Table
ronde L'ÉNERGIE
Résumé des interventions
voir aussi : biographie des
intervenants
Présentation par Maurice ALLÈGRE (animateur)
L'énergie est devenue la composante
indispensable d'un monde en développement permanent.
Tellement indispensable, tellement " naturelle
" qu'on ne s'en rend même plus compte jusqu'au
moment où, à la surprise générale,
elle vient à connaître un raté,
que ce soit pour cause de panne électrique généralisée
comme en Italie ou à New York, de tempête
comme à Noël 99 ou de crise pétrolière
mondiale comme en 1973. Sans énergie, point de
confort, point d'industrie ni de services, point de
développement possible.
Malgré les chocs pétroliers dont le souvenir
est bien estompé, malgré un baril de pétrole
qui se maintient obstinément au-dessus de 30
$, nous sommes tellement habitués à une
énergie abondante et relativement bon marché
que nous n'imaginons pas qu'il puisse un jour en être
autrement. Pourtant, reprenant ici une citation de Paul
Valéry relevée par Anne Lauvergeon, "l'ère
du monde fini commence" et cela est tout spécialement
vrai dans le domaine énergétique.
Au cours des prochaines décennies, la poursuite
de la croissance mondiale ne pourra qu'entraîner
une forte augmentation de la demande en énergie
primaire, notamment dans les PVD. Cette augmentation
se produira même si l'intensité énergétique
diminue, c'est à dire même si l'on arrive
à utiliser de mieux en mieux l'énergie.
Elle se traduira par un recours encore accru aux hydrocarbures
liquides et gazeux alors que ceux ci seront pris en
tenaille entre deux limitations fondamentales dont l'importance
ne fera que grandir au fil des années :
La première limitation est celle de la ressource
en hydrocarbures :
Depuis 300 millions d'années, la nature fabrique
et piège dans des gisements qu'il appartient
à l'homme de découvrir les hydrocarbures
que ce dernier aura totalement consommés en 300
ans. Bel exemple s'il en est de développement
non durable ! Le pétrole est une ressource finie
et cette idée commence à être admise.
Les querelles vont bon train pour savoir quand se produira
le pic de la production mondiale mais, peu importe la
date exacte, celle ci est proche.
Malgré la poursuite d'un remarquable progrès
technologique, la production totale de pétrole,
y compris les ultra lourds, devrait connaître
un maximum assez plat avant d'amorcer son déclin
quelque part entre 2015 et 2030. Quelques années
avant son maximum, des crises plus ou moins prononcées
d'instabilité feront progressivement prendre
conscience à l'opinion de l'imminence de la pénurie.
Les prix du pétrole monteront. Le gaz subira
le même sort avec un décalage de l'ordre
de 25 ans. Par contagion, la montée des prix
du gaz suivra de peu celle des prix du pétrole.
La deuxième limitation est due à l'importance
croissante attribuée au changement climatique
:
Peu importe que le début de réchauffement
planétaire auquel on assiste soit du en totalité
ou seulement en partie au CO2 produit par les activités
énergétiques humaines. L'opinion publique
est de plus en plus convaincue que ce réchauffement
est nocif et causé par l'homme. Dès lors,
la lutte contre l'effet de serre devient une contrainte
de plus en plus pesante pour les combustibles fossiles.
Dans ce contexte, des bouleversements considérables
sont inévitables dans le " mix énergétique
" mondial dès avant le milieu de ce siècle.
Comment pourrons-nous y faire face ? Quelle sera en
particulier la réponse de l'Europe devant un
défi qui apparaît tout autant politique
que technique ? Notre table ronde essayera d'esquisser
des réponses à la deuxième partie
de cette interrogation fondamentale, celle concernant
les aspects techniques.
A l'horizon 2050, les additions concernant la fourniture
d'énergie primaire mondiale ne " bouclent
" pas à cause de la décroissance
des hydrocarbures et des limitations intrinsèques
du charbon. Plus du quart de la consommation de 2050,
soit 5 Gtep au moins seront à trouver en dehors
des combustibles fossiles et de la grande hydraulique.
Ce vide devra être comblé de diverses manières
:
L'avenir énergétique du monde représente
un défi technologique beaucoup plus important
et urgent qu'on ne l'imagine généralement
aujourd'hui. L'Europe, qui ne brille pas par ses réserves
en combustibles fossiles, est bien placée dans
le concert technologique mondial, qu'il s'agisse d'exploration
pétrolière, de nucléaire, de renouvelables
ou de maîtrise de l'énergie. La compétition
technologique et économique va s'exacerber dans
un monde de plus en plus conscient de la gravité
de sa situation énergétique. L'Europe,
qui n'a pas de pétrole, saura-t-elle continuer
à avoir des idées et surtout à
les mettre en application ?
Intervention
de Georges BOUCHARD
L'énergie
Le thème de l'indépendance de l'Europe
et de la souveraineté technologique concerne
Gaz de France à deux niveaux : d'une part, celui
de la sécurité des approvisionnements
en gaz naturel, d'autre part, celui de la politique
de R&D appliquée à l'énergie.
La sécurisation des approvisionnements est en
effet un préalable à toute politique de
souveraineté technologique en matière
énergétique, dans un contexte où
l'Union Européenne est en situation de déficit
énergétique structurel.
Dans cette perspective, Gaz de France a fait le choix
de la diversification des sources d'approvisionnement,
de l'intégration tout au long de la chaîne
gazière et du long terme pour conforter son statut
de leader énergétique à dominante
gazière en France et en Europe. La diversité
des sources d'approvisionnement (sept, sans qu'aucune
n'atteigne 30 % du total), la présence dans les
activités d'infrastructures et de commercialisation,
et l'optimisation des contrats de long terme par des
transactions de court terme et par des ressources propres,
sont en effet des gages d'équilibre et d'autonomie
pour le Groupe, tant vis-à-vis de ses concurrents
européens que de ses fournisseurs non-européens.
Dans la même logique industrielle, Gaz de France
a souhaité intégrer pleinement ses efforts
de recherche à son projet industriel, en nouant
des coopérations scientifiques et techniques
avec de nombreux partenaires européens (universités
et entreprises), notamment au sein des Programmes Cadre
de Recherche et Développement de la Communauté
Européenne.
Les progrès de la recherche permettent en effet
d'améliorer le rendement d'utilisation des ressources
naturelles, de développer de nouveaux couplages
ou solutions énergétiques, mais aussi
de réduire sensiblement les émissions
de résidus par unité de production grâce
à des technologies moins polluantes. Gaz de France
travaille notamment à des solutions d'avenir
comme la pile à combustible, l'utilisation de
l'hydrogène ou, pour lutter contre l'effet de
serre, la capture du CO2. L'intérêt économique
et industriel se confond ici avec l'intérêt
général.
Intervention
d'Édouard FREUND
En dépit (ou peut-être
à cause) d'une dépendance énergétique
importante, et probablement croissante par suite du
plafonnement ou du déclin des ressources locales,
l'Europe a su conquérir une position forte dans
le domaine des technologies énergétiques,
que ce soit au niveau de l'accès aux ressources
(notamment pétrole et gaz), de l'offre de technologies
énergétiques, et de l'utilisation de l'énergie,
notamment dans les divers domaines du transport. Pour
conserver ce positionnement somme toute enviable, que
faut-il faire ?
Intervention
d'Ionel SOLOMON
Le
photovoltaïque
L'énergie solaire est une énergie
réellement abondante et inépuisable. Le
principal obstacle à l'utilisation à court
terme des dispositifs photovoltaïques n'est pas
de nature technique ou scientifique, mais d'origine
économique: le prix du kWh est pour le moment
de 5 à 10 fois plus élevé que celui
produit par les sources d'énergie conventionnelles.
Il faut toutefois distinguer deux types d'utilisation
de nature et d'horizons temporels très différents.
La production d'énergie solaire
au niveau de puissance de plusieurs dizaines de mégawatts
(MW) est d'une toute autre nature et fait l'objet de
polémiques parfois passionnées. C'est
un défi à relever dès maintenant
si nous voulons que nos enfants puissent bénéficier
de l'énergie inépuisable qui nous tombe
du ciel.
Intervention
de Christian STOFFAES
Intervention non communiquée (figurera dans
les actes du colloque)
Intervention
de Jean-Paul Karsenty
Quelles que soient les représentations que l'on
se fait de l'Europe, en fait, elles correspondent toutes
à des modèles de "l'Europe-puissance"
: la puissance par la défense, la puissance par
l'économie ou encore la puissance par le droit.
On pourrait aisément démontrer que la
fécondité de chacun de ces modèles,
certes différents, suppose que l'Europe dispose
d'une certaine capacité d'autonomie technologique
par rapport au reste du monde, une autonomie qui correspondrait
au strict reflet de son choix de pouvoir "peser"
sur le monde si elle le désire.
Dans le domaine de l'énergie,
cette capacité dépend principalement de
2 dynamiques que je vais rapidement exposer :
- une dynamique qui oriente la recherche et l'innovation
en matière énergétique vers un
cap ;
- une dynamique qui, simultanément, repense l'univers
technologique énergétique dans sa complexité.
Orienter la recherche et l'innovation
dans le domaine de l'énergie vers le cap de la
solidarité écologique internationale
Le cap d'une solidarité écologique internationale
devrait constituer un message fort. Il servirait autant
l'économie européenne que la sécurité
mondiale et justifierait donc que nous consentions,
en Europe, les efforts qui sont à la portée
de nos savoirs et de nos savoirs-faire, et que nous
fassions donc les choix que nous, nous pouvons faire,
et que d'autres ne sont pas toujours en situation de
pouvoir faire.
Cette solidarité-là, elle passe par la
maîtrise de l'effet de serre qui va impliquer
de minimiser les émissions de CO2 lorsqu'elles
ne sont pas issues d'un cycle naturel. Aussi, un effort
technologique, accompagné de recherches amont,
doit-il être consenti pour que soient développés
les procédés de capture et de séquestration
sûre et à très long terme de CO2.
Cet effort concernera plusieurs axes,
à propos desquels je serai, faute de temps, forcément
très schématique [Voir
le rapport "L'énergie
au 21è siècle, une réflexion prospective"
de la Mission scientifique, technique et pédagogique
du Ministère délégué à
la Recherche et aux Nouvelles Technologies - Janvier
2004].
Il concernera le développement d'une filière
hydrogène et les trois verrous majeurs que la
recherche doit lever ; celui
- de la production d'hydrogène à partir
d'eau par des procédés thermochimiques
;
- du stockage de l'hydrogène qui pose le problème
de la nature des matériaux utilisés en
tenue en haute pression, et d'éventuelles solutions
techniques à imaginer et à valider ;
- enfin, de son utilisation, soit en combustion directe
dans les moteurs, soit pour alimentation dans les piles
à combustible.
Il concernera précisément la propulsion
des véhicules non guidés, laquelle devra
évoluer sensiblement avec l'amélioration
indispensable des moteurs thermiques, le passage par
des systèmes hybrides pour arriver à moyen
terme au combustible hydrogène, vraisemblablement.
Bien entendu, un effort de recherche diversifié
sur l'exploitation et l'utilisation de toutes les énergies
renouvelables doit être engagé impérativement,
en particulier pour le solaire thermique dans l'habitat.
Enfin, et ce n'est pas le moindre des efforts, un investissement
considérable à la fois en recherche de
base et en développement doit être consenti
sur les voies nucléaires du futur pour la production
d'électricité, d'hydrogène ou de
chaleur : à moyen-long terme avec des réacteurs
à rendement thermodynamique amélioré,
le recyclage des combustibles et la mise en uvre
de réactions nucléaires produisant moins
de déchets à durée de vie intermédiaire
et, à très long terme, avec la maîtrise
de la fusion nucléaire (en assurant le succès
du projet ITER). De fait, ces recherches concernent
pratiquement tous les domaines (génie nucléaire,
thermique et énergétique, sciences des
matériaux, génie des procédés,
mécanique des fluides, génie civil, génie
électrique,
).
Mais ces potentiels offerts par la
recherche et l'innovation, il faut les incarner plus
efficacement qu'aujourd'hui ce qui, me semble t-il,
conduit à envisager les problèmes de façon
nouvelle.
Repenser l'univers technologique
énergétique dans sa complexité
D'un point de vue stratégique,
il faut accélérer notre prise de conscience
que la dimension européenne devient une dimension
domestique
Ne faut-il pas, dans certains cas, donner à
la dimension européenne les attributs d'un espace
souverain ? Et commencer par l'espace franco-allemand
? Je rappelle que nos Gouvernements respectifs ont instauré
le principe d'un conseil des Ministres commun deux fois
par an. Certaines dépendances stratégiques
ne doivent-elles pas être considérées
du point de vue de notre espace commun ? Un exemple
: le choix fait par l'Allemagne d'abandonner progressivement
le nucléaire aura des conséquences sur
sa gestion des technologies et des services stratégiques
associés à ce domaine, et, bien entendu,
sur la formation et la maintenance des compétences.
Aussi, peut-être faut-il, d'ores et déjà,
introduire le concept de "dépendance stratégique
commune" comme préfiguration de l'idée
récemment avancée d'une citoyenneté
commune à long terme
D'un point de vue cognitif, il
convient de préciser et d'enrichir nos définitions
de la technologie ou du service
Nos représentations évoluent. La métaphore
de la technologie "verrou" ou de la technologie
"clé", qui permet ou qui empêche,
sans laquelle aucun "possible" n'est envisageable,
reste valide, certes, mais elle laisse de plus en plus
la place à celle de la "technologie-carrefour",
celle qui ouvre vers de nombreux "possibles",
souvent sous l'effet structurant des technologies de
l'information et de la communication. Sans doute est-ce
là davantage qu'un effet de mode !
Parmi les enseignements à tirer de cette mutation,
celui-ci : certains savoirs et savoirs-faire, dont le
secteur de l'énergie est riche, ne doivent pas
souffrir, à l'échelle européenne,
d'une dépendance excessive vis-à-vis de
l'extérieur. Je pense aux sciences et aux technologies
métrologiques dans lesquelles notre pays s'est
si souvent distingué et a su acquérir
par leur maîtrise un avantage comparatif. Je pense
aussi à l'instrumentation scientifique. Je pense
à nos bases de données, à leur
architecture,
Je pense, également, last
but not least, à la puissance de calcul et à
la simulation, ou encore aux méthodes de détection
des risques de défaillance des grands systèmes
complexes. Il faut être conscient que l'efficacité
énergétique européenne dépend
aussi de leur maîtrise.
D'un point de vue pratique, enfin,
il est nécessaire que nos regards et nos outils
soient renouvelés.
A titre d'exemples, l'efficacité européenne
devra compter sur notre capacité imaginative
- à déployer une démarche-système
qui sache coupler les technologies, leur acceptabilité
sociale et leur accompagnement, leur encadrement (qu'il
soit juridique, réglementaire, incitatif, fiscal,
)
;
- à considérer des objets, des supports
d'action qui permettent l'intégration des politiques
publiques relatives à l'énergie : la ville,
en tant que telle, doit appeler à une approche
intersectorielle (80% de la population mondiale va vivre
dans les villes qui sont le lieu principal et universel
de la consommation de l'énergie) ; le véhicule
de transport (celui qui, pour l'essentiel, contribue
plus que tout à la disparition des réserves
d'hydrocarbures et à l'accroissement de l'effet
de serre) doit appeler à des coopérations
public-privé et intra-européennes qui
donnent à la notion d'intérêt général
européen toute sa force, en dépassant
donc l'intérêt spécifique des acteurs
;
- à réfléchir à quoi doit
ressembler la gouvernance future des systèmes
énergétiques, son équilibre et
sa stabilité, lesquels dépendent des techniques
mais aussi des lieux principaux de leur pilotage, de
leur régulation : plus ou moins individuels ou
locaux, plus ou moins collectifs et centraux,
Bref, et pour terminer, quel que soit
le modèle "d'Europe-puissance" que
nous choisirons explicitement ou non, l'Europe appelle
des efforts de recherche et d'innovation dans le domaine
de l'énergie, lesquels devront épouser
la parole qu'elle souhaitera délivrer : nous
proposons celle d'une solidarité écologique
internationale. Ces efforts seront d'autant plus efficaces
qu'ils sauront repenser l'univers technologique énergétique
dans sa complexité.