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La Gazette N° 104 en date du 15 septembre 2004

Par Jean-Paul Baquiast


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Solidarité aussi avec Simona Torreta et Simona Pari

Comme la France toute entière l'a fait pour Christian Chesnot et Georges Malbrunot, elle doit marquer sa solidarité avec les deux courageuses militantes de l'ONG "Un pont pour Bagdad", qui viennent d'être enlevées par un groupe armé inconnu au siège même de leur organisation. Elles sont nos dignes filles à tous.
Il faut rechercher une prompte libération pour tous les quatre. 09/09/04



Les religions sont-elles tolérantes?

On entend actuellement des représentants de l'islam modéré expliquer que l'islam est une religion fondamentalement tolérante. C'est bien qu'ils le disent. Il reste que de nombreuses voix, dans le monde arabo-musulman, expliquent qu'il faut mener la guerre sainte contre les représentants des autres religions et, dans la foulée, contre les athées, afin d'éliminer physiquement tous ces mécréants. Qui faut-il écouter ?

Les catholiques, protestants et juifs, pour ne pas parler des hindouistes, diront qu'en ce qui les concerne, la tolérance à l'égard des autres croyances ou incroyance est devenue une règle absolue. Le temps des guerres de religions, où l'on s'égorgeait au nom de Dieu, serait révolu. Peut-être en Occident, mais pas partout dans le monde, et, peut-être aussi, pas dans tous les esprits.

Quant aux athées, on peut penser qu'ils ne se soucient pas de convertir les croyants à l'athéisme, sinon en discutant avec eux dans les cercles scientifiques ou philosophiques… et encore. Mais le temps de l'athéisme de combat, inspiré par le marxisme-léninisme, n'est pas complètement terminé en Asie.

Dans ces conditions, tous ceux, athées ou religieux, qui veulent vraiment qu'on leur fiche la paix avec leurs croyances - et qui parallèlement se fichent éperdument de ce que les autres peuvent croire s'ils le font avec tolérance, devraient se réunir pour obtenir des diverses Eglises ou autorités cultuelles une grande conférence internationale où chacun proclamerait la règle de tolérance réciproque, et s'engagerait à réprimer toute action d'intolérance, quelle qu'en soit la forme, émanant du sein de sa propre communauté.

Vu l'importance qu'ont conservé, ou que semblent prendre, en alibi ou pas à une violence intrinsèque, les guerres de religions, il s'agirait d'un progrès notable dans les relations interhumaines. La charte de l'ONU dit bien quelque chose comme cela, mais tout le monde l'a oublié. Il faut raviver la flamme.
Mais je suis en pleine utopie, n'est-ce pas ? 15/09/04


La gouvernance mondiale : par les ONG ou par les Organisations Internationales ?

Jacques Attali, pour qui je n'ai personnellement guère d'estime mais peu lui importe, a expliqué devant l'assemblée générale de l'ONU, lors de la clôture du sommet mondial des ONG, le 10 septembre 2004 (Le Monde du 11 septembre) que seules les ONG étaient désormais capables de prendre en charge l'avenir du monde. Ni les Etats, ni les Institutions Internationales, ni bien entendu les entreprises, ne pourraient le faire, face aux grands enjeux et aux grands risques qui sont devant nous. On veut bien croire que les milliers d'ONG qui oeuvrent notamment à l'international jouent un rôle essentiel. C'est d'ailleurs sur elles que comptent les champions de l'altermondialisme, qui n'ont pas attendu Attali pour agir. Mais les propositions faites par notre maître-Jacques national pour concrétiser ce grand dessein d'une nouvelle gouvernance relèvent de l'incantation (ou du plaidoyer pro-domo, quand Attali vante les mérites de la micro-finance). Les ONG ont un rôle essentiel d'information, de dénonciation, de combat aux marges si nécessaires, mais on ne voit pas comment elles pourraient s'entendre pour construire quelque chose de solide, d'autant plus alors qu'elles seraient immédiatement ré-instrumentalisées par les pouvoirs traditionnels.

Je suis sans doute vieux jeu, mais je ne vois pas comment on pourrait se passer, dans une action de gouvernance mondiale positive, des Institutions internationales ou des organismes ad hoc pouvant être créés à partir d'elles. Amitai Etzioni, ancien conseiller du président Carter, auteur d'un livre récent sur cette question (From Empire to Community, Palgrave) explique que les gouvernements à eux-seuls, comme d 'ailleurs les ONG, sont effectivement incapables de prévoir à temps les risques à venir et même de mener des actions curatives d'une certaine ampleur. Par contre, il croit beaucoup à l'action des Institutions Internationales, dès lors que certains gouvernements et des ONG de bonne volonté voudraient s'unir pour les doter d'organes d'intervention plus efficaces que les anciennes structures et faisant une large place à des experts officiels ou non officiels. Il cite (en dehors de l'OMC et de la Chambre de Commerce Internationale du Commerce), la Global Health Authority, issue de l'Organisation Mondiale de la Santé, qui a su traiter avec, dit-il, énergie et efficacité la question du SARS, malgré l'opposition de certains Etats. De même, il propose la création d'une Autorité Mondiale de Protection de l'Environnement, dans la suite des travaux destinés à bannir les gaz à effets de serre ayant donné naissance au protocole de Montréal. Ces organismes, soutenus par l'opinion publique elle-même mobilisée par des ONG efficaces, pourraient se voir reconnaître un droit d'ingérence, même à l'encontre des Etats, lorsque ceux-ci mettront par leur irresponsabilité en danger la sécurité du monde. La diffusion des moyens de communication de masse devrait rendre les citoyens sensibles à la nécessité de gouvernances mondiales de ce type, impliquant évidemment les Etats mais aussi les citoyens, face à l'aggravation des menaces terroristes et des risques naturels et économiques.

Quoiqu'il en soit du niveau international, l'Union Européenne devrait se doter rapidement pour son compte de telles agences mi-officielles mi-non gouvernementales - qu'elle pourrait ensuite pousser au niveau de l'ONU. Rien n'interdirait cela dans le projet de Constitution, au contraire. 15/09/04


EADS réplique à Boeing


On sait que Harry Stonecipher*, président et CEO de Boeing, avait relancé la polémique contre Airbus, filiale d'EADS, il y a quelques jours, en dénonçant les aides reçues par l'avionneur européen. Philippe Camus, co-président exécutif d'EADS vient de répliquer. Airbus ne reçoit pas de subventions mais des prêts remboursés en toute transparence conformément à l'accord de 1992 signé entre l'UE et les Etats-Unis. Boeing par contre bénéficie de subventions d'un "montant considérable" perçues à travers le Pentagone et la Nasa. Pour le futur 7E7, "on parle de milliards de dollars".

La question ne peut laisser les européens indifférents. Si Airbus bénéficie depuis quelques mois d'un net avantage en termes d'intentions de commande, non seulement pour le gros porteur A 380 mais pour les appareils plus petits, Boeing fait actuellement un forcing considérable afin de positionner son futur appareil en rival direct de l'A 380, même si les caractéristiques ne sont pas les mêmes. Il est évident que pour y réussir, il n'hésitera pas à faire appel à tous les appuis politiques, financiers et diplomatiques dont il dispose dans l'establishment militaro-industriel américain. 11/09/04

Pour en savoir plus
- lire le Journal du Net http://www.journaldunet.com/afp/depeche/eco/040909163710.8c3kkogp_i.shtml
- sur Harry Stonecipher http://www.boeing.com/companyoffices/aboutus/execprofiles/stonecipher.html


Laurent Fabius se déconsidère

Comme on pouvait s'y attendre, Laurent Fabius a mené jusqu'au bout la manoeuvre visant à le positionner en candidat naturel du PS et de la gauche toute entière lors des prochaines présidentielles. Il s'est donc prononcé contre l'acceptation du projet de constitution européenne lors du référendum - Plus exactement, comme tous les observateurs l'ont noté, il a mis comme condition à un éventuel vote favorable la prise par Jacques Chirac de mesures qui n'ont rien à voir avec le texte du traité, et que ledit Chirac sera bien incapable de mener à bien puisqu'elles dépendent des autres Etats membres. Il est tout à fait logique de reprocher au gouvernement de ne pas assez promouvoir l'harmonisation sociale et fiscale, les politiques communautaire de recherche, les services publics à la fançaise. Mais la constitution n'interdit rien de tout cela, quoiqu'on prétende. Les obstacles viennent des politiques gouvernementales de nos partenaires, et non de textes juridiques.

Il faut espérer que les militants du PS ne se laisseront pas séduire par les arguties fabusiennes, et qu'ils rejoindront l'ensemble des partis socialistes et des syndicats européens dans le oui au traité. La porte sera alors ouverte pour que des gouvernements de gauche se mettent d'accord, au plan européen, sur les objectifs fort nécessaires dont Laurent Fabius voudrait que Jacques Chirac se fasse le champion.

Fabius n'est définitivement pas un homme d'Etat digne de ce nom. Cela laisse de la place à d'autres, y compris au sein du PS. 09/09/04


Le requin et la mouette

La façon brillante dont Dominique de Villepin a représenté à l'ONU et devant l'opinion internationale les positions des gouvernements européens hostiles à l'invasion de l'Irak, ses nombreuses interventions favorables à la construction européenne comme ministre des affaires étrangères puis comme ministre de l'intérieur, nous oblige à prêter la plus grande attention aux propos de son dernier livre, Le Requin et la mouette ( Plon Albin Michel 2004) Ce livre ne décevra pas les admirateurs du ministre, quelles que soient leurs options politiques. Il développe dans le style Villepin, c'est-à-dire avec une grande culture soutenue de lyrisme, le message que la France et plus généralement l'Europe (pour ne pas dire l'Occident) devrait proposer au monde, face à tous les fondamentalismes - face aussi à tous les égoïsmes économiques. On aimerait entendre le même discours dans la bouche d'autres membres du gouvernement, notamment pour ne pas le nommer dans celle de Nicolas Sarkozy
.
La question n'est pas seulement littéraire. Tous les analystes politiques, notamment ceux des services de police et de contre-terrorisme, expliquent que la véritable guerre engagée par les internationales terroristes, ne cesse de se développer, de rassembler de nouveaux moyens humains, financiers et technologiques. Il s'agit par ailleurs, selon ces analystes, d'une guerre tout à fait nouvelle, menée de l'intérieur des Etats, laissant ceux-ci mal armés pour résister. Que faire alors ? Faut-il réorienter toutes les forces de développement incluses dans nos économies et nos technologies vers la lutte contre ces internationales terroristes ? La question est directement posée aux Etats-Unis. Les électeurs devront bientôt choisir entre un président, G.W. Bush, qui répond clairement par l'affirmative, et un challenger, John Kerry, qui est nettement plus nuancé. Mais l'Europe sera également obligée de choisir : cesser de contester le leadership américain dans cette lutte, lui apporter les technologies dont elle dispose, ou au contraire proposer au monde une vision des relations internationales permettant à plusieurs conceptions du monde et de la civilisation de coexister aussi pacifiquement que possible.

Dominique de Villepin est convaincu du fait que le message humaniste inspiré des meilleures sources de la culture européenne constitue une arme au moins aussi efficace que celle du dollar et des technologies militaires pour lutter contre les durs de toutes origines, éviter la désastreuse guerre des civilisations évoquée par Huntington. Son livre s'adresse de ce fait aussi bien aux libéraux américains qui voudraient éviter le succès définitif des néoconservateurs qu'aux populations des pays émergents s'interrogeant sur le point de savoir en quoi l'Europe se distinguerait des Etats-Unis, si elle se décidait à de doter d'une politique de puissance.

Le livre plaide contre la peur de l'autre et de l'ouverture, c'est-à-dire pour la fraternité mais aussi pour l'acceptation de la complexité et des différences. Il réfute les logiques de puissance, ou plus exactement celles de la puissance seulement militaire. Dans la préface, publiée en bonnes feuilles par Le Monde du 9 septembre, il explique que la technique devrait être mise, entres autres finalités humanistes, au service de la réconciliation de l'homme avec son environnement, au service de la lutte contre les multiples risques qui se dessinent actuellement, dont le terrorisme est loin d'être le seul - risques très bien décrits par l'ouvrage de Jacques Blamont, Introduction aux menaces du 21e siècle, dont nous rendons compte par ailleurs.

Il esquisse finalement, sans le dire peut-être aussi nettement qu'il serait souhaitable, le dessein d'un Europe-puissance, mais puissance généreuse. Ce message paraître sans doute naïf ou trompeur, comme si les pays européens pouvaient vraiment se départir d'appétits de puissance égoïstes, s'ils en avaient les moyens. Mais on pourra répondre qu'il s'agirait alors d'une générosité " intéressée ", venant de gens qui ont compris que la meilleure stratégie de survie, dans beaucoup de situations, c'est l'altruisme et la symbiose. Cette stratégie, comme le savent les scientifiques, est très répandue et très efficace dans le monde du vivant.

Que pourrions-nous reprocher au livre de Dominique de Villepin ? Sans doute de ne pas avoir suffisamment détaillé les différentes politiques de recherche et de développement qui permettront à l'Europe de ne pas s'en tenir aux déclarations humanistes, mais apporter véritablement au monde des outils de survie qui lui manquent actuellement : énergies renouvelables, recherche médicale, biotechnologies, infotechnologies, le tout dans l'esprit dit de l'Open Source ou de la mise en commun, notamment avec le Tiers-Monde, des connaissances universitaires et de certains brevets…sans doute aussi de ne pas avoir assez mesuré (ou dénoncé) le retard croissant que prennent les pays européens vis-à-vis des Etats-Unis dans ces différents domaines. Mais il s'agit d'un combat de la nécessité duquel on peut penser, sans flagornerie à son égard, que des hommes politiques français il serait sans doute un des plus conscients. 09/09/04


L'Europe doit remplacer les impôts par la création de monnaie

NB: si certains lecteurs souhaitaient réagir à cet article un peu particulier, soit pour le critiquer soit pour le compléter, ceci permettrait d'obtenir un dossier mieux argumenté que nous pourrions essayer de diffuser plus largement.

Les Etats de l'Union européenne affrontent une situation de crise qu'ils n'ont jamais connue à un tel degré et qui exige de faire appel à des solutions véritablement révolutionnaire. Comment en quelques phrases résumer cette situation ? En Europe plus que partout dans le monde, l'Etat a toujours été considéré comme responsable de l'intérêt général, c'est-à-dire de services que les intérêts privés ne peuvent assurer à sa place : garantir la paix civile, un minimum d'égalité entre les citoyens et, surtout, la prise en compte des exigences du long terme par rapport aux facilités du court terme. Pour faire cela, il faut qu'il dispose d'un minimum d'appareil administratif. Il faut aussi qu'il puisse prélever des ressources sur les revenus et les consommations afin de les affecter aux dépenses de redistribution et d'investissement que personne ne prendra en charge à sa place. Il faut donc qu'il puisse obtenir par l'impôt les sommes qui lui permettront de payer ces dépenses. Il peut aussi faire appel à l'emprunt mais, si on considère que la dette publique ne doit pas dépasser un certain niveau de la dépense publique, les perspectives offertes par l'emprunt sont marginales.

Or que se passe-t-il? Il se passe que l'impôt n'aura bientôt plus de base taxable. Le phénomène bien connu de la fuite de la matière imposable, longtemps contenu en Europe par les régulations nationales, prend avec le développement de la mondialisation libérale un caractère cataclysmique. Les revenus susceptibles d'être imposés, suivis par les activités créatrices de tels revenus, sont en train de se mettre hors de portée des systèmes fiscaux. Le phénomène prend de multiples formes : développement de l'économie souterraine, relocalisation des sièges d'entreprises dans les paradis fiscaux, délocalisation hors d'Europe des activités productives afin d'échapper aux charges sociales, expatriation des activités de consommation (celles du moins qui le peuvent, c'est-à-dire les plus profitables) afin d'échapper aux impôts sur la dépense, sans parler de bien d'autres comportements, tels que la préférence pour l'inactivité au-dessus de l'obtention d'un revenu minimum et la mort sociale de ceux s'estimant définitivement exclus des processus productifs.

Certes, dans l'Europe actuelle des 25, l'absence d'une harmonisation fiscale et sociale favorise les Etats des pays pauvres au détriment de ceux des pays riches. Les premiers bénéficient donc d'une partie des délocalisations évoquées ci-dessus. Mais la tendance ne se poursuivra pas. La délocalisation se poursuivra hors d'Europe, sans d'ailleurs que les pays non européens ne tirent vraiment profit des retombées du phénomène, puisque par définition, ils accueilleront des entreprises et des activités qui se seront rendues artificiellement anonymes et insaisissables.

Les Etats européens, y compris dans les pays où le concept de service public et d'intérêt général était le mieux ancré, doivent donc envisager le moment où ils licencieront tous leurs agents et renonceront à la moindre action constructive. On imagine l'état de jungle qui s'ensuivra.

Mais faut-il donc renoncer à remplacer les impôts, qui sont véritablement le sang permettant aux Etats de fonctionner, par des formes de financement adaptées au monde dérégulé qui est celui imposé par la mondialisation libérale? Certainement pas. Il en est une que personne n'ose mentionner. C'est l'appel à ce que l'on appelait à la fin de la seconde guerre mondiale la planche à billet, c'est-à-dire la création de monnaie par la banque centrale au prorata des besoins exprimés par les autorités budgétaires. On sait que cette solution avait été préconisée par l'économiste John Maynard Keynes à partir de 1936 et en partie appliquée par le New Deal de Franklin Roosevelt. Elle avait surtout été massivement utilisée entre 1938 et 1945 par les dictatures de l'Axe et en partie par l'URSS qui ne disposaient plus des ressources fiscales nécessaires pour financer l'économie de guerre. Mais la création de monnaie, considérée comme l'inorthodoxie suprême, avait été le plus vite possible abandonnée par les démocraties européennes, au motif qu'elle constituait le principal facteur de l'inflation qui s'exprimait par la hausse rapide des prix et celle, subséquente des salaires.

Certains économistes avaient bien tenté de dire que la " spirale inflationniste ", celle des prix et salaires, certes difficile à gérer, avait cependant permis une reprise de la production et de la consommation, c'est-à-dire de la croissance, à des rythmes jamais connus par la suite. La création de monnaie, qu'elle soit directe (planche à billet) ou indirecte (emprunts publics jamais remboursés) avait donc permis le redressement de l'Europe, avec la restauration des Etats dans leurs activités régaliennes et de protection sociale. Elle avait aussi financé de très grands investissements publics dont nous bénéficions encore. Mais la pensée unique de l'époque l'avait fait proscrire.

Aujourd'hui, devant le désastre annoncé, les Etats européens (et leurs opinions publiques) ne peuvent plus se permettre de telles pudeurs- ceci d'autant plus que les conditions économiques générales ne sont plus du tout celles qui prévalaient à la fin de la guerre. Pour le comprendre, il faut analyser ce que l'on appelle les risques inflationnistes. Il n'y a véritable inflation que lorsque les biens et services consommés ou investis dépassent durablement ceux produits ou, plus exactement, ceux que l'appareil productif, s'il fonctionnait à plein, pourrait produire. Il peut survenir des déséquilibres locaux mais ceux-ci sont généralement lissés sur la tendance longue. La situation contraire s'appelle la déflation, c'est-à-dire l'excès de l'offre sur la demande. Elle se traduit par les fermetures d'entreprises et le chômage.

Or depuis une quinzaine d'années, nous sommes en Europe dans cette dernière situation. Les ressources productives, immédiatement disponibles ou pouvant être obtenus par une politique audacieuse de reprise des investissements publics, notamment dans les nouvelles sciences et technologies (c'est-à-dire sans surexploitation des ressources naturelles), sont et seraient largement supérieures aux consommations et investissements, si du moins ces types de dépenses étaient organisés de façon à éviter les gaspillages et privilégier le durable et le collectif. Qu'est-ce qui manque pour atteindre ce nouvel équilibre vertueux ? La volonté politique, certes, mais au-delà ? Il manque une prise de conscience, prendre conscience du fait qu'il faut définitivement découpler les questions monétaires des questions économiques, en mettant à la disposition des Etats, grâce à la création de monnaie, les sommes qui leur seraient nécessaires, le temps voulu, pour relancer la croissance en général, les grands investissements productifs et de recherche en particulier.

L'idée est dans l'air, mais bien timidement. C'est ce que proposent certains économistes européens quand ils veulent autoriser, pour les besoins de l'investissement à long terme, les dépassements des critères dits de Maëstricht limitant à 3% du PIB les déficits budgétaires nationaux. On pense aussi à des prêts à long terme de la BERD (Banque européenne de reconstruction et de développement). Mais on sera loin du compte. Prenons un pays comme la France dont on peut estimer aujourd'hui, très grossièrement, le PIB à 2.500 milliards d'euro et le budget public, hors budget social, à 280 milliards. Supposons que la fuite de la matière imposable réduise de moitié, dans quelques années, les ressources fiscales de l'Etat. Il faudrait donc obtenir par d'autres moyens quelques 140 milliards de revenus annuels, ne fut-ce que pour maintenir les activités publiques à leur niveau actuel (après réforme dite de l'Etat si besoin était). Si on se résolvait, comme tout le monde le pense nécessaire, à augmenter les investissements structuraux et de recherches sur financement public d'un pourcentage substantiel, ce seraient environ 200 milliards qu'il faudrait obtenir par des voies non fiscales, c'est-à-dire par la création de monnaie.

La somme paraîtra importante, mais elle ne serait même pas équivalente à 10% du PIB actuel. Dans le même temps, l'injection de monnaie, si elle était orientée vers des investissements localisés en France ou en Europe (grands travaux d'infrastructure, grands équipements universitaires et scientifiques, etc.) créerait rapidement de nouvelles activités et de nouveaux emplois. L'offre pourrait donc progressivement, d'une part mobiliser les ressources productives actuellement mises en jachère (à première vue et tous domaines confondus, on peut raisonnablement l'estimer à au moins 10% des capacités productives) et d'autre part, créer de nouvelles richesses. L'effet d'inflation proprement dit, se traduisant par une hausse des prix et des salaires au détriment des revenus fixes, pourrait rester très limité (3 à 5% par an) et être pallié par des mesures compensatoires au profit des plus défavorisés. Il n'est pas certain que l'euro en souffre, en se dépréciant anormalement face au dollar et au yen.

On expliquera que, dans le cadre de la mondialisation, rien ne garantira que de l'argent pubic dépensé en Europe crée de l'emploi en Europe. Supposons une politique publique de constructions universitaires ou de ferroroutage financée par la création de monnaie. Rien n'empêchera des entreprises, mettons chinoises, de concourir et obtenir les marchés. Mais d'une part, elles ne pourront pas importer tous leurs salariés et équipements. Elles s'adresseront nécessairement aux marchés nationaux. D'autre part et surtout, les services rendus par ces équipements crééront de la valeur ajoutée qui bénéficiera principalement aux populations européennes.

On dira aussi : pourquoi faire fonctionner la planche à billet et ne pas faire comme les Etats-Unis (ou dans une certaine mesure la Chine) qui crée de la monnaie sans le dire, soit en vivant au crédit du monde, soit en faisant encore appel à certaines des vieilles recettes de l'économie dirigée marxiste ? Parce que précisément, l'Europe n'a pas le potentiel économique et surtout la puissance politique de ces deux grands pays. Les Etats-Unis, notamment, peuvent se permettre sans réactions du reste du monde des comportements économiques qu'ils combattent vigoureusement, via notamment les institutions financières internationales, chez ceux susceptibles de rivaliser avec eux.

Bien évidemment, la suggestion de créer de la monnaie pour remplacer les prélèvements fiscaux défaillants fera naître une pluie d'objection. Comment convaincre des pays européens plus libéraux que la France et l'Allemagne d'accepter cela - car il n'est évidemment pas question de procéder dans quelques pays seulement sans faire éclater la zone euro qui est une de nos meilleures forces ? Comment convaincre les banques centrales européennes de mettre en place un telle politique de façon coordonnée ? Comment se mettre d'accord sur les investissements productifs à encourager et sur les dépenses de consommation voire de gaspillage à décourager? Faudra-t-il ou pas prévoir des systèmes d'épargne plus ou moins forcée destinée à geler les liquidités en cas de dépassement durable de la demande sur l'offre? Dans quels domaines harmoniser les législations et les politiques économiques des Etats-membres pour obtenir des synergies favorables à des croissances vertueuses? Comment éviter que le regain de pouvoir économique qui serait ainsi attribué aux Etats (et aussi, inévitablement, à l'Union Européenne) ne se traduise par une reprise des tendances bureaucratiques et dirigistes qui sont justement condamnées par l'opinion ? Tout cela ne se ferait pas sans difficultés, certes, mais le climat d'euphorie qui naîtrait d'une reprise reposant sur des bases saines permettrait de trouver rapidement des solutions.

Dernière objection qui sera sans doute faite : " oui, mais si la recette appliquée par l'Europe réussissait, tous les concurrents de l'Europe ne tarderaient pas à faire de même. Quel bénéfice alors pour celle-ci ? ". La réponse est simple. Si la recette est bonne et si d'autres pays l'appliquent à leur tout, ce sera tant mieux pour l'humanité dans son ensemble. Mais l'Europe aura de toutes façons en ce cas quelques années d'avance, au lieu de rester à la traîne comme elle le fait en ce moment. 06/09/04

Note: un article du Monde en date du 4 septembre, p. 15, explique que les Etats-Unis, sans le dire, font un peu ce que nous venons de recommender. Les recettes fiscales provenant de l'impôt sur les entreprises, dit cet article, sont tombées à 7,4% des recettes fédérales, contre 32% en 1952. Par ailleurs, le déficit du budget fédéral atteint en 2004 le niveau record de $445 milliards. La guerre en Irak coûte par ailleurs $1 milliard par jour, dont une grande partie bénéficie à l'économie américaine (avec au passif 1000 tués à ce jour, qui auraient pu être évités par des mesures de soutien à l'économie orientés directement vers des investissements productifs civils).


A propos de notre manifeste Europe Puissance Scientifique

J'extrais des messages ayant accompagné l'appel à signature de notre manifeste http://www.admiroutes.asso.fr/europepuissancescientifique/manifeste.htm le texte suivant, qui ouvre beaucoup de perspectives, dont nous aurons peut-être à reparler. J'en remercie son auteur, qui m'a autorisé à le publier.

De Pierre Michaud
Chargé de projet
Secrétariat Français Eurêka
43, rue de Caumartin
75436 Paris cedex 09
Tél.: 01 40 17 62 11
Fax.: 01 47 42 32 40

Je suis un militant de la "recherche en danger" .Tout en ne partageant pas forcément toutes les analyses de mes collègues, je pense qu' il est urgent d' agir, et non seulement dans un cadre national, mais surtout dans un cadre européen. Le bât blesse des deux côtés : les niveaux de conscience politique des pays européens sur la recherche sont très disparates ( voir l'approche très libérale de la Grande-Bretagne et de l' Italie, comparée à celle de l' Allemagne, de la France et de l' Espagne ) et je ne vois pas comment ces vues divergentes pourraient mener à un renforcement de la politique européenne via le PCRD. Les déclarations du commissaire Busquin sont assez lénifiantes et proclamer que les dépenses de R/D européennes doivent atteindre 3% de son PIB, rélève d' une intention totalement irréaliste, si des mesures concrètes ne sont pas prises au niveau de chaque état.
Que faire ? Comme les politiques trouvent que cette question est peu mobilisatrice ( et on l' a vu lors des manifestations des chercheurs ), il faut toucher toutes les personnes qui sont sensibles à cette question, dont en priorité le grand public. Le débat, science et société est particulièrement pauvre dans notre pays : cependant, il ne faut pas prendre les Français pour plus idiots qu' ils ne sont : ils sont tout à fait capables de comprendre le rôle de la recherche dans le domaine de la santé ( voir fonds collectés au téléthon ), de l' environnement, les enjeux des OGM, le débat sur l' énergie, etc.......( le débat sur l' énergie que le Président de la République avait voulu ouvert est complétement éludé ) .Il faut rapidement organiser ces rencontrer au niveau de chaque commune, de chaque ville, de chaque association,etc....à une échelle humaine, où Monsieur Tout le Monde ne se sentira pas écrasé par le savoir scientifique, mais au contraire éclairé, et où il restera libre de son choix. Cette mobilisation est relativement facile à organiser avec la bonne volonté des plus de 200 000 chercheurs et enseignants-chercheurs français : mettons que 10% soient volontaires et réunissent chacun 50 personnes, celà fait 1 million de personnes qui auront été mobilisées ! Cette prise de conscience, assortie des moyens déjà mis en oeuvre au début de 2004, sont en mesure d' entraîner les hommes politques à un niveau de conscience plus aigü vis-à-vis des problèmes de recherche : les hommes politiques "bougent" s' ils sentent que leur base électorale "bouge" ! Une telle campagne devrait être bien entendu organisée au niveau européen, dans la mesure où votre organisation a des liens avec des mouvements similaires dans les pays européens.
Cette proposition vient de mon expérience personnelle au Canada et en Suède. Au Canada, j' ai organisé plusieurs débats-citoyens sur les OGM en liaison avec des chercheurs de l' Institut de Recherche en Biotechnologie et en Suède sur le stockage des déchets nucléaires avec la Société Suédoise de Stockage des Déchets Nucléairers ( ce qui serait impossible en France ! ) . Je vous assure que même les personnes qui n' ont pas une importante culture scientifique posent d' excellents questions et souvent "celles qui font mal"



Notre nouvelle rubrique: Quoi de neuf sur le web

Nous présenterons désormais ici, à titre d'information, quelques liens sur des sites publiant des articles d'intérêt stratégique. Il est évident que nous ne cautionnons là en rien, ni ces sites ni leurs propos. Il s'agit seulement de regarder un peu autour de soi. Je vous rassure également pour l'avenir, nous ne citerons aucun des nombreux sites dont l'inspiration ou les discours sont inacceptables au regard du droit français et de la morale internationale.

De defensa http://www.dedefensa.org/

* Sarko l’Américain, — Rubrique Journal, Volume 19, n°16 du 10 mai 2004 http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1192
Bien que déjà un peu datés, ces articles signalent le risque que représentent pour l'indépendance nationale les efforts que fait Nicolas Sarkozy pour se rapprocher des Etats-Unis, dans la perspective de l'élection présidentielle. Les évènements récents confirment ces inquiétudes. Les propos actuels du ministre des finances ne vont pas dans le sens du renforcement du lien franco-allemand et servent de ce fait la politique des néo-conservateurs.

* Comment rien ne change dans le processus d’auto-censure de la presse US 4 septembre 2004 http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1216
Une analyse du groupe “Fairness & Accuracy In Reporting Media” montrant l'extrême et persistante dépendance de la presse US à l'égard des messages du pouvoir http://www.fair.org/press-releases/rnc-fact-checking.html

Transatlantic Trends 2004 http://www.transatlantictrends.org/

Il s'agit d'une étude d'opinion conduite annuellement par le German Marshall Fund of the United States, la Compagnia di San Paolo avec l'appui des Luso-American Foundation, Fundación BBVA et de l' Institute for Public Policy Affairs (IVO). Elle étudie les points de vue respectifs des opinions aux Etats-Unis et dans plusieurs pays européens, dont la France, relativement aux grandes questions de politique internationale. D'une façon générale, il apparaît que l'opinion européenne prend de plus en plus ses distances à l'égard de la politique américaine - rejoignant sur certains points les préoccupations affichées par les démocrates.

World Affairs The Journal of International Issues http://www.worldaffairsjournal.com/

World Affairs est un journal consacré aux questions et enjeux de politique internationale, édité en Inde. Il est évidemment préoccupé en priorité de la place de l'Inde dans le monde, mais il développe de nombreux argumentaires, dans le domaine notamment des relations avec la puissance technologique et scientifique américaine, qui seraient particulièrement bienvenus en Europe. Il publie 4 volumes par an.

* Le volume 8, janvier mars 2004, sous le titre Exposing the Super-Power, présente une série d'articles très critiques (on dira aussi très réalistes) concernant la politique internationale de l'administration Bush, sa façon désastreuse de conduire ses relations avec le reste du monde, ses ambiguités à l'égard d'Al Quaida. Un véritable brûlot, que les européens feraient bien de méditer, même si l'esprit critique reste nécessaire. Il n'est pas exclu qu'un Big Brother extérieur inspire certains de ces propos. 2 articles et 1 document sont accessibles en ligne. http://www.worldaffairsjournal.com/contents.htm

In-Q-Tel http://www.in-q-tel.com/about/

In-Q-Tel se présente comme une société privée non-profit financée par la CIA pour encourager les projets d'entreprises, aux Etats-Unis et dans le monde, développant des technologies avancées de défense et de renseignement. On trouve sur son site une liste détaillée de tels projets, classés par domaines. Ceux intéressant plus particulièrement l'"Intelligence" autrement dit l'écoute et l'exploitation des informations, font souvent l'objet de commentaires inquiets dans les cercles libéraux américians eux-mêmes : Knowledge Management, Security and Privacy, Search and Discovery, Distributed Data Collection, Geospatial Information Services.

Intelligence Online http://www.intelligenceonline.fr/

Intelligence Online est une agence française en ligne dédiée notamment à l'intelligence économique. Ses articles sont disponibles sur abonnement. Certains sont en libre accès. On trouve actuellement sur le site un article montrant les liens étroits existants entre le groupe américain d'investissement Carlyle*, très lié à l'actuel président américain et son entourage, et la banque française Crédit Lyonnais. Cette dernière aiderait notamment Carlyle à prendre possession d'entreprises françaises ou européennes innovantes, notamment dans les secteurs sensibles comme la sécurité. Voir Intelligence Online n°483 - Finance: Etroites relations entre Carlyle et le Crédit Lyonnais - http://www.intelligenceonline.fr/networks/files/483/483.asp?rub=networks
* The Carlyle Group http://www.thecarlylegroup.com/eng/index.html

 


 

http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/04-10409