Documents
et articles
Echec
du sommet mondial sur la société de l'information
:
une nouvelle démission de l'Europe face
au problème des pays exclus
par Jean-Paul Baquiast et Pierre Marquesteau
(26/12/2003)
Le
lancement, très officiel et très préparé
du Sommet
mondial sur la société de l'information qui
s'est tenu du 10 au 12 décembre dernier à Genève
avait pu laisser penser que l'âge d'or de la société
de l'information était enfin commencé. Tous les
membres de l'ONU, organisatrice du sommet, devaient s'accorder
sur des objectifs indispensables : suppression progressive de
la fracture numérique en tout premier lieu, mais aussi
place plus grande faite à la liberté d'expression
et aux logiciels libres face la volonté de mise en tutelle
de l'Internet émanant de nombreux Etats peu démocratiques
comme des grandes sociétés productrices de logiciels
et de contenus.
Malheureusement
les 10.000 délégués émanant de 176
pays n'ont guère réussi à s'accorder sur
des mesures concrètes. Un plan d'action assorti d'une
déclaration de principes et de recommandations visant
à faire bénéficier des TIC plus de la moitié
du monde en 2015 a bien été adoptée, mais
rien de précis n'a été décidé
visant à sa mise en uvre. Malgré le discours
de Kofi Annan vantant les innombrables ressources de la société
de l'information, susceptibles d'améliorer le niveau
de vie de centaines de millions d'habitants de cette planète,
on ne voit toujours pas comment les 6 milliards d'humains toujours
exclus pourront en bénéficier un jour. Selon l'International
Telecommunication Union [agence de l'ONU organisatrice du Sommet],
ce ne sont que 3% des populations du Tiers-monde qui ont eu
accès au réseau en 2001, contre 30% (voire beaucoup
plus) d'Occidentaux.
Cette
situation reflète une triste réalité. L'Occident
considère que l'Internet, l'informatique, les mobiles
font partie de son patrimoine, et qu'il n'y a aucune urgence
à en faire bénéficier le reste du monde.
Ceci a été illustré par la faible participation
des chefs d'Etat occidentaux et leur refus d'accéder
à une demande des pays africains visant à mettre
en place un Fonds de Solidarité Numérique financé
par les pays riches et destinés à la réalisation
d'infrastructures.
Il faut bien voir aussi qu'au sein de ce que les pays démunis
appellent "l'Occident" se trouvent des intérêts
très différents. Ce sont les Etats-Unis et leurs
entreprises qui continuent à monopoliser pratiquement
les technologies, les normes et les usages. Pourquoi y renonceraient-ils,
alors qu'ils s'enfoncent dans une course au renforcement de
la sécurité intérieure et de la sécurité
extérieure qui leur commande de ne laisser à personne
d'autre la possibilité, non seulement de les attaquer,
mais simplement de les concurrencer, au sein du monde numérique.
Au
contraire, l'Europe, moins paranoïquement obsédée
de sécurité que les Etats-Unis, plus proche par
ailleurs des pays pauvres dont elle doit impérativement
élever le niveau de vie pour ne pas couler avec eux,
serait globalement favorable à quelques mesures de réduction
de la fracture numérique et de co-développement,
notamment par la voie des ONG numériques. Mais tout ceci
reste encore du domaine des proclamations d'intentions alter-mondialistes
qui pèsent peu face aux politiques des agences de renseignement
américaines et de firmes monopolistes comme Microsoft.
L'Europe
dispose de ressources suffisantes pour aider concrètement
à réduire la fracture numérique mondiale
Pourtant
l'Europe pourrait faire beaucoup plus, dans une perspective
gagnant-gagnant, pour partager avec ses voisins les ressources
de la société de l'information - ou plutôt
d'une société de l'information qu'elle s'efforcerait
de façonner en fonction de ses valeurs et de ses stratégies
diplomatiques encourageant le multilatéralisme.
Pour
cela, il lui faudrait en venir aux solutions du volontarisme
scientifique et technologique que nous voudrions défendre
par notre Manifeste. Les coûts
pour l'Europe d'une politique de Broascast satellitaire à
base de numérique et de haut débit, tant pour
la télévision que pour l'Internet, seraient modestes.
Nous disposons des industriels compétents, tant au niveau
des émetteurs en orbite que de la métrologie [voir
interview de Djillali Henni]. Notre industrie des lanceurs
et des satellites est à la recherche de clients publics
susceptibles de prendre le relais des commerciaux. Par ailleurs
d'innombrables sous-produits d'une politique de numérisation
des services partagée entre pays européens et
voisins seraient vite disponibles, comme le montre le projet
de positionnement satellitaire Galiléo enfin décidé
par les Européens malgré la violente opposition
américaine.
Il
existe également d'autres technologies (sans mentionner
la Wi-Fi). On redécouvre actuellement en France l'intérêt
de la diffusion haut débit de l'Internet via les réseaux
de distribution d'EDF. Cette solution relativement peu coûteuse,
expérimentée depuis 10 ans par Nortec, avait été
bloquée par l'opérateur historique de crainte
de compromettre la rentabilité de ses infrastructures.
Mais l'exemple montre que, aussi intéressant que puisse
être l'ADSL sur le fil téléphonique, il
faudrait des décennies pour qu'il couvre l'ensemble du
territoire national. Or au Maghreb comme en Afrique sub-saharienne,
l'électrification se développe bien plus vite
que le téléphone - et plus vite aussi que ne se
développera la desserte par satellite. Il y aurait donc
là un enjeu capital à explorer.
Mais
qui le décidera dans l'Union Européenne, laquelle
se réfugie plus que jamais sous un parapluie atlantique
technologique devenu totalement obsolète pour la protéger
soi-disant du terrorisme, alors que les Etats-Unis veulent ignorer
les nouveaux risques pesant sur le monde, comme par exemple
l'aggravation des inégalités et la destruction
de l'environnement.
L'Europe,
que ce soit l'Union Européenne en tant que telle, ou
tel ou tel gouvernement européen, a donc manqué
une belle occasion, par son absence pratique au Sommet mondial
de l'Information, de donner à l'ONU un peu plus d'autorité
- ceci au moment où sa diplomatie ne cesse de prôner
le renforcement de l'institution. Un nouveau sommet a été
décidé pour 2005 à Tunis.
L'Europe
saura-t-elle y faire entendre une voix plus positive ?
Au-delà
de cette question de la société de l'information,
nous évoquons finalement ici l'échec de l'ONU
à y définir des politiques universalistes et l'impuissance
de l'Europe à aider l'Organisation dans cette voie. ll
s'agit du nouvel épisode d'un scénario vieux en
fait de plus de dix ans. L'ONU a tenu environ 9 Sommets mondiaux
sur des sujets intéressant l'avenir de l'humanité
entière, notamment le Sommet de la Terre à Rio
en 1992 et celui de Johannesburg en 2001 consacré au
développement durable (sans mentionner la question de
l'accès aux médicaments génériques
pour la lutte contre les grandes pandémies). Dans ces
diverses conférences, hors une vague prise de conscience
et quelques effets de manche politique, rien d'effectif n'a
été décidé. Ceci très largement
pour les deux raisons ayant provoqué l'échec du
Sommet sur la Société de l'Information : l'opposition
des Etats-Unis à tout abandon de leur unilatéralisme
et l'incapacité de l'Europe à proposer et à
offrir les solutions scientifiques et technologiques peu coûteuses
dont elle est riche et qui permettraient de commencer à
résoudre certaines des difficultés des pays pauvres.
NB
: sur ces questions, on pourra consulter l'ouvrage Sciences
de la complexité et vie politique, Automates intelligents,
2003.
Page d'accueil