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La Gazette N° 112 en date du 15 janvier 2005

Par Jean-Paul Baquiast


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A lire aussi sur Admiroutes - Automates Intelligents:

Critique du livre de Bernard Stiegler, Mécréance et discrédit, tome 1. http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/61/stiegler.htm

Automates Intelligents/La Gazette d'Admiroutes disposent dorénavant d'un blog. N'hésitez pas à y laisser des commentaires :
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/


 

Florence Aubenas

Il serait injuste de ne pas faire en faveur de la libération de Florence Aubenas les mêmes efforts que ceux déployés précédemment pour ses deux confrères. Florence Aubenas, dont tout le monde loue les très grandes qualités de journaliste, faisait son devoir en couvrant le processus électoral en Irak. Il serait d'une grande injustice (peut-être sous-tendu de machisme) de la taxer d'imprudence et de se désintéresser de son sort. Ce n'est pas notre cas.


Le succès de la sonde européenne Huygens
14/01/05

La presse a salué comme il convenait le succès de l'atterissage sur Titan de la sonde européenne Huygens. Ce succès est aussi le fruit d'une bonne coopération entre l'Agence spatiale européenne et la Nasa. Inutile d'ajouter des commentaires pour le moment, sauf à dire que l'Agence européenne devrait en profiter pour mieux faire valoir ses grandes qualités auprès de l'opinion et des gouvernements. Elle a en portefeuille un programme d'exploration de la Lune et de Mars, Aurora, qui mériterait d'être soutenu, indépendamment de ce que pourront faire ou ne pas faire les Etats-Unis. Dans un tel programme, une coopération avec la Nasa pourrait être envisagée, mais sur un pied d'égalité, ce qui n'est absolument pas à l'ordre du jour actuellement dans l'esprit des responsables américains.

* Saluons au passage les animations offertes sur le site de l'ESA. C'est de la bonne information: http://www.esa.int/esaCP/index.html


Le film Terre promise. Fallait-il le faire? Faut-il le voir?
13/01/05

Le film franco-israëlien Terre promise, du réalisateur Amos Gitaï, ne peut pas laisser indifférents ceux qui s'intéressent au rôle politique, souvent involontaire, que jouent de telles créations. Les "méméticiens" étudiant la société sous l'angle systémique proposé par leur science, la mémétique, en traiteront sûrement avec compétence. Bornons-nous à quelques commentaires intuitifs.

Le film met en scène le véritable calvaire subie par de jeunes estoniennes vendues par des maffias russes à des bordels israéliens et subissant, outre la prostitution forcée, d’innombrables violences. Bien que prétendant éviter le « voyeurisme », il montre abondamment, d'après la presse, les violences en question. Il me semble que plusieurs questions se posent alors :

- Peut-on prétendre parler de la violence faite aux femmes, et plus encore la montrer, en toute innocence ? Ma réponse personnelle est négative. Le film flatte une libido que l’on pourra qualifier de « perverse sadique » (sans la condamner pour autant car elle est semble-t-il universellement répandue chez les hommes et les femmes de toutes les sociétés). Tant que cette libido reste virtuelle, de l’ordre du fantasme, ou tant qu'elle s’exprime entre adultes véritablement consentants, elle ne fait pas de mal (en principe). Par contre, quand elle génère des comportements de prédation ou d’achat-vente, dont les femmes sont majoritairement les victimes, elle en fait. Elle ne devrait donc pas être encouragée. Or, ceux qui iront voir le film devraient être clairvoyants à l'égard d'eux-mêmes. Ils n’y iront pas pour s’informer. Ils le feront pour y trouver un stimulant libidinal (susceptible chez certains de produire des passages à l'acte). Faut-il alors voir le film? Ma réponse, à nouveau, est non. Ou alors, si on y va, il faut être lucide et s’avouer que c’est pour y chercher une excitation symbolique plus avouable ou moins banale que l’acquisition d’une vidéo X. Ajoutons que ne pas aller voir le film ne signifie pas souhaiter son interdiction, comme certains l'ont demandé, notamment en Israël.

- Mais alors, fallait-il fabriquer le film ? On dira que si on ne montre pas les scandales – et la prostitution imposée aux jeunes femmes dépendantes est un des grands scandales de notre temps – cela ne les empêche pas d’exister. On dira aussi qu’il était important de prouver qu’Israël, face à la prostitution, n’est pas plus vertueux que le reste du monde, malgré les prétentions à la rigueur morale de cet Etat religieux. Cependant, si on estime que de tels films permettent de lutter contre la prostitution, pourquoi ne pas en faire des dizaines d’autres analogues ? Pourquoi ne pas montrer ce qui se passe en France, chez les "élites" comme chez les pauvres … ou en Thaïlande, réceptacle d'une sexualité masculine européenne des plus sordides ?

- Finalement, pour ceux qui estiment devoir lutter contre la prostitution, que faire? Bien d’autres moyens existent ne faisant pas appel à l’image, mais à l’information (reportage) ou à toutes les formes d’aide caritative. Rappelons aussi que, pour les hommes, le premier devoir moral est de ne jamais recourir à ce genre de service. Mais nous voilà bien loin des propos habituels à cette Gazette.


La messagerie MSN Messenger
13/01/05

Le Monde du 10 janvier 2005 a consacré une page entière à la description des us et coutumes de ceux utilisant les messageries disponibles sur Internet, la plus employée étant selon l’article celle de Microsoft, MSN Messenger. Il paraîtrait que les jeunes et même les très jeunes y consacrent des heures entières, au détriment de leurs études ou d’autres activités. Selon certains observateurs, il s’agirait d’une mode qui pourrait faire des ravages si elle devenait durable et se généralisait…ravages que chacun imaginera en fonction de ses inquiétudes personnelles face à la société numérique. Selon d’autres, c’est une forme de culture comme une autre. La culture n’est pas ce que les théoriciens voudraient qu’elle soit, elle est ce qui peuple et actionne, ici et maintenant, les cerveaux des gens. Pourquoi pas la culture des blogs et des messages, relayant ou complétant celle des téléphones cellulaires ?

On peut par contre s’inquiéter de voir que, grâce à ce coup de marketing génial (la firme insiste beaucoup sur la gratuité du téléchargement, gratuité au demeurant discutable, car il faut déjà être client) Microsoft est en train de devenir la référence qu’il faut connaître quand on veut communiquer par messagerie. Des dizaines de millions de futurs consommateurs dociles sont ainsi sans doute en train d’être formés de par le monde. On peut faire confiance à Microsoft, il saura bien comment exploiter cette ressource.


Modernisation de la force nucléaire de dissuasion française
JPB 13/01/05

Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, a défendu lors de sa visite à l'arsenal de Brest du 11 janvier 2005, le programme de modernisation des missiles nucléaires destinés à équiper à partir de 2010 les SNLE de la force de dissuasion française. Ces missiles, dits M51, remplaceront les actuels M45. Ils disposeront de caractéristiques améliorées, notamment la portée. La tendance est à son accroissement, essentiellement pour des raisons de sécurité de tir. Le missile marquera également une avancée en matiére de pénétration des ogives multiples et de durcissement de celles-ci face aux progrès des contre-mesures et des menaces d'interception.

Le programme comporte la fabrication d'une cinquantaine de missiles, pour un coût estimé à 8 milliards d'euros. Un important chantier est en cours à l'Ile Longue pour préparer leur installation. On peut discuter de l'opportunité de cette modernisation, face notamment à d'autres besoins ressentis par les armées. Une réponse possible est que, si l'on choisit de conserver une arme nucléaire respectant le principe de stricte suffisance, encore faut-il qu'elle intègre les derniers perfectionnements adoptés ailleurs dans le monde. Sinon, mieux vaut y renoncer complétement. Or, comme il a été souvent réaffirmé par les plus hautes autorités de l'Etat, la France reste attachée au maintien d'une capacité de dissuasion nucléaire pleinement efficace compte tenu des progrès des défenses potentielles adverses.

* Sur les missiles balistiques MSBS et notamment le M51, voir http://www.netmarine.net/armes/msbs/
** Communiqué du ministère de la défense http://www.defense.gouv.fr/sites/defense/base/breves/mme_alliot-marie_a_lile_longue_le_11_janvier/


Américanisation d'Ubisoft
JPB 12/01/05

A la date du 12 janvier 2005, l'éditeur français de jeux électroniques Ubisoft, numéro 10 mondial, vient de voir 20% de son capital acheté par le numéro Un mondial du secteur, l'américain Electronics Arts. Les observateurs prévoient qu'il sera prochainement absorbé (Voir Le Monde, 12/01/05, p. 15). Ubisoft ne réussit pas à organiser une riposte crédible, vu la faiblesse des autres éditeurs français. Les Pouvoirs publics français et la Commission Européenne n'estiment pas possible de l'y aider. Nous estimons qu'il s'agit d'une approche à courte vue des questions culturelles européennes. La société de Larry Probst, Electronic Arts, a l'intention de se développer massivement en Europe. Elle adopte pour ce faire une stratégie analogue à celle de Microsoft, contrôler par de nombreux achats un pourcentage croissant du marché mondial et consacrer ses importants bénéfices à élargir constamment le domaine de ses créations. Ceci accroît symétriquement son influence culturelle et politique, toute entière au service du modèle culturel américain.


François Hollande invite les sympathisants à définir le projet 2007 du PS
12/01/04

On apprend ce matin 12 (France-Inter, 7/9) que François Hollande va ouvrir aux non militants la possibilité de discuter du projet 2007 du PS. Ceci devrait se faire à la base dans les sections. C'est une excellente idée. Mais il faudra aussi la rendre visible au plan national et européen, notamment avec les outils web appropriés.

En attendant, nous aimerions bien entendre dès maintenant François Hollande indiquer sa position, et celle du PS, relative aux questions intéressant la recherche scientifique et l'innovation industrielle. Alain Trautmann, porte-parole du mouvement des chercheurs, indiquait à juste titre dans Le Monde du 7 janvier 2005 que "La recherche n'est pas sauvée". On peut le craindre vu l'ambiance actuelle de restrictions budgétaires tous azimuts. Que pense par ailleurs le PS du rapport Beffa et des décisions annoncées par Jachques Chirac en matière de soutien aux recherches industrielles? Nous y sommes ici comme indiqué par ailleurs globalement favorables, mais il faudra que les promesses soient suivies de décisions rapides. Enfin, comment le PS se situe-t-il dans le début de querelle qui s'annonce entre les Universités et les organismes de recherche nationaux (voir le texte adopté par la Conférence des Présidents d'Universités le 10 janvier 2005 (Le Monde du 11 janvier, p. 13)?


Les morts du Darfour valent-ils ceux du tsunami?

Le philosophe Michel Serres a d'une certaine façon expliqué (France-Inter, ce jour) l'indifférence apparente dont font preuve les donateurs face aux situations d'urgence en Afrique, par exemple au Darfour, alors que le tsunami a provoqué un mouvement mondial de générosité. Ce serait que l'espèce humaine serait (génétiquement, c'est moi qui ajoute...) programmée pour faire bloc face à des menaces extérieures, venant notamment de l'environnement. Tandis que les morts provoqués par des conflits internes n'émeuvent personne. Ils sont constitutifs de l'histoire humaine. Médecins sans Frontières aurait donc là son explication. Les famines au Darfour, on s'en fiche parce qu'elles relèvent de la bétise humaine. Mais que vienne un grand cataclysme, l'humanité tout entière se regroupe. Cela sera bien utile dans les prochaines décennies, avec la survenue certaines d'autres méga-inondations et tremblements de terre, de grands incendies dus à des éruptions volcaniques...et peut-être aussi d'un météorite.


Le tabac assassin
08/01/04

Ceux qui doutent encore de la volonté délibérée des compagnies du tabac d'empoisonner des dizaines de millions de personnes dans les pays en développement, pour compenser les baisses de consommation enregistrées dans les pays du Nord, peuvent se rendre sur le site du journal en ligne Tobacco Control http://tc.bmjjournals.com/. Ils y verront les procédés par lesquels, notamment, ces compagnies (essentiellement américaines) manipulent les Pouvoirs publics, les opinions et les médias pour augmenter leurs ventes, en dépit de tout. Ainsi en Asie http://tc.bmjjournals.com/content/vol13/suppl_2/ . Il s'agit de documents provenant des compagnies elles-mêmes, qu'il faut apprendre à interprêter. Quand on y voit mentionné GT (general trade) il faut par exemple savoir qu'il s'agit de marchandises introduites par les producteurs en contrebande.

La Chine à juste titre avait reproché aux européens de vouloir la détruire par la guerre de l'opium. Mais l'histoire se répète à l'identique, dans l'indifférence presque générale, tant des asiatiques que des européens (sans mentionner les américains). Sait-on que les estimations de décès annuels dus au tabac dans les pays en développement sont de 80 millions aujourd'hui et s'élèveront à 500 millions en 2050. On est loin des 200.000 morts du récent tsunami...et des quelques millions de morts dus au Sida.

On consultera aussi les archives collectées suite à des décisions de justice auprès de l'industriel anglo-américain British American Tobacco, analysées et mises en ligne après des années d'efforts ( et de résistances de la firme) par une courageuse équipe conduite par Kelley Lee, du Centre on Global Change and Health dépendant de la London School of Hygiene and Tropical Medecine. Heureusement qu'il y a des gens comme cela dans le monde. Voir http://www.bat.library.ucsf.edu. On pourra enfin lire un article de la même dans le NewScientist du 18 décembre 2004, p. 42, Through the smokescreen.


Le Koursk ou l’honneur de Vladimir Poutine
08/01/04

La diffusion de l’enquête remarquable de Jean-Michel Carré sur France 2 le 7 janvier 2005, Koursk, un sous-marin en eaux troubles, appelle à mon avis plusieurs commentaires :

1. Il faut d’abord saluer Yves Jeanneau, responsable de l’unité documentaire de France 2 d’avoir encouragé la production et décidé la diffusion de ce travail d’investigation. C’est en effet l’honneur du journalisme que tenter d’éclairer les dossiers opaques. Un des rôles de la télévision publique devrait être d’y contribuer, quels que soient les risques politiques. En l’espèce, ils étaient minces. Jean-Michel Carré ne mettait pas en cause la Marine Nationale française… mais cependant. Regrettons seulement, comme toujours en ce cas, l’heure tardive de passage. Dommage aussi que l'on ne puisse retrouver l'émission en libre-accès sur le web.

2. On a beaucoup reproché à Vladimir Poutine d’avoir menti et désinformé à propos des causes du naufrage, en attribuant celui-ci à un accident inévitable. Mais si l’enquêteur a raison, ces mensonges et cette désinformation servaient une cause autrement plus haute : empêcher le conflit nucléaire qui aurait risqué d’éclater si la Russie avait, dès perception de l’attaque « supposée » du Koursk par une torpille MK48 lancée par l’USS Memphis, procédé à des mesures de répartie (retaliation). Poutine a fait ce qu’il a pu, compte tenu des réactions supposées de ses militaires et de l’état de son opinion publique, pour étouffer l’affaire. Il a eu le mérite, réitérant les contacts John Kennedy -Kroutchev lors de la crise des missiles à Cuba, de contacter Clinton, lequel a eu à son tour le mérite de calmer ses marins. Je suis donc peut-être naïf mais je trouve que Poutine a fait montre en cette affaire de très grandes qualités d’homme d’Etat, plutôt rassurantes pour l’avenir. Je me demande d’ailleurs si Bush, à la place de Clinton, aurait fait preuve, à l’époque, de la même mesure. La mort des marins russes fut triste, mais combien de sous-mariniers sont morts de la même façon, aussi "bêtement", comme on dit.

3. Si l’agression supposée américaine tenait au désir de ne pas voir la Russie livrer à la Chine des armes sous-marines possiblement imparables, le risque demeure de voir la Chine se doter d’armes de plus en plus efficaces face aux systèmes d’armes américains. Les stratèges US devront-ils toujours recourir à des coups plus ou moins tordus, de type première frappe, pour les éliminer ? Ne vaudra-t-il pas mieux, pour l’équilibre du monde, privilégier la négociation, fut-elle musclée. D’une façon générale, laisser l’initiative aux militaires et aux forces industrielles et politiques qui les poussent au crime, dans de telles affaires, deviendra de plus en plus suicidaire.

4. Quant à l’Europe, elle continue à dormir tranquille au-dessus des ruines toujours susceptibles d’embrasement nucléaire, de la flotte russe, celle du Nord comme celle du Sud. Cela prouve son énorme inconscience. Il vaudrait mieux coopérer d’urgence avec Poutine pour désamorcer tout cela, quitte à payer des sommes considérables (dont les retombées en termes d’emplois industriels et de recherche ne seraient d’ailleurs pas nulles). Ce serait une bonne façon de mieux ancrer la Russie et son président dans un espace de destin partagé avec l’Union Européenne.

Pour en savoir plus
Les documents abondent sur le web. Voir par exemple un dossier publié en français par J.P. Petit en septembre 2003 http://www.jp-petit.com/Koursk/Koursk1.htm


Des activités et créations culturelles authentiquement européennes se construiront autour de la Philosophie du Libre
07/01/05

Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui l’apparition d’activités et créations culturelles authentiquement européennes, se superposant et dynamisant les cultures nationales ? C’est le fait que l’Europe, au même titre que d’autres parties du monde moins développées, est soumise depuis bientôt 50 ans à la stratégie de conquête des esprits menée par les « industries culturelles » américaines, cinéma, télévision, multimédia, jeux électroniques, etc. Ces industries elles-mêmes sont l’avant-garde culturelle des industries américaines de l’informatique, des télécommunications, des logiciels…et de la défense. Les unes comme les autres enfin sont l’avant-garde culturalo-industrielle des administrations fédérales américaines en charge d’établir la domination militaire et politique sur le monde (full spectrum dominance). Ces industries culturelles disposent de moyens énormes, sans commune mesure avec ce que peuvent réunir les budgets de la culture européens. Selon un chiffre cité par Bernard Stiegler, l’Administration fédérale américaine a investi 4000 mds de $ de fonds publics en 20 ans dans les seules « industries culturelles ».

Or comment se mène cette offensive américaine bientôt vieille d’un demi-siècle, mais qui ne fait que se renforcer? Il y a des attaques directes visant à espionner, racheter, déconsidérer tel ou tel concurrent européen. Mais il y a un processus indirect, incolore et inodore, infiniment plus pernicieux. Il consiste à transformer les créateurs culturels du reste du monde en vendeurs et les consommateurs de culture en acheteurs. Expliquons-nous.

Tous créateurs et tous consommateurs de culture

Le ressort d’une culture dynamique, c’est la création. Or la création suppose des créateurs. Les créateurs authentiques ne cherchent pas à copier les autres, ils cherchent à inventer. Ils ne cherchent pas à se faire des clients et des chiffres d’affaires, ils cherchent d’abord à s’accomplir dans de grands desseins. Si subsidiairement cela leur apporte honneur et promotion sociale, ils en seront heureux, mais cela ne sera pas leur but premier.

Jadis, il n’était pas facile d’être créateur. Cela supposait l’appartenance à des milieux relativement « cultivés » et l’utilisation de techniques demandant de longs apprentissages. Or aujourd’hui il n’en est plus de même. Avec la diffusion tous azimuts des technologies de l’information, le comportement de créateur, que nous venons de résumer schématiquement, pourrait ne plus rester le monopole de minorités socialement favorisées. Chacun disposant des technologies et du savoir faire pour créer, pourrait devenir un créateur. De plus, travaillant en réseau, le créateur ne s’enfermerait pas nécessairement dans son idiosyncrasie. La création de l’un enrichirait celle des autres. La société dans son ensemble pourrait devenir une société de création, dans toutes les palettes imaginables des arts et des sciences.

Ceci ne veut pas dire qu’il n’y aurait plus de « consommateur » de culture. Mais le terme de consommateur devrait alors être entendu en dehors de son contexte marchand. Un consommateur de culture, en ce sens, serait quelqu’un qui apprécierait la création des autres et l’utiliserait pour assurer son propre développement, pour s’en nourrir affectivement et intellectuellement. Chaque créateur deviendrait lui-même consommateur de tout ce que créeraient les autres. Dans ce schéma, nous devenons tous alternativement créateurs et consommateurs de produits culturels. Nous n’avons pas en principe besoin de marchands pour servir d’intermédiaire entre nous et faire du profit à partir du travail des autres. Il nous suffit de nous connecter au réseau.

Un tel paysage, que certains trouveront irréaliste, ne serait pas tout à fait nouveau. Il ne serait pas spécifique aux sociétés modernes et à leurs réseaux informatisés d’échange. C’était un peu celui qui caractérisait les sociétés traditionnelles. Par exemple dans le domaine musical. Beaucoup de gens savaient utiliser un instrument, quelques-uns savaient composer. La population tout entière consommait de la musique ou des chants choraux en de très nombreuses occasions de la vie quotidienne.

Un dernier point à souligner, caractéristique de ce schéma, est que les créateurs s’inspirent alors, dans leurs oeuvres, du fonds culturel de la société dont ils émanent ou des problèmes que celle-ci doit affronter. Ils en sont tout naturellement les porte-parole, exprimant ses forces vives, matérialisant ses espoirs et ses rêves. Les créateurs n’attendent pas que des conseils en marketing leur expliquent qu’ils doivent développer tel thème plutôt que tel autre, parce que ce thème se vend bien dans une autre partie du monde. Ils sont, un peu comme des chamans dans les sociétés primitives, littéralement la voix de leur peuple.

La marchandisation de la production culturelle

Evidemment, la production à fins commerciales des œuvres artistiques a toujours existé. Il n’y a pas de raison de la condamner. Si un auteur, associé à un éditeur, peut vendre ses œuvres très cher ou peut grâce au droit d’auteur en tirer des profits, pourquoi pas ? Mais on entre alors dans le domaine de la mercantilisation ou marchandisation de la création culturelle. Il ne faut pas ignorer en ce cas que la pente est vite dangereuse, à la fois pour le créateur et pour le consommateur. Le créateur est tenté de produire non pas ce qui correspondrait à son « génie » créateur propre, mais ce qui est susceptible de trouver acheteur sur un marché spéculatif. L’art commercial n’est plus loin. Quant au consommateur, il ne peut plus consommer gratuitement. Il doit « payer » pour profiter des œuvres. Autrement dit, un peu de commerce culturel est acceptable. Mais quand la part du commerce l’emporte sur celle de la création gratuite, la culture perd son authenticité, elle devient effectivement marchandise.

C’est bien ce qui s’est produit en Europe (nous ne parlons pas d’autres parties du monde, également atteintes mais peut-être plus résistantes intrinsèquement). La super-puissance américaine, dans une démarche concertée que nous avons résumée dans le premier paragraphe de cet article, a réussi à convaincre une très large partie du public européen consommateur d’art que les produits des industries culturelles américaines représentent les choix de consommation artistique les meilleurs au monde. Ce n’est pas absolument faux, car certains de ces produits sont souvent bons. Mais ce sont les milliards dépensés en publicités diverses qui ont transformé en acheteurs obligés les consommateurs d’art européens. De la même façon, ce ne sont pas les qualités propres de Mac Donald et Coca Cola mais la publicité et le snobisme qui ont fait de ces marques le must de l’industrie alimentaire mondiale.

Après avoir persuadé le public européen du fait que la culture américaine était la meilleure au monde, la super-puissance américaine devait mener à bien deux tâches complémentaires. D’une part elle devait convaincre ce même public que les industries culturelles américaines étaient en droit de vendre leurs œuvres (et les produits dits « dérivés ») aux meilleurs prix possibles, sur un marché concurrentiel. Ceci transformait immédiatement tout consommateur potentiel de culture en acheteur ou client. Finies la création et la consommation gratuite. Celui qui n’avait pas de quoi se payer de produits culturels devait s’en passer. D’autre part, il lui fallait décourager les créateurs nationaux authentiques qui auraient voulu échapper à la pensée unique imposée par la super-puissance. Cela lui était facile et ne nécessitait pas d’interventions diplomatiques auprès des Etats. Il suffisait de laisser jouer la concurrence qui privilégie toujours le fort au détriment du faible. Les créateurs européens qui ne réussissaient pas à vendre suffisamment de produits pour survivre disparaissaient. Les seuls acteurs culturels autochtones acceptés par la super-puissance et les milieux autochtones du commerce culturel qui jouaient son jeu étaient ceux qui se faisaient les revendeurs plus ou moins intelligents des produits américains…rôle que jouent parfaitement aujourd’hui les chaînes de télévision et les éditeurs multimédia européens, à quelques exceptions près.

Comment casser le mécanisme ?

Comment alors casser ce mécanisme infernal du marché des produits culturels ? Attendre que les auteurs américains épuisent leur veine et disparaissent d’eux-mêmes ? Cela risque d’être long, même si certains croient voir des prémisses de décadence dans l’apologie de la violence et de la guerre qui anime de plus en plus d’œuvres américaines. En appeler aux Etats pour qu’ils mettent en place des politiques nationales et européenne de protection de la spécificité culturelle ? Oui, sans doute, mais cela ne suffira pas.

Ni l’Union ni les Etats ne pourront protéger une culture européenne si celle-ci ne renaît pas elle-même de ses cendres. Or pour que cette renaissance se produise, il faut que les sociétés européennes développent l’arme absolue, qui est celle d’une création culturelle gratuite émanant de leurs profondeurs mêmes. Il faut en revenir au schéma ancien présenté au début de cet article et que vivifiera l’explosion des technologies de la communication : que chacun, se saisissant des outils modernes, devienne à la fois un créateur culturel et un consommateur culturel, au sein de réseaux fonctionnant sur l’échange gratuit des œuvres. Si les Etats veulent aider la création, qu’ils financent telles ou telles œuvres, tels ou tels créateurs, mais à condition que les unes et les autres viennent alimenter le réseau d’échange gratuit qui deviendra le véritable cœur de l’Europe, celui de ses générosités, de son imagination, de ses rêves – cœur librement ouvert aussi, il va de soi, au reste du monde.

On dira que nous sommes en pleine utopie. Mais justement pas, car le projet résumé ici est exactement celui des promoteurs des logiciels libres, promoteurs parmi lesquels d’ailleurs se comptent beaucoup de citoyens américains qui ne se satisfaisaient pas de la mercantilisation des productions intellectuelles. Il suffirait d’étendre le régime du Libre à l’ensemble des productions culturelles pour échapper à l’étranglement imposé par les industries culturelles américaines et leurs alliés. Mais il faudra se battre, car ceux qui tiennent les marchés culturels avec leurs énormes possibilités de croissance ne les lâcheront pas de sitôt. Il suffit de voir le combat mené pied à pied par les industriels américains de l’informatique et du logiciel contre la philosophie du Libre.


Valeur universelle de la Culture du Libre
06/01/05

Un article dans Libération du 5 janvier 2005 http://www.liberation.fr/page.php?Article=265884 de Sergio Amadeu da Silveira de l'Institut national des technologies de l'information (Brésil), Benoît Sibaud de l'association pour la promotion et la recherche en informatique libre et Frédéric Couchet de la Fondation du logiciel libre précise clairement en quoi la culture du Logiciel Libre est la seule capable d'apporter l'autonomie culturelle aux citoyens des pays en développement. Il s'étonne à juste titre de l'accord conclu récemment entre l'Unesco et Microsoft, qui manifestement contredit la vocation universaliste de l'Organisation. Microsoft n'a en effet qu'une ambition, transformer ses utilisateurs en acheteurs passifs, ce qui est le contraire de la philosophie du Libre. Il est donc impératif de réagir contre ce faux-pas de l'Unesco (soyons charitable et admettons que la décision n'a pas fait l'objet d'une réflexion suffisante).

Mais les Européens que nous sommes doivent faire plus. Il faut vraiment montrer que la Culture (ou Philosophie) du Libre peut être pour l'Europe une alternative d'une très grande force face à la culture de la consommation aveugle promue par les industries culturelles sous influence américaine. Ceci aussi bien en interne que dans ses relations avec le tiers-monde. Je vais pour ma part concocter et vous soumettre un article en ce sens.

- Lire L’UNESCO et Microsoft signent un accord de coopération pour réduire la fracture numérique
http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=23643&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html
Tous les objectifs affichés de cet accord sont en contradiction avec la pratique effective de Microsoft dans ses relations avec ses clients. La firme de Redmont (comme on dit) va-t-elle se mettre à marcher sur la tête?


Le financement de projets industriels innovants
05/01/05

Lors de la cérémonie des vœux aux "forces vives", mardi 4 janvier, le président de la République a annoncé l'octroi de 2 milliards d'euros, d'ici à 2007, en faveur d'une dizaine de projets industriels innovants. Il s'appuie sur les conclusions du rapport que Jean-Louis Beffa, PDG de Saint-Gobain, rendra à la mi-janvier. Nous présenterons ce rapport dès qu'il sera disponible.

D'une façon générale, ces décisions vont dans le bon sens, c'est-à-dire l'appui aux technologies et industries concernées par les sciences émergentes. On en parle de plus en plus mais, contrairement aux Etats-Unis et au Japon, rien de bien concret n'avait été décidé jusqu'à présent en France, non plus qu'en Europe.

Le gouvernement propose de redonner à la France "les moyens d'une grande ambition industrielle", le développement d'industries innovantes et performantes étant érigé au rang de "priorité nationale". Pour éviter cependant que tout ne repose sur les crédits publics, il envisage une "logique nouvelle". Pour Jacques Chirac, "l'Etat contribuera à accélérer l'engagement de nos grandes entreprises dans les secteurs d'avenir, mais ce sont elles qui conduiront leur propre stratégie de développement sur ces nouveaux marchés ".

Le rapport Beffa donne une définition précise de ce nouveau dispositif : les "PMI innovantes " ont pour objectif de développer un objet marchand, un produit (une voiture hybride, un traitement contre les maladies infectieuses...) ; une grande entreprise assume la responsabilité du programme et finance la moitié des dépenses de développement, l'Etat prenant à sa charge l'autre moitié ; les responsables du programme s'engagent à coopérer, en faisant travailler des PME et des laboratoires publics, et en associant à leur recherche les clients potentiels, sur le modèle japonais".

Le Président a cité plusieurs exemples possibles de tels programmes pour l'innovation : "La voiture propre, la pile à combustible, l'énergie solaire, les usines non polluantes en CO2, les réseaux à haut débit sécurisés, les nouveaux traitements contre les maladies infectieuses ou neurodégénératives." Ces programmes devraient être conduits sur cinq à dix ans. Une dizaine d'entre eux devraient être menés de front.

La sélection des "PMI innovantes" et leur financement reviendra à une "agence de l'innovation industrielle" placée sous l'autorité du Premier ministre. Elle devra avoir un budget propre, notamment financé sur des recettes de privatisation. Le Président a promis que 2 milliards d'euros seront mobilisés, d'ici à 2007, en faveur de ces projets. De son côté, M. Beffa propose que l'Etat investisse un milliard d'euros en année pleine, les entreprises abondant ces projets d'un montant égal. Compte tenu de la taille des programmes, ils devront être portés par de grands groupes ou un regroupement de PME disposant d'une surface suffisante pour atteindre très vite un marché mondial. Pour financer leurs dépenses de recherche ou leurs projets, les PME devront, elles, continuer à se tourner vers l'Anvar (Agence française de l'innovation).

Ce projet, franco-français pour l'instant, pourrait être étendu à des partenaires allemands. Ce serait en effet une nécessité. Mais pourquoi ne pas envisager dès maintenant, sans évidemment le diluer, un élargissement du dispositif.

Les sceptiques n'ont pas manqué de critiquer...Nous sommes en France, n'est-ce pas? Je ne mentionne pas les ricanements de Philippe de Villiers sur France-Inter ce matin du 5 janvier. Mais des économistes "distingués" s'y mettent. Ils expliquent tout et son contraire, notamment que les gouvernements nationaux ne peuvent plus proposer de politique industrielle volontariste, que ce soit dans le cadre de l'Union et plus encore dans celui de la mondialisation libérale. Beaucoup de gens dont nous sommes pensons au contraire que c'est totalement faux. Mais encore faut-il essayer d'agir pour le prouver, ce à que le gouvernement français semblait jusqu'ici particulièrement réticent. Bravo donc à Jean-Louis Beffa et au Chef de l'Etat. Nous ne manquerons pas évidemment d'essayer pour notre part d'évaluer comment les intentions se transformeront en réalités concrètes.

J'ajouterais pour ma part une simple précision. C'est que dans la politique industrielle européenne, il faudra mettre en priorité ce que Bernard Stiegler, dans un livre remarquable, dont je vous parlerai bientôt, appelle les Industries de l'esprit - où les américains auraient investis en 20 ans, toutes agences gouvernementales confondues, plus de 4.000 milliards de dollars. [Bernard Stiegler, Mécréance et discrédit, 2004 Galilée]. Voir aussi notre dossier amorcé dans le précédent numéro de cette Gazette concernant le besoin d'une politique européenne de la culture http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2004/60/cult.htm


Pour ou contre un Samu mondial européen
04/01/05 (le texte est disponible pour commentaires sur notre blog du Monde)

L’ampleur de la catastrophe en Asie du sud-est, suite au tsunami et à ses conséquences sanitaires et économiques, impose l’idée d’une organisation internationale d’aide permettant aux différents Etats de mieux coordonner leurs interventions. Le président de la République française, pour sa part, a exprimé lors de ses vœux aux Français son souhait de voir un dispositif se mettre en place rapidement au plan de l’Union européenne. Il serait anormal en effet que les interventions des Etats européens actuellement dispersées perdent en efficacité faute de coordination. Mais l’idée à peine présentée fait l’objet (comme toujours dans ce genre de situation) de différentes critiques ou suggestions alternatives.

Nous pensons ici qu’il est essentiel de créer sans attendre les bases d’une organisation opérationnelle européenne capable de jouer un rôle dans la prévention et dans la réparation des catastrophes de grande ampleur, qu’elles se produisent en Europe ou dans le reste du monde. Le concept de Samu mondial européen n’est pas contradictoire. Il exprime le vœu de créer un organisme européen de type Samu capable de s’intéresser, non seulement aux problèmes de l’Europe, mais à ceux du monde.
Mais le sujet est complexe et mérite une discussion. Voici quelques questions/réponses susceptibles, espérons-le, d’aider à éclairer (et dépassionner) le débat :

- S’agirait-il pour l’Europe de se substituer aux Nations-Unies ? Evidemment non. Mais l’ONU elle-même ne peut tout faire. Elle ne devrait pas refuser la possibilité de s’appuyer sur des organisations régionales qui accepteraient son rôle de coordination mais pourraient la relayer avec efficacité.

- S’agirait-il de ne pas laisser aux Etats-Unis et aux pays acceptant son leadership dans telle ou telle zone le monopole de l’action humanitaire ? Ici, la réponse est oui. Il faut être réaliste. Toute intervention ponctuelle et plus encore toute organisation permanente visant à prévenir les risques ou apporter une aide structurée ne peut échapper à la compétition internationale pour la domination politique, économique et technologique. Cette compétition est, dans une certaine mesure d’ailleurs une bonne chose pour les victimes. Mais il est évident qu’aucun grand pays (à commencer par l’Inde et la Chine) ne souhaitera pas laisser le monopole de tels dispositifs aux Etats-Unis (non plus d’ailleurs qu’à l’Europe). Il doit en être de même pour ce qui concerne l’UE. Que les pays européens interviennent individuellement, très bien. Qu’ils donnent à leurs interventions, en les coordonnant, une efficacité d’abord, une visibilité politique ensuite, plus grandes, encore mieux.

- Mais quelle pourrait être la valeur ajoutée d’une structure de type Samu mondial européen ? Les organisations existantes, à commencer par la Croix-Rouge et autres ONG, commencent à réagir en disant qu’elles se débrouillent très bien toutes seules et n’ont pas besoin d’être coiffées par une structure bureaucratique européenne. Ce réflexe des ONG est inévitable. Soyons charitables et ne prétendons pas qu’il s’agisse d’une résurgence d’intérêts privés liés au « charity business » souhaitant rester maîtres chez eux. Acceptons l’idée que les ONG visent en effet l’efficacité, qui suppose la décentralisation voire un certain désordre créateur dans les initiatives. Dans ce cas, il faut en effet prouver que si l’UE met en place un dispositif, il apportera une valeur ajoutée supplémentaire importante à ce qui existe, le tout dans des délais et des coûts acceptables.

- Le grand problème à résoudre, on le constate actuellement, est celui de la logistique. Pour faire arriver sur place un hôpital de campagne voire 1 tonne de médicaments (et à plus forte raison des hélicoptères, comme beaucoup de gens le suggèrent sans trop réfléchir à ce que cela signifie), il faut 10 à 50 fois plus de moyens en amont. Qui peut fournir cette logistique ? La première réponse est l’armée. C’est d’ailleurs le déploiement de l’US Navy qui a fait le succès de l’intervention américaine. La Marine Nationale française fait de même en envoyant ses deux unités porte-hélicoptères Jeanne d’Arc et Georges Leygues sur zone. Mais si l’on voulait instituer un Samu mondial européen, il faudrait que celui-ci ait autorité sur les forces armées européennes. Or celles-ci sont loin d’obéir à un commandement unique. De plus, elles ne peuvent être mobilisées en intervention sanitaire au détriment de leur rôle permanent de défense (ne mentionnons pas les risques courus dans des régions soumises au terrorisme). Les gouvernements européens pourraient cependant profiter de l’occasion pour mieux fédérer et renforcer les moyens militaires des Etats de l’UE, en affirmant par la même occasion leur vocation mixte, civile et militaire. Ce serait logique, d’autant plus que l’Europe ne peut se permettre de gérer en parallèle des moyens logistiques civils et militaires. Dans le cas de la surveillance satellitaire par exemple, les applications « duales » sont déjà possibles puisque les moyens du réseau franco-italien-belge Helios pourraient être opérationnels sans délais dans la limite de leurs performances, en matière de surveillance des zones à risques et des zones sinistrés (ce qu’ils font peut-être déjà d’ailleurs).

- Mais serait-il accepté, tant par les ONG que par les Etats bénéficiaires de l’aide, de voir les forces armées européennes coordonner, voire prendre en mains les procédures d’assistance? On connaît les conflits latents existants entre les ONG et les contingents militaires dans les zones ayant relevé ces dernières années de ce que l’on a nommé le droit d’ingérence humanitaire ? Pour résoudre ces difficultés, il faudrait que l’organisation européenne en charge du Samu traite de façon différente bien que coordonnée ses appels aux moyens civils et ceux entraînant le déploiement de contingents militaires.

- Mais alors, que devrait être la structure de l’organisme européen qui aurait nom Samu mondial européen ? La difficulté, comme pour tout ce qui concerne les interventions communes des Etats-membres n’entrant pas dans le champ historique des compétences européennes, est particulièrement grande. On serait tenté de proposer la création d’un organisme de type Agence, qui pourrait s’inspirer de ce qui existe déjà dans certains Etats-membres (par exemple l’Agence française de sécurité sanitaire alimentaire) ou au niveau de l’ONU, par exemple l’organisation mondiale de la santé. Mais il ne pourrait pas s’agir d’une sorte d’établissement public échappant à toute tutelle. L’Agence en question ne serait efficace que si elle disposait de moyens importants, ce qui ipso facto suppose qu’elle relève en ligne directe à la fois de du Conseil des ministres, de l’exécutif européen et du Parlement européen. Laissons la question à résoudre aux spécialistes du droit européen. On notera cependant que le besoin de telles agences européennes se fait aussi sentir, de façon urgente, en ce qui concerne la santé et la protection de l’environnement. Faudrait-il réunir sous la même autorité des organismes aux compétences différentes, mais se recoupant ?

- Un dernier point, très important, doit être signalé. Il concerne la question plus générale de la prévention des risques majeurs. Des ouvrages comme Introduction au siècle des menaces de Jacques Blamont (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/sep/blamont.html) ou Our Final Hours de Martin Rees (http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/avr/rees.html), ont énuméré les multiples risques de grande ampleur qui dans les cinquante prochaines années menacent l’humanité. Les catastrophes annoncées se produiront. Nul ne peut en douter. Attendra-t-on qu’elles arrivent pour réagir ? Mais peut-on se prémunir face à des dangers dont aujourd’hui on ne mesure ni le lieu, ni la nature, ni l’importance exacte. La précaution, si elle est organisée, doit elle être nationale, régionale ou mondiale. Par ailleurs, de très nombreuses sciences et technologies sont pour ce faire à déployer, qui entrent dans la catégorie générale de l’Observation de la Terre et du monitoring d’un certain nombre de paramètres critiques. L’Europe a quelques réalisations intéressantes à son actif, notamment en ce qui concerne l’océanographie et la météorologie. Mais elle pourrait faire beaucoup plus. Il s’agirait d’une très bonne façon de justifier de nouveaux équipements en réseau faisant appel à toutes les technologies émergentes. Les pays européens ne peuvent renoncer à rester présents face à de tels enjeux, où prédominent actuellement les Etats-Unis et le Japon.


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/05-11201/index.htm