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L'Europe doit aller sur Mars indépendamment des Etats-Unis
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
11 janvier 2004

Depuis le début de sa parution nous avions écrit dans la Revue Automates-Intelligents qu'il fallait à l'Europe plusieurs grands projets fédérateurs, le plus important et le plus significatif devant être l'envoi d'une mission habitée sur Mars. Nous ne pensions pas à une participation européenne plus ou moins marginale à un programme américain, mais à une opération entièrement européenne, comportant le cas échéant la participation d'autres pays, comme la Russie.

Connaissant bien la question de l'exploration martienne, grâce notamment à nos amis de l'association Planète-Mars, branche française de la d'ailleurs remarquable Mars Society, nous ne sous-estimions pas les difficultés, les coûts et les délais d'une telle ambition. Mais il ne fallait pas être grand stratège pour en évaluer les retombées, immenses. D'abord, un tel projet ne pourrait que booster les très nombreuses sciences et technologies concernées, où l'Europe a de très bons atouts, mais qui manquent aujourd'hui de perspectives de développement et de commandes. Il ne serait pas nécessaire d'attendre 20 ans pour cela. Dès maintenant, comme nous l'avons montré dans le domaine des robots évolutionnaires, précurseurs et compagnons incontournables de l'homme dans l'espace, des recherches et réalisations concrètes devraient dès maintenant être engagées. Il en serait de même dans tous les autres domaines : lanceurs, moteurs (notamment nucléaires), sources d'énergie, télécommunications, etc.

Bien plus, programmer l'envoi d'un équipage européen sur Mars aurait aussi l'avantage de montrer à l'opinion publique européenne que le Continent ne renonçait pas - pacifiquement s'entend - à disputer aux Etats-Unis l'avance de plusieurs années qu'ils ont décidé de se donner ou de conserver dans les sciences et technologies stratégiques. Les affrontements qui ont eu lieu entre l'Union Européenne et eux sur le projet de positionnement satellitaire Galiléo, ceux qui se déroulent actuellement, et dont l'issue est à ce jour incertaine, relativement à la place de l'Europe dans le programme ITER, montrent bien qu'il ne sera fait aucun cadeau à l'Europe. Tout bras de fer dont nous ne nous donnerions pas les moyens technologiques sera chèrement payé. Les Etats-Unis trouveront d'ailleurs ce faisant des alliés dans des pays qui ne nous veulent pas particulièrement du bien, surtout si nous ne leur offrons aucune perspective de coopération. Pensons aujourd'hui au Japon…

Au-delà de tout ceci enfin, nul ne devrait sous-estimer le rôle qu'un tel projet pourrait avoir auprès de la jeunesse européenne. C'est toutes choses égales d'ailleurs ce qu'ont bien compris les Chinois en mettant un "taikonaute" en orbite. Le monde de demain, sur Terre comme dans le spatial, sera entièrement américain, si nul ne réagit. Est-ce ce que veut l'Europe, sachant que celui qui dit sciences et technologies dit aussi culture et façon de penser ? Nos enfants et petits-enfants seront-ils condamnés à suivre passivement à la télévision, comme ils le font actuellement des progrès du robot Spirit de la Nasa sur le sol martien, la conquête de l'espace par d'autres qu'eux. Nul ne s'étonnera alors qu'ils émigrent en masse vers les Etats-Unis - mouvement déjà très entamé comme le montre le récent manifeste des chercheurs français (voir http://abi.marseille.inserm.fr/cgi-bin/appel_emploi.pl).

Mais le grand argument qu'opposait jusqu'à présent à un projet martien européen le clan très répandu des sceptiques et des démissionnaires était que les Etats-Unis avaient renoncé eux-mêmes à de grandes ambitions spatiales. Trente ans se sont passés depuis les missions lunaires. Comme l'a écrit avec véhémence Patrick Baudry, quel gâchis ! Si ces trente ans avaient été utilisés à récupérer le savoir-faire acquis, la Nasa serait sans doute aujourd'hui sur Mars - vues les sommes englouties pour pratiquement rien, sauf le profit des industriels, dans des programmes comme le bouclier anti-missiles.Les gouvernements américains successifs ne l'ont pas fait. L'apparent manque d'intérêt politique américain pour une grande politique spatiale, les critiques formulées à l'égard de l'utilité de la Plate-forme Internationale (ISS) et des navettes, les difficultés techniques et financières de la Nasa, la guerre en Irak et bien d'autres choses nous rassuraient. Ce ne serait pas demain la veille qu'ils érigeraient Mars en nouvelle frontière à conquérir, sauf par des orbiters et des rovers.

Le réveil américain

Comme quoi, ceux qui comme nous signalaient que le réveil américain serait dur pour les ambitions européennes se voient confirmés. Déjà l'annonce en été 2003 d'une feuille de route au titre significatif "Renewed US Space Dominance", soutenue par le président Bush, avait alerté. Dans ce cadre, le président devait insister sur deux points : utiliser la Lune pour développer les technologies spatiales et renforcer le partenariat entre la NASA et le Department of Defense (DoD). L'administrateur de la NASA, Sean O'Keefe, devait présenter en 2004 un programme lunaire conclu par l'envoi d'astronautes américains sur la Lune avant 2020, ainsi que l'installation d'une base lunaire permanente. Ceci de toutes façons procurera aux laboratoires et aux industriels un vaste champ d'études et de développements.

Aujourd'hui, on voit avec les annonces de George W. Bush concernant Mars que la Lune était, si l'on peut dire, considérée comme une mise en bouche. Elle servira surtout de plate-forme pour le débarquement, à plus long terme, sur Mars. Celui-ci est et sera présenté comme la nouvelle frontière à conquérir pour le 21e siècle, dans le même esprit que Kennedy avait présenté la conquête de la Lune en 1961. A l'époque, celle-ci s'inscrivait dans la compétition avec l'URSS. Aujourd'hui, quels sont les rivaux potentiels des Etats-Unis ? Il n'y en a pas, diront les fins stratèges européens. Donc ne prenons pas ces annonces au sérieux. Il s'agit de gesticulations pré-électorales. En fait, Bush et son administration voient beaucoup plus loin. Les rivaux potentiels, nous l'avons vu, sont l'Europe, la Chine et la Russie, susceptibles éventuellement de s'allier pour défier les Etats-Unis. Dans l'esprit de "dominance" qui est celui, non seulement du gouvernement républicain mais sans doute aussi de toutes les forces vives de ce pays, il serait aussi dangereux de laisser l'initiative à ces concurrents "pacifiques" qu'il ne l'était de la laisser au pouvoir militaro-industriel soviétique à l'époque de Kennedy.

Il y a plus. Les républicains ont bien compris qu'un grand projet comme le projet martien est seul capable aujourd'hui de faire rêver la nation et d'unifier derrière l'administration l'ensemble des forces économiques et politiques. L'enjeu n'est donc pas qu'électoral. Il est presque messianique, comme un instant l'avait été le projet d'introduire la démocratie au Moyen Orient. Non seulement on veut unifier voire pacifier la nation derrière le gouvernement, mais on rêve d'unifier voire pacifier le reste du monde derrière les Etats-Unis. L'humanité tout entière confierait alors à la nation américaine la responsabilité de porter dans les décennies voire les siècles à venir ses ambitions cosmiques.

L'annonce définitive que fera George W. Bush au siège de la Nasa le mercredi 14 janvier précisera ce qu'il en est du plan américain, des économies qui seront faites sur les programmes en cours, des nouvelles hausses budgétaires et de la réorganisation de la Nasa qui devraient s'en suivre. Nous la commenterons le moment venu. Mais d'ores et déjà, en Europe, il faut considérer la décision comme acquise et définir une stratégie en réponse.
Dans l'esprit d'Atlantisme dénoncé par notre Manifeste, beaucoup de bons esprits, parmi les plus influents en Europe, proposeront de rallier la bannière américaine en espérant bénéficier des retombées de son ambition martienne. Mais on peut être certain, comme cela s'est vu d'innombrables fois, qu'en échange du savoir-faire incontestable qu'ils apporteront, ils n'auront que de maigres contrats à attendre, et peu de pouvoirs de décision. C'est bien d'ailleurs ce qui s'est passé dans le cadre des programmes navettes et ISS (dont les Etats-Unis se préparent à signer l'abandon, pour raisons d'économies, au détriment des partenaires européens). Si l'industrie aéronautique européenne avait espéré atteindre le niveau qu'elle a aujourd'hui en se proposant comme partenaire minoritaire de Boeing, on devine où elle en serait.

Doper l'ESA

Ceux qui comme nous se posent la question de l'avenir de l'Europe dans les sciences et technologies de puissance n'ont donc qu'une alternative. Il faut que les gouvernements dopent l'Agence Spatiale Européenne (ESA) en portant ses crédits et ses effectifs à la hauteur de l'enjeu martien. Tous ceux qui ont approché l'ESA ont loué son professionnalisme, son profil d'excellence, sa bonne gestion. Mais les différences de moyens qui l'affectent par rapport à la Nasa sont atterrants. Résultat : on compare ce qui n'est pas comparable. Le réel succès obtenu par l'opération Mars Express a été oblitéré dans les médias par l'échec de Beagle2, qui n'était qu'un petit atterrisseur expérimental. Dans le même temps le grand et mérité écho donné au succès américain, avec l'atterrissage réussi du robot Spirit (que suivra sans doute celui du robot Opportunity, actuellement en route), a complètement relégué l'exploit de l'ESA dans l'ombre. Les commentaires ironiques de la presse américaine à l'égard des prétentions martiennes de l'Europe n'ont d'ailleurs pas manqué. Mais personne ne dit que Mars Express n'avait disposé que de 300 millions d'euros, à comparer aux sommes mal connues mais sans doute 12 fois plus élevées dont avait bénéficié la Nasa pour ses deux robots.

L'ESA dispose d'un schéma martien, baptisé Aurora, que personne ne connaît mais qui devrait aboutir au débarquement d'une mission habitée vers 2030. Une première tranche de dépenses d'environ 1 milliard d'euros pourrait être engagée d'ici 2009. Mais comment l'ESA pourrait-elle sérieusement concurrencer la Nasa, alors qu'elle dispose d'un budget annuel de 2,8 milliards d'euros, contre celui de la Nasa qui est de plus de 12 milliards d'euros et devrait croître de 5% par an ces prochaines années. De plus, l'ESA n'aurait pas dans un tel programme l'acquis spatial considérable des Etats-Unis, au plan civil comme militaire.

Est-ce à dire qu'il faudrait renoncer ? Pas du tout. Ce que nous disons, c'est que les gouvernements européens, la Commission et l'opinion publique devraient dès maintenant décider de lancer et financer un programme martien compétitif sérieux, en prévoyant les budgets nécessaires. Faut-il envisager une enveloppe ? Certainement. Certains estiment le budget martien global que devrait financer le contribuable américain comme pouvant se situer entre 250 à 400 milliards de dollars sur 30 ans. L'ESA, qui est plus économe et mieux gérée que la Nasa, pourrait peut-être se satisfaire des 4/5e de cette somme. Serait-ce trop cher payer pour mettre les Européens aux portes du cosmos ? Poser la question, c'est selon nous, y répondre.

L'éditorial de Michel Schifres, dans le Figaro du 11 janvier, se termine en disant que les Européens sont en face d'un choix crucial : choisir la rivalité avec les Etats-Unis ou l'union sous leur égide. Parler ainsi nous paraît dangereux, car impliquant la seconde branche de l'alternative. Nous dirons ceci autrement. L'exploration spatiale sera réalisée dans l'avenir sous l'égide d'une unique hyper-puissance, ou dans le cadre de projets "multipolaires" à la fois concurrents mais capables de coopérer sur un pied d'égalité. C'est ce choix que l'Europe devra proposer au monde.

Il est bien évident que plusieurs projets Mars, d'ici 2030, pourraient et devraient coopérer, tant du moins que ce serait utile à l'efficacité d'ensemble. Mais pour coopérer utilement, il faut que les partenaires/concurrents soient sur un pied d'égalité. C'est en général ce qui se fait dans le domaine des grands observatoires astronomiques terrestres. Les enjeux il est vrai y sont surtout scientifiques.

Pour en savoir plus
Le projet Aurora de l'ESA : http://www.esa.int/export/esaMI/Aurora/
Voir aussi More about Aurora :http://www.esa.int/export/SPECIALS/Aurora/SEMZOS39ZAD_0.html
Plus généralement, il faut visiter en détail le site de l'ESA. Il est d'une richesse considérable, bien peu connue hors des spécialistes. On pourra aussi travailler utilement à partir du site de l'association NSS.France, très riche également : www.nssfrance.fr.st


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