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La Gazette N° 119 en date du 16 mai 2005

Par Jean-Paul Baquiast


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A lire aussi sur Admiroutes - Automates Intelligents:

* Présentation de A Différent Universe de Robert Laughlin, ou Bienvenu dans l'Age de l'Emergence http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/64/laughlin.htm
* Quand Google défie l'Europe, de Jean-Noël Jeanneney. Analyse par Hervé Le Crosnier http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/64/jeanneney.htm

- Nous recommandons également la lecture d'un autre article de Hervé Le Crosnier, concernant la mise en danger des droits de propriété intellectuelle par les "intégristes". Il s'agit de la version écrite de l'intervention qu'il a faite devant la commission juridique de l'ADBS le 15 mars 2005. Après avoir montré les menaces sur l'équilibre propre aux droits de propriété intellectuelle entre les propriétaires et l'ensemble de la société, il présente la dynamique actuelle du mouvement mondial pour la rédaction d'un "traité pour le libre accès à la connaissance", mouvement qui est issu de la "Déclaration de Genève" de septembre 2004 et de la volonté des pays en développement d'ajouter un "agenda du développement" au sein de l'OMPI (Organisation Mondiale de la Prpriété intellectuelle).
Voir http://www.vecam.org/article.php3?id_article=437

Automates Intelligents/La Gazette d'Admiroutes disposent dorénavant d'un blog. N'hésitez pas à y laisser des commentaires :
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/

Florence et Hussein

L'envoyée spéciale de Libération Florence Aubenas et son guide Hussein Hanoun al-Saadi ont disparu le 5 janvier.
Nous ne les oublions pas


 

Le Plan B de Jacques Delors

Jacques Delors a toujours manqué de sens politique. Il vient d'en donner une nouvelle preuve en annonçant dans Le Monde du 13 mai p.7, qu'un éventuel Plan B pourrait empêcher, en cas de succès du Non, le recul de la cosntruction européenne. Grosse satisfaction chez les Non. Quand on lit l'article, on voit que le Plan B de Jacques Delors serait en fait une longue galère pour essayer de reconstruire ce qui aurait été détruit. Nos petits-enfants y travailleraient encore dans vingt ans. Parler de Plan B dans ces conditions consiste à se tirer une balle dans le pied, comme l'ont bien compris les défenseurs du Oui de gauche.

Mieux vaut réserver le terme de Plan B à Laurent Fabius, non pas pour désigner son projet européen mais pour étiqueter son nouveau Plan de carrière en vue des présidentielles. Il se voit apparement, en cas de succès du Non, candidat unique du peuple de gauche, fortement soutenus par les amis de José Bové et autres irresponsables. Il rêve. Comme tous les traitres, il sera jeté aux poubelles de l'histoire. Beaucoup de gens préféreraient sans doute voter Le Pen, plus constant que Fabius dans l'erreur colossale. 16/05/05


Les Curiaces européens face à l’Horace américain

On sait que dans la légende romaine, Horace a réussi à vaincre les trois frères Curiaces en les obligeant à le poursuivre, ce qui les avait conduit à se séparer vu leurs capacités différentes en matière de course à pied. C’est ce qu’a toujours fait l’Horace américain pour dominer les pays européens incapables de comprendre que pour résister il faut rester groupé et ne pas les suivre aveuglément.
Le domaine de la défense l’illustre tous les jours. Un article récent de De Defensa montre clairement comment les Etats-Unis manipulent l’armée de l’air italienne sous prétexte de lutte anti-terrorisme. Ils le font d’autant plus facilement que, dans le domaine civil comme militaire, les Italiens sont de fidèles clients des fabricants américains et soumis comme tels aux « conseillers » mis à leur disposition. Le Pentagone fait de même lorsque le besoin s’en fait sentir avec l’armée de l’air polonaise et autres de ses amis dans l’Europe de l’Est.

Aussi insuffisantes que soient les dispositions de la Constitution en matière de création d’une vraie défense européenne relativement dégagée de l’influence de l’Otan, ces dispositions sont autrement plus favorables à l’émergence de l’indépendance militaire et industrielle de l’Europe que la pérennisation de l’état de choses actuel, pérennisation que souhaitent manifestement les partisans du Non au referendum. 16/05/05

* http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1558&PHPSESSID=28ae2cc04316cf860110011b1463b6b1


Daniel Mermet et les lobbies bruxellois

L'émission célèbre de Daniel Mermet, "Là-bas si j'y suis", tous les jours ouvrables sur France Inter à 17h, a toujours mélangé le bon et le pire, c'est-à-dire une démagogie libertaire dépourvue de tout sens critique. S'étant engagé à fond dans le soutien au Non, il y trouve certainement l'occasion de rajeunir son image qui tombait un peu en sénescence. Mais comme toujours, ses arguments sont excessifs. Dans beaucoup de cas, elles atteignent à la mauvaise foi, qu'on peut soupçonner d'être intentionnelle. Dans une série consacrée aux lobbies bruxellois (13, 16 et 17 mai), il fait de l'agitation anti-européenne qui va bien au delà de la défense des citoyens face aux multinationales. Ce n'est pas l'Union européenne qui a créé les lobbies économiques et financiers nombreux à Bruxelles. Ceux-ci existaient depuis l'ère industrielle dans chacun des Etats (que l'on se souvienne de l'influence du Comité des Forges sur le gouvernement français avant la guerre). Comme les institutions européennes disposent d'un certain pouvoir politique, il est normal que tous les groupes de pression et think tanks de chacun des pays s'y retrouvent, ce qui fait une forte densité au km2. Mais rien ne permet de dire que leur influence est plus grande aujourd'hui que dans les décennies précédentes. Au contraire, beaucoup d'organisations alternatives y disposent de tribunes qu'elles n'avaient pas. De toutes façons, adopter la Constitution ne changera rien à la pression des lobbies. On peut même penser que le renforcement du Parlement Européen et une plus grande démocratie dans la prise de décision améliorera le poids des citoyens.

Mais là où Daniel Mermet devient dangereux, c'est quand il s'en prend, sous prétexte de lutter contre la mondialisation financière et libérale, aux seuls intérêts économiques européens. Pas une fois, il n'explique que ce sont les multinationales américaines (et bientôt chinoises) qui utilisent au mieux de leurs intérêts le système du lobbying. Certes, elles le font souvent sous de faux-nez européens, mais il suffit de regarder pour comprendre. C'est donc trahir les intérêts économiques et politiques européens que dénoncer tel syndicat professionnel européen en oubliant de signaler que ce syndicat est obligé de se battre sur tous les fronts pour résister à une concurrence souvent déloyale exercée au sein même des institutions européennes par des groupes de pression représentant des intérêts non-européens autrement plus puissants.

Mermet aurait bien d'autres sujets plus utiles à défendre, par exemple dénoncer la baisse continuelle de la recherche scientifique fondamentale et appliquée en Europe. Mais là, les effets de manche sont sans doute moins payants. Il y a moins de vrais chercheurs que d'apprentis José Bové dans notre beau pays. 16/05/05

Comme je suis un vrai démocrate, je vous communique les références fournies par Daniel Mermet sur le thème des lobbies européens:
*Le guide Lobby Planet "Brussels, the EU quarter" (CEO)
*L'observatoire de l'Europe industrielle (CEO) : Europe Inc : comment les multinationales construisent l'Europe et l'économie mondiale
(Agone)
*John Stauber et Scheldon Rampton : L'industrie du mensonge : relations publiques, médias et communication
(Agone)
*Geoffrey GEUENS : Tous pouvoirs confondus : Etat, capital et médias à l'ère de la mondialisation
(EPO)
*Site de Corporate Europe Observatory (L'observatoire de l'Europe industrielle, CEO) : www.corporateeurope.org


Le côté noir de la papauté et les sciences

Sans être un anti-clérical obsédé (du moins je l'espère), je constate que les mises en garde contre la prétendue ouverture de la papauté au dialogue avec les scientifiques sont nombreuses. Un article de John Cornwell dans le NewScientist du 23 avril 2005, p. 23. en apporte la preuve. Certes, Jean Paul II, comme l'auteur le rappelle, a commencé son pontificat en créant (après avoir rendu hommage à Galilée), une Académie Pontificale des Sciences, ouverte à 70 scientifiques de diverses philosophies (généralement croyants cependant). Il a encouragé la tenue de conférences sur le principe anthropique et le Big Bang, jusque là ignorés par l'Eglise. Mais ce n'était qu'une facade, nous dit John Cornwell. Lors d'une conférence sur les neurosciences au Vatican en 1990, un cardinal, parlant apparemment au nom du pape, a "confirmé" le dualisme, c'est-à-dire que la personne humaine est composée à la fois de l'âme et du corps - ce qui condamnait toute étude portant sur les bases biologiques de la conscience. Plus tard, le pape a refusé les recherches portant sur ce qui pouvait précéder le Big Bang, considéré par l'Eglise comme le point origine de la création en deçà duquel on ne peut trouver que Dieu lui-même. Mais c'est dans le domaine de la médecine reproductive et des recherches sur l'embryon que les positions idéologiques de l'Eglise ont eu le plus de conséquences. Deux encycliques ont condamné la destruction des embryons, l'IVG et la contraception, présentées comme "intrinséquement diaboliques".

Le pape n'est jamais revenu sur ces positions, confirmées dans son dernier recueil d'écrits personnels "Mémoire et Identité". On sait les conséquences qu'elles ont en matière de lutte contre la démographie galopante et le Sida dans les pays du tiers-monde. On sait aussi qu'elles inspirent les législations de nombreux Etats occidentaux, en paralysant ou retardant les recherches conduites à partir de cellules-souches embryonnaires. L'Eglise catholique n'a rien à envier sur ce plan aux positions dogmatiques adoptées par les églises évangéliques américaines qui inspirent la politique de George W. Bush.

Les milieux catholiques progressistes espéraient une évolution à la suite de l'élection d'un nouveau pape. Mais les déclarations récentes de Benoït XVI leur a montré qu'elles n'avaient rien à espérer de ce dernier. 09/05/05

* John Cornwell est l'auteur d'un livre qui a fait sensation Pope in Winter: The Dark Side of John Paul II Papacy, Penguin 2005 dans lequel il montre les raisons de la distance de plus en plus grande prise à l'égard du feu pape par de nombreux mouvements démocratiques, tenant notamment au renforcement de ses positions dogmatiques relatives à la société. (voir http://www.timesonline.co.uk/article/0,,2102-1351349,00.html


Microsoft et l'INRIA

Nous avions signalé dans le précédent numéro l'invraisemblable accord que l'INRIA a conclu avec Microsoft, donnant à ce dernier un droit de regard sinon de propriété sur les logiciels scientifiques les plus sensibles développés à l'Institut ou en relation avec lui.

L'affaire est si grosse que l'on souhaiterait voir des chercheurs ou des éditeurs français de logiciels protester officiellement comme à titre privé auprès de l'INRIA et de sa tutelle, le ministère de la Recherche. Pour parler simplement, le président de l'INRIA semble avoir perdu le Nord. Allons-nous tous payer le prix de ses erreurs? 08/05/04

On lira sur ce sujet un bon article de Michel Alberganti dans Le Monde: Le Oui français à Microsoft http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=899308

PS au 09/05. J'ai reçu plusieurs réactions à cet article. L'une, la première citée, ne voit pas de raisons de s'inquiéter sérieusement. Les autres abondent dans mon sens. Extraits

Première réaction:
- Dans la mesure où seul un simple memorandum of understanding a été signé, je me demande en en quoi consiste exactement « ce droit de regard sinon de propriété sur les logiciels scientifiques les plus sensibles [selon quels critères ?] développés à l'Institut ou en relation avec lui ». À ce jour, à moins que mes informateurs soient désinformés, les détails ne sont pas fixés et le MOU indique explicitement que les scientifiques doivent pouvoir continuer à produire du logiciel libre :
(extrait) : " Pour que ceci soit possible, il a fallu se mettre d'accord sur des sujets assez larges qui permettront de développer des collaborations scientifiques effectives. Il a fallu également veiller au mode de diffusion des résultats, aussi bien sous forme de publications que de logiciels (y compris de logiciels libres), qui corresponde à l'état d'esprit des chercheurs de l'INRIA et de ses partenaires universitaires ou CNRS, protéger de manière appropriée le patrimoine de chacun pour que personne ne soit lésé, etc. L'INRIA a l'expérience de ce genre de négociation avec d'autres partenaires industriels, et il n'a jamais été question qu'un accord avec Microsoft suive des clauses standard toutes faites, rédigées unilatéralement. La question des "brevets logiciels", qui est incontestablement une préoccupation de notre communauté scientifique, n'est pas oubliée."

Bref, pour l'instant, je ne vois rien qui justifie un tir de barrage, juste une attention particulière quant au pilotage du labo, aux dispositions en matière de publication des résultats, etc. A attaquer Microsoft sans bases solides, on affaiblit uniquement les critiques argumentées, vite assimilées à de l'anti-microsoftisme primaire et balayées du revers de la main.


Seconde réaction:
S'il existe bien un anti-américanisme primaire, j'ignorais jusqu'à aujourd'hui qu'il existe "un anti-microsoftisme" de même niveau...
J'ignorais aussi que quelqu'un d'autre que Microsoft puisse songer à balayer cette défiance jugée primaire d'un revers de main...
J'ignorais enfin qu'avant de laisser entrer le loup dans la bergerie (la bergerie étant un des fleurons de la recherche publique nationale), les usages voulaient qu'on laisse le bénéfice du doute au loup...

Troisième réaction
Ce que fait Microsoft s'appelle "payer pour voir". J'utilise tous les jours des produits Microsoft et connais l'incroyable saga de cette société depuis sa création. Et bien, je serais très inquiet à devoir signer un deal comme ça avec Microsoft, très dangereux à mon avis.
Une seule bonne idée validée peu dépasser les 10 M promis à l'INRIA, surtout quand on peut la réaliser tout seul rapidement, puis l'imposer commercialement, y compris en version béta pleine de bugs. D'habitude, Microsoft pille et quand c'est impossible, il achète .... ou
développe l'incompatibilité. A mon avis, le seul deal possible avec Microsoft, c'est d'intervenir comme prestataire.
Si j'étais l'INRIA, je rechercherais d'autres partenaires stratégiques plus dynamiques et lancerais l'incontournable "réflexion" sur
"comment gagner de l'argent" autrement qu'en "faisant la manche". Manifestement, c'est là qu'est le problème.

Qu'on me permette de réagir à mon tour, en vous communiquant une des réponses que j'ai faites à mes correspondants:
Vous avez sans doute raison en me mettant en garde contre de l'antimicrosoft sommaire. Cependant, j'ai l'impression que vous sous-estimez le pouvoir de nuisance de la firme en question. Il y a d'abord le renseignement. Simplement entendre parler d'une bonne idée en matière de recherche scientifique sera exploité avec des moyens autrement plus puissants que ceux de l'auteur de l'idée et le brevet déposé bien avant. Je connais des labos ou entreprises innovantes qui hésitent désormais à travailler avec l'Inria, à tort ou à raison (de même qu'ils hésitaient à travailler dans le PCRD, à cause de l'espionnage économique qui y rêgnait).
Par ailleurs, comme l'a fort bien dit Alberganti, les administrations françaises hésiteront sans doute dorénavant à recommander le passage au libre, de peur de réactions politiques de Microsoft. Il ne faut pas être naïf.


Un bassin d’attraction.
Lorsque l’Europe sera dotée d’une personnalité constitutionnelle, elle verra venir à elle tout ce dont elle aura besoin pour se développer, notamment dans le domaine culturel

On appelle bassin d’attraction, en physique, la convergence statistique de forces qui se rassemblent d’elles-mêmes autour d’une zone d’action moyenne, du fait d’un élément favorable leur permettant de se conjuguer au lieu de se disperser. Le bassin d’attraction est ainsi auto-entretenu et souvent auto-accéléré. Lorsque l’Europe sera enfin dotée d’une constitution, à la suite espérons-le, de l’accord de tous ses membres, elle s’enrichira spontanément de toutes les dispositions et politiques qui lui manque cruellement actuellement et que prévoie la Constitution. S’y ajouteront, et c’est là le point important sur lequel nous voulons insister, toutes celles non actuellement prévues par la Constitution, dont elle aura besoin pour se développer en tant que puissance autonome. Un mécanisme cumulatif de renforcement sera ainsi enclenché, qui obligera le droit européen et celui des Etats à s’adapter pour en tenir compte.

La question de la politique culturelle européenne en donne dès maintenant un excellent exemple. Rappelons que l’on désigne par ce nom ce que pourrait être une politique culturelle commune à l’ensemble des Etats membres, disposant d’un budget européen propre et soumise à l’autorité directe des institutions européennes. Elle se distingue ainsi de ce que sont les politiques culturelles nationales, quand celles-ci existent. Aujourd’hui, comme l’ont rappelé les participants aux rencontres pour l’Europe de la culture les 2 et 3 mai (voir http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/index-rec.html ) il n’existe pas de politique culturelle européenne parce qu’aucun mécanisme commun ne permet de l’assurer. Mais, fait plus grave, la Constitution ne propose pas un tel mécanisme, la culture restant de compétence nationale. Ce sont d’ailleurs les Etats, tels la France, ayant des politiques culturelles propres qui en ont décidé ainsi, de peur de voir leurs actions diluées dans des procédures communes soumises à des Etats peu intéressés par la politique culturelle. Il ne faut pas se dissimuler en effet que jusqu’à présent beaucoup de pays européens se satisfaisaient de ce que leur offrent sous couvert d’universel les industries culturelles américaines.

Devant cette lacune grave de la Constitution, certains représentants français du monde de la culture en ont conclu qu’il fallait voter Non au Référendum constitutionnel. C’est par exemple ce que proclame urbi et orbi le philosophe Michel Onfray, auteur d’un remarqué Traité d’athéologie (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/62/onfray.htm). Or il faut bien voir que non seulement il se trompe mais qu’il trompe les nombreuses personnes s’intéressant à sa pensée. Ou bien il est ignorant des rudiments de la science politique appliquée, ou bien il fait l’âne pour se mettre en exergue.

Comment en effet croire qu’une Europe ayant enfin émergé à l’existence constitutionnelle, c’est-à-dire ayant enfin les outils d’une souveraineté internationale minimum, puisse se passer d’une politique culturelle commune. Elle ne pourrait pas plus s’en passer qu’elle ne pourrait se passer d’une politique de recherche scientifique fondamentale et d’enseignement supérieure ou d’une politique de défense et de sécurité. Ceci pour une raison très simple, que nous avons ici même mise en valeur dans divers articles. La super-puissance américaine exerce sur le reste du monde une pression considérable pour imposer non seulement sa propre culture mais tous les comportements économiques qui en découlent. L’Europe doit résister. Un autre philosophe, mieux avisé en ce domaine que Michel Onfray, Bernard Stiegler, l’a bien montré dans ses ouvrages et articles (voir par exemple Mécréance et Discrédit http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/61/stiegler.htm). Si l’Europe ne se dote pas d’une véritable politique commune intéressant ce qu’il nomme à juste titre les industries de l’esprit, autre nom plus explicite pour les industries culturelles, elle tombera définitivement sous la dépendance des Etats-Unis, en attendant la domination intellectuelle d’autres grands ensembles géo-politiques.

Or une politique européenne commune des industries de l’esprit suppose en premier lieu des budgets importants et des responsables politiques et administratifs européens en charge de la coopération avec les acteurs culturels concernés. Si dans un premier temps la Constitution n’a pas prévu les dispositifs correspondants, il est évident qu’ils se mettront en place spontanément dans le cadre par exemple de coopérations renforcées. Mais on peut penser que, sous la pression de la nécessité, la Constitution une fois adoptée et devenue règle commune pour les Etats sera modifiée afin de tenir compte d’urgences du type de celle dont nous parlons. Elle dispose de suffisamment de marges d’adaptation pour ce faire, contrairement à ce que prétendent les défenseurs du Non.

C’est d’ailleurs ce qui est déjà en train de se produire actuellement. La campagne initialisée par le Président de la Bibliothèque Nationale de France Jean-Noël Jeanneney en faveur d’un projet de bibliothèque numérique vient de trouver un soutien en la personne de Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois et actuel président du Conseil européen. Lors de son allocution, qui ouvrait la deuxième journée des Rencontres européennes de la culture à la Comédie-Française, il s'est engagé en faveur d'une hausse du budget culturel européen, pour qu'il sorte de «sa médiocrité et de son insignifiance» et a prononcé un oui clair à la création d'une bibliothèque européenne en ligne. Le premier jour déjà, Jacques Chirac, lors de son discours à l'Elysée, avait ouvert la voie en soulignant «la profonde richesse des bibliothèques et le savoir-faire technologique que possèdent les Européens pour la numérisation des oeuvres», avant d'assurer que l'Union européenne s'était «saisie» du dossier.

Cette idée était née, on s'en souvient, de la crainte de voir Google seul sur le terrain de la numérisation éditoriale. En annonçant la mise en ligne d'ici à dix ans de 15 millions de livres (environ 4,5 milliards de pages) via sa filiale Google Print, l’entreprise américain a créé l’inquiétude. En janvier, Jean-Noël Jeanneney lançait un appel aux bibliothèques nationales européennes pour qu'une alternative voie le jour. La semaine dernière, dix-neuf d'entre elles se déclaraient prêtes à collaborer et les chefs de gouvernement de six pays européens (France, Pologne, Allemagne, Italie, Espagne et Hongrie) demandaient le lancement d'une bibliothèque numérique européenne. Il y a encore loin du principe à la réalisation. Jean-Noël Jeanneney lui-même a confié ressentir «un mélange de satisfaction et de préoccupation. Quand j'ai lancé cet appel en janvier, je ne pensais pas que l'idée aboutirait en quelques semaines. Il faut maintenant se mettre au travail et réfléchir à ce que l'on veut mettre en place. Il faut préciser la nature des institutions qui vont se charger du dossier et s'interroger sur les moyens techniques nécessaires. Il faut que la Commission européenne ainsi que le Parlement s'engagent désormais. C'est une nouvelle étape et il ne faut pas laisser la flamme s'éteindre». Nous ajouterons pour notre part qu’il ne s’agira pas de se limiter au seul enjeu des bibliothèques. C’est toute la question de la culture numérique qu’il faudra traiter, y compris celle concernant la protection des droits d’auteurs et celle de la brevetabilité des logiciels. On lira sur ce plan l’article de Hervé Le Crosnier précédemment publié par nous, Propositions pour une politique européenne de la culture numérique http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/63/lecrosnier.htm, ainsi que le suivant, cité en référence ci-dessus http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/64/jeanneney.htm

Les adversaires du Oui à la Constitution diront sans doute que cette dernière n’apportera rien de plus puisque dans le cadre des traités actuels, pourtant grands facteurs d’impuissance européenne, on décidera peut-être d’une politique de numérisation des bibliothèques. Mais l’argument n’aurait aucun sens. Sans besoin d’être un éminent juriste, on peut se rendre compte parfaitement des possibilités nouvelles considérables qu’offrirait la Constitution. Il s’agirait des possibilités juridiques, déjà évoquées. Mais il y aura aussi la dynamique impulsée dans l’opinion publique par l’existence enfin reconnue d’une Europe puissance mondiale mise en ordre de bataille autour de sa Constitution. 02/05/05


Un Premier Mai psychédélique

Sans être inutilement méchant à l'égard des syndicats français, on n'a pu que s'attirister de voir défiler les nombreuses banderoles "Touches pas à mon jour de congé (celui du lundi de Pentecôte)". Quand on pense qu'il y avait cent ans, et même simplement cinquante ans, le Ier mai servait à défendre les intérêts de la classe ouvrière face à un patronat féroce, on mesure l'écoulement du temps. Dans le même moment, beaucoup de banderoles proclamaient le Non à la Constitution. On ne pouvait pas s'empêcher de voir dans l'un et l'autre cas un anti-chiraquisme sommaire, qui ne conduira ni à une véritable plateforme de revendications sociales, ni à une Europe plus vigoureuse face aux américains. 02/05/05


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/05-11905/index.htm