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La Gazette N° 124 en date du 31 juillet 2005

Par Jean-Paul Baquiast


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Rapprochement franco-israélien

Il n’y aura que des esprits à courte vue pour s’étonner d’abord, s’inquiéter ensuite du rapprochement qui s’esquisse entre la France et Israël, marqué par la visite en France du Premier ministre Ariel Sharon. Il faut bien voir que ce rapprochement non seulement était dans l’air mais pourra marquer un changement radical et bénéfique des relations entre la France (et avec elle espérons-le l’Union européenne), d’une part, Israël et la Palestine d’autre part. A quelle logique ce changement pourrait-il obéir ?

- L’appui du grand frère américain est pour Israël de plus en plus inconsistant. Même les plus américanistes des Israéliens le constatent. Non seulement George W. Bush ne fait rien, autrement qu’en paroles, pour faciliter la mise en place pacifique de deux Etats coexistants, en Palestine, mais de plus en plus les accords financiers et de coopération technologique qui nourrissaient en sous-main l’ "amitié israélo-américaine " sont remis en cause du côté américain. Cela tient à la paranoïa sécuritaire des Etats-Unis, qui craignent notamment les fuites technologiques vers la Chine voire vers d’autres Etats non engagés, fuite provenant des Israéliens. Les chercheurs et ingénieurs d’Israël se voient de plus en plus opposer des clauses de non disclosure pour la moindre coopération scientifique et militaire. Au-delà de cela, les industriels américains se méfient chaque jour davantage de la compétence israélienne, susceptibles de leurs créer des concurrences dans l’ensemble des pays où ils ont l’intention d’exporter.

- Comme la nature a horreur du vide, les Israéliens redécouvrent l’intérêt d’un partenariat plus appuyé, officiel cette fois-ci, avec la France et, plus généralement avec l’Europe. Il s’agit de pays ayant grosso modo la même conception de la démocratie et les mêmes niveaux de développement scientifiques et technologiques. Israël, dans beaucoup de domaines (le militaire et le spatial, mais aussi la biologie-pharmacie, la robotique, les neurosciences, etc. ) n’ont rien à envier aux pays européens. Nous le constatons très fréquemment nous-mêmes en rédigeant les articles scientifiques de cette revue. Une meilleure coopération, en réseau (clusters) profiterait à tout le monde.

- Les pays arabes, bénéficiaires de la traditionnelle « politique arabe de la France », verront-ils d’un mauvais œil se rétablir une coopération franco-israélienne, prémisse au retour de notre pays et de l’Union dans le champ diplomatique du Moyen-Orient. Certes les fanatiques islamiques crieront au scandale et lanceront des fatwas contre la France. Mais les gouvernements modérés, à commencer par le président Palestinien, devraient se réjouir au contraire de voir ré-intervenir dans la zone, en lieu et place des Américains qui sont définitivement considérés comme des porteurs de trouble infréquentables, des pays beaucoup plus pondérés. Grâce à cette intervention franco-européenne, soucieuse à la fois d’assurer et garantir l’avenir d’Israël tout en reconnaissant les droits du peuple palestinien, l’abcès de fixation qu’est la Palestine actuel pourrait peut-être se résorber. Il n’y aurait que les internationales terroristes pour s’en plaindre.

Ne soyons pas exagérément optimistes. Mais on peut penser qu’en France, aussi bien à droite qu’à gauche, les nouvelles orientations esquissées par la visite du Premier ministre Sharon (et préparées semble-t-il de longue date par les deux diplomaties) devraient être vivement encouragées. Il restera à en assumer les risques éventuels, c’est-à-dire quelques attentats sur le sol français. Mais, comme le dit fort justement Jean-Marie Colombani dans un excellent article du Monde (voir http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-675431,0.html ), il nous faut désormais, en France même, vivre avec le terrorisme. Nous avons connu bien d‘autres épreuves. 28/07/05

* On lira sur ce même sujet un article de De defensa http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1781&PHPSESSID=e597bf0175fc6afde66ef68d51e84fc0p


Accord de coopération nucléaire entre les Etats-Unis et l'Inde

On peut mesurer l'importance que les Etats-Unis confèrent à la conquête des marchés asiatiques en matière d'énergie nucléaire. Le président George Bush et le Premier ministre indien Manmohan Sing viennent de conclure un accord pour l'échange de technologie nucléaire civile, en contradiction avec le NPT (Non-Proliferation Treaty de 1968), auquel on pouvait croire que les Etats-Unis étaient profondément attachés. Ce traité prévoit que les nations disposant d'armes atomiques doivent désarmer (ce qui n'est évidemment pas appliqué) et que seuls les Etats ne disposant pas de tels armements peuvent acheter des réacteurs civils. Or l'Inde a refusé de signer le NPT. Néanmoins, au terme du récent accord (qui doit encore être ratifié par le Congrès américain), l'Inde est "un Etat responsable, disposant d'une technologie nucléaire. Elle doit tirer de celle-ci les mêmes avantages que les autres Etats nucléaires". Le Premier ministre Sing a promis que l'Inde s'engagera à séparer le civil du militaire et acceptera les inspections de l'Agence Internationale. Elle s'engagera aussi à ne pas transférer de matériels ou technologies d'enrichissement aux pays qui n'en disposent pas. Selon les observateurs, cet accord marquera la mort programmée du NPT. Comment vont en effet réagir Israël, le Pakistan, la Corée du Sud et d'autres qui se disaient prêts à signer le NPT.

Tout ceci, concernant l'Inde, est bel et bon. On imagine cependant la réaction des Américains si un pays européen, par exemple la France, avait signé un tel accord, au profit de la Chine ou même de l'Inde.28/07


Le classement Interbrand-Business Week des marques mondiales

Le classement 2005 des cent premières marques mondiales établi par Interbrand-Business Week et publié le 25 juillet ne bouleverse pas la donne des années précédentes. Les américains Coca-Cola, Microsoft, IBM, General Electric (GE), Disney et McDonald's s'imposent dans les dix premiers. Les technologies de l'information demeurent l'un des grands secteurs avec des marques qui poursuivent leur progression.

Malheureusement, dans cette dernière catégorie, les européens ne figurent que par Nokia. Quant aux marques françaises, elles ne brillent pas dans le classement. En comptant Gucci – une société d'origine italienne totalement contrôlée par PPR –, elles sont seulement huit à y figurer dans ce hit-parade. Et ce sont majoritairement des marques de luxe : Louis Vuitton arrive à la 18e place, Gucci à la 49e, L'Oréal à la 52e, Chanel à la 65e, Danone à la 67e, Hermès à la 81e, Hennessy à la 85e et Moët & Chandon à la 91e. Elles se disputent le classement avec trois marques italiennes (Prada, Bulgari et Armani), deux suisses (Rolex et Cartier) et une américaine (le joaillier Tiffany & Co).

C'est bien de faire du chiffre d'affaires dans l'alimentaire et le luxe. Mais ce ne sera pas suffisant pour gagner la guerre des hautes technologies. 27/07/05

* On trouvera une analyse plus détaillée du classement dans Business Week on line http://www.businessweek.com/magazine/content/01_32/b3744001.htm


La Chine menace t-elle militairement les Etats-Unis ?

Le Pentagone a publié (Le Monde du 22 juillet 2005, p. 5) son rapport annuel sur l’état d’armement de l’armée chinoise. Ce rapport indique que, suite à des décisions chinoises récentes, le budget militaire de ce pays serait devenu le 3e du monde, les dépenses militaires étant « deux à trois fois supérieures à celles annoncées officiellement ». Tout en affirmant que la Chine n’est pas considérée à Washington comme une menace, les officiels américains, en diffusant ces informations, ne peuvent qu’entretenir une inquiétude qui se traduira inévitablement par des décisions de rétorsion. Certes, le premier visé par ce potentiel militaire est Taiwan, mais ensuite éventuellement le seront le Japon et l’Inde. La simple présence d’un nombre accru d’avions et de missiles susceptibles d’atteindre ces pays à partir de la Chine tend à remettre en question l’équilibre des forces régionales. A plus long terme, Washington pourrait prétendre se considérer comme menacé, par exemple en tant que cible possible d’une « frappe préventive », comme l’aurait proposé un général chinois responsable (irresponsable ?) de l’université de défense chinoise.

Ces craintes américaines sont-elles fondées ou pas ? Inévitablement, selon beaucoup d’analystes, des affrontements sur la base de potentiels militaires constamment renforcés ne pourront pas ne pas se produire entre l’hyper-puissance américaine et la superpuissance chinoise en devenir. Les deux adversaires y perdront en termes de ressources, mais ce genre de gaspillage n’a jamais inquiété, ni les militaires ni les populations elles-mêmes. Dans l’immédiat, il est évident que la peur de la Chine, fondée ou pas, sert à renforcer le nationalisme américain, sur fond de protectionnisme économique. On le voir à différents signes, par exemple la résistance à l’offre d’achat du pétrolier Unocal par le chinois CNOOC (China National Offshore Oil Corporation), l’offre de l’américain Chevron devant être préférée pour des considérations de sécurité d’approvisionnement (voir http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1753 ). Mais on le voit aussi dans le domaine de la compétition américano-européenne. Après avoir fait de nombreux efforts pour combattre le projet européen Galiléo, au prétexte (sans doute faux) qu’il donnerait des atouts précieux au partenaire chinois (lire par exemple http://www.iht.com/articles/2005/04/18/news/galileo.html ), les américains continuent à menacer les industries européennes de sanctions en cas de transferts de technologies avec la Chine. La Chambre des représentants vient de voter une nouvelle loi, vague à souhait, qui autorise en fait toutes les manœuvres pour s’en prendre aux investissements européens aux Etats-Unis, sous prétexte que derrière les européens se cacheraient des chinois. http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1759. Il est évident que les industriels européens sont prêts à accepter tous les interdits, dans l’espoir de se préserver des marchés aux Etats-Unis dont l’importance et le nombre risquent cependant de devenir de plus en plus réduits. Qu’ils ne soient pas trop confiants à cet égard. On jugera sur pièces avec la dévolution, par exemple, du contrat d’avions ravitailleurs négocié par le Département de la Défense, sur lequel s’affrontent Boeing et Airbus (EADS-US).

Un autre domaine à suivre de près à cet égard, dans la perspective notamment de la compétition entre les Etats-Unis et l’Europe, est celui du nucléaire. De très grandes manoeuvres, au moins aussi grande que celles intéressant l’accès au pétrole, sont déjà engagées pour la conquête du marché mondiale des centrales à fission de nouvelle génération, complété par le marché des processus de retraitement jugés les plus fiables. Là, la France, avec son inestimable acquis nucléaire, pourrait inquiéter les Etats-Unis. Il s’agit non seulement d’équiper ou de rééquiper les pays ayant déjà fait le choix du nucléaire (Etats-Unis en tête), mais le très grand marché des pays qui, comme la Chine et l’Inde, ont compris que sans l’énergie nucléaire, ils seront très rapidement confrontés à des impasses. Depuis longtemps, sauf sans doute en Europe, le rêve écologique visant à sortir du nucléaire ou à n’y pas entrer est considéré comme une duperie.

Mais à qui s’adresser pour disposer des technologies les plus propres et aussi les plus sûres en terme de lutte contre la prolifération. Alain Minc, dans un article du même Monde du 22 juillet, p. 15, rappelle ce que tout le monde sait mais dont personne ne parle, le fait que la France, en attendant la future fusion (Iter), dispose de la technologie franco-allemande (Siemens) EPR (European Pressurized Reactor) qui pourrait servir de base à des investissements de grande ampleur, et rapidement rentables, non seulement en France et en Europe, mais aussi dans les pays tels que la Chine et l’Inde. La France participe aussi au Consortium International pour une nouvelle génération de réacteurs, dit Generation IV. Ce que ne dit pas Alain Minc, c’est que les industriels américains, soutenus par le Pentagone, ne l’entendent pas de cette oreille. Ils feront tout pour préserver leur marché national (où règnent actuellement des entreprises paraissant relativement fragiles, comme Westinghouse) mais aussi pour conquérir les marchés asiatiques. Le Département de l'Energie fédéral (DOE) anime un effort considérable de mobilisation industrielle et politique.

Mais alors que feront-ils de leurs prétendues peurs des transferts de technologies au profit des Chinois. Les concurrents européens seraient-ils les seuls à encourir ce reproche, les industriels américains étant au contraire parfaitement transparents à cet égard ? Nous reviendrons ultérieurement sur cette question essentielle de la dévolution des futurs marchés mondiaux du nucléaire.

** Sur l'EPR, les sites abondent. On pourra consulter celui de l'industriel Areva http://www.framatome-anp.com/servlet/ContentServer?pagename=Framatome-ANP%2Fview&c=rubrique&cid=1049449651371&id=1049449651371
** Sur la Génération IV, voir dans Automates Intelligents notre article:
L'énergie nucléaire de IVe génération http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/66/nucleaire.htm


Le 25e Congrès international de la population

Du 18 au 23 juillet 2005, s’est tenu à Tours le 25e Congrès international de la population. Son objectif est d’établir un état des lieux sur la croissance de la population mondiale, les conditions de vie prévisible, le vieillissement de la population, l’évolution de la famille et les migrations internationales. Les travaux du Congrès donnent aussi la matière permettant de procéder à des prévisions stratégiques ou géo-stratégiques dans un nombre considérable de domaines. Il est donc indispensable de s’y référer dès que l’on souhaite réfléchir sérieusement à l’avenir de nos civilisations. Pour les européens et pour la France en ce qui la concerne, il s’agit de thèmes vitaux.

On trouvera sur le site du Congrès et dans les comptes-rendus de sessions des données nombreuses, que nous ne pouvons pas toutes commenter ici. Résumons-nous à l’essentiel :

1. Stabilisation probable de la population de la planète en 2050 autour de 9 milliards d’individus (contre 6 ,5 aujourd’hui). Ce chiffre, s’il se confirme, est loin de celui caractérisant ce que l’on nommait à juste titre il y a quelques années la « bombe démographique » soit 15 milliards d’humains. Il faut considérer cela comme une très bonne nouvelle, même si la pression sur les éco-systèmes de 3 à 5 milliards d’hommes supplémentaires sera redoutable et risquera de provoquer, dans les zones sensibles de la planète, des dégâts irrémédiables si elle n’est pas gérée intelligemment. On constatera que cette stabilisation obéit à des causes mal comprises, convergentes, mais sur lesquelles les politiques de restriction volontaire des naissances semblent peu jouer. On considère généralement que c’est l’émancipation des femmes, par accès à l’instruction et au marché du travail, qui constitue le facteur essentiel de la limitation des naissances.

Faut-il alors, comme certains experts le disent, craindre les effets d’une décélération de la croissance démographique ? Celle-ci passera de 2% en 1960 à 1,2% aujourd’hui, puis s’inversera vers 2050. Présenter cela comme un risque repose, pensons nous, sur une fausse idée de la croissance en général, fausse idée que l’on retrouve en économie. Nos sociétés sont bâties sur le modèle d’un développement quantitatif illimité, sans prise en considération des limites externes à la croissance. Or l’expérience montre que ce modèle est dangereux et doit être révisé, au profit d’un modèle de croissance zéro, voire de décroissance contrôlée.

2. Vieillissement global accru. Certes, la diminution des naissances s’accompagnera d’un vieillissement accru des populations, là encore présenté par certains experts comme un risque majeur. Il est certain que des sociétés constituées à terme de 30% d’actifs et de 70% d’inactifs âgés ou très âgés ne seraient pas viables. Surtout dans les sociétés pauvres où les actifs eux-mêmes sont peu productifs. Mais le spectre contraire, souvent agité, d’un monde livré à des hordes de jeunes sans emplois excités par des idéologies dévastatrices, que des adultes plus sages seraient incapables de contenir, ne représente pas non plus un idéal sociologique vers lequel tendre. Il faudra en fait reconvertir les processus de production et de consommation pour réintroduire le plus longtemps possible les « retraités » actuels dans la production de biens et services. Cela n’a rien d’impossible, à condition que des réglementations incitatives soient mises en place.

3. Inégalité de la répartition de la croissance, qui sera essentiellement le fait des pays du Sud, et plus particulièrement de l’Afrique (malgré le sida) et de l’Inde. Cette inégalité, qui se marquera notamment par de forts contrastes entre les espérances de vie, accroîtra la difficulté à gérer les politiques de suffisance alimentaire, de protection sanitaire et sociale et de protection de l’environnement. L’Afrique seule, en ce qui la concerne, ne pourra pas faire face aux pressions découlant de la croissance de sa population. On peut penser de même que l’Inde et la Chine, bien que bénéficiant d’un moindre taux de croissance, auront du mal sans réformes profondes à faire face à l’arrivée de centaines de millions de jeunes, animés du désir de bénéficier des standards de vie dits occidentaux.

Il est indiscutable que le maintien d’une humanité divisée en deux, celle de populations peu denses, vieillies et à longue espérance de vie bénéficiant d’un haut niveau économique, et celle des populations denses, jeunes, à espérance de vie courte et s’appauvrissant progressivement, ne serait pas viable. L’ensemble de la civilisation humaine risquerait de s’y perdre. C’est un des défis majeurs qu’il faut dès maintenant s’efforcer de résoudre, notamment par le partage des connaissances et de l’éducation ainsi que par l’accès des pays pauvres à de nouvelles technologies fournies quasi gratuitement. Le G8 de Gleneagles a abordé ces questions, mais encore bien trop superficiellement.

4. Chute de la fécondité dans l’Union européenne. La plupart des pays de l’Union enregistrent une chute massive de leur fécondité, y compris dans les régions méditerranéennes jusqu’ici réputées comme prolifiques. Il est difficile là encore de comprendre les causes du phénomène, bien qu’il s’explique plus facilement qu’ailleurs, du fait du haut niveau de prise de conscience par les individus de la contradiction possible entre nombreuses naissances et maintien du niveau de vie, ainsi que des modalités assurant le contrôle de la fécondité.

S’agit-il, pour ce qui concerne l’Europe, d’un symptôme alarmant, signe de déclin ? On peut le penser, dans la mesure où l’Union européenne n’étant pas seule au monde, mais confrontée à des populations plus jeunes et dynamiques, ne pourrait survivre en tant que telle, avec ses valeurs, si sa démographie s’effondrait. L’appel à l’immigration ne serait supportable que s’il était maîtrisée et gérée, ce qui ne sera pas le cas si l’Europe, relativement riche par ailleurs, se dépeuplait massivement et devenait un pôle d’attraction pour le reste du monde surpeuplé.

Il convient donc de mettre sans attendre, au niveau des politiques communes à l’ensemble des pays européens (et donc pas seulement au seul niveau des Etats pris individuellement) des politiques, non seulement d’immigration mais de soutien à la natalité autochtone, du type de celles qui semblent réussir en France.

5. Bonne position de la France. La position favorable de la France en matière démographique, bien qu’elle soit selon certains experts encore difficile à expliquer, est à saluer. Elle semble bien due à la continuité de la politique familiale française, poursuivie depuis plusieurs décennies à travers des gouvernements de sensibilité politique différente. Cette politique s’exprime par un système d’allocations familiales et d’aides uniques à notre pays, complété d’une scolarisation précoce qui soulage les mères. Il n’y a pas de raison pour que les pays menacés de déficit n’adoptent pas de telles mesures et pour que l’Union européenne n’y incite pas. On distinguera évidemment le soutien à la natalité de ce que l’on appelle encore le soutien à la famille, qui sous-entend un effort de retour à la famille traditionnelle et à la femme au foyer. L’effort de prise en charge des nouvelles naissances doit être assuré par tous, pensons-nous, quels que soient les types de famille ou de mode de vie adoptés par les parents. 24/07/05

**Le site du Congrès http://www.iussp.org/ Français http://www.iussp.org/France2005/indexfr.php
**La page du Premier ministre français http://www.premier-ministre.gouv.fr/information/actualites_20/ouverture_25e_congres_international_53582.html


L'affaire Danone. Fausse alerte ou révélateur? .

Après que la classe politique, presqu'unanime (sauf quelques libéraux-atlantistes), se soit émue à la perspective de voir PepsiCO prendre le pouvoir dans Danone, les esprits, à la date où nous écrivons ceci, s'apaisent. PepsiCo semble hésiter devant la levée de boucliers français. Mais cette agitation serait-elle de nature à le faire reculer s'il décidait vraiment de passer à l'offensive? Certains suggèrent que des actionnaires de Danone, avec le soutien officiel ou non du PDG Frank Riboud, auraient crié au loup pour faire monter le titre. Il se serait agi d'une vraiment grosse manipulation mais on a vu pire dans le monde de la bourse, en France comme aux Etats-Unis. Cependant, si les esprits s'apaisent ou feignent de le faire, le problème reste entier. Il faut le situer dans le cadre de la compétition sans merci qui oppose et opposera de plus en plus les industries agro-alimentaires américaines aux industries européennes. Un article très judicieux de l'agence d'intelligence économique Infoguerre le rappelle (lire http://www.infoguerre.com/article.php?sid=899). Nous citons: " La compétition dans l’industrie agroalimentaire est à l’image (puissance 10) de ce qui s’est passé dans l’industrie automobile au début des années 1990, lorsque les Etats-Unis et l’Europe ont décidé de donner un signal fort au Japon pour tempérer son agressivité commerciale. ...La France a réussi pour l’instant à préserver sa position. Son industrie agroalimentaire est le premier secteur industriel français loin devant l'industrie automobile ou l'industrie électrique-électronique, avec, en 2003, un chiffre d'affaires de 136 milliards d'euros. Elle se situe au premier rang européen devant l’Allemagne (128 Milliards d’euros). Dans le monde, elle occupe la deuxième place devant les Etats-Unis. Avec 28,6 milliards d'euros d'exportation, l'industrie alimentaire française est le premier exportateur mondial de produits alimentaires transformés".

On peut regretter que l'industrie électronique française ne soit pas à ce niveau, mais ce n'est pas une raison pour ne pas veiller à protéger les positions de l'industrie agro-alimentaire. Cela peut dans une certaine mesure passer par la conservation d'une Politique agricole commune européenne rénovée, mais cela devrait passer surtout par la volonté de la puissance publique de ne pas laisser faire des capitalistes libéraux manifestement inconscients (comme Frank Riboud) exposer par une politique de grandeur sans précautions le noyau dur de son entreprise. Il est clair, continue Christian Harbulot, l'auteur de l'article : "que les Etats-Unis ont décidé de lancer une grande offensive pour conquérir le maximum de parts de marché dans ce secteur stratégique. Cette offensive s’articule autour d’une stratégie de dépassement de nos positions par la volonté de généraliser le recours aux Organismes Génétiquement Modifiés et par un rachat de des multinationales les moins bien défendues. C’est justement le cas de Danone"..." Cette compétition ne se jouera pas à la régulière. Le meilleur, c’est-à-dire celui qui fabrique de bons produits compétitifs qui ne rendent pas malades, ne gagnera pas forcément. Tous les coups sont permis, y compris les plus sournois. Les marchés financiers ne sont qu’une des multiples facettes de ce jeu de dupes. L’avenir de l’industrie agroalimentaire française se jouera sur la concertation stratégique qui associera les politiques susceptibles de se hisser au niveau d’un Etat/stratège et les patrons patriotes qui ont compris les enjeux de la guerre économique que se livrent les puissances de l’après-guerre froide."

Concrètement, comment les choses devraient-elles se passer pour ne pas jouer les naïfs dans la cour des grands cyniques? Nous ne savons pas à quel genre de mesures Christian Harbulot pense effectivement. Mais on pourrait envisager quelques solutions simples, sans en revenir à des "nationalisations rampantes", comme Nicolas Sarkozy affirme ne pas vouloir le faire (mais pourquoi d'ailleurs, sinon par idéologie libérale). Quand on fait la liste des groupes français menacés par les spéculations internationales, dans le contexte économique et financier actuel, on ne peut que s'inquiéter. Ce pourrait être non seulement Danone mais Carrefour, Air Liquide, la Société Générale et/ou BNP-Paribas, Saint Gobain lui-même, qui dans un premier temps passeraient sous contrôle américain, ou au moins feraient l'objet d'attaques. Ultérieurement, et malgré les précautions prises par eux, Alcatel, Lafarge, Schneider, Cap Gémini, sinon Total pourraient suivre (cf Le Monde 22/07/05, p. 9). La moindre des précautions alors consisterait à ce que les patrons de toutes ces entreprises et le gouvernement se réunissent régulièrement pour faire le point, dans un esprit d'intelligence économique et de guerre qui précisément fait encore tellement défaut aux uns et aux autres . Faire le point signifierait d'abord émettre des mises en garde, à partir des informations que l'appareil d'Etat, interne et diplomatique, est capable de réunir. Cela voudrait sans doute aussi prendre sur des points de détail à grande portée stratégique les décisions politiques et économiques assurant la défense et l'offensive, ceci dans des perspectives de long terme et non pas au jour le jour. De plus, quand il s'agira, comme on l'affirme maintenant, d'encourager par des fonds publics l'investissement et la recherche en entreprise, ces réunions de concertation seront particulièrement opportunes. Elles seront bien plus utiles que les délibérations des experts souvent peu informés dont vont se doter les Agences. C'est bien ainsi que fonctionne aux Etats-Unis, discrètement mais efficacement, la conjonction des grandes entreprises et des ministères concernés par la défense économique: DOD, State Department, Department of Energy et, bien entendu, Maison-Blanche. Mais il faudra combien de Pechiney et de Danone pour en arriver là en France? 22/07/05

PS au 28/07.
Observons que le Premier ministre, lors de sa seconde conférence de presse le 27 juillet, s'est prononcé pour un minimum de retour au patriotisme économique chez les chefs d'entreprises françaises, et ceci nonobstant les mises en garde des chantres du libéralisme débridé. "Nous ne défendrons bien les intérêts des salariés qui si nous protégeons les intérêts de nos entreprises" , a-t-il expliqué. Il a notamment annoncé un contrôle renforcé des investissements étrangers dans les technologies jugées sensibles, l'application d'une sorte de loi du talion dans les OPA hostiles et la mobilisation des investisseurs institutionnels français pour stabiliser le capital des grands groupes français. Il ne reste plus qu'à observer comment ces bonnes résolutions seront effectivement prises en compte. Rappelons une énième fois que c'est de cette façon (sur la base d'un patriotisme économique musclé) que fonctionne l'économie américaine, réputée chez nous la plus libérale du monde.


Nouveaux attentats à Londres

Ceux qui ont voté Non au référendum constitutionnel peuvent se réjouir. Ils ont considérablement nui à la possibilité qu'auraient eu les Etats européens de travailler ensemble efficacement à la lutte contre le terrorisme. Aujourd'hui, on en est resté, face à des mouvements par nature transeuropéens, à l'affrontement des politiques nationales en matière d'immigration, de contrôle en frontière, d'intelligence criminelle et de procédures judiciaires. Même si dans certains cas, certains services de police ou certains juges acceptent de s'échanger des informations, la non-cohérence des données et les différences de procédures nuisent à toute action rapide et coordonnée. La déclaration commune du Président de la Commission José Manuel Barroso et du Vice President Franco Frattinie n'est qu'un triste aveu d'impuissance (http://europa.eu.int/comm/commission_barroso/president/pdf/statement_20050721_en.pdf). La Commission avait proposé précédemment différentes mesures pour améliorer les contrôles, notamment aux frontières internes (voir http://europa.eu.int/comm/justice_home/news/intro/news_intro_en.htm ). Mais tout ceci n'est pas prêt à entrer en application. Quant au coordonnateur de la lutte contre le terrorisme, M. Gijs de Vries, il se heurte, d'après les informations qui circulent, à l'indifférence polie des services de police et de justice des Etats-Membres dès qu'il veut faire quelque chose dans le sens de la coopération.

Faute de Constitution, il faudrait pourtant que, rapidement, les 25 Etats se mettent d'accord pour une coopération renforcée, supposant en fait une véritable police et une véritable justice fédérale, pour les faits relevant de la lutte contre la criminalité organisée et le terrorisme, avec interopérabilité des textes et des services d'un pays à l'autre. Mais on imagine les changements dans les mentalités et les pratiques que ceci supposerait. Finalement, ce serait peut-être grâce à la menace terroriste que les Européens prendront conscience qu'ils appartiennent à une même communauté. 22/07/05


Apparition du Vlogging

Vidéo+Blog=Vlog. C'est le nouveau concept de communication proposé par les bloggers (aujourd'hui innombrables) utilisant des caméras vidéo plus ou moins rudimentaires (celles des mobiles téléphoniques par exemple) pour saisir des scènes susceptibles d'illustrer leurs blogs. Un certain Chuck Olsen explique dans Wired comment cela pourra révolutionner la presse en ligne, en donnant à un nombre accru de personnes la possibilité de produire des documentaires sur des sujets ignorés ou dédaignés par la presse actuelle. Certains journaux américains envisagent d'ailleurs d'acheter de telles productions pour enrichir leurs contenus. 20/07/05

* Article de Wired News http://wired-vig.wired.com/news/digiwood/0,1412,68171,00.html?tw=wn_tophead_1ians
** Article du New York Times: Armed With Right Cellphone, Anyone Can Be a Journalist http://www.nytimes.com/2005/07/18/technology/18cellphone.html


Les fonds américains à l'assaut de l'industrie de défense européenne

Certains s'indigneraient parait-il, à juste titre, de voir une entreprise américaine s'emparer du "fleuron" de l'industrie agro-alimentaire française, Danone. Ce n'est pas l'OPA en soi qui mérite indignation, mais le fait que la gestion stratégique de Danone, comme celle de beaucoup de firmes française, a été conduite si maladroitement que le capital est dispersé en de multiples mains sur lesquelles l'entreprise n'a plus guère de contrôle. Ceci dit, il y a encore plus inquiétant, mais l'opinion publique semble ne pas s'en soucier. Il s’agit de la stratégie à long terme mise en œuvre par les fonds de financements américains pour mettre progressivement la main sur les entreprises de haute technologie européennes travaillant pour la défense.

Le Monde du 15 juillet 2005, p. 9, commente une étude de la délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère français de la défense, remise début juin et intitulée : « La stratégie des fonds d’investissement américains en Europe ». Cette étude analyse les pratiques de ces fonds pour détecter et prendre le contrôle des activités des entreprises européennes susceptibles de représenter un avenir dans les technologies à fort potentiel. Ils jouent le rôle de capital-risqueur auprès des start-up jugées intéressantes. Ils prennent le contrôle des entreprises innovantes mal gérées ou restructurables. Ils s’assurent des participations si possible majoritaires dans les secteurs susceptibles de servir les futurs besoins en équipement du département de la défense américain. Enfin, ils s’efforcent d’accéder aux banques de données et services en réseaux leur donnant une visibilité globale sur les économies (par exemple l’opérateur européen de satellites Eutelsat).

Les fonds concernés sont bien connus. Ils disposent de ressources considérables et d’appuis politiques émanant des services américains d’intelligence économique. Ce sont les Blackstone, KKR, Paladin Capital, Carlyle, One Equity Partner, Texas Pacific Group…ainsi que le fonds d’investissement de la CIA, In-Q-Tel. Ils sont souvent dirigés par des anciens de la CIA ou de la Défense.

Les opérations ayant attiré l’attention ces derniers mois concernent toutes les secteurs sensibles des économies européennes, travaillant ou susceptibles de travailler pour les industries de l’armement et de la sécurité, mais ayant également un grand intérêt dans le domaine civil. L’article cite les prises de participation ou de contrôle dans FiatAvro, EuroJet, MTU (aviation), Gemplus, QinetiQ (électronique de défense et de sécurité), Bofors Weapons (armement terrestre), Eutelsat, Tim Hellas Communications (satellites), ThyssenKrupp (chantiers navals), Celanese (chimie).

Mais faut-il voir là des manœuvres déterminées d’encerclement ou d’asphyxie des industries de pointe européennes non encore soumises au contrôle américain ? Assez curieusement, les auteurs du rapport de la DAS ne semblent pas le penser. Ils ne verraient là qu’une démarche classique de recherche de profit, les fonds américains s’intéressant à des entreprises susceptibles de leur rapporter des dividendes à moyen ou long terme. Le rapport reconnaît cependant que ces fonds bénéficient, outre leurs ressources financières sans commune mesure avec ce que l’Europe peut aligner, d’une assistance précieuse des responsables politiques américains de la stratégie de défense. Ceux-ci définissent à long terme les besoins des armées et des secteurs économiques innovants et font profiter les investisseurs de ces éclairages – quand ils ne les incitent pas directement à partir à l’assaut de tel domaine jugé porteur. Il n’existe rien de tel en Europe malheureusement. Ce que s’efforcent de faire à petite échelle les administrations donneuses d’ordre, par exemple la Direction Générale de l’Armement en France, manque de moyens et surtout n’est pas coordonné au plan européen, aucune véritable stratégie commune de défense et de sécurité n’étant encore définie entre les 25, non plus d’ailleurs qu’aucune véritable politique industrielle.

On pourrait s’étonner dans ces conditions de voir la mansuétude des auteurs du rapport de la DAS à l’égard des grandes manœuvres américaines au cœur des secteurs sensibles européens. Est-ce de l’aveuglement ? Est-ce la volonté de ne pas envenimer les choses compte-tenu notamment des adhérences existant déjà entre industries européennes et industries américaines ? Serait-ce même l’espoir de voir les investisseurs américains moderniser par leurs apports des entreprises vieillottes et mal gérées ? Nous pensons pour notre part que l’avenir de l’indépendance européenne dans les secteurs de pointe sera définitivement compromis si les Pouvoirs Publics européens, à commencer par les responsables de la défense, continuent à se résigner à l’absence de ressources susceptibles de s’investir dans les secteurs stratégiques, du fait de la mauvaise organisation des marchés européens de capitaux et des circuits de l’épargne. L’agressivité des fonds américains découle en grande partie de l’inexistence d’une prise de conscience des besoins à ces niveaux. Plus généralement, ce qui manque, c’est le fait que le concept de l’indépendance technologique et scientifique de l’Europe, défendu ici, soit encore loin d’être reconnu, tant par les gouvernements que par les opinions.

Mais, comme ce ne sera pas du jour au lendemain que des épargnes importantes d’origine européenne se porteront sur les secteurs de pointe, il faudra en attendant, comme cela s’esquisse timidement en France (mais guère chez nos voisins) que des services d’intelligence économique veillent à protéger, par tous moyens, y compris par des interventions publiques, les laboratoires et entreprises à fort potentiel – ne fut-ce que pour empêcher, avant les prises de contrôle, l’exode des meilleurs cerveaux à l’étranger.

Ceci nous ramène-t-il au cas Danone ? Sans doute pas, mais peut-être quand même un peu.


La participation du Japon dans le programme Iter

Comme on le sait, l'implantation du réacteur expérimental Iter à Cadarache vise seulement à démontrer la faisabilité scientifique et technbique de la fusion nucléaire appliquée à la production d'électricité. Un certain nombre de physiciens doutent encore de cette faisabilité, mais la question qui se pose aujourd'hui n'est pas là. Elle est de savoir quelle part l'Europe prendra dans les recherches et développements destinés à produire un premier réacteur expérimental. Le Japon, soutenu par son allié les Etats-Unis, a obtenu des avantages qui peuvent paraître exhorbitants, compte-tenu de sa participation au projet, chiffrée à 10% environ. En effet, la machine Ifmif (International Fusion Materials Irradiation Facility) destinée à produire des matériaux, encore aujourd'hui inexistants, capables de résister aux neutrons rapides produit par la fusion, sera implantée au Japon. De même ultérieurement le premier réacteur de démonstration, entre 2020 et 2025, dit DEMO. Enfin le Japon compte bien prendre une large part à la réalisation des outils robotisés nécessaires aux développements du projet. Ceci est sans doute normal, vu le caractère international du projet, mais il conviendra cependant que les pays européens ne se dépossèdent pas du savoir-faire dans ces différents domaines cruciaux. Des réalisations en double seront sans doute nécessaires. 20/07/05

* Pour plus de détails, voir http://www.iter.org


Jacques Chirac, la recherche et l’innovation

Dans son entretien télévisé du 14 juillet dont ses détracteurs ont critiqué le manque d’originalité, le Président de la République nous a paru au contraire inclure un passage tout à fait nouveau, aussi bien par rapport à ses interventions des années précédentes que par rapport à celles de son prédécesseur François Mitterand. Il s’agit des propos consacrés à la recherche, à l’innovation et à l’industrialisation. Il s’est placé d’emblée dans la tradition gaulliste et plus généralement dans les cultures de la 4e et de la 5e République en matière de politique industrielle et de recherche, en rappelant qu’il s’agissait d’une tradition française qu’il convenait de remettre à l’honneur. Il était temps d’entendre le Chef de l’Etat en parler, car les chantres du libéralisme et de la déréglementation, très présents et influents en France même, avaient fini par nous faire oublier ces évidences.

Mais Jacques Chirac ne s’est pas contenté de cette évocation, ni d’affirmer qu’il s’agissait du remède « peut-être le plus important » face aux délocalisations et au chômage. Il a annoncé un « grand plan » qu’il a commencé à entreprendre, pour passer de l’affirmation de principe aux réalités effectives. Les éléments de ce plan avaient, il est vrai, déjà été présentés par lui depuis plusieurs mois, et plus récemment par le Premier ministre. Des débuts de mise en œuvre s’en étaient suivis. Mais il était nécessaire que le Chef de l’Etat les rappelle une fois de plus. Nous avions nous-mêmes, dans cette revue, salué ce retour au bon sens consistant à dire que les dépenses publiques de recherche devraient désormais être considérées comme des investissements, et qui plus est des investissements prioritaires par rapport à beaucoup d’autres. Mais comme il y a toujours loin de l’affirmation de principe au passage à l’acte, le signal fort donné par le Président de la République devrait, espérons-le, accélérer les processus de mise en œuvre.

Dans son intervention, Jacques Chirac a d’abord cité la création d’un Haut Comité Scientifique placé auprès de la Présidence de la République « qui devra définir les grands axes de recherche ». L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) créée au début de cette année sera par ailleurs dotée de moyens permettant la mise en œuvre de grands projets scientifiques. Enfin, la future Agence de l’Innovation Industrielle (AII) devrait être pourvue d’un budget de « 6 à 7 milliards », pour encourager la recherche industrielle. Cette Agence, rappelons-le, devrait être confiée au PDG de Saint-Gobain, Jean-Louis Beffa, qui l’avait proposée dans son rapport de fin 2004.

Enfin; pour le Président de la République, l’officialisation par le gouvernement le 12 juillet dernier de la création de 67 pôles de compétitivité correspondant notamment à 6 projets « mondiaux » et à 9 projets « à vocation mondiale » et dotés de 1,5 milliards sur 3 ans, complète le plan qu’il annonce.

Le Chef de l'Etat a également mentionné quelques chiffres. En ce qui concerne les crédits, la future Loi sur la recherche (dont la date de présentation au Parlement, observons-le, n’a toujours pas été fixée), prévoit une enveloppe recherche de 6 milliards (en 2006 ?). Le gouvernement créera par ailleurs 3.000 emplois de chercheurs cette même année 2006. Les chiffres annoncés par Jacques Chirac ne correspondent pas exactement à ceux ayant déjà été évoqués, notamment par le Premier ministre. Ils semblent plus élevés, ce qui serait une bonne chose. Mais beaucoup de scepticisme demeure, tant chez les chercheurs que chez les industriels, quant à leur déblocage effectif dans les délais précédemment annoncés. L’allocution du Chef de l’Etat va-t-elle les rassurer ? De toutes façons, les crédits évoqués ne permettront pas (à moins de jouer sur les mots) de porter l’effort de recherche/développement à 3% du PIB dans 10 ans, comme promis précédemment par Jacques Chirac.

Au-delà des structures et des budgets, Jacques Chirac a rappelé, tout à fait opportunément selon nous, la nécessité de ne pas distinguer trop systématiquement entre recherche (scientifique) et innovation (industrielle). Les deux sont nécessaires, mais elles doivent être complémentaires, c’est-à-dire se rejoindre dans des programmes aisément perceptibles et évaluables. Il a cité l’exemple des énergies renouvelables, après avoir salué pour le plus long terme l’implantation d’Iter à Cadarache. Ces énergies « permettront pour demain de créer des emplois non délocalisables », voire relocalisables. « Si nous n’y prenons pas garde, nous n’investirons pas assez sans les technologies du futur ». Pour de nombreux experts, il s’agit déjà malheureusement d’un état de fait et non d’un risque possible. Mais les retards sont peut-être encore rattrapables, à condition d’en mettre le prix.

Répétons-le, ces propos sont, comme nous le rapportons à nos lecteurs, ceux que depuis maintenant 2 ou 3 ans, tiennent beaucoup d’économistes et de scientifiques. Le fait nouveau est que, en quelques mois, ils sont devenus un élément sinon primordial du moins important dans les discours du Premier ministre et du Président de la République. Cela voudrait dire qu’ils vont commencer à porter leurs fruits dans les consciences gouvernementales et parlementaires. Ils trouveront ensuite, espérons-le, des échos dans le corps électoral, jusqu’à être ressentis par tous comme une ardente obligation, selon le terme de Charles de Gaulle à propos du Plan.

L’excès d’enthousiasme et de confiance face aux promesses du Président de la République serait cependant une erreur. Nous apprendrons dans les prochains mois si l’intérêt manifesté par lui pour la recherche et l’innovation n’est pas uniquement d’opportunité. Jacques Chirac a manifestement besoin de se démarquer de ses rivaux, et le thème de la science et de la technologie lui est utile, car les compétiteurs n’en font pas encore, du moins à ce jour, une vraie priorité dans leurs projets politiques pour l’après 2007. Mais encore une fois, il ne suffit pas de parler, il faut faire. Les grands diseux ne sont pas les grands faiseux, comme on le sait dans le Berry. Depuis deux ans, le gouvernement français a réduit sans raisons véritables les budgets des organismes de recherche, provoquant une révolte et un découragement des chercheurs, qui sont loin d’être apaisés. Par ailleurs, lors de la discussion du budget européen, il a refusé le doublement du budget de recherche et de développement demandé par le commissaire à la Recherche Potocnik, ce qui constitue un signe désastreux relative à l’importance que la France confère à la mise en place de véritables politiques européennes de recherche. La France se posant en championne d’une politique agricole commune immuable a laissé à Tony Blair l’avantage (tout verbal il est vrai à ce jour) de se présenter comme le défenseur d’une Europe de la connaissance.

Constatons par ailleurs pour rester réaliste que le débat public demandé par le Comité « Sauvons la Recherche » à propos des grands objectifs de celle-ci n’a toujours pas eu lieu. Le Haut Comité scientifique n’est pas créé. Il n’a donc pu formuler aucune proposition, ce qui n’a pas empêché l’ANR, cependant simple agence de moyens, de se fixer ses propres priorités sans disposer du moindre conseil scientifique digne de ce nom et du moindre dialogue avec les représentants de l’opinion publique. Les établissements publics de recherche continuent à faire de même en ce qui les concerne. Ce n’est pas ainsi que les citoyens pourront s’intéresser à une R/D dont ils ignorent aussi bien les enjeux d’avenir que les modalités immédiates.

Les chercheurs critiquent enfin beaucoup le concept de pôles de compétitivité, en craignant que ceux-ci ne sacrifient la recherche fondamentale à la recherche industrielle, voire à de simples opérations d’aménagement du territoire, susceptibles d’amadouer les collectivités locales dans la perspective des futures élections. Nous ne partageons pas cet avis. Il s’agit d’une démarche tout à fait nécessaire, prônée d’ailleurs par l’Europe, pour rapprocher les compétences théoriques, les développements applicatifs et les sources de financement à risque. Mais il faudra cependant, afin d’éviter les saupoudrages et les influences politiques locales (ou centrales...) mal avisées, d’assortir leur mise en place et leur fonctionnement d’une grande vigilance et, là encore, d’un grand effort de communication. Les collectivités locales, de la région jusqu’à la commune, auront un rôle essentiel à jouer en ce domaine, en sachant si besoin était faire triompher les enjeux nationaux et européens qui dépasseraient les intérêts politiques locaux. Notre revue s’engage, pour sa part, à répercuter vers ses lecteurs toutes les opinions capables d’aider le pays à mieux prendre conscience des sacrifices mais aussi des bénéfices qui découleront du fonctionnement des principaux de ces pôles de compétitivité. 16/07/05


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/05-12407/index.htm