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Colloque
Indépendance de l'Europe
et souveraineté technologique
Sous
le haut Parrainage de M. Jacques Chirac,
président de la République
28 et 29 avril 2004, Paris, Centre des Conférences
Internationales |
Consulter les autres tables rondes et
interventions
Table
ronde UNE STRATÉGIE
Résumé des interventions
(par ordre alphabétique)
voir aussi : biographie
des intervenants
Introduction par Jean-Claude EMPEREUR (animateur)
Il arrive que la théorie économique
soit particulièrement utile pour analyser la
réalité. C'est précisément
le cas lorsque l'on observe les conséquences
de la mondialisation/globalisation sur la compétition
économique internationale dans le domaine des
nouvelles technologies, et plus spécialement,
celles affectant la souveraineté.
1. Emergence d'un monde multipolaire
et ouverture de nouveaux "fronts technologiques"
Jusqu'à maintenant, le jeu combiné,
dans les relations économiques internationales
de la théorie des " avantages comparatifs
" (David RICARDO) et celle des " trois secteurs
" (Colin CLARK) pouvait être considéré
comme permettant une répartition relativement
satisfaisante, équitable et dynamique des activités
économiques dans le monde.
Selon ces théories, les économies
industrielles évoluées se spécialisent
de plus en plus dans les activités tertiaires
(services et nouvelles technologies), tandis que les
pays émergents sont censés progresser
harmonieusement du secteur primaire (agriculture et
matières premières) vers le secteur secondaire
(industrie), évolution que les pays développés
leur concèdent progressivement en vertu de la
théorie des " avantages comparatifs ",
au prix, il est vrai, de délocalisations industrielles
souvent douloureuses.
Cette situation est en train de changer.
Des pays comme l'Inde et la Chine maîtrisent de
mieux et mieux, et surtout de plus en plus rapidement,
les activités du secteur tertiaire, en particulier,
celles concernant les nouvelles technologies. Cette
maîtrise est souvent le résultat de notre
aide directe (joint ventures ou délocalisations)
ou indirecte (formation).
Dans ces conditions, le sanctuaire
économique que représente, dans notre
esprit, le domaine des services et des nouvelles technologies
se trouve sérieusement menacé. Il est
clair que si nous voulons éviter d'être
piégés par notre philosophie des échanges
internationaux fondée sur un libéralisme
de plus en plus étendu et difficile à
réguler, il nous faut, pour maintenir indépendance
technologique et niveau de vie, investir de plus en
plus et de manière accélérée
dans les secteurs à très haute valeur
ajoutée.
Il est donc indispensable d'innover
sans cesse, de trouver des moyens de financement toujours
plus sophistiqués, d'accroître l'étendue
et la profondeur des marchés financiers dédiés
aux nouvelles technologies. Il faut, pour ce faire,
combiner toujours plus politiques publiques et initiatives
privées, recherche militaire et recherche civile.
Cette évolution naturelle mais
néanmoins préoccupante en particulier
pour l'Europe, encore insuffisamment perçue tant
au niveau des responsables politiques que de l'opinion,
justifie pleinement la fixation de manière urgente
et prioritaire d'objectifs politiques ambitieux en faveur
de la R&T.
Dans cette perspective, lors du sommet
de Lisbonne, les dirigeants de l'Union Européenne
se sont engagés solennellement à faire
de l'Europe " l'économie de la connaissance
la plus compétitive du monde, capable d'une croissance
économique durable accompagnée d'une amélioration
quantitative et qualitative de l'emploi et d'une plus
grande cohésion sociale ". Pour que cette
affirmation de principe ne reste pas purement incantatoire,
mais surtout, pour reprendre les très récentes
déclarations du Commissaire européen à
la recherche, afin que la " survie " économique
de l'Europe soit assurée, il est urgent de concevoir
et de mettre en place, par analogie avec ce que les
militaires appellent une " Base Technologique et
Industrielle de Défense ", une " Base
Technologique et Industrielle de Souveraineté
". La mise en uvre d'une politique de souveraineté
technologique qui va bien au-delà des traditionnelles
politiques industrielle ou de recherche, parce qu'elle
prend en considération les aspects sociétaux
et géopolitiques du problème, devient,
dans ces conditions, pour l'Europe, un impératif
absolu.
2. Vers la création
d'une Base Technologique et Industrielle de Souveraineté
en Europe
Lors du sommet de Lisbonne, il a été
décidé que l'Union Européenne consacrerait
en 2010, 3% de son PIB à la recherche (1,9 %
aujourd'hui). Cet objectif ne pourra être atteint,
compte tenu du contexte économique général
ainsi que des grandes disparités existant dans
ce domaine entre les Etats membres, qu'à la condition
que s'exprime une très forte détermination
politique.
Dans le même temps, les Etats-Unis
consacrent près de 3 % de leur PIB à la
recherche. Les Japonais sont aujourd'hui à 3,2%
et atteindront, au terme de leur deuxième plan
quinquennal 4% en 2005. La situation de l'Europe est
donc " hyper critique ", c'est-à-dire
à la limite du " décrochage ".
(A titre indicatif, pour 2003 les taux de croissance
économique globaux sont les suivants : pays émergents
: 5 %, USA : 4%, Japon : 3 %, Union Européenne
. 0%).
Au-delà de cet aspect quantitatif
des choses, c'est l'ensemble du tissu économique
européen de la R. et T. qui doit être restructuré,
transformé et dynamisé. De ce point de
vue, le système américain, combinant politiques
publiques et initiatives privées, avec ses agences
et des moyens, ses grands programmes et ses fonds d'investissement,
développe, sur le moyen et le long terme, une
stratégie très volontariste et très
cohérente, mettant en uvre à la
fois innovation, intelligence économique et influence
(cf. sur ce sujet tableau joint au dossier, Nouvel Ouest,
mars 2004). Il est grand temps de s'inspirer de celle-ci
en Europe.
Il ne sert à rien de dépenser
plus si ne sont pas créées, au niveau
européen, de nouvelles institutions, inventés
de nouveaux mécanismes financiers et fiscaux,
suscités de nouveaux comportements collectifs
capables de mobiliser de manière efficace et
plus coordonnée les moyens financiers nécessaires
à la reconquête de la souveraineté
technologique. A cet égard, les possibilités
offertes par une stratégie d'expansion de l'euro
sont insuffisamment exploitées.
Cette reconquête passe également
par l'abandon de l'angélisme qui règne
trop souvent en Europe face à la compétition
internationale acharnée qui se développe
sur tous les fronts. Elle passe par la mise en réseau
de l'ensemble des potentiels disponibles pour mener
à bien une politique ambitieuse offensive et
défensive d'intelligence économique.
Ces différents points de vue
seront abordés et confrontés au cours
de la table ronde.
Intervention
de François de la BAUME
Marché
européen de la gestion d'actifs
Le sujet, qui ne peut être que
" survolé ", est celui de la création
d'un véritable marché intérieur
européen de la gestion d'actifs financiers.
Il s'agit, en abolissant les barrières juridiques,
techniques mais aussi en dissipant les obstacles psychologiques,
politiques et nationaux, de faire en sorte que le considérable
marché de la gestion collective et individuelle
européen (considérable par les enjeux
financiers qu'il représente et par ses enjeux
économiques et humains) devienne un marché
unique pour le plus grand avantage des investisseurs
et en particulier ceux engagés dans les nouvelles
technologies.
Ceci passe notamment par un ensemble d'aménagements
tendant à l'uniformisation des exigences des
autorités de tutelle et de régulation
dans les pays de l'Union et probablement à terme
par la création d'un régulateur unique,
outil essentiel de souveraineté
Intervention
de Jean-Jacques BONNAUD
Une
stratégie européenne d'indépendance
technologique
Une option ferme au départ :
donner à l'Europe les moyens de préserver
une autonomie technologique sur toutes les filières
correspondant aux exigences de sa souveraineté
et plus largement de sa sécurité. Trois
éléments doivent être réunis
et régulièrement validés :
1. Une prospective technologique
et une analyse stratégique coordonnées
au niveau européen débouchant sur :
- l'examen des vulnérabilités en termes
d'accès à la connaissance et à
la sécurité d'approvisionnement
- l'analyse du potentiel global de Recherche et Développement
au niveau européen de sa masse critique,
- l'identification des troncs communs civil-militaire
2. Une articulation
des programmes Europe-Etats ou groupes d'Etats
(dans le cadre de coopérations renforcées)
avec une politique industrielle
coordonnée pour les industries de
pointe, les industries d'armement et la sécurité
d'approvisionnement (énergie, métaux rares,
matériaux
.).
3. Des moyens propres à
l'Europe, budgétaires et extrabudgétaires
:
- Affectation de crédits R et D, Fondations de
recherche, partenariats public/privé, appels
d'offre et sous-traitance à l'instar des programmes
nationaux
- Dans ce cadre, il faudrait pouvoir canaliser une partie
de l'épargne européenne vers des utilisations
combinées avec des fonds publics soit à
travers des emprunts de la BEI (capital risque ou couverture
d'une partie du risque en fonds propres), soit à
travers l'affectation du produit d'un livret d'épargne
européen sécurisé au profit de
financements en PPP d'infrastructures liées à
la défense européenne (Centres d'essais
et d'expérimentation, formation, développements
dans des troncs communs civil-militaires).
Intervention
de Jean-François COURT
Le
photovoltaïque
1. Techniques
juridiques et souveraineté
Deux domaines, le politique et l'économique
a) Le politique
- Techniques constitutionnelles et politiques : constitution,
systèmes électoraux, systèmes légaux,
systèmes judiciaires.
- Moyen d'influencer durablement les pays émergents
et d'exercer une domination intellectuelle (formation
des élites, philosophie et fonctionnement des
systèmes , etc
). Cf le Japon ou l'Allemagne
après guerre, l'Irak aujourd'hui, l'Iran ou la
Lybie demain.
- Comment transposer au niveau européen ce qui
a été fait dans le passé au niveau
français (assistance constitutionnelle ou juridique,
IIAP, etc
) ? Stratégie d'entrisme et d'utilisation
des organismes internationaux ?
b) L'économique
- Domination des principes anglo-saxons dans la régulation,
les contrats et le business en général
qui a entraîné la domination des firmes
juridiques anglo-saxonnes, d'où cercle vicieux
à notre détriment : on est " dominé
" puisqu' amené à vouloir le label
de ces firmes ce qui les renforce et on est en retard
dans l'adaptation, l'innovation puisqu'elles créent
les nouvelles règles. (cf les règles OCDE,
imposées par les EU, les lois Sarbannes-Oxley,
etc
, et ceci même lorsque l'Europe est plutôt
en avance).
- Il faut être présent et offensif dans
les organisations professionnelles (avocats, etc
)
internationales, développer l'influence communautaire
dans la fixation des normes, discuter les évolutions
de régulation, etc
Problème de notre
(France et Europe continentale) trop grande déférence
au modèle régalien et à la position
des administrations (fiscalité).
2. Techniques financières
et souveraineté
a) Monnaie et techniques financières
- Un rapport direct des anglo-saxons à l'argent,
avec un marché financier très ouvert :
ils dictent les règles et normes.
- Le dollar (ou la livre) est utilisé comme une
arme au service de l'intérêt national,
beaucoup plus que l'euro. Pourquoi ne pas aller vers
l'euroisation rapide de l'Europe de l'est, voire de
pays émergents ?
- Les US soutiennent leur " industrie juridique
et financière " : exemple des rames de TGV
SNCF, subventionnées par le fisc US pour privilégier
les firmes juridiques et financières US ! Ne
pas laisser une conjonction des pressions US sur les
sujets de blanchiment et autres se combiner à
celle des administrations notamment fiscales européennes
pour étouffer plus que les autres les banques
et organismes financiers européens : cf l'affaire
Société générale, cf l'application
de la convention OCDE.
- Les marchés : comment ne pas être à
la remorque des marchés US ? Comment être
au niveau européen dans la régulation
(on peut dire qu'elle est au moins aussi bonne en Europe
qu'aux US, mais dispersée). Accepter les fonds
de pension, mais refuser les hedge funds ? Concevoir
les règles en termes de liberté et non
en termes d'incitation totalement encadrées ?
b) Règles comptables et notation
- Normes et principes sont d'origine américaine
dans les grandes techniques : Comptabilité :
normes GAAP, IAS, etc. ; Finance : développement
des instruments et techniques ; fiscalité :flexibilité
et créativité.
- La présence européenne est insuffisante
(clair dans la bataille sur les règles comptables,
où les principes américains -discutables
sur certains points- vont désormais dominer).
Pour la première fois, un Président est
intervenu officiellement (Chirac à la CE) sur
les règles bancaires.
- La notation (Fitch seul européen détenu
par Fimalac, les agences américaines faisant
la loi) : la notation " européenne "
n'est-elle pas aussi importante qu'un laboratoire pharmaceutique
" européen "? Quid des critères
?
Intervention
de Jean JACQUIN
Pour faire
au plus court, trois sujets de préoccupation,
concernant les nouvelles entreprises technologiques
:
1. Absence d'argent à
long terme
La France est un des très rares
pays à ne pas avoir de capitaux patients disponibles
pour le financement des jeunes entreprises technologiques,
du fait de l'absence de Fonds de Pension qui, aux Etats-Unis
par exemple, allouent une petite portion de leurs fonds
à des investissements " alternatifs "
et en particulier au capital Risque. La seule possibilité
me semble être de permettre aux assurances vie
de jouer ce rôle en allouant une très petite
partie de leurs ressources à ces investissements
alternatifs, de l'ordre de 0.5à 1 %, non 5% comme
cela a été proposé récemment
dont personne n'aurait l'emploi.
2. Absence de marché
public efficace
La bourse est un instrument indispensable
aux jeunes entreprises technologiques qui visent un
marché mondial et ont donc besoin de ressources
considérables. Elles interviennent après
le financement initial par le capital risque, au moment
où les besoins sont les plus importants pour
passer à la phase d'industrialisation et de commercialisation
et avant que ces entreprises ne soient suffisamment
assises pour attirer les grands investisseurs traditionnels.
De plus ces bourses facilitent souvent une sortie des
investisseurs de la première heure, ce qui leur
permet de continuer à faire leur indispensable
métier. Aux Etats-Unis la très grande
majorité des entreprises technologiques devenues
des leaders mondiaux aussi bien en Technologies de l'Information
qu'en Sciences de la Vie n'aurait pas survécu
sans le Nasdaq.
Il s'agit bien entendu d'un compartiment
spécial de la bourse, s'adressant à des
investisseurs avertis capables d'assumer des risques,
obéissant à des règles différentes
de celles des marchés usuels, mais soumis cependant
à des règles très strictes.
En Europe et sous la pression de l'industrie du Capital
Risque des marchés de ce type (Easdaq, Nouveau
Marché
) ont vu le jour au milieu des années
90. Ces marchés n'ont pas donné satisfaction
sans doute parce qu'insuffisamment contrôlés.
Aujourd'hui on jette le bébé avec l'eau
du bain en imposant des règles totalement inadaptées
aux jeunes entreprises dont nous parlons. Ceci est catastrophique.
Même s'il reste encore les bourses de Londres,
Zurich ou Stockholm, il est à craindre que la
seule sortie raisonnable, comme il y a quinze ans, soit
le Nasdaq américain, avec toutes les difficultés
que cela implique.
3. Le financement de la recherche
Il est logique que les entreprises
technologiques proviennent de la recherche fondamentale.
Sans répéter ce dont tout le monde parle,
je dirai simplement qu'à notre corps défendant,
les quatre derniers investissements d'AURIGA ont été
faits dans des entreprises issues respectivement du
Karolinska Institut et des universités de Montréal,
Southampton et Lausanne
En 20 ans de métier,
nous avons vu la situation relative se dégrader,
en particulier récemment, au point qu'on peut
commencer à se demander s'il est raisonnable
de continuer ce métier en France
Intervention
d'Alain JUILLET
Le niveau de vie, le produit intérieur
brut, ou la capacité exportatrice ne garantissent
plus l'indépendance et la souveraineté
d'un Etat. Pour pouvoir exister dans un marché
ultra concurrentiel, devenu mondial ou global, il doit
posséder et développer une excellence
technologique permanente dans certains domaines cruciaux
et sécuriser ses approvisionnements.
Cette capacité à maîtriser les
filières clés et les nouvelles technologies
va donc bien au-delà de la défense et
de la sécurité. Il faut y inclure les
technologies de l'information, de la transmission du
savoir, la robotique, les énergies du futur,
les nanotechnologies, le génie génétique,
l'environnement, et bien d'autres activités.
De plus, le développement de ces secteurs très
porteurs nourrit un puissant courant de création
d'emplois à très haute valeur ajoutée
et génère un accroissement de productivité.
Dans un monde en évolution de plus en plus rapide,
il faut donc dépasser le niveau du développement
de la recherche, de la politique industrielle ou du
libéralisme absolu, et prendre conscience que
les enjeux sont culturels et sociétaux.
Depuis plus de 15 ans les Américains ont une
stratégie claire et parfaitement identifiée.
Ils investissent sans relâche dans les technologies
de l'information, et le développement de la connaissance
et du savoir, qui sont au cur de la puissance
et de l'indépendance modernes. Encouragés
par leur Etat, les industriels n'hésitent pas
à bâtir des alliances et racheter des sociétés,
dans le monde entier, quand ils veulent acquérir
une technologie, compléter leur expertise, ou
neutraliser un concurrent.
Comme le disait Joseph Nye, l'ancien président
du National Intelligence Council, dans un article de
Foreign Affairs en 1996, la connaissance donnant le
pouvoir stratégique, le pays qui est le leader
de la révolution de l'information sera le plus
puissant de tous. Il ajoutait comme une évidence
: " il est maintenant clair pour tous que pour
un horizon raisonnable, ce sera les Etats-Unis.
Force est de constater que l'Europe n'a pas su identifier
ces domaines technologiques clés dont la maîtrise
intégrale est indispensable et appelle des politiques
cohérentes, coordonnées et ambitieuses,
tant au niveau de l'union qu'à celui des Etats.
Dans le domaine de l'information et de la connaissance,
l'Europe n'a pas su se donner à temps l'indépendance
qu'elle avait su préserver jadis dans le nucléaire,
l'aéronautique et le spatial.
La France, qui avait pris du retard, a décidé
par la vois de son Premier ministre, de lancer une politique
publique visant à mobiliser les énergies
pour mettre en uvre le concept d'intelligence
économique. Cette action volontariste va permettre,
après une phase de sensibilisation et la définition
de nos domaines essentiels, de lancer des programmes
de formation et d'optimiser la veille technologique,
industrielle et concurrentielle. Il s'agit de mobiliser
les administrations pour aider les entreprises françaises
à se battre à armes égales avec
leurs concurrents. Ceci suppose la maîtrise et
la protection de l'information stratégique avec
utilisation de moyens sécurisés dont il
faut encourager la réalisation et le développement.
Mais une nouvelle mutation technologique s'annonce.
Les années à venir verront la convergence
des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies
de l'information et des sciences cognitives. L'interpénétration
des ces filières en multipliera l'impact. L'expertise
scientifique requise pour y travailler et les montants
d'investissements nécessaires rendront impossible
à la plupart des pays de rester dans la course.
En dépit de la maîtrise reconnue des français
dans certaines de ces technologies, nous ne pourrons
pas rester tout seul. Le lancement de programmes communs
au niveau européen est donc indispensable. Il
faut être conscient que si l'Europe n'investit
pas massivement, et d'une manière volontariste,
dans la maîtrise de ces processus indispensables
à sa croissance, son indépendance sera
mise en cause et sa souveraineté compromise.
Le problème est de convaincre nos partenaires
que la souveraineté technologique est un impératif
absolu pour l'Europe si elle veut obtenir la puissance
et la crédibilité qui lui manque. La préservation
de l'indépendance européenne exige une
stratégie autonome, bien que généreuse
et non hégémonique, lui permettant de
disposer des moyens de sa sécurité.
Dans ce cadre, l'Europe doit avoir parmi ses objectifs
celui d'assurer une protection des entreprises européennes
sensibles contre les prises de contrôle étrangères
lorsqu'elles entraînent des dépendances
technologiques rédhibitoires ayant pour but ou
pour effet de lui retirer ses capacités de décision.
L'Europe doit agir en la matière comme le font
les Etats-Unis et prendre les mesures législatives
et réglementaires correspondantes.
Pour conclure, je crois pouvoir dire que les mesures
récentes comme Galileo, l'A 4000 M, les prises
de position sur ITER, ou le projet d'Agence Européenne
de Défense témoignent que la naissance
d'un véritable intérêt général
communautaire. Il doit viser au maintien d'une base
industrielle européenne forte et compétitive
à travers notamment le développement de
la recherche, l'évaluation et la préservation
des savoir faire qui peuvent seuls garantir l'indépendance
technologique, base d'une réelle indépendance
politique.
C'est ce qui permettra à l'Europe de se comporter
avec les Etats-Unis en partenaire solidaire, respecté
et autonome, tout en étant prêt à
la compétition multipolaire avec d'autres puissances
dans le respect d'un équilibre multilatéral
et d'une éthique pacifique.
Intervention
de Joseph LE BIHAN
L'affirmation de l'Europe comme grand
acteur des techno-sciences doit absolument inclure le
dynamisme des pôles technologiques de l'Europe
des territoires de plus en plus autonomes.
Les technologies post 1970-1980 et la construction européenne
conduisent à la détaylorisation entre
territoires dits de conception et territoires dits d'exécution.
La proximité acceptée et aussi confiante
que possible de la Recherche de la formation, et de
la création de valeur nous semble être
un facteur décisif de réussite de la renaissance
des Territoires. Par proximité il serait erroné
de voir exclusivement des présences physiques
sur un même lieu. C'est une solution mais il en
existe d'autres qui seront aussi performantes surtout
lorsqu'il s'agit de contourner des résistances
d'institutions pratiquement fossilisées et entretenant
la taylorisation territoriale.
L'essentiel est la confiance partagée
autour de préoccupations communes : l'innovation
réussie et les emplois qualifiés correspondent.
La performance devra beaucoup au dynamisme
d'un " nud de réseau " incontesté
intégrant à la fois les cultures régionales,
les cultures internationales des espaces hautement innovateurs,
la culture de l'innovation avec les spécificités
des PME ; et évidemment une finalité stratégique
correspondant à des priorités retenues
par les autorités Régionales.
L'accélération nécessaire
de la vitesse d'acquisition et de dissémination
des connaissances autour du nud de réseau
évoqué nécessite :
- un système autonome de veille complète
(j'insiste sur l'autonomie en raison des concurrences
inter-régionales qui ne manqueront pas d'être
sévères, toute tentative de centralisation
me semble à priori contre-productive car chaque
Région a ses intérêts propres).
- un système de micro-universités virtuelles
avec un hub chez chaque membre associé au réseau.
L'ensemble de ces mesures doit être
accompagné de la diffusion de la Culture entrepreneuriale
(initiative, prise de risque, innovation perpétuelle)
dans le corps social Régional.
Intervention
de Joseph LEDDET
L'euro,
devise de souveraineté
Officiellement mis en uvre début
janvier 1999, matérialisé en billet et
en pièce le 1er janvier 2002, l'euro constitue
de fait un atout considérable pour l'Europe,
une véritable " arme nucléaire financière
". Qu'en est-il réellement aujourd'hui,
et comment la monnaie unique peut-elle renforcer les
" technologies de souveraineté " ?
1. L'euro, un succès
mondial
Peu de gens savent que dès 1999, année
de sa création comme monnaie scripturale (et
non fiduciaire), les émissions obligataires en
euro ont égalé celles en dollar.
Aujourd'hui, la masse monétaire en euro est
équivalente à celle en dollar, et elle
la dépassera bientôt avec l'arrivée
des " nouveaux entrants " ; aujourd'hui, lorsque
l'on va en Russie ou même en Israël, on constate
que l'euro-billet fait partie de la vie courante.
Ainsi, petit à petit, la devise européenne
- une excellente devise - va s'étendre à
bien d'autres pays, en Europe de l'Est, voire peut-être
en Afrique.
Et même si elle gêne nos exportateurs,
la remontée actuelle de l'euro face au dollar
prouve bien qu'il ne s'agit pas d'une " devise
bidon ", mais d'un membre à part entière
du tiercé de tête des grandes monnaies
(dollar, euro, yen).
2. L'euro, une arme de souveraineté
financière
La devise constitue le terreau financier du pays qui
l'utilise, conditionnant toutes ses activités
économiques et financières. Mentalement,
psychologiquement, elle marque les habitants et elle
s'insère dans leur vie quotidienne.
A cet égard, plutôt que d'étendre
l'euro d'une manière excessivement prudente à
de nouveaux pays, en attendant des années que
les " critères de convergence " soient
remplis, nous préconisons l'approche radicalement
inverse : donner immédiatement l'euro à
tous les pays qui le voudraient (notamment Europe de
l'Est, Russie comprise, et Afrique du Nord ou Afrique
Noire) ; en pratique, ces pays rempliraient d'emblée
les cinq critères, dont trois (stabilité
monétaire, taux d'intérêt bas et
inflation contenue) seraient automatiquement apportés
par l'euro, et deux (déficit public limité
et dette publique plafonnée) sont la plupart
du temps déjà satisfaits (car ces pays
ne peuvent pas trop s'endetter).
Par cette démarche audacieuse, l'Europe unie
imprimerait vite et durablement sa marque sur l'ensemble
du Continent, ainsi que sur l'Afrique, avec qui elle
entretient depuis des siècles (France en tête)
des relations privilégiées.
Remarquons enfin qu'en termes quantitatifs, cette extension
ne risquerait pas de déstabiliser l'euro, car
l'ensemble de l'Afrique ne représente que 1%
de la masse monétaire mondiale, de même
que l'Europe de l'Est, Russie incluse.
3. L'euro, un soutien essentiel
pour les technologies de souveraineté
Il est de plus en plus question que l'euro soit utilisé
pour les contrats pétroliers (la Russie le préconise
ouvertement). De même, les grands contrats industriels
(avions, paquebots, centrales nucléaires
)
sont aujourd'hui couramment libellés en euro.
Et plus cette tendance s'accentuera, plus le "
langage financier " de l'industrie et de la technologie,
à savoir la devise de facturation se rééquilibrera
de l'américain (dollar) vers l'européen
(euro).
Par ce processus, les industries de haute technologie
européennes seront à l'abri des fluctuations
du dollar, parfois meurtrières si l'on ne s'en
protège pas efficacement (cf. contexte actuel
de baisse du billet vert, défavorable à
nos industriels).
Cette orientation sera sans doute soutenue voire accentuée
par l'attitude de certains grands Etats " capitalistiques
", principalement asiatiques, dont les banques
centrales regorgent de réserves en dollar (Japon,
Chine, Taïwan
), et qui envisagent sérieusement,
à l'instar de la Russie, de rééquilibrer
leurs portefeuilles monétaires (actuellement
à 85% en dollar) en faveur de la monnaie européenne.
Conclusion
L'euro est déjà le terreau financier
du cur de l'Europe ; il est appelé à
s'étendre rapidement aux nations voisines, tout
en solidifiant le tissu industriel européen,
spécialement celui des hautes technologies.
Soulignons enfin que, par rapport au
dollar, l'euro présente un avantage décisif
: ce n'est pas, comme le billet vert, la monnaie d'un
seul Etat - aussi puissant soit-il - mais c'est la devise
d'une communauté de nations, d'une communauté
ouverte.
Intervention
de Bernard ZIMMERN
La puissance d'une nation dépend
d'abord du plein emploi : avec 24 millions de personnes
au travail dans le secteur marchand contre 17 en France,
la Grande Bretagne dispose de marges de manuvre
financières infiniment plus grandes. Le secret
des anglo-saxons et particulièrement des USA
est d'avoir maîtrisé le processus pour
faire naître des entreprises et des emplois et
remplacer les activités traditionnelles qui meurent
de vieillesse ou de délocalisation par des milliers
d'entreprises nouvelles, les graines des grandes entreprises
de demain. La clé est dans leur financement.
L'Etat comme le capital-risque sont impuissants, seuls
des individus, les " Business angels " sont
capables de financer les innovateurs, porteurs de projets
de façon économiquement efficace. Ces
innovateurs reçoivent 10 milliards d'euros en
Grande-Bretagne, 100 milliards de dollars aux USA, 1,5
milliards d'euros en France. Cependant, nous hésitons
encore à appliquer les incitations fiscales qui
expliquent la réussite anglo-saxonne alors qu'elles
rapportent au Trésor Public.
Intervention
de Philippe GRASSET
Les
technologies de souveraineté, une relation dialectique
La première partie constate
(exemple de l'avion de combat américain F/A-22) une
crise inquiétante dans le processus d’intégration des
technologies avancées.
Ce constat conduit à une
définition des technologies avancées et du processus
d'intégration. Pour compléter cette partie, on développe
également une définition du concept de souveraineté.
A partir de ces définitions,
on constate que les deux termes de l'expression "technologies
de souveraineté" sont contradictoires : l'un est
déstructurant et progressiste (technologies), l'autre
est structurant et conservateur (souveraineté). Ce paradoxe
peut, dans certains cas, donner une grande souplesse.
C'est le cas aujourd'hui : l'orientation des technologies
devenant incertaines, les "technologies de souveraineté"
peuvent d'autant mieux servir à affirmer la souveraineté.
C'est une opportunité pour la France, très avancée dans
les technologies et qui soutient fortement le principe
de souveraineté : elle peut à la fois orienter l'Europe
vers une affirmation de souveraineté et affirmer le
principe de souveraineté à l'extérieur, grâce aux technologies
de souveraineté.
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