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L'après-Kyoto et l'Europe
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

5 janvier 2004

Aujourd’hui, le Protocole de Kyoto, destiné à limiter la production des gaz à effet de serre, est quasi mort. Peut-être est-il politiquement incorrect de l'écrire, mais il ne faut pas se voiler la face. Les Etats-Unis continuent à refuser d’en entendre parler (ce qui soit dit en passant devrait indigner bien plus que ce n’est le cas l’opinion mondiale). La Russie se prépare à le refuser, notamment pour ne pas mettre en danger ses futures exportations de pétrole. Quant à la Chine et autres pays asiatiques, ils ne sont pas concernés et se préparent à polluer à grande échelle.

Il faut rappeler qu'une grande part du travail scientifique et diplomatique ayant abouti à ce Protocole avait été le fruit d'une initiative européenne. Pour ceux qui souhaitent voir le rôle de ce continent mieux affirmé face aux grands problèmes intéressant le globe tout entier, il s'était agi d'une bonne nouvelle. Malheureusement, l'Europe, comme toujours, avait sous-estimé la résistance américaine. Les Etats-Unis ont plusieurs raisons de s'opposer au processus proposé. La première est le refus des lobbies industriels du pétrole, du charbon et de l'acier, très soutenus par la Présidence dont ils financent en partie les dépenses électorales. La seconde, plus justifiée, concernent la non-implication actuelle des pays émergents, qui fait porter le poids de la lutte contre l'effet de serre sur les pays industriels avancés. La troisième raison, plus subtile, concerne le fait que les américains, y compris dans les milieux dits environnementalistes, sont à peu près persuadés que la lutte contre le réchauffement passera moins par des décisions de type réglementaire que par des investissements massifs dans les nouvelles technologies : énergies propres (y compris le nucléaire et l’hydrogène) mais aussi techniques de dépollution, à base par exemple de nanotechnologies et de génie génétique. Or ces investissements, ils sont décidés à s’en donner la maîtrise absolue, tant scientifique que commerciale. Ceci justifie par exemple leur récent intérêt pour le programme Iter, devenu priorité n°1 pour le département de l’énergie. Mais pour que ces marchés ne leur échappent pas, ils doivent être prêts, ce qui les oblige à repousser la signature de tout Protocole global comme celui de Kyoto d’encore quelques mois ou années.

Que l’Europe ait mésestimé l’hostilité américaine ne doit pas empêcher de voir le rôle majeur qu’elle joue actuellement dans les programmes de lutte contre le réchauffement global. Très tôt elle a su mettre en place des énergies de remplacement au pétrole (y compris le nucléaire pourtant voué aux gémonies dans certains pays). Très tôt également elle a fait de gros efforts pour limiter ses consommations d’énergies. Certes aujourd’hui, les pays européens découvrent qu’ils auront du mal, sauf en Scandinavie, à respecter leurs engagements de réduction. Mais si dépassements il doit y avoir, ils seront très faibles face aux débordements massifs du reste du monde.

L’Europe a donc été et reste exemplaire face à une question qui intéresse à long terme l’avenir de la planète, notamment celui des pays du Tiers-Monde. Il ne serait donc pas normal qu’elle perde sa position de – si l’on peut dire – leader moral dans ce domaine, pour le compte notamment de l’ONU. Mais pour cela il lui faudra aussi investir, plus encore qu’elle ne le fait, dans les nouvelles sciences et technologies.

Ceci dit, l’Europe ne devrait pas s’accrocher à Kyoto, si celui-ci est mourant. Elle doit dorénavant affirmer qu’elle tiendra tout son rôle si de nouveaux types d’accord se mettent en place. Or c’est le cas. La solution pour un après-Kyoto s’appellerait C&C, pour « Contraction and Convergence ». Elle a été discutée en décembre 2003 à Milan lors de la 9e réunion des signataires du programme-cadre de 1992 visant à limiter le réchauffement global (Framework Convention on Climate Change). Plusieurs ONG ou organisations de défense de l'environnement militent en ce sens, notamment le Global Commons Institute britannique, le German Advisory Council on Global Change, le Programme Environnement des Nayions-Unis et la Commission Européenne. Le terme de Contraction désigne la réduction de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre. Le Protocole de Kyoto visait un objectif analogue, mais offrait de nombreuses possibilités permettant aux pays de prendre des libertés par rapport à l’objectif. Dans le C&C, on considérerait comme « dangereux » tout réchauffement global supérieur de 2° aux températures de l’époque préindustrielle (aujourd’hui, il est de 0°6). Il en résulterait qu’il faudrait réduire globalement les émissions de CO2, principale responsable, d’environ 60% d’ici 2050. Ainsi serait fixé un objectif clair, s’imposant à l’ensemble du monde et ne tolérant pas de finasseries bureaucratiques.

Mais pour y arriver, il faut que l’ensemble des pays convergent vers cet objectif dans le prochain demi-siècle, ceci quelles que soient leurs situations respectives par rapport aux émissions. D’où le terme de Convergence. Les émissions nationales devront se rapprocher année par année d’un objectif global calculé au prorata des populations. Ainsi serait assurée l’égalité entre tous les pays : chaque citoyen du monde aurait un droit à polluer identique, qui devrait correspondre à un rejet de carbone de 0,3 tonne par personne et par an (le rejet est en moyenne aujourd’hui de 1 tonne par personne, très inégalement réparti, les Etats-Unis émettant par exemple 25 fois plus que l’Inde par habitant)

Comment arriver à cet objectif ? Le but serait comme nous l’avons dit de réaliser des investissements industriels et scientifiques massifs en faveur des énergies propres comme des économies d’énergie. Les pays industriellement avancés y trouveraient leur compte, mais beaucoup de pays émergents (telle la Chine) voire de pays du Tiers-Monde pourraient aussi y participer. L’Europe il va sans dire aurait de nouveau là un rôle majeur à jouer, en facilitant l’accès des pays pauvres à ces technologies, dans le cadre de programme publics de coopération (publics c’est-à-dire non guidés exclusivement par la recherche d’un profit immédiat).

Cependant, dans le C&C, pour faciliter la transition, le système de l’achat par les pays pollueurs de permis à polluer auprès des pays moins pollueurs serait conservé, notamment pour que ces derniers puissent acquérir les technologies non polluantes dont ils auront besoin. Les promoteurs du C&C estiment que la généralisation de cette procédure au monde entier créera une forte activité industrielle en faveur des énergies propres, dont chacun bénéficiera. Plus généralement, la globalité et la simplicité des modes de calcul ne laisseraient plus de place aux innombrables échappatoires, tels que le principe illusoire des « puits de carbone », qui ruinent actuellement l’esprit du protocole de Kyoto.

Selon la modélisation du C&C présentée à Milan ( voir graphique ci-dessous), l’Europe serait à la fin du siècle en dessous du minimum autorisé (ce qui serait répétons-le remarquable et devrait être montré en exemple aux autres). Les Etats-Unis et la Chine se situeraient légèrement au-dessus, l’Inde et le reste du monde restant les mauvais élèves, mais placés sur une pente vertueuse.

Peut-on espérer que les Etats-Unis accepteront ce dispositif. ? Oui, sans doute, dans la mesure où il s’imposerait à toutes les nations en développement, notamment à la Chine, ce qui n’était pas le cas avec Kyoto. Par ailleurs, il leur laisserait le temps d’investir, afin de se présenter, comme nous l’avons dit, pas seulement comme pollueurs mais comme offreurs de solutions avancées.

Affaire à suivre donc, mais, répétons-le, plus particulièrement en Europe qui ne devrait pas se laisser retirer le rang de chevalier blanc de la lutte contre le réchauffement. On doit se féliciter de voir que ce sont des européens qui ont fait la proposition de C&C. Mais cela ne suffira pas. Nous aimerions entendre les politiques européens se prononcer clairement sur cet enjeu, et sur les mesures qu’ils proposeront d’adopter au niveau de l’Union Européenne. Quant à la France, apparemment muette, il faudrait qu'elle s'intéresse aussi à la question.

IMPORTANT: l'Europe ne pourra jouer un rôle de leader dans les questions de protection de l'environnement sans se doter d'un puissant système de modélisation informatique sur le modèle du Earth Simulator Japonais et du projet américian équivalent. A défaut, elle devra solliciter du temps de calcul chez ses compétiteurs. Un Simulateur de la Terre européen devra être partagé avec les pays en développement le souhaitant, notamment en Afrique.

Pour en savoir plus
- Le Global Commons Institute britannique, un des promoteurs du projet C&C : http://www.gci.org.uk/
Voir aussi son rapport : http://www.gci.org.uk/contconv/cc.html
- Le German Advisory Council on Global Change :http://www.wbgu.de/wbgu_home_engl.html. Voir aussi la présentation à la presse de son rapport au gouvernement fédéral sur le C&Cl : http://www.wbgu.de/wbgu_sn2003_presse_engl.html
- The United Nations Framework Convention on Climate Change (protocole de Kyoto) :
http://unfccc.int/resource/convkp.html
- Le Earth Simulator Japonais : http://www.es.jamstec.go.jp/esc/eng/


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