencer à y réfléchir 01/10/05


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/05-12810/index.htm