logo admiroutes


La Gazette N° 80 du 15 avril 2003

Par Jean-Paul Baquiast Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr


accueil "la gazette"

- Pour s'abonner gratuitement, ou se désabonner,
adresser un mel à l'adresse ci-dessus
- Lire la présentation

Admiroutes:  http://www.admiroutes.asso.fr/

Chers lecteurs et abonnés

Vous trouverez sur la nouvelle page d'accueil  d'Admiroutes l'accès à la collection Automates-Intelligents et à l'association Automates-Intelligents. Les archives d'Admiroutes restent accessibles par l'ancienne page d'accueil 

Il s'agit de la première concrétisation du projet que nous vous avions déjà signalé: éditer une collection Automates-Intelligents ouverte aux nouvelles approches de la complexité, qu'il s'agisse des sciences proprement dite ou des domaines de la vie politique et sociale. Nous espérons que vous vous précipiterez nombreux pour acquérir ces remarquables ouvrages, dont les évènements actuels montrent le caractère presque prémonitoire. Mais nous comptons aussi sur les jeunes et brillants auteurs potentiels qui seraient tentés par cette formule éditoriale. Pour plus d'informations, ils pourront prendre contact avec Christophe Jacquemin, directeur de la collection, ou moi-même.

En savoir plus :
faire-part de naissance
catalogue des ouvrages
acheter les ouvrages


Voir aussi: Télédéclaration des revenus, par Marielle

Le blocnet (index)

Les nouveaux barbares

Il est de bon ton depuis hier, dans les milieux cultivés français, de s'indigner des destructions du musée et de la bibliothèque de Bagdad. Ce sont il est vrai des millénaires de culture qui partent en fumée. Un des coeurs de l'Europe, et pas seulement du Moyen-Orient, vient de disparaître. Mais les vrais coupables ne sont pas les pillards, c'est le commandement américain qui a laissé faire, ou qui n'a pas voulu prévoir. Les méchantes langues diront que cela n'a rien d'étonnant de la part de gens pour qui l'histoire de l'humanité commence à la guerre de Sécession. 13/04/03


Les opinions arabes selon Zogby
Source NewScientist 5 avril 2003, p. 27

Un certain John Zogby, président de l'institut de sondage Zogby International, a réalisé deux séries de sondages dans les divers pays arabes, le premier aux alentours du printemps 2002 et le second début mars 2003. Dans le premier il a constaté une forte sympathie pour les Etats-Unis et le mode de vie américain, notamment mais pas exclusivement chez les jeunes. Dans le second, toute cette sympathie avait disparu. 90% environ des sondés estiment que la guerre en Irak favorisera le terrorisme, diminuera les chances de la démocratie dans la région et celle de voir se résoudre le conflit Israélo-palestinien. A la question de savoir quelles raisons poussent les américains à intervenir, tous répondent : d'abord le pétrole et ensuite, le soutien à Israël. John Zogby n'aurait peut-être pas eu besoin d'une campagne de sondages pour découvrir - ce dont il s'afflige - que les américains ont ruiné peut-être durablement les sympathies qu'ils suscitaient.

Ce qui est curieux, c'est qu'il n'imagine pas que la plupart des européens semblent penser la même chose. Si vous me demandez pourquoi les Etats-Unis sont intervenus en Irak, je répondrai moi-aussi que c'est pour réorganiser le Moyen-Orient afin de se garantir l'accès durable aux ressources pétrolières de la région. N'y aurait-il plus que les américains pour imaginer à cette intervention de plus nobles causes ? 12/04/03

- Zogby International http://www.zogby.com/


Humiliation

Les arabes sont une nouvelle fois humiliés par l' "éclatant " succès de la force disproportionnée anglo-américaine. Tant mieux, disent beaucoup d'occidentaux. Ce sont des rats. Il faut montrer le bâton pour qu'ils rentrent sous terre. Cela calmera peut-être leurs appels à la guerre sainte.

Moi qui n'ai rien d'un excité, lorsque j'entends le sinistre secrétaire adjoint à la défense, annoncer que la France devra payer chèrement son insubordination si elle veut rentrer en grâce, je me sens tout aussi humilié. Ma première réaction est de me tourner vers le gouvernement français, pour demander de ne pas laisser passer sans réagir de telles insanités. Mais si le Président ou le Premier ministre ne disaient rien, comme probable, et si j'étais un jeune à la tête chaude plutôt qu'un internaute dans ses pantoufles, je réagirais peut-être moi-même, d'une autre façon. 12/04/03


Les mercenaires

La force d'une hyper-puissance, c'est qu'elle peut vivre à crédit au frais du monde entier. Si Georges W. Bush décide d'augmenter le budget de la défense de 300 milliards, personne ne lui rétorque le pacte de stabilité. Le dollar, si l'on peut dire, paiera, en ce sens qu'il se trouvera toujours des gens pour prêter les sommes nécessaires à couvrir les déficits. Il en est de même des vies. On a découvert en Europe, suite aux reportages, le grand nombre d'engagés provenant des pays pauvres d'Amérique Latine, espérant ainsi gagner leur droit à la nationalité américaine - au prix de leur vie le cas échéant. On sait depuis longtemps qu'il en est de même dans le domaine scientifique. Les Etats-Unis ne forment peut-être pas assez de chercheurs autochtones, mais ils peuvent puiser indéfiniment dans la crème des intelligences venant d'Asie, d'Europe et même du monde arabe. Tant que la puissance de l'Europe n'offrira pas le même attrait, nous ne pourrons pas entrer en compétition avec l'Amérique. 12/04/03


Etats-Unis, hyper-puissance ou hyper-dictature ? Un scénario noir

Nous avons ici plusieurs fois évoqué ce qui pourrait être appelé un scénario rose concernant l'évolution du monde dans les prochaines décennies. Une Europe-puissance forte étendue à la Russie et à d'autres pays voisins se constitue en pôle d'équilibre face à l'hyperpuissance américaine. Il ne s'agit pas d'affronter directement celle-ci, mais d'éviter qu'elle n'impose sans discussion ses intérêts au reste du monde. Cette Europe-puissance, devenant avec un peu de persévérance une superpuissance, viserait à être un des pôles d'un monde en réseau comprenant, outre les Etats-Unis, les autres super-puissances émergentes, Chine, Inde et les représentants de ce que nous avons appelé la superpuissance de la misère et du sous-développement.

Mais il est un autre scénario, celui que la plupart des observateurs estiment être le plus probable : l'Amérique s'appuyant sur l'avance scientifique et technologique qu'elle s'est donnée, se montre de plus en plus décidée à rester seule maîtresse de l'avenir du monde. De ce fait, elle ne supporte plus la volonté d'indépendance des européens. Elle manœuvre pour faire éclater l'Europe en plusieurs morceaux à l'égard desquels elle alterne menace et séduction. Elle empêche la Russie de se rapprocher de l'Europe et tente de l'attirer dans son empire. Tous ceux qui ne sont pas avec elle c'est-à-dire qui refusent d'être ses féaux, sont ses ennemis.

Ce scénario serait certainement affligeant pour l'avenir de la construction européenne, mais beaucoup d'américanophiles dans le monde s'en accommoderaient. L'Amérique n'est-elle pas un exemple de démocratie, de développement, de progrès dans tous les domaines ? Quel mal y aurait-il si elle apportait ces bienfaits aux peuples qui les ignorent encore?

Or on peut envisager un " scénario noir ", selon lequel l'hyper-puissance américaine entraînerait le monde à la catastrophe.

D'ores et déjà, les conditions sont réunies pour que l'hyper-puissance se transforme rapidement en hyper-dictature d'un nouveau genre, adaptée au présent siècle. Elle le fera pour deux raisons principales. Il y aura l'ivresse que donnera à ses dirigeants la certitude de bénéficier d'une avance irrattrapable dans le domaine des sciences et technologies appliquées notamment au domaine militaire. Mais il y aura aussi l'argument de devoir se défendre contre les réactions hostiles, réelles ou imaginaires, venant du reste d'un monde refusant l'unilatéralisme américain.

Quand on parle de dictature, on imagine Hitler, Staline ou Saddam Hussein, c'est-à-dire des formes de pouvoir filles du siècle précédent. L'hyper-dictature américaine sera moins visible et infiniment plus sévère. Avec la mondialisation et les réseaux, elle visera à assujettir les consciences du monde entier. Elle sera sans doute également irréversible. Mais elle sera aussi infiniment plus dangereuse. Manipulant de façon irresponsable le développement exponentiel des connaissances scientifiques, elle pourra provoquer une apocalypse où disparaîtrait l'ensemble de la biosphère.

C'est bien d'ailleurs ce risque qui justifie le terme de scénario noir. Les affrontements politiques d'aujourd'hui concernent bien d'autres enjeux que l'accès aux sources traditionnelles de la puissance, territoires, sources d'énergies, matières premières, flux économiques et financiers. Ils se font autour de la maîtrise des sciences et technologies, c'est-à-dire de l'intelligence mondiale.

Les domaines en sont déjà bien identifiés par l'hyper-puissance américaine : infotechnologies, biotechnologies, nanotechnologies et technologies de la connaissance. Ces sciences ne sont pas intrinsèquement dangereuses. Il ne faut pas les diaboliser. Mais la prudence exigerait de les développer sous un contrôle politique et citoyen permanent. Or comme ceux qui les financent sont essentiellement des militaires, on ne peut attendre d'eux la transparence et la prudence nécessaires. Aux mains d'un Etat se comportant à la fois en puissance prédatrice et en forteresse assiégée, les développements les plus aventureux risquent d'être encouragés, sans que personne ne soit autorisé à s'interroger sur les risques concernant la biosphère et l'avenir même de l'humanité. On a déjà vécu cela avec le développement de l'arme nucléaire.

Or les scientifiques raisonnables appellent aujourd'hui à redoubler de prudence. Citons par exemple Martin Rees [Rees, Our Final Hour, Basic Books 2003 - voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2003/43/rees.htm] ou plus connu chez nous, Hubert Reeves [Hubert Reeves et Frédéric Lenoir, Mal de terre, Ed. du Seuil. 2003]. Un usage perverti ou maladroit de ces sciences, ce que Rees appelle le couple de l'erreur et de la terreur, risque à court terme d'accentuer les déséquilibres de l'environnement et à plus long terme, de provoquer une apocalypse générale. Martin Rees considère, non sans arguments, que les cinquante prochaines années seront les plus dangereuses jamais connues par la vie sur Terre depuis les origines.

Si les faucons du Pentagone, appuyées par les lobbies industriels et économiques qui veulent étendre leur pouvoir, mettent en place une dictature mondiale reposant sur la maîtrise des sciences et technologies émergentes, les risques d'erreur et de terreur seront infiniment accrus.

Mais pourquoi supposer que l'hyper-puissance américaine se transforme en hyper-dictature ? Les forces démocratiques ne restent-elles pas suffisantes, aux Etats-Unis mêmes, pour empêcher cela ? De plus, l'Amérique est-elle aussi puissante qu'elle ne semble ? L'économiste Emmanuel Todd n'annonce-t-il pas la fin prochaine de l'Empire américain [Todd, Après l'Empire, 2002] Oui, mais raisonner en ces termes s'inspire des conceptions des sciences administrative juridique et économique traditionnelles. Cela ne tient pas compte du fait que l'évolution des grands systèmes sociaux n'est pas entièrement dirigée par des hommes, aussi puissants et informés qu'ils puissent être. Ces systèmes relèvent de l'analyse de Howard Bloom concernant les super-organismes [voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html]. Placés en compétition darwinienne les uns avec les autres, les super-organismes évoluent sous l'influence d'agents encore mal connus, tels que les idées, les mèmes et les gènes, dont les hommes se bornent souvent à n'être que de simples vecteurs. Lorsqu'un super-organisme " émerge " par interaction avec ses compétiteurs et son milieu, il se dote automatiquement des têtes dirigeantes les mieux capables de le servir. Quand l'hyper-puissance américaine renforcera, jusqu'à la dictature, son emprise sur le monde, elle sélectionnera d'elle-même les leaders les plus adéquats, auprès desquels les Bush, Rumsfeld et autres apparaîtront comme de doux moutons.

Or l'état de la guerre en Irak, au 12 avril 2002 où nous écrivons ceci, démontre jusqu'à l'évidence que les Etats-Unis disposent actuellement de tous les éléments matériels mais aussi de tous les arguments " moraux " pour se transformer en hyper-dictature à la mode du 21e siècle. Il manque encore un déclic pour que la mutation se produise. Mais le temps paraît proche.

Les Etats-Unis ont montré qu'ils disposaient d'une puissance inégalée et inégalable dans les armements proprement dits, abondamment servis par les nouvelles technologies : air, terre et mer. Mais ils ont appris aussi à utiliser efficacement les réseaux satellitaires et d'écoute qui, assistés par des systèmes d'intelligence artificielle, leur ont permis de percer à jour les stratégies de leurs adversaires. Ils ont également appris à infiltrer ceux-ci par des " forces spéciales " ou des commandos pratiquant l'élimination ciblée et discrète, reléguant les historiques " opérations tordues " de la CIA au magasin de l'histoire. Bien plus grave, ils se sont persuadés que seul leur intérêt comptait, leur permettant de mener par la force des entreprises néo-coloniales, quelles que soient les pertes chez les civils et l'indignation des jeunes du monde entier. Ils ont démontré à tous ces jeunes que le mensonge payait (à propos notamment du caractère si dangereux de l'Irak, qui selon eux justifiait de remplacer la négociation par la guerre). Pourquoi s'arrêter là ?

Les pays arabes voisins, dont des alliés traditionnels de l'Europe comme l'Egypte, commencent à se demander : " après l'Irak, pourquoi pas nous ? ". Mais les pays manifestant encore des velléités d'indépendance, comme l'Europe, la Russie et la Chine, devraient aussi se poser la question. On ne bombardera pas sans doute ni Paris ni Moscou, mais l'emprise sur les consciences et sur les compétences de ces pays ne cessera de s'accroître, les réduisant plus que jamais à l'impuissance.

Ces considérations nous permettront de reboucler sur ce que nous avons appelé le scénario rose. Si une Europe paneuropéenne ne se constitue pas rapidement en hyper-puissance, c'en sera fini de ses rêves de différence. Elle deviendra un nouvel Etat au sein de la Fédération américaine, Etat un peu exotique, un peu turbulent, mais, Dieu merci, sous contrôle. 12/04/03


Notre dernière heure

Dans un ouvrage dont nous rendons compte, Our final hour (Basic Books 2003), voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2003/43/rees.htm, Martin Rees, astronome, professeur à Cambridge, met en garde contre les grands risques qui menacent l'humanité, et selon lui, la vie dans le cosmos, dans les premières décennies de ce siècle. Le développement exponentiel des sciences et des technologies offre à ce qu'il appelle la terreur, l'erreur et les désastres écologiques des opportunités nouvelles considérables. L'humanité a frôlé le drame, rappelle-t-il, lors de la course aux armements atomiques du siècle dernier. Mais la dissémination du nucléaire et des armes biologiques et chimiques fait dorénavant peser une menace aussi grande. L'action suicidaire de groupes terroristes insaisissables, des erreurs de laboratoires et la simple folie meurtrière d'individus isolés mettent dorénavant à portée de chacun la possibilité de déclencher des catastrophes.

Le pessimisme de l'auteur est peut-être excessif. Il reste que les gens raisonnables devraient tout faire pour éviter d'alimenter l'attirance pour l'emploi de moyens de destruction massive. Or il faut bien constater que ce n'est pas le cas, puisque l'ensemble des pays riches ne fait rien pour convaincre les pays pauvres du fait que d'autres solutions que la violence pourraient leur permettre d'améliorer leur situation.

Plus immédiatement, il faut bien constater que la responsabilité de la coalition américano-britannique impliquée dans la guerre d'Irak est immense, puisqu'elle donne à l'ensemble du monde musulman, comme d'ailleurs à l'ensemble des pays sous-développés, de bons arguments pour recourir au terrorisme face à une supériorité matérielle écrasante et utilisée avec de moins en moins de scrupules. On l'a dit, mais il faut le répéter, la présentation quotidienne sur les écrans d'enfants tués par les bombes est en train de faire monter contre l'Occident tout entier une haine qui ne se résorbera sans doute jamais plus. Des milliers d'activistes y puiseront de bonnes raisons pour utiliser ces déclencheurs de catastrophes énumérés dans le livre de Martin Rees.

Aussi, à la veille d'une opération contre Bagdad qui multipliera sans doute les images révoltantes, on peut s'interroger sur la pertinence du Président de la République française qui juge bon ce 3 avril de réaffirmer que la France a toujours été et restera du côté des Etats-Unis. Il fait perdre à la " vieille Europe " le crédit que lui avait acquis son refus de la guerre. On a dorénavant l'impression que la France avait attendu de voir comment tourneraient les évènements pour courir à la soupe, c'est-à-dire au partage des dépouilles du régime Irakien. Ceci ne pourra que confirmer les arguments de ceux qui avaient prétendu que seuls nos intérêts économiques en Irak avaient dicté notre opposition à la politique des faucons américains. Maintenant que Saddam va tomber, nos intérêts économiques sont d'être de nouveau avec les futurs vainqueurs. Tous les manifestants sincères contre la guerre et contre la violence qu'elle génère se sentiront trahis.

Nous avons exprimé précédemment le point de vue de beaucoup de ces opposants, tel que nous l'avions ressenti. Seul un cessez-le feu sous le contrôle de l'ONU aurait pu permettre de sortir de la guerre en minorant les dégâts pour l'avenir. Mais disent les " réalistes ", un cessez-le-feu aurait été considéré comme la victoire du dictateur Irakien. Peut-être, mais comme le rappelle Martin Rees, dans l'affrontement entre Kennedy et Khrouchtchev lors de la crise de Cuba, les faucons de chacun des deux camps expliquaient aux deux chefs d'Etat que négocier un accord serait donner la victoire à l'adversaire. Nous ne serions pas là pour en discuter si ces furieux avaient été écoutés 03/04/03


Accord Général sur le Commerce des Services

La guerre en Irak éloigne l'attention sur les négociations qui se poursuivent, à l'Organisation Mondiale du Commerce, sur un volet essentiel de la poursuite de l'ouverture à la concurrence, celui qui concerne les services. Il s'agit de l'Accord Général sur le Commerce des Services, dit aussi AGCS. On sait que celui-ci vise à privatiser, en faisant disparaître le concept de monopole des services publics, pratiquement toutes les activités assurées traditionnellement par ces derniers dans un certain nombre de pays, dont la France. Sont concernés en priorité l'éducation, l'enseignement supérieur, la recherche, la formation professionnelle, mais aussi la santé et l'accès à l'eau.

Au sein de l'OMC, les pays de l'Union européenne ne disposent pas de négociateurs nationaux. Ils sont représentés en bloc par la Commission, en l'espèce par le commissaire au Commerce. La majorité de ces pays ne partagent pas le concept de " service public à la française " tel qu'il est encore très vivant chez nous.

Dans les négociations, on peut sommairement distinguer 3 ensembles d'intérêts inégalement puissants. Dominent les intérêts nord-américains, représentés par les grandes transnationales opérant à partir des Etats-Unis et de la zone dollar. Les Etats-Unis ont affiché depuis quelques années leurs priorités concernant la maîtrise du monde au 21e siècle. Il s'agit de privilégier les recherches scientifiques dans les secteurs-clefs des technologies de l'information, des nanotechnologies, de la bio-informatique et des technologies de la connaissance. Ces dernières comportent tous les modes selon lesquels les esprits humains acquièrent et utilisent leurs connaissances, notamment l'enseignement supérieur et la formation professionnelle. La position qu'ils défendent dans le cadre de l'AGCS est qu'ils sont prêts à ouvrir leurs marchés dans des services plus traditionnels (services financiers, eau) à condition de bénéficier de réciprocité dans les secteurs de la connaissance. On sait qu'ils disposent d'entreprises très puissantes dans ces domaines, capables le cas échéant de prendre en charge, grâce aux réseaux, la formation (certains diront le formatage) de l'ensemble de la population mondiale (voir à cet égard Denis Berthier, Le savoir et l'ordinateur http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/jan/berthier.html). Il n'est pas nécessaire de souligner le risque de voir dans ces conditions s'accentuer encore la domination culturelle et scientifique de l'hyper-puissance américaine.

Le 2e ensemble de pays négociant au sein de l'AGCS est celui des pays européens. Ceux-ci, sous l'influence notamment de la Grande-Bretagne et de la France, s'intéressent particulièrement aux services financiers, banques, assurances. Ils accepteront, sous la pression des entreprises européennes de ces secteurs, l'ouverture à la concurrence dans les domaines de la recherche, de l'enseignement et de la formation professionnelle.

Le 3e ensemble est celui des pays en développement, eux-mêmes divisés entre pays ascendants tels la Chine et l'Inde, et pays durablement pauvres. D'une façon générale, ces pays craignent l'invasion des services venus du Nord, mais dans de nombreux cas, le prestige des Etats-Unis ou les pressions politiques exercées par eux ne leur permettent pas d'exprimer des fronts durables ou constructifs.

Telles que les négociations se déroulent, et si aucun contre-pouvoir fort ne s'exprime face aux prétentions des Etats-Unis, il ne faut se faire aucune illusion. L'AGCS décidera progressivement l'ouverture des activités de service public en matière de recherche et d'éducation, ce qui voudra dire la prise en charge progressive des équipements et personnels nationaux par des multinationales généralement non-européennes. S'en suivra aussi la soumission de ces activités à la loi du profit, au détriment des défavorisés. Il faut savoir que le mouvement, sauf à sortir de l'OMC (ce qu'aucun pays n'est prêt à faire) sera irréversible. Par un effet dit " de cliquet ", il est en effet impossible de revenir sur des ouvertures de marché déjà consenties, même si celles-ci se révèlent désastreuses (comme dans le cas du service de santé et du rail britannique, par exemple).

Cette invasion " pacifique " de la science et de l'enseignement du monde par le rouleau compresseur américain pose deux questions. La première est de savoir s'il sera dommageable ou bénéfique. Pourrait-on, en d'autres termes, le comparer à ce qui indigne le monde actuellement, l'envahissement des pays du Moyen-Orient par les armées et les entreprises américaines ? Beaucoup de gens, y compris en Europe, ne le pensent pas. Ils estiment que, face au mépris des Pouvoirs Publics et au poids des corporations dont souffrent notamment la recherche et l'enseignement supérieur en Europe, le courant d'air venu d'Amérique sera très stimulant. Le raisonnement n'est pas totalement faux. Il néglige cependant un phénomène que tout le monde peut constater. L'aspiration des meilleurs cerveaux vers les universités et les entreprises américaines se fait généralement sans retour, c'est-à-dire au détriment des pays exportateurs de matière grise. De même le " formatage " des esprits que produit la diffusion mondiale de leurs supports de connaissances n'encourage guère la créativité et la diversité intellectuelle dans les pays qui la subissent de plein fouet. Au-delà de cela, des valeurs essentielles, auxquelles continuent à croire nombre de chercheurs et d'enseignants en Europe, c'est-à-dire la primauté à donner au concept de service public visant soit des buts désintéressés, soit le développement des populations les plus défavorisées, perdront tout sens. Pour prendre une image, le CNRS ou l'école à la française, malgré leurs lourdeurs, pourraient-ils être remplacés par des services vendus par Microsoft ou des filiales commerciales du MIT ? Ajoutons que la perte de compétences qui menace déjà la France est malheureusement un fait acquis au détriment des pays du Sud. Il ne restera bientôt à ces derniers que les écoles coraniques ou équivalentes pour aborder le 21e siècle hors de l'influence américaine.

Mais la 2e question qui se pose est de savoir comment les défenseurs des services publics à l'européenne pourraient faire pour contrer le bulldozer américain - étant entendu, nous l'avons dit, que les entreprises européennes qui, par Commissaire au commerce interposé, mènent les négociations à l'AGCS, espèrent profiter de l'ouverture dans les domaines où elles se croient fortes, services financiers ou eau, par exemple ?

On ne voit guère que des actions politiques, imposées à nos gouvernements par une opinion sensibilisée à ces questions, et qui obligerait ceux-ci à refuser la privatisation totale de la science et de l'éducation, comme cela avait été fait, au moins pour un temps, dans le domaine de la culture (AMI). Mais de telles actions ne seront crédibles que de la part d'une Union européenne renforcée politiquement, plus ouverte au dialogue avec la société civile et s'appuyant sur des pays qui, sans faire partie encore de l'Union Européenne, ont déjà vocation à coopérer avec elle…nous pensons notamment à la Russie.

Voici beaucoup de conditions qui sont loin d'être réalisées, quand on voit l'indifférence des citoyens vis-à-vis de ces enjeux. Les seules organisations qui s'expriment sont celles dites des altermondialistes. Mais la guerre en Irak attire l'attention des opinions - ce dont profitent ceux qui ne perdent pas un instant pour renforcer sur tous les autres théâtres l'hégémonie américaine dans le monde. 01/04/03

Lire
- OMC, AGCS, textes officiels http://www.wto.org/french/tratop_f/serv_f/gatsintr_f.htm
- Le dossier d'ATTAC, qui est la plus active des ONG française sur la question http://www.france.attac.org/annexe/motcle.php?idpage=49
- Le dossier d'OXFAM solidarité, ONG belge axée sur la défense des intérêts du tiers-monde http://www.oxfamsol.be/fr/campagnes/agcs/agcs-index.htm


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/03-8004/index.htm