Le délai supplémentaire,
mi-février, demandé par les négociateurs
du programme ITER* le 20 décembre 2003, afin de continuer
à négocier l'accord sur le lieu d'implantation,
Europe ou Japon, nécessite une interprétation
politique mais aussi la préparation d'une riposte offensive.
Comprendre
ce qui se passe
Ce que certains pourront ressentir
comme une gifle à l'Europe doit être interprété,
hors de toute réaction affective, de différentes
façons.
Officiellement,
pour les négociateurs, la discussion des avantages
respectifs du candidat Européen Cadarache et du candidat
Japonais Rokkasho-Mura n'a pas été suffisamment
approfondie. Tout en reconnaissant sa déception, la
délégation française, menée notamment
par la ministre de la Recherche Claudie Haigneré et
le parlementaire Pierre Lellouche, ne veut pas dramatiser
(cf. communiqué http://www.recherche.gouv.fr/discours/2003/reportiter.htm).
Il est logique que le Japon, dit-on, fasse valoir tous les
avantages de son site, défendu bec et ongles par le
représentant Japonais Hiroyuki Hosada.
Le
site de Cadarache bénéficie du soutien de l'Europe
ainsi que de celui de la Russie et de la Chine (mais il ne
semble pas, sauf erreur, que l'Union européenne se
soit exprimée très fortement dans la réunion
de Washington, bien que tous les ministres aient été
présents ou représentés, ainsi que le
Commissaire Philippe Busquin et Letizia Moratti, présidente
du Conseil européen). Ces soutiens sont légitimes.
La Russie, qui a porté la flamme du tokamak pensant
30 ans, la Grande Bretagne dont le réacteur européen
expérimental Joint European Torus (voir http://efrw01.frascati.enea.it/Documents/Presentations/PDFfiles/JET-Slides.pdf)
a donné toute satisfaction, et la France, qui tant
à Marcoule qu'à Cadarache, a toujours participé
au développement des programmes de fusion, sont en
droit de revendiquer, scientifiquement comme économiquement,
un droit historique et moral d'implantation à Cadarache.
Le site japonais n'est pas dépourvu
d'attraits, au plan scientifique ni même géographique,
comme on a eu trop tendance à le penser en France.
On ignore trop souvent ici, par ailleurs, la volonté
inébranlable des Japonais, malgré des crises
économiques et financières superficielles, de
devenir les meilleurs (ou tout au moins les seconds, presque
à égalité avec les Américains)
dans les sciences émergentes, robotique, énergies,
espace.
Reste la position des Etats-Unis, qui jouent actuellement
de toute leur influence, diplomatie de puissance et dollars
à l'appui, sur le Japon, la Corée du Sud et
probablement la Chine (le Canada s'étant retiré).
Pendant 30 ans, les Etats-Unis, sous la pression notamment
des lobbies du charbon, du pétrole et du nucléaire
conventionnel, s'était apparemment désintéressés
des perspectives de la fusion. Le réveil s'est fait
il y a deux ans, avec la prise de conscience de la raréfaction
des ressources en combustibles fossiles et d'un besoin grandissant
en énergie électrique nucléaire propre,
notamment dans la perspective de la généralisation
de l'hydrogène dans les 20 prochaines années.
La présidence a clairement placé la fusion dans
ses priorités, ce que vient de confirmer le rapport
que nous avons cité du département de l'énergie
en date de décembre 2003 (http://www.science.doe.gov/Sub/Facilities_for_future/20-Year-Outlook-screen.pdf),
dans lequel ITER y est nommé en priorité n°1.
Il était naïf de penser que les Américains
allaient laisser ce grand projet leur échapper, au
profit de l'Europe. On dira que le projet ITER sera international,
et que tous les partenaires, USA compris, pourront y participer,
aussi bien à Cadarache qu'au Japon. Mais le rapport
précité du DOE explique bien que si les grands
équipements scientifiques ne sont pas situés
directement en territoire américain ou sous leur influence
directe, ils perdent une partie de leur intérêt
dans la conquête de l'intelligence mondiale. La timidité
du Congrès, ayant refusé il y a quelques années
de financer un équivalent américain du grand
collisionneur à hadrons du Cern, à Genève,
fait encore des vagues. A défaut de pouvoir revendiquer
- ce qui aurait été jugé sans doute un
peu fort de café - une implantation américaine
pour ITER, ils se rabattent de toutes leurs forces sur la
candidature Japonaise, sachant bien que, pour longtemps encore,
ils seront chez eux dans l'Archipel, tout au moins pour ce
qui concerne les hautes technologies.
Un pôle ITER Japon-USA fera par ailleurs apparaître
au monde entier le déclin scientifique de la vieille
Europe, ce qui n'est pas son moindre avantage dans la perspective
de la chasse aux cerveaux. Manifestement, la Corée
du Sud a déjà bien compris de quel côté
se trouvait son avantage. Quant à la Chine (voire la
Russie), on peut espérer que pour des raisons d'indépendance
politique, elles maintiendront leur soutien à l'implantation
Cadarache, mais rien n'est moins sûr. La diplomatie
du dollar n'a pas dit son dernier mot, là non plus.
Un programme ITER
européen
Que peut donc faire l'Europe,
et notamment le gouvernement français qui a la lourde
responsabilité de jouer le champion européen
dans ce dossier exceptionnel ?
Aujourd'hui même, on attendrait une réaction
forte de Jacques Chirac. A quoi bon défier publiquement
les Etats-Unis devant l'ONU sans accepter de devoir l'affronter
sur son terrain un jour. Ce terrain, ce sont les sciences
et les technologies. En 1938, il s'était trouvé
un général de blindés, Charles de Gaulle,
pour mettre en garde contre les nouvelles stratégies
allemandes concernant les Panzer....
On attendrait également une réaction forte du
Commissaire européen Philippe Busquin, explicitant
les enjeux importants qui se décident ici.
Et si le consortium ITER choisit définitivement, avec
l'implantation Japonaise, la domination américaine,
quelle attitude prendre, tant en France qu'en Europe ? Il
ne servirait à rien de récriminer et de pleurnicher
face à ces "méchants Américains".
On peut espérer sauver les meubles en envoyant le plus
de techniciens et de moyens possibles au Japon
ceux du
moins qui accepteront de s'expatrier
Alors, la seule attitude encore jouable
ne serait-elle pas, sans fermer définitivement la porte
à la coopération internationale, de décider,
au plan européen et russe (avec la Chine si celle-ci
s'y rallie) de poursuivre un programme ITER concurrent, à
partir de Cadarache, du Jet et d'autres laboratoires européens
très mobilisables ?
Folie, dira-t-on ? Trop Cher ! Mais c'est de la plaisanterie.
Le coût du projet ITER actuel est estimé sur
30 ans à quelque 30 milliards d'euros, que compenseront
d'inévitables retombées. Cette somme sur 30
ans, répartie entre 3 partenaires minimum, correspond
à 350 millions d'euros/an, à ventiler pour ce
qui concerne l'Europe entre plusieurs partenaires intra-européens.
Qu'on ne dise pas que l'Europe ne peut pas affronter cette
dépense, quitte à économiser dans certaines
consommations stupides dont elle est si friande. Va-t-on se
faire à nouveau piéger comme on l'a été
avec le GPS (Global Positioning Satellite System). Les Américains,
maîtres du projet GPS et de ses retombées innombrables,
ont retardé pendant dix ans la mise en place du système
rival européen Galiléo. L'Europe vient de décider
de s'y atteler, mais il lui faudra atteindre au moins 5 ans
pour devenir compétitive (sans parler de la nécessité
de faire face à un GPS américain nouvelle génération
aujourd'hui activement préparé).
Solution de repli
?
Les négociateurs européens vont bien sûr
maintenir la pression sur le consortium en vue d'une décision
favorable à Cadarache en février (dernier délai
acceptable). Mais au cas contraire, ne faut-il pas aussi préparer
d'urgence, notamment au plan diplomatique, une position de
repli parfaitement jouable, qui serait celle d'un ITER européen
? Une compétition entre un programme nippo-américain
et un programme russo-sino-européen serait d'ailleurs
très rationnelle, ne fut-ce qu'au plan scientifique
et technologique. C'est comme cela, dans la multilatélarité
et la concurrence, que devrait aller le monde des sciences
émergentes aujourd'hui.
* ITER : International Thermonuclear Experimental
Reactor, projet international destiné à démontrer
la possibilité scientifique et technologique de la
production d'énergie par la fusion des atomes.
Iter,
site officiel : http://www.iter.org/
Cadarache
: http://www.iter.gouv.fr/