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La Gazette N° 76 du 15 février 2003

Par Jean-Paul Baquiast Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr


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Voir aussi
15 février
Automates-Intelligents. Les robots, par Cyril Fiévet , note de lecture par Jean-Paul Baquiast

12 février
Automates-Intelligents. Recommandations des scientifiques américains au président Bush. Résumé et traduit de Edge
Automates-Intelligents.  La complexité, vertiges et promesses, par Réda Benkirane. note de lecture par Jean-Paul Baquiast

Le blocnet (index)

École doctorale franco-africaine sur la Science des Modèles

Ceux qui pensent qu'il faut laisser l'Afrique à son triste sort seront contredits par la remarquable initiative de l'Institut de Recherches pour le Développment. Il s'agit de mettre en place un Réseau de Laboratoires avec les pays du Sud , sous le nom d'École doctorale franco-africaine sur la Science des Modèles. Cet école, qui devrait ouvrir à l'automne 2003, formera des doctorants dans de nombreux pays africains, en les accueillant dans un réseau maillé de laboratoires français et africains. Le thème est ardu, à la pointe de l'actualité scientifique, mais particulièrement utile pour les travaux de modélisation économique, sanitaire et environnementale indispensables à ces pays. Notre ami Alain Cardon, professeur des universités, est la cheville ouvrière de ce projet. Voir pour tous les détails (cliquez sur les titres tout en bas de page) http://www.bondy.ird.fr/geodes/programmes/projets/ED-geodes-2F.html 15/02/03


Les amis de la chasse

L'actuelle ministre de l'environnement français fait montre d'une ignorance scandaleuse des travaux actuels sur le monde animal, ses richesses cognitives, sa sensibilité. Pour plaire aux chasseurs, elle veut faire revenir sur un certain nombre des modestes limitations à la chasse décidées par le gouvernement précédent. Son argument est qu'il ne faut pas voir la nature avec les yeux de Walt Disney. Tuer des animaux est dans l'ordre des choses. Sus aux oies cendrées. Et tuer des hommes alors? Pourquoi l'interdire? Sur la culture annimal, rappelons le livre de Dominique Lestel, dont la lecture n'empèche certainement pas Roselyne Bachelot de dormir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/aou/lestel.html  30/03/02


La diplomatie Vaticane

La crise actuelle montre que la diplomatie Vaticane est toujours aussi ambitieuse qu'elle le fut dans les siècles passés. Quand elle cherche à imposer la référence à la chrétienté dans la future constitution européenne, ou quand elle intervient pour que les pays du Tiers monde n'aient pas recours à la contraception, cela peut agacer . Mais quand elle cherche à éviter la guerre contre l'Irak et, ce qui serait bien pire, de donner aux musulmans du monde entier qu'une croisade chrétienne est lancée contre eux, on ne peut que s'en réjouir. 14/03/02


Différencier la droite de la gauche

Nous nous demandons parfois ici ce qui différencie la droite de la gauche. Ce n'est pas toujours évident. Mais le journal Elle de cette semaine nous indique une piste. Est de droite un(e) ministre qui met ses enfants dans le privé, et de préférence dans le privé très fermé, Ste Croix de Neuilly ou Ecole des Roches. Or selon Elle, c'est bien ce que font tous les ministres du gouvernement français actuel, dont celui de l'Education (ce qui est un comble). Est de gauche celle ou celui qui met ses enfants dans le public. C'est ce que font, toujours selon Elle, la plupart des ministres de l'ancienne majorité.

Etre élevé dans les bonnes Ecoles n'est pas seulement un gage de bonne éducation, pour les parents de ces chers petits. C'est surtout la façon de les plonger dès l'enfance dans le cercle des relations et des appartenances qui ne leur feront jamais défaut par la suite. ..ce que l'on appelait la Haute avant la 2e guerre mondiale. 14/03/02


Relations avec les Américains

Je ne comprends pas les avertissements relatifs aux risques qui découleraient d'un refroidissement des relations entre la vieille Europe (Allemagne et France) et les Etats-Unis, surtout quand ils viennent de la gauche elle-même (par exemple l'ex-ministre des affaires européennes Moscovici). Où sont les risques ? Economiques ? Nous subirions des mesures de rétorsion ? Les Américains ne font aucun cadeau aux européens dans ces domaines, même lorsque nous courbons l'échine devant eux.  On ne leur vend pas grand chose à part des fromages malodorants et du vin, voire quelques Airbus. On pourra toujours les traîner devant l'OMC. Militaires ? Vont-ils nous attaquer avec leur super-armée ? On aimerait bien voir cela. Dans le domaine de l'amitié entre personnes individuelles ? Là, de telles amitiés devraient pourvoir transcender des divergences politiques.

Et puis cessons de nous faire bassiner par le rappel des Américains libérateurs. Ils se sont surtout libérés de Hitler, qui les empêchait de faire du commerce tranquillement. Ils auraient pu éviter de passer par la France pour gagner le Reich, je pense qu'ils l'auraient fait. De Gaulle l'avait parfaitement compris.

En fait le refroidissement de nos relations avec les Etats-Unis serait pain béni pour l'émergence d'une conscience européenne forte, avec tout ce qu'elle pourrait entraîner, notamment un rapprochement avec la Russie. Poutine s'était montré lors de sa visite à Paris cette semaine inquiet de voir l'Europe se faire sans les Russes. Voilà de bien bonnes dispositions permettant de rêver de la grande Europe des prochaines décennies (assez curieusement, je n'ai pas vu la presse signaler l'intérêt dudit Poutine pour un rapprochement avec l'Europe, obsédé qu'elle était par la question de la Tchétchènie).

Il est probable que le refroidissement de nos relations avec les Etats-Unis ralentirait la construction de l'Europe à 25, compte-tenu des adhérences de vassalité qui lient encore les pays de l'est-européen et ces mêmes Etats-Unis. Mais nul ne mourrait. L'Europe telle que nous la rêvons, forte et autonome, se construira autour du noyau dur franco-allemand, renforcé d'un certain nombre de " petits " pays, tels nos amis belges. Les évènements actuels ont au moins le mérite de faire apparaître cette nécessité dans l'esprit de beaucoup de gens qui ne s'en étaient pas rendu compte. On ne peut donc qu'encourager Chirac à tenir ferme sur sa position actuelle. Mais est-ce son genre de tenir ferme.?

- NB n° 1: il va de soi qu'il ne faut pas être primaire et confondre tous les Américains avec ceux qui se comportent comme si la Terre leur appartenait, ou font la chasse (dans les médias) à ces rats de français bouffeurs de fromage et d'ail. Il en est de fort sympathiques, qui mériteraient d'être Européens

- NB n°2. On lira dans Le Monde du 14/02/03 un texte magnifique, vraiment émouvant, d'un de ceux-ci, Graham E. Fuller, ancien officier de haut rang de la CIA, ancien vice-président du national intelligence council de la CIA. Voilà un américain digne des plus hautes valeurs de ce pays, comme on les aime. Comme quoi, le fait d'avoir appartenu à la CIA a ouvert sur le monde les yeux d'un certain nombre de personnalités intelligentes  et sensibles. http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3232--309138-,00.html  14/02/03


Les Etats au 21e siècle

Cet aide-mémoire est destiné à préparer un livre collectif sous ce titre. Ici le terme d'Etat couvre toutes les formes de Puissances publiques, et pas seulement l'Etat national : Structures fédérales (Union européenne), organisations internationales, collectivités locales. JPB

Une première priorité  parait se dégager indiscutablement : Inscrire l'action des Etats dans des politiques de développement respectant les besoins et équilibres macroéconomiques et de long terme.

1. Modéliser le monde avec des outils modernes

Aucune décision publique ne peut se passer de l'éclairage apporté par de grands modèles : écosystèmes, risques majeurs, mondialisation économique, mondialisation géopolitique, mondialisation culturelle, actions publiques elles-mêmes, etc…(compléter la liste)

Les modèles actuels, reposant sur des observations ou faits périmés alimentant des empilements d'équations linéaires, sont devenus particulièrement trompeurs. Il faut faire désormais appel à des modèles multi-agents auto-adaptatifs [cf. . à paraître Baquiast-Cardon. Entre science et intuition, la conscience artificielle. Ed. Automates-Intelligents].

Dans ces modèles, on inclura en priorité la balance entre les dépenses assurées par les collectivités publiques pour mener des actions d'intérêt général dont bénéficie l'ensemble de la collectivité (par exemple les politiques publiques pour la prévention des risques majeurs) et les bénéfices qu'en retirera la collectivité, sans que cela se traduise nécessairement par des retours en termes de recettes pour les collectivités publiques (par exemple bénéfice de mesures anti-pollution, catastrophes évitées, etc.). De nouvelles formes de comptabilité nationale incluant les comptabilités publiques seront à définir (cf. 5. ci-dessous).

2. Organiser la prévision à long terme

Il s'agit en premier lieu de définir les domaines d'investissement à long terme où l'action des Etats est indispensable, en " subsidiarité " des actions du monde commercial et du monde associatif. Citons Joël de Rosnay [http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/jan/rosnay.html, janvier 2002]

" Deux principales méthodes sont nécessaires et doivent être croisées. La première est la prospective systémique, qui consiste à croiser des secteurs convergents et à travailler à la fois par prospective et rétro-prospective. On choisit un scénario du futur vers lequel convergent les tendances, que l'on valide ou invalide en fonction des simulations du fonctionnement de ce scénario, puis on repart de ce scénario vers le passé pour chercher les faits qui l'infirment ou le confirment. On s'aperçoit alors que le scénario 1 doit être transformé en scénario 2. Ceci sera répété aussi souvent que nécessaire, compte-tenu de la période de temps que l'on veut éclairer. Cette méthode itérative conduit à découvrir des tendances convergentes que personne ne voyait, parce que l'on ne faisait que des extrapolations linéaires de méthodes traditionnelles. Il est intéressant de comparer cette méthode aux méthodes Delphi, matricielles, d'extrapolation…

La seconde façon de faire de la prospective est de mettre en place des cellules de veille technologique concurrentielles qui utilisent les méthodes de veille moderne et notamment l'Internet. Il faut constamment explorer celui-ci en détail pour savoir ce qui s'y dit, qui fait quoi et ce que l'on y prédit. Par exemple, on s'aperçoit actuellement que la prochaine grande étape de génération des start-up, après celles de l'Internet, se produira dans les secteurs de la biotique, de la bio-électronique, des interfaces hommes-machines. Dans les 2 à 3 ans qui viennent, on va voir proliférer un nombre important de petites sociétés très avancées, qui capitaliseront sur le transfert d'information entre matière vivante, informatique et réseaux. "

Ajoutons que ces méthodes s'appuieront nécessairement sur les modélisations évolutionnaires évoquées en 1. ci-dessus.

3. Organiser la discussion " politique " des options soumises aux décideurs publics.

Aucune décision de quelque ampleur ne peut être prise ou appliquée sans être précédée, évaluée en cours de route et a posteriori par des discussions publiques s'inspirant de ce que Bruno Latour a proposé sous le terme d'écologie politique. Nous avons repris en la généralisant cette hypothèse, et proposé là encore des modèles auto-adaptatifs [Baquiast-Cardon, op. cit.].

4. Transformer les options ainsi discutées en politiques publiques

Le travail se fera par croisements sectoriels, entre grands secteurs verticaux (par exemple politique de l'énergie, exploration spatiale…) et horizontaux (par exemple organisation de l'enseignement supérieur et de la recherche, politique d'immigration et d'intégration).

5. Organiser la mobilisation à long terme des moyens humains, économiques, financiers et budgétaires nécessaires à la réalisation de ces politiques

A partir des éléments quantitatifs et qualitatifs fournis par les travaux évoqués dans les 1, 2, et 3. ci-dessus, on distinguera :

- les équilibres à réaliser dans le cadre annuel (entre offre et demande, exportations et importations, dépenses et recettes publiques) qui supposeront des ajustements eux-mêmes annuels (budget annuel des collectivités publiques, politique monétaire (cours de l'euro par exemple en ce qui concerne l'Euroland), réglementations à court terme.

- Les équilibres à réaliser sur le moyen terme (5 ans…) et le long terme (10 à 30 ans). Dans ce cas, les budgets publics doivent pouvoir bénéficier, dans la limite permise par le respect des équilibres de court terme, de prêts de type bancaire (ou avances sur recettes futures) analogues à ceux que les entreprises privées peuvent trouver, par appel au secteur bancaire ou à leurs fonds propres. Ces actions seront déconnectées du budget annuel, et gérées dans un cadre décisionnel et budgétaire pluriannuel.

Des méthodes inspirées de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) française actuellement en cours de mise en place seront nécessaires, mais dépassant le cadre limité actuellement assigné à celle-ci.

Nous ne donnons là que quelques-unes unes des voies qui selon nous devraient être suivies par les Etats dans la définition et la mise en œuvre des grandes politiques publiques. Les croisements entre les domaines 1 à 5 seront évidemment à réaliser en permanence, avec des moyens technologiques adéquats (Là encore, de préférence, des systèmes multi-agents auto-adaptatifs). 13/02/03

On présentera d'autres priorités ultérieurement.


Anticiper sur les effets de la mondialisation

Ces paragraphes sont extraits d'un livre qui sera prochainement édité dans le cadre de notre nouvelle collection Automates-Intelligents. Son titre sera "Une nouvelle super-puissance, l'Union paneuropéenne". Je vous le propose ici car il évoque un problème que l'on connaît bien en France aujourd'hui, celui des dépôts de bilans dus à la mondialisation. Le sujet a fait l'objet d'une discussion intéressante lors de l'émission La rue des Entrepreneurs de France-Inter le 8 février 2003. JPB.

Donnons quelques précisions sur ce que nous voulons dire par "anticiper sur les effets de la mondialisation", car la question n'est pas facile  et fait l'objet de beaucoup de présentations partisanes. Les dégâts attribués à la mondialisation sont particulièrement évidents en France, mais  l'exemple se retrouve sous des formes un peu différentes dans les régions de vieilles industries en Allemagne ou dans d'autres pays de l'ouest européen. On le rencontrera à grande échelle, sous des formes différentes, dans tous les pays de l'est européen, nouvellement entrés dans l'Union Européenne. Ces pays, non seulement sont encore dotés d'industries obsolètes, mais de structures agricoles et commerciales hors d'âge. C'est aussi évidemment le cas de la Russie et de ses voisins.

Tous ces pays sont confrontés à la mondialisation. En l'espèce, ceci veut dire que les pays émergents (par exemple l'Inde ou la Chine) peuvent produire les mêmes biens et services à des coûts de main d'œuvre bien inférieurs. Les industriels européens qui découvrent trop tard ce phénomène, tentent de se délocaliser dans ces pays émergents, pour sauver ce qu'ils pourront sauver de leur entreprise. Ceux qui se révèlent incapables d'émigrer déposent purement et simplement leur bilan. L'opinion européenne considère la concurrence des pays émergents comme contraire à de prétendues règles éthiques, arguant que les salariés de ces pays ne sont pas rémunérés au niveau des salariés européens. Mais on oublie que le transfert d'activités des pays dits riches vers les pays dits pauvres est la seule condition permettant à ces derniers d'élever progressivement leur niveau de vie. En termes systémiques globaux, la mondialisation économique doit être considérée comme un bienfait.

Face à cela, la première réaction, tant des pouvoirs publics que des syndicats de salariés, sinon des personnels, est de tenter de maintenir à grand frais, par des subventions, des activités qui ne sont plus rentables. On multiplie les textes réglementaires prétendument protecteurs, comme si le droit seul suffisait à protéger l'économie. Cela ne marche évidemment jamais. La seule solution serait de fermer les frontières, mais alors les secteurs exportateurs souffriraient de mesures de rétorsion de la part de nos partenaires économiques, et les pertes d'emplois seraient beaucoup plus importantes.

On fera peut-être remarquer que, dans la très grande Europe que nous proposons ici, la fermeture des frontières, c'est-à-dire l'autarcie, pourrait ne pas avoir les mêmes conséquences désastreuses que si elle était décidée à l'échelle d'une petite Europe. Une super-puissance peut se permettre ce qu'elle veut, Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ou pas, pour satisfaire aux revendications de ses milieux économiques conservateurs. On sait que la super-puissance dominante, celle des Etats-Unis, ne s'embarrasse pas des crédos du libéralisme qu'elle veut imposer aux autres quand les intérêts de ses agriculteurs, pétroliers, aciéristes et industriels de l'aéronautique sont gênés par le dynamisme de compétiteurs extérieurs. Pour parler clair, la grande Europe pan-européenne, incluant la Russie, pourrait chaque fois que nécessaire s'affranchir des accords de libre-échange négociés à l'OMC , afin de protéger des secteurs en reconversion, industriels, commerciaux ou agricoles. On pourrait alors tenter de faire croître les pays européens à l'intérieur de frontières extérieures plus ou moins fermées, sur le modèle d'une Europe-forteresse se dotant de ses propres lois économiques et se protégeant de concurrents extérieurs supposés ne pas jouer le jeu.

En fait, il serait aberrant de recommander une telle perspective autarcique. Nul en Europe ou dans le monde ne gagnerait à se couper de la confrontation avec des concurrents aussi dynamiques que les Etats-Unis, la Chine ou les pays du Sud-Est asiatique. Par ailleurs, il serait criminel, pour l'avenir même de l'humanité, de refuser les échanges avec les pays du Tiers-monde. De plus, les anciens pays de l'Est fraîchement entrés dans l'Europe, à peine sortis d'un demi-siècle de dirigisme autarcique, n'accepteraient sans doute pas d'y retomber, même si l'autarcie s'exerçait à l'échelle de la grande Europe. Les mauvaises habitudes de facilité se reprennent vite.

On peut seulement garder en tête qu'à titre exceptionnel, une Europe agrandie et dynamisée prenant en mains sa propre politique économique et monétaire pourrait mieux qu'actuellement se faire respecter dans les discussions commerciales, financières ou économiques multilatérales. Elle aurait la capacité de prendre des mesures de rétorsion, ou rompre les négociations en cas de besoin, si ses partenaires ne lui assuraient pas une juste réciprocité.

Mais ceci ne réglera pas la question posée en Europe même par la nécessité de reconvertir des secteurs entiers. Les salariés de ces secteurs, comme les petites entreprises encore archaïques du monde agricole et artisanal des pays de l'est européen, pourront légitimement demander que tout soit tenté pour leur éviter les souffrances dites de l'horreur économique bien décrites par Viviane Forester. Que faire si on considère que les Etats ne peuvent et ne doivent pas empêcher la fermeture d'entreprises rendues non rentables par la mondialisation et les délocalisations qui s'ensuivent?

Anticiper

La réponse est simple dans son principe: il faut anticiper. Une entreprise digne de ce nom doit prévoir l'évolution à plusieurs années du marché mondial et préparer sa propre adaptation, sans pour autant faire appel systématiquement à la délocalisation. Les biens et services évoluent très vite et il faut pouvoir se mettre en état d'offrir les produits les plus récents, ceux qui demandent notamment une forte incorporation de valeur ajoutée intellectuelle. Dans la plupart des cas, les entreprises occidentales pourraient être en état d'anticiper la demande, en mettant sur le marché des produits innovants auxquels personne n'aurait pensé avant elles. C'est ainsi d'ailleurs que procèdent les plus dynamiques des entreprises transnationales, dont le succès mondial n'est pas du au seul appui du Département d'Etat et du ministère de la défense américains.

Mais il faut alors deux choses: un intense effort de recherche-développement et un non moins intense effort de reconversion et de formation professionnelle préventive (à deux ans au moins) des personnels. On prétend généralement que les personnels sont inadaptables. Mais c'est faire preuve d'un grand mépris à leur égard. En s'y prenant à l'avance, un salarié même âgé de Daewoo qui provient lui-même de la sidérurgie pourrait parfaitement travailler dans une firme de biotechnologies ou de nanotechnologies. Encore faut-il que le patronat et les syndicats l'y incitent.

Quant aux collectivités publiques, Etats et collectivités locales, leur rôle dans cette perspective sera simple. Plutôt qu'entretenir les salariés dans le vain espoir d'un sauvetage d'activités devenues non rentables du fait de la mondialisation, elles devront soutenir par diverses mesures les activités de recherche-développement et de formation professionnelle que nous venons d'évoquer. Le cas échéant, elles pourront aider temporairement à s'implanter des start-up véritablement innovantes, et protéger par quelques commandes publiques judicieusement choisies les secteurs les plus stratégiques, comme ceux des satellites, de l'espace ou des énergies renouvelables.

Les administrations

Il n'y a pas que dans le secteur économique qu'il faudra anticiper, mais aussi dans celui très important des administrations publiques. La nouvelle Europe pan-européenne ne rejettera pas le secteur public, au nom d'un libéralisme dérégulateur. Au contraire, dans la tradition de la plupart de ses Etats, elle comptera beaucoup sur les administrations pour assurer la cohésion et le développement d'ensemble. Mais ceci ne voudra pas dire qu'elle devra conserver sans y toucher les structures administratives et politiques actuelles, partout obsolètes. La réforme de l'Etat y est déjà et y sera de plus en plus une priorité. Cependant, là encore, si on abordait cette nécessité sur le mode désastreux actuellement suivi par la France, aucune réforme ne serait possible. On sait qu'en France, gouvernements et syndicats de fonctionnaires se mettent systématiquement d'accord pour ne pas anticiper les évolutions nécessaires. On annonce qu'il ne faudra toucher à rien, au lieu d'étudier à l'avance la reconversion des services, des responsabilités et des métiers afin de faire face aux nouvelles urgences.

Ces nouvelles urgences ne devraient pas concerner les seuls intérêts des européens. Nous avons montré, dans nos ouvrages précédents [Baquiast 1 et 2, 2003, op.cit.) que la lutte contre la destruction de l'environnement et pour le développement durable, ainsi que celle destinée à limiter les effets catastrophiques des inégalités entre le Nord et le Sud, supposaient le retour à des formes modernisées d'interventionnisme publique et d'investissement, notamment dans le cadre de grands services publics convenablement organisés sous l'autorité d'institutions internationales à créer, telles que des agences pour la protection des éco-systèmes et de la biodiversité.

Un premier objectif à atteindre, dans de telles perspectives, serait de dégager, à taille européenne sinon mondiale, des possibilités d'investissement public actuellement empêchées par les politiques malthusiennes du Fond monétaire International, de la Banque Mondiale et de la Banque Centrale Européenne. Le légitime souci de ne pas alourdir les budgets publics par des dépenses de fonctionnement non justifiées ne devaient pas empêcher les Etats ou les services publics qu'ils mandateraient d'accéder dans le cadre de systèmes modernes d'avances sur recettes aux crédits à long terme et très long terme (20 à 30 ans) dont toute entreprise privée peut en ce qui la concerne bénéficier auprès d'un système bancaire digne de ce nom.

Nous avons développé à ce propos une hypothèse qui n'a rien d'original puisque partagée par beaucoup d'économistes aujourd'hui: les économies européennes ne sont pas menacées d'un excédent de la demande sur les capacités de l'offre, excédent générateur d'inflation, comme ce fut le cas à la fin de la seconde Guerre mondiale. Elles souffrent au contraire de déflation, c'est-à-dire d'insuffisance de la demande solvable par rapport aux possibilités productives. Ceci est évident, aussi bien en ce qui concerne les activités visant le consommation immédiate, dont les excédents sont considérables, notamment en agriculture ou dans le bâtiment, que les industries d'investissement et, par voie de répercussion, les activités de recherche/développement. Sous prétexte de respecter les critères dits de Maëstricht, les gouvernements de l'Union s'obligent à ne pas investir à long terme, paralysant ainsi leurs administrations alors que les Etats-Unis ne s'embarrassent pas de ces scrupules pour développer considérablement leurs budgets militaires et civils, en augmentant leurs déficits déjà considérables. Or les investissement publics d'aujourd'hui sont, comme on le sait, s'ils sont judicieusement choisis, les gages de la croissance et des emplois de demain.

Si nous retenons que la future super-puissance paneuropéenne devra anticiper et investir pour résister à la mondialisation et atteindre le niveau de développement de sa rivale américaine, il reste à préciser les grandes directions à prendre. Nous pensons qu'il faudra agir en parallèle sur plusieurs grandes catégories de paramètres économiques. La logique générale consistera à partir, comme lorsqu'on construit un bâtiment, des fondations vers les étages supérieurs, et non le contraire. 13/02/03


http://www.admiroutes.asso.fr/lagazette/03-7602/index.htm