Discours
de clôture du colloque
Jean-Pierre
Raffarin
Premier ministre
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
C'est avec plaisir que j'ai accepté
de clore le colloque que vous venez d'organiser sur
l'indépendance de l'Europe et la souveraineté
technologique. Je salue les différents parlementaires
qui sont ici présents, les différents
présidents d'entreprises ou d'organisations partenaires
de l'Etat sur ces sujets stratégiques, et vous,
cher Président Terrenoire. Je me réjouis
d'abord que votre invitation me donne l'occasion de
saluer le travail accompli par ce précieux laboratoire
d'idées sur l'avenir de l'Europe qu'est Paneurope
France et de rendre hommage à l'ardeur intacte
avec laquelle sa maison mère, l'Union Paneuropéenne
défend depuis 1926 la cause de l'unification
de l'Europe.
Je me réjouis aussi de m'exprimer devant vous,
car on ne pouvait sans doute choisir meilleur thème
de réflexion.
Certes, l'attention est aujourd'hui largement mobilisée
par d'autres enjeux, au moment où l'Europe est
à la fois à un tournant décisif
de son histoire institutionnelle et politique et à
la veille, avec son élargissement, de changer
de dimension.
Mais au-delà de cette évolution fondamentale
de sa stature géopolitique, l'Europe tout entière
vit aussi une révolution portée par les
nouvelles technologies, une révolution qui est
train de transformer en profondeur le quotidien des
européens, nos pratiques économiques et
notre vie culturelle.
L'Europe entre dans une société de l'intelligence,
de l'information, de la connaissance, ou sa maîtrise
des technologies et sa capacité à innover
deviennent des ressorts évidents de sa puissance,
de son indépendance et de sa souveraineté.
Regardons autour de nous : il n'est plus de pays prospère
et puissant qui ne soit innovant.
L'importance de cette révolution et la réalité
de ces enjeux méritaient bien ce colloque. Elles
méritent aussi une mobilisation forte et durable
de la France et de ses partenaires pour prendre la mesure
de ces enjeux et proposer des initiatives nouvelles,
comme vous nous y invitez aujourd'hui.
D'autres pays ont sans doute perçu plus tôt
que nous, européens, cette nécessité.
La France s'intéresse néanmoins au défi
de la souveraineté technologique de l'Europe
depuis de nombreuses années. Elle l'a prouvé
en lançant des initiatives sectorielles importantes
- notamment dans le spatial, l'aéronautique,
l'électronique et l'armement, avec nos partenaires
allemands, italiens, espagnols ou britanniques - qui
ont permis à l'Europe de s'affirmer davantage
sur le plan international.
Ensemble, les Européens ont ainsi pu donner
naissance à des géants mondiaux de la
technologie, tels que EADS, AIRBUS, ST MICROELECTRONICS
ou ARCELOR.
L'Union Européenne doit poursuivre son action
en faveur d'une maîtrise technologique commune
plus structurée au niveau communautaire, dans
un certain nombre de domaines stratégiques.
J'entends que la France soit un des moteurs de cette
dynamique qui, après la réalisation de
l'euro et du marché intérieur,- est sans
doute une des nouvelles frontières qui s'offrent
à l'Europe.
Car, ne l'oublions pas, sans maîtrise technologique,
pas d'innovations garantes de notre compétitivité,
pas de moyens d'assurer des formations d'excellence
et un emploi suffisant, peu de croissance. Et sans croissance,
pas de moyens de financer, tant de façon privée
que publique, les moyens d'une maîtrise technologique
suffisante.
Dans certains domaines, comme les technologies de l'information,
cruciaux dans la société de la connaissance
qui prend forme, ou certains aspects stratégiques
liés à la santé, tout ou beaucoup
reste par ailleurs à construire en Europe.
Dans d'autres domaines, de -nouvelles impulsions sont
nécessaires. Je pense notamment à celui
de la maîtrise technologique dans le domaine de
la défense. La nouvelle donne en matière
de sécurité qui a, en l'espace d'une décennie,
transféré des conflits potentiels ou réels
issus de la guerre froide des marches de l'Europe à
des théâtres distants, ou à son
sol même selon des modalités inédites
jusqu'alors, rend nécessaire une réévaluation
des priorités.
D'autant que notre pays, et l'Europe dans son ensemble,
sont confrontés à une double concurrence
: celle des États-Unis et celle des pays émergents.
Les États-Unis ont réagi à la
crise financière du début de la décennie,
et aux aléas géopolitiques, par une politique
extrêmement active s'agissant des technologies
: leur effort public est passé de 2000 à
2004 de 78 à 117 Mds $, avec une augmentation
de 339 à 63MdsS pour la défense et la
sécurité.
Sans réaction européenne, ce dynamisme
américain risque d'aggraver une fracture technologique,
et avec elle un différentiel de croissance, de
prospérité et d'emploi,
Il faut également relever que
le champ couvert par les technologies développées
dans le cadre de cette politique d'investissement américain
excède largement celui de la défense.
D'autre part, des pays émergents comme la Chine
et l'Inde font désormais preuve d'un très
grand dynamisme technologique.
La préservation de notre indépendance
et de notre souveraineté technologiques exige
donc des réponses fortes. .
Le gouvernement français, face à cette
nouvelle donne, n'est pas resté inactif. Il a
agi, et agit encore, sur tous les fronts, européens,
internationaux et nationaux.
Un nouvel outil au service de la
souveraineté technologique : l'Agence européenne
de l'armement,.de la recherche et des capacités
militaires
Dans le domaine des technologies de
souveraineté liées à la défense
trois pays en Europe effectuent aujourd'hui plus de
90% de l'effort total au sein de l'Union. Et cet effort
demeure loin derrière celui des États-Unis.
L'idée d'une coopération accrue sur une
base plus large, renforçant la volonté
des européens de maîtriser leur destin
commun, est donc naturelle. C'est à cette fin
que le projet de traité établissant une
Constitution pour l'Europe prévoit la création
d'une " Agence européenne de l'armement,
de la recherche et des capacités militaires".
Cette agence, placée sous l'autorité
du Conseil, permettra aux Etats qui le souhaitent de
participer à des programmes additionnels. Sa
création a fait l'objet d'une annonce forte lors
du Conseil européen du 12 décembre dernier,
en droite ligne avec la décision déjà
prise en ce sens par le Conseil européen de Thessalonique
en juin dernier.
Sa montée en puissance est en cours, et devrait
aboutir, à un horizon proche, à des moyens
significatifs, visibles parmi les priorités de
l'Union.
Pour mémoire, je rappelle que
demeure à côté de cette agence cet
autre outil essentiel en matière de coopération
et de stratégie industrielle qu'est l'Agence
Spatiale Européenne.
La coopération avec les Etats
Unis
S'agissant de la recherche civile et de la maîtrise
technologique qu'elle induit, les grands groupes en
France, mais aussi dans les principaux pays industrialisés,
conduisent près des quatre cinquièmes
des efforts de recherche et développement privés,
en symbiose étroite avec de jeunes entreprises
innovantes, que souvent ils rachètent
Ces groupes gèrent leur politique d'innovation
et de recherche sur une base mondiale, préférant
s'installer là où le cadre est le plus
propice à leur développement. Il nous
appartient en l'espèce de conforter les échanges
mutuellement fructueux et très denses qui existent
avec les Etats-Unis, par un échange des cerveaux
équilibré.
Il convient également de développer des
pôles d'excellence, en France et en Europe, où
ces cerveaux trouveront, dans des conditions d'accueil
satisfaisantes, les moyens de leurs ambitions. Cette
coopération est sans préjudice du légitime
souci de disposer, dans des domaines sensibles, des
moyens pour les Européens de mieux maîtriser
leur propre avenir.
La participation active aux efforts
européens
S'il est une leçon que nous a apprise la dernière
décennie, c'est qu'en de nombreux domaines, les
technologies sensibles se sont développées
sur une base civile, leur ouvrant les marchés
vastes qui permettent des économies d'échelle
- quittes à ce que les technologies sensibles
soient ensuite: "durcies". sécurisées,
pour des applications de souveraineté.
Aussi, la problématique des technologies de
souveraineté en Europe passe-t-elle, pour partie,
par des réseaux technologiques et d'innovation,
nationaux et transeuropéens, plus denses.
Les " clusters " Eurêka ont par exemple
permis, dans les nanotechnologies, que nous disposions
aujourd'hui d'une plate-forme majeure à échelle
mondiale, là où nous étions tout
simplement absents au début de la précédente
décennie. Ils montrent aussi combien les collectivités
locales et régionales peuvent - avoir un rôle
significatif dans l'accompagnement, aux côtés
de l'Etat, des initiatives industrielles.
La France a par ailleurs soutenu les initiatives visant
à un accroissement de la part relative du PCRD
au sein du budget de l'Union, pour mieux préparer
l'avenir. Elle sera attentive à ce que leur pilotage
stratégique demeure suffisamment ciblé
pour permettre à des pôles d'attraction
majeurs en Europe: de jouer pleinement leur rôle.
Pour répondre à l'objectif de long terme
fixé dans ce cadre, notre objectif demeure, et
vient d'être réaffirmé avec force
par mon gouvernement.
Je formule le vu qu'au delà des divergences
partisanes, l'intérêt général
prévale pour que les régions contribuent,
comme elles. le font déjà, à un
tel effort, chaque fois que leurs atouts rendront cette
contribution à l'évidence utile.
La prospective à long terme
Accroître les moyens dévolus à
une. Plus grande autonomie européenne n'aurait
pas de sens, sans feuille de route.
J'ai ainsi demandé voici un au à l'ANRT,
conjointement avec les partenaires publics et privés
concernés, d'organiser une tâche de prospective
à long terme sur le système français
de recherche et d'innovation. Une première phase
vient de s'achever et d'être rendue publique.
Cette analyse fait apparaître, pour l'instant.
à grands traits, les domaines dans lesquels il
importe de rester actif, s'agissant des technologies
de souveraineté. Elle est du reste corroborée
par les travaux menés. récemment par l'OCDE
sur les risques systémiques émergents
au XXIè siècle.
L'espace continue d'y jouer un rôle majeur, ainsi
que le nucléaire et d'autres moyens visant à
réduire notre dépendance énergétique,
alors même que le prix de l'énergie dominante
tend à remonter structurellement, et que les
risques latents sur les approvisionnements n'ont pas
tendance à décroître.
Certains aspects des technologies de l'information
y prennent de l'ampleur (nanotechnologies, certains
logiciels, gestion de la connaissance. Et, de façon
plus nette, le vivant y prend une part nouvelle.
Ce travail montre également la nécessité
d'un pilotage stratégique des choix, pour tenir
compte de la disponibilité des moyens humains
et budgétaires. La loi de 'programmation et d'orientation
de la recherche que le Président de la République
a appelé de ses voeux devrait, d'ici la fin de
l'année, être l'occasion de formuler de
tels choix.
La priorité à la
recherche et à l'innovation
Un des enseignements majeurs que nous pouvons retirer
à la fois de l'exemple de nos partenaires les
plus dynamiques, et des travaux de prospective ou d'analyse
économique, c'est la nécessité
d'un couplage fort entre l'effort national de recherche
et l'innovation.
Sans souci de produire des applications innovantes
qui sont de vraies sources de valeur, il n'est -pas
de moyen de soutenir un effort de recherche à
un niveau d'excellence mondial. Sans effort de recherche,
y compris fondamentale, à un tel niveau d'excellence,
l'innovation a peu de chances d'agir plus qu'à
la marge sur notre dynamisme industriel et économique.
Nous savons que les innovations qui n'irriguent pas
le tissu industriel, pour utiles qu'elles soient, ne
sont pas celles qui suffisent à faire la différence
à long terme pour la croissance et l'emploi.
Aujourd'hui la dépense intérieure de
recherche et développement française avoisine
32Mdse, dont, en exécution, 39% publics et 61
% privés. Ces montants nous permettent d'espérer
exister sur la scène mondiale" de façon
significative - à condition toutefois :
- d'une part de construire localement des pôles
d'excellence, où travailleront en symbiose forte
des laboratoires publics, des entreprises petites et
grandes ;
- d'autre part de travailler en coopération.,
étroite avec les meilleurs dans le monde, et
de conjuguer nos efforts au niveau européen.
C'est cette ambition qui doit nous porter.
Les formations d'excellence :
La France a su maintenir son indépendance en
matière de technologies de souveraineté
grâce à ses formations d'excellence. D'elles
sont sortis les talents qui ont entraîné
les équipes nécessaires, catalysé
les moyens, mis en place les réseaux utiles.
Deux priorités s'imposent:
- Tout d'abord, il faut capitaliser sur notre acquis
en ce domaine, et le valoriser internationalement, au
besoin en regroupant les forces par des alliances appropriées.
Ceci vaut tout particulièrement pour les grandes
écoles.
- Ensuite, on a beaucoup fait état dans les
années 2000 de la désaffection pour les
métiers scientifiques et techniques. Ma conviction
est qu'il ne faut ni surestimer, ni sous-estimer cette
désaffection. Je, suis convaincu que nous allons
vers une reprise. Elle est nécessaire. En effet,
nous avons devant nous, dès 2006, une demande
forte des entreprises dans les métiers scientifiques
et d'ingénieurs. Pour relever ce défi,
nous devons améliorer l'attractivité des
formations supérieures qui répondent à
ces besoins.
* * * * * *
Cette action cohérente et forte pour préserver,
avec nos partenaires européens, les conditions
de notre maîtrise technologique passe aussï
par la création en France d'un environnement
favorable à l'innovation portée par les
entreprises.
Nous avons redonné de la souplesse à
l'innovation, à l'initiative et à l'effort.
C'est le sens de notre plan pour l'innovation, de la
refonte du crédit d'impôt recherche (5%
en, volume), de la création du statut de Jeune
Entreprise Innovante (8 ans sans charge).
Au-delà de la multiplication des jeunes pousses
fragiles, nous avons aussi besoin de favoriser l'émergence
en France et en Europe de nouvelles grandes entreprises,
leaders européens, leaders mondiaux dans l'informatique,
les biotechnologies, les nanotechnologies, l'énergie,
la défense, suffisamment musclées en capitaux.
Je suis conscient que, pour trouver un financement.
en phase avec les ambitions de l'Europe dans ces domaines,
les entreprises innovantes rencontrent encore des problèmes
et ont sans doute besoin d'un marché des nouvelles
technologies capable d'offrir les mêmes opportunités
que le NASDAQ. Il me semble pertinent qu'une réflexion
et une concertation soient encagées sur ce point
par l'ensemble des acteurs concernés en Europe,
et notamment par ceux des actuels nouveaux marchés.
Comme le montraient avant hier encore les chiffres
sur les investissements étrangers, l'image de
la France est en train de changer: la France commence
à être plus largement perçue comme
un pays qui innove et avance,. elle est en train de
gagner le pari de l'attractivité et de l'ancrage
dans la modernité.
Ma conviction est qu'elle ne pourra pleinement le réussir
qu'en construisant en coopération permanente
avec ses partenaires européens un espace où
se déploiera, à l'échelle, de cette
grande Europe aux frontières élargies,
une société de l'intelligence, seule garante
pour l'avenir de notre compétitivité et
de notre indépendance collectives.
S'il est permis de citer une grande
figure américaine pour clore un colloque européen,
je voudrais conclure sur ces mots de Roosevelt "
Chacun de -nous a appris les gloires de l'indépendance.
Que chacun de nous apprenne les gloires de l'interdépendance
".