Grands
projets européens
La
lutte contre le terrorisme en Europe. Recherche/développement,
équipements, scénarios de crise
par
Jean-Paul Baquiast
15/03/04
L'attentat
du 11 mars 2004 à Madrid pose avec plus d'acuité
que jamais une question bien connue des spécialistes
: l'Europe a-t-elle développé les outils, équipements
et pratiques de lutte qui seraient à la hauteur de ces
nouvelles menaces? Si comme tout le laisse penser, une 3e guerre
mondiale s'engage actuellement entre démocraties et internationales
terroristes, il ne faudrait pas que l'Europe l'aborde avec des
armes d'un autre âge.
Les
polices et services spécialisés des pays européens
ne sont pas entièrement démunis, mais lorsque
on compare l'état des recherches et des outils disponibles
par rapport à ce dont se sont dotés les Etats-Unis
(comme sans doute aussi la Chine et peut-être le Japon),
on ne peut qu'être inquiet.
Nous n'allons pas entrer ici dans le détail de ce qui
fait l'arsenal américain de la lutte anti-terroriste,
arsenal également utilisé, comme on sait, aux
fins plus pacifiques mais pas plus avouables du renseignement
et de l'espionnage économique à l'encontre des
alliés comme des ennemis potentiels.
Bornons-nous
à en rappeler les grands éléments :
- Les systèmes d'écoute à portée
mondiale installés depuis déjà plus de
15 ans, et sans cesse perfectionnés. Il s'agit d'Echelon
et de ses annexes. L'objectif est d'intercepter et traiter tout
message électromagnétique hertzien, d'où
qu'il provienne : ordinateur, téléphone portable,
émetteur radio et télé, satellite, etc.
Les messages circulant dans des réseaux terrestres en
fibre optique peuvent aussi, dans certaines conditions, être
écoutés. Des logiciels de plus en plus évolués
d'intelligence artificielle aident les opérateurs humains
à identifier en quelques secondes les contenus et les
sources jugés intéressants. Le réseau peut
également diffuser des contre-mesures (par exemple invalider
en quelques secondes un émetteur ou un réseau).
- Les réseaux et les logiciels qui permettent d'interconnecter
les (trop nombreuses ?) agences travaillant dans la lutte contre
le terrorisme et la surveillance générale. Là
encore, l'intelligence artificielle va régner en maîtresse
pour aider à faciliter les échanges et débrouiller
les conflits potentiels entre services.
- Les détecteurs intelligents. Il s'agit d'une nouvelle
catégorie d'instruments destinés à remplacer
les classiques portiques magnétiques, appliqués
aux individus, aux bagages, aux colis, aux conteneurs et aux
véhicules. Des senseurs faisant appel à l'intelligence
artificielle (reconnaissance des formes, des structures, des
matériaux
), aux biotechnologies et aux nanotechnologies
permettront, de façon adaptée à la nature
de la recherche et aux objets sur lesquels elle s'exerce, d'aider
ou de remplacer les contrôles humains. Il s'agit dorénavant
de faire face à une grande variété de menaces
dans le domaine des armes ABC (atomiques, bactériologiques
et chimiques). Des dispositifs d'identification personnelle
(visage, silhouette, voix, fond de l'il, etc.) sont également
en cours de développement, qui s'appliqueront d'ailleurs
systématiquement aux contrôles d'accès et
plus généralement aux interfaces entre les humains
et les systèmes artificiels.
- Les systèmes d'aide à la gestion intelligente
des crises complexes. Nous avons déjà traité
cette question dans notre revue. Il s'agit de multiplier les
scénarios de crise permettant de faire face à
tous risques d'une certaine ampleur, qu'ils proviennent des
activités humaines ou de l'environnement naturel. Ces
scénarios supposent évidemment la mise en place
de dispositifs de protection et de soins hospitaliers très
réactifs et denses.
Que
fait l'Europe ?
A part quelques start-up développant sans moyens quelques
prototypes dans le domaine des détecteurs intelligents,
l'Europe n'a pas renouvelé son arsenal déjà
ancien d'aide au renseignement et au contrôle. Elle ne
dispose pas des outils sophistiqués évoqués
ci-dessus, ni même des recherches scientifiques permettant
de les obtenir.
Face à un terrorisme de plus en plus scientifique, les
pays européens sont obligés de recourir aux services
de l'Otan ou, directement, à l'aide des services américains.
Mais l'Espagne du gouvernement Aznar a fait la cruelle expérience
du fait qu'en ce domaine, on ne peut compter que sur soi. Le
gouvernement espagnol se croyait bien protégé
d'Al Quaida, sous le parapluie du système Echelon et
de la coopération avec les agences fédérales.
On a vu ce qu'il en a été. On ne se protège
bien que soi-même, avec une surveillance technologique
et humaine de proximité, et en coopérant avec
les voisins, plus intéressés que de lointains
alliés à la défense de la sécurité
commune. De plus, les laboratoires et services américains
communiquent de moins en moins d'informations sur leurs réalisations,
pour des raisons compréhensibles.
Aussi l'Europe ne pourra faire face aux nouveaux risques si
elle ne fait rien. Mais elle ne pourra pas davantage le faire
pays par pays. Elle devra accepter une coordination politique
et technologique poussée. On envisage pour cela une Agence
européenne du renseignement, qui n'aura de sens que si
elle joue aussi le rôle de prescripteur en matière
de développements scientifiques et technologiques, sans
doute en liaison avec l'Agence européenne de l'armement.
Les systèmes de lutte anti-terrorisme que nous avons
rapidement évoqués posent les problèmes
bien connus de la protection des droits individuels. Là
encore, les démocraties européennes ne conserveront
leur caractère démocratique qu'en travaillant
ensemble, dans la plus grande transparence possible, au sein
de l'espace judiciaire européen qui reste à construire.
En termes diplomatiques, ces questions poseront aussi de façon
accrue la question de l'existence d'une diplomatie européenne,
qu'il faudra bien se résoudre à mettre en place
parallèlement, avec les instruments politiques adéquats.
Le nouveau gouvernement espagnol devrait être un élément
moteur dans la promotion de tous ces dispositifs et outils,
en liaison avec les Etats de la " vieille Europe ".
Peut-être alors les nouveaux entrants dans l'Union comprendront-ils
que leur protection rapprochée ne sera pas fournie par
l'Otan et moins encore par les Etats-Unis, mais par la coopération
étroite avec leurs voisins européens.
Sur Echelon
et ses dangers pour les droits civils, voir http://www.echelonwatch.org/
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