Discours d'ouverture
du colloque
François d'Aubert,
ministre délégué
à la Recherche
Messieurs les Présidents,
Messieurs les Députés et Sénateurs,
Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs,
Je
suis particulièrement heureux d'avoir l'honneur
d'introduire cet important colloque organisé
par le Comité français pour l'Union paneuropéenne.
A quelques semaines des élections européennes,
un tel débat sur l'avenir de l'Europe tombe tout
à propos.
Cette
courte introduction va être pour moi l'occasion
de définir auprès de vous ce que j'attends
de l'Europe de la Recherche, à la fois pour l'Europe
et pour la Recherche.
J'estime
à leur juste part les institutions européennes,
la libre circulation des hommes, des marchandises et
des capitaux, car je sais ce qu'elles représentent
dans l'histoire de notre continent.
La
liberté, la démocratie, le respect des
droits de l'homme et des libertés fondamentales,
l'état de droit sont des valeurs auxquelles j'attache
la plus grande importance. Ce socle de valeurs communes
sont les principes fondateurs de l'Europe et lui ont
permis, durant ces 50 dernières années,
de se construire comme communauté et d'émerger
comme puissance.
Mais
quelle Europe voulons-nous aujourd'hui construire alors
qu'elle s'élargit désormais à 25?
Je souhaite, personnellement une Europe forte, audacieuse
et indépendante. Une Europe qui s'affirme aussi
grâce à une dynamique nouvelle.
Je
crois que cette dynamique de la prospérité,
de l'indépendance et de la tolérance ,
trois valeurs fondamentales pour l'Europe du futur,
peut être et doit être portée par
une action commune, fédératrice, visible
et tournée vers le futur.
Je
crois qu'elle peut l'être par la recherche européenne,
en tout cas par une certaine conception de la recherche
européenne que je souhaite promouvoir. C'est
sur ce pilier qu'il faut nous appuyer pour construire
l'Europe de demain. Je crois même que ce pilier
est le plus à même de donner à l'Europe
l'ambition politique, économique et culturelle
qui doit être la sienne.
L'Europe
que j'appelle de mes vux doit être d'abord
une Europe qui misera sur la connaissance. Quelles en
sont les conséquences pour la stratégie
européenne de recherche ? Mais j'y reviendrai
plus loin.
L'Europe
que j'appelle de mes vux doit être aussi
une Europe décidée à mener tout
son rôle d'influence et de leadership sur la scène
internationale. Pour cela une politique de recherche
décomplexée me semble être aussi
le meilleur des atouts.
Enfin,
l'Europe que j'appelle de mes vux doit être
une Europe tournée vers la diffusion des connaissances,
à l'intérieur comme à l'extérieur
de l'espace européen. Forte de nos traditions
d'ouverture et de multilatéralisme, l'Europe
indépendante ne doit pas être non plus
une Europe dominatrice. Comment la recherche européenne
doit-elle servir ces intérêts ?
Je
vais donc maintenant tenter de définir cette
certaine idée de la recherche européenne
qui semble pouvoir porter l'avenir de l'Europe.
L'Europe
que j'appelle de mes vux doit être d'abord
une Europe qui misera sur la connaissance. Ce pari
de la connaissance, l'Europe de la Recherche peut le
réussir. A condition d'atteindre des objectifs
concrets.
D'abord,
l'Europe doit atteindre les 3% du PIB consacrés
à la Recherche.
L'Europe a développé depuis le Conseil
européen de Lisbonne, au printemps 2002, une
stratégie globale destinée à renforcer
la compétitivité économique de
l'Union en développant ses capacités scientifiques
et technologiques.
Cette
stratégie d'investir 3 % du PIB dans la R&D
à l'horizon 2010, dont les 2/3 sur financements
privés, constitue une première étape
visant à apporter une base solide au concept
d'espace européen de la recherche. Cet objectif
a été maintes fois rappelé avec
force par le Président de la République.
Je crois malgré tout qu'il faut viser au delà
de ces 3% !
Ensuite,
l'Europe doit structurer sa recherche autour de grands
projets fédérateurs. Notamment des projets
de recherche fondamentale.
Je souhaite que l'Europe accroisse son effort dans ce
secteur : ce sont en effet par les avancées issues
de la recherche fondamentale que de nouvelles entreprises
innovantes pourront se développer. Ces infrastructures
de recherche, comme il faut les appeler provoquent un
effet d'entraînement technologique, industriel
et économique pour l'ensemble de la société.
La recherche fondamentale est ainsi un facteur d'attractivité
important.
Cette
évolution est nécessaire : la France n'a
plus les moyens de promouvoir, seule, ces grands projets
de recherche. La comparaison entre le budget français
de Recherche et Développement et le budget américain
montre bien cette nécessaire adaptation de la
recherche française. En effet, la dépense
intérieure de recherche et développement
française représente 33 milliards d'euros
(en 2002). Par rapport à celle des Etats-Unis,
qui est de 282 milliards de dollars (en 2001), il y
a donc un rapport de moyens de un à neuf ou un
écart annuel de 240 milliards de dollars.
Pour
aller dans le concret, en matière de recherche
fondamentale, la France soutient l'idée de créer
une Agence européenne de la recherche (ERC),
qui puisse coordonner avec efficacité une effort
communautaire significatif dans ce domaine.
Enfin,
l'Europe doit tout faire pour attirer les talents et
les investissements dans la recherche.
L'économie du futur est avant tout celle de la
matière grise. Comme l'ont bien compris les Etats-Unis,
la ressource rare, dans l'environnement international,
est avant tout celle des hommes.
L'action
en faveur de l'attractivité du territoire menée
par le Premier Ministre donne la mesure de ces enjeux.
Il est temps que l'Europe mène une politique
unifiée et déterminée dans ce domaine.
Par
exemple il faut promouvoir les mesures favorisant l'installation
des jeunes post-docs dans les laboratoires de recherche,
qu'ils soient publics ou privés. Ces post-docs
sont parmi ceux qui apportent le plus à la recherche.
Les
grands groupes industriels et de service doivent être
incités à effectuer leur recherche en
France et en Europe. L'attractivité du territoire
est aussi un élément essentiel de ce pari
sur la connaissance.
J'attacherai
de l'importance à la mise en place de structures
d'investissements capables de recueillir et de transformer
en essais réussis tous les projets qui émergent.
La constitution de filières complètes
doit aussi être facilitée afin d'assurer
le relais entre les projets innovants et les partenaires
ultérieurs (financiers et industriels) du développement
d'une entreprise de croissance.
L'Europe
que j'appelle de mes vux sera aussi une Europe
décidée à mener tout son rôle
d'influence et de leadership sur la scène internationale.
Les objectifs pour la recherche en seront les suivants
:
L'Europe
doit travailler sur un certain nombre de technologies
clefs
Ainsi l'Europe doit-elle notamment bénéficier
d'une véritable capacité de R&D pour
les technologies critiques touchant à sa défense
et à sa sécurité. Dans cette perspective,
à l'initiative notamment de la France, la création
de l'Agence européenne de l'armement, décidée
au printemps 2003 lors du Conseil européen de
Thessalonique, est en cours.
Dans
le domaine de la recherche spatiale, je citerai trois
exemples de programmes européens qui assure notre
souveraineté: Galileo, GMES (Global Monitoring
of Environment and Security) et les lanceurs. Ces programmes
doivent être poursuivis et amplifiés.
Dans
le domaine de l'énergie, la question de la sécurité
d'approvisionnement énergétique est une
question fondamentale. L'Europe dispose des bases nécessaires
à sa souveraineté, dont la maîtrise
de la filière nucléaire. Dans ce secteur,
des défis s'offrent à elle, parmi lesquels
la nécessité d'une meilleure connaissance
et acceptation de cette technologie, ainsi que la préparation
de la crise énergétique programmée
pour l'après 2030. Dans ce cadre, je tiens
ici à souligner l'importance du projet ITER,
porté par l'Europe et par la France avec une
détermination sans faille.
Il
existe bien d'autres domaines dans lesquels l'Europe
se doit de maîtriser la technologie. Je ne citerai
comme exemples supplémentaire que les domaines
des Sciences de la Vie où la recherche est aujourd'hui
porteuse de révolutions essentielles avec en
particulier des conséquences majeures pour la
santé et celui des technologies de la communication
et de l'information, tout aussi essentiel.
L'Europe
doit chercher à maîtriser l'ensemble de
la filière stratégique
Pour les technologies clefs il ne suffit pas, bien souvent,
de maîtriser l'aval de la filière. Encore
faut-il pouvoir être autonome dans son approvisionnement
en composants. Si cette politique apparaît difficile
à l'échelle française, elle est
certainement une voie nécessaire pour construire
une grande Europe de la Recherche.
De même, le dynamisme des différents pôles
mondiaux s'évalue de plus en plus non seulement
en termes de maîtrise des technologies de pointe,
mais aussi en termes de capacité d'innovation.
Il faut pouvoir en permanence être dans une dynamique
de l'innovation.
L'Europe
doit aussi savoir garder ses technologies
Je désire une politique plus volontariste pour
la défense de nos " trésors nationaux
". A l'instar de ce qui existe dans le domaine
de la culture pour la préservation des uvres
exceptionnelles, la France et l'Europe doivent avoir
les moyens de garder leurs technologies clefs.
Les
Etats-Unis l'ont bien compris, même s'ils ont
tendance à ne pas se conformer aux règles
du commerce international (amendement Hunter). Pourquoi
ne pas promouvoir à l'échelle européenne
une politique qui permette de contrôler les prises
de participations étrangères lorsqu'elles
menacent le développement de nos industries européennes
stratégiques ?
LEurope
que jappelle de mes vux sera enfin une Europe
fidèle à ses traditions douverture
et de multilatéralisme. Pour cela la Recherche
doit favoriser la diffusion des connaissances, à
lintérieur et à lextérieur
de lespace européen.
LEurope
de la Recherche doit dabord être celle des
partenariats de recherches publiques nationales travaillant
de concert
Les programmes-cadre de recherche et de développement
technologique (PCRD), doivent être rendus plus
lisibles pour lensemble de la communauté
des chercheurs européens. A ce prix lUnion
européenne renforcera sa légitimité
en matière de R&D.
Aujourdhui
la Commission européenne prépare un projet
dans le cadre des futures perspective financières
de lUnion, qui donne à la Recherche et
au Développement technologique une place centrale
au sein des politiques de lUnion.
Ce
projet doit inciter les recherches nationales à
travailler de concert pour créer les conditions
favorables à la consolidation de la compétitivité
de lEurope.
LEurope
doit promouvoir les liens entre recherche publique et
recherche privée
Larticulation entre la recherche privée
et la recherche publique doit être un élément
capital de lEurope de la Recherche. En effet,
ces deux formes de recherche sont plus que complémentaires
: dans bien des cas, lune sert de catalyseur à
lautre.
Plus
de mobilité pour les chercheurs entre le public
et le privé facilite lémergence
de projets ou dapplications concrètes.
Par exemple, dans les domaines des sciences de la vie,
larticulation entre recherche fondamentale publique
et recherche privée est bien souvent constatée.
Nombreux sont les chercheurs qui partent dun laboratoire
public pour fonder leur entreprise. Nombreuses sont
aussi les unités de recherche qui travaillent
en partenariat avec des laboratoires pharmaceutiques.
De
manière générale, il faut promouvoir
les Partenariats Publics-Privés en matière
de recherche appliquée. La promotion de ces PPP
est indépendante de toute doctrine économique
et représente un enjeu économique majeur
pour notre société. Ces PPP sont bien
souvent porteurs dexternalités positives
pour lensemble des partenaires.
LEurope
doit savoir, enfin, promouvoir mais aussi diffuser ses
technologies
Il ne suffit pas dêtre à lorigine
des technologies. Encore faut-il les promouvoir mais
aussi les diffuser.
Le
domaine des technologies de la communication et de linformation
illustre bien cette amélioration nécessaire
de savoirs-faire à léchelle européenne.
La maîtrise des logiciels grand public les plus
stratégiques et, surtout, celle de lInternet,
ont largement échappé à lindustrie
européenne. Cette situation est dautant
plus regrettable que ce sont bien souvent des chercheurs
européens qui ont été à
la source des percées fondamentales ayant permis
de développer nombre de ces technologies.
Enfin,
à la différence de la politique américaine,
lEurope de demain devrait aussi savoir où
sarrête son désir de prépondérance
économique et où commence son devoir de
diffusion à légard de son savoir
scientifique. Je ne crois pas quelle doive poursuivre
vis à vis de ses voisins une politique jusquau-boutiste
de protection de son intelligence et de ses connaissances.
La contrepartie dune protection efficace de nos
technologies suppose aussi de savoir généreusement
les partager.
Cest
sur cette démarche doptimisme que je souhaite
conclure mon intervention.
Mesdames et Messieurs, je vous remercie.