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Sciences
et technologies de l'intelligence en Europe.
La
Berezina. Comment s'en sortir?
par Jean-Paul Baquiast, avec la contribution
de Christophe Jacquemin
21/02/04 |
Cet article est la
transcription d'une intervention faite à Saint-Nazaire
le 14 février 2004, dans le cadre d'un séminaire
organisé par PanEurope France. Nous l'avons repris et
complété de notes.
Un
rapide survol du domaine des sciences et technologies de l'intelligence
dans le monde montre l'absence presque absolue de l'Europe autour
de ces enjeux. C'est un désastre en terme de compétitivité
et de souveraineté, tant pour le présent que pour
l'avenir. Il faut savoir en effet qu'une grande partie des coûts
de production hors salaires et hors immobilier dans les secteurs
tertiaire et quaternaire sont consacrés à l'acquisition
et à l'utilisation des produits de ces sciences et technologies.
Ceci ne cessera d'augmenter dans les prochaines décennies.
Or à qui s'adresse-t-on déjà, et continuera-t-on
à s'adresser pour obtenir les ressources nécessaires
(hors téléphone) : aux firmes sous contrôle
des Etats-Unis pour 90 à 95% et au Japon pour le reste(1).
En
résumant beaucoup, quels sont les principaux domaines
entrant dans cette vaste catégorie des sciences et technologies
de l'intelligence, d'où l'Europe est pratiquement absente
:
Les
super-ordinateurs.
Ils sont indispensables partout, notamment dans les grands programmes
civils et militaires. Les super-ordinateurs utilisent encore
ce que l'on appelle les technologies du silicium (dont les performances
- en application de la loi de Moore - devraient doubler tous
les 18 mois jusque vers 2015) [voir notre article Les
superordinateurs et la course au pétaflop]. Ils
utiliseront très certainement demain les technologies
du bit quantique [voir notre article Pour
un grand programme européen, l'ordinateur quantique]
et de l'ADN. Les super-ordinateurs sont mis en uvre par
des logiciels de plus en plus sophistiqués destinés
à optimiser l'accès à leurs ressources,
permettant notamment la synchronisation de calculs parallèles
très distribués.
Les
systèmes d'exploitation et logiciels associés.
Ceux-ci sont principalement fournis par Microsoft. Cette firme
en retire non seulement des profits considérables, mais
une puissance d'intrusion dans la gestion de ses clients jamais
vue jusqu'alors. Accessoirement, il faut savoir que les hackers
font des logiciels Microsoft leur terrain favori d'attaque,
ce dont les clients sont les premiers à souffrir. La
Chine, associée au Japon et à la Corée
du sud, est en train de mettre en place un système d'exploitation
dédié reprenant semble-t-il les sources du logiciel
libre Linux . Le travail sera important, mais les programmeurs
ne manquent pas en Asie. Il n'y a pas de raison que l'Europe
ne fasse pas de même. Actuellement, le soutien donné
à Linux par ses utilisateurs s'accroît, mais n'atteint
pas encore à la taille critique. [voir notre article
Le Joint Open Source Project]
Les
robots autonomes.
Ceux-ci sont de plus en plus présents dans les applications
industrielles, militaires, d'exploration et
domestiques.
Avec l'apparition dans 5 ans environ de la conscience artificielle
(cognitive system), les robots accompagneront partout l'homme.
Ils se substitueront progressivement à lui dans de nombreuses
tâches où leurs performances les rendront sans
rivaux [voir notre article Du robot
autonome au robot conscient. Un grand programme intégrateur
européen ].
Les
nanotechnologies.
Celles-ci consistent à manipuler directement les atomes
pour réaliser la synthèse de nouvelles molécules,
nouveaux matériaux et nouveaux outils (nanorobots). La
prochaine génération de nano-objets sera constituée
de réplicants moléculaires capables de se reproduire
(en principe sous contrôle !) dans des milieux très
différents. Les nanotechnologies vont coopérer
très étroitement avec les bio-technologies, non
mentionnées ici, notamment dans les applications thérapeutiques.
Dans le domaine des nanosciences, l'Europe n'a pas perdu pied,
comme dans les domaines précédents. Mais ses investissements
et recherches sont très inférieurs à ce
que font les Etats-Unis et ce que feront bientôt d'autres
pays, notamment asiatiques.
Les
sciences et réseaux de la cognition.
Il s'agit d'abord de l'archivage et de la mise en réseau
de toutes les connaissances humaines, lesquelles sont redistribuées
selon des protocoles d'accès allant du classifié
défense à l'accès ouvert (open source)
en passant par le confidentiel d'entreprise. Il s'agit ensuite
des méthodologies permettant d'améliorer les capacités
d'apprentissage, d'innovation et d'adaptation des individus
et des organisations (smart organizations). Il s'agit enfin
des multiples réseaux d'espionnage militaire, politique
et économique, bientôt complétés
par les réseaux surveillant en temps réel les
individus réputés dangereux pour la sécurité
publique. Le tout est entièrement anglophone.
Il
est clair que l'Europe, ayant abandonné depuis trente
ans pratiquement toute ambition industrielle et de recherche
dans ces différents domaines, dépend entièrement
des industriels non européens d'abord, du pouvoir politique
des Etats-Unis le cas échéant ensuite, pour accéder
aux ressources indispensables. En période d'échanges
économiques ouverts, elle obtient les outils dont elle
a besoin(2), le
plus souvent cependant ceux dits de seconde main. La pénétration
des constructeurs et concepteurs de logiciels américains,
aussi déontologiquement correcte soit-elle, n'est cependant
pas sans poser de nombreux problèmes, que l'on préfère
en général ne pas voir. Mais s'adresser à
des fournisseurs étrangers se traduit par des coûts
d'achat, de location et d'accès considérables
(payés en dollars) auxquels on consent car on ne peut
pas faire autrement.
En période de tension, l'Europe devient vulnérable
à tous les chantages (comme on le constate actuellement
à propos de la "dégradation" de Galiléo
qu'exigent les américains).
Que
faire ?
Les
Européens n'aiment pas se l'entendre dire, mais ils sont
confrontés à la situation qu'avait rencontré
le président de Gaulle vers 1965 quand le State Department
lui avait refusé l'accès aux calculateurs de l'époque,
afin de se réserver l'arme nucléaire. Il dut se
résoudre à faire concevoir et fabriquer sur place
les matériels nécessaires. L'opération
dite Plan Calcul, abondamment critiquée, avait cependant
abouti vers 1972-73 à la mise en place d'une entreprise
européenne, Unidata qui, si elle n'avait pas été
abandonnée par le gouvernement français, serait
certainement aujourd'hui de la taille et de la compétence
de Airbus et Ariane Espace.
Si
les gouvernements européens, associés dans l'Union
européenne, veulent reprendre la maîtrise stratégique
des secteurs énumérés ci-dessus, essentiels
à la survie de l'Europe, les solutions sont simples,
en termes politiques tout au moins :
Dresser l'inventaire de toutes les ressources déjà
disponibles ou potentielles dont les laboratoires et les entreprises
européennes disposent dans les domaines concernés.
L'exemple du physicien Albert Fert, médaille d'or du
CNRS remise en janvier 2004(3),
découvreur de la magnétorésistance géante
(GMR) et contributeur du développement de l'électronique
de spin, est typique. Ces découvertes n'ayant pas vraiment
suscité l'intérêt des industries européennes,
elles-mêmes ne disposant pas de commandes en ce sens,
ont été exploitées par l'industrie électronique
américaine(4).
En France, le CEA comme de nombreux autres laboratoires, disposent
encore, dans leurs cartons ou parmi leurs équipes, des
ressources permettant de reprendre la course aux super-technologies
de demain. Il est certain que le savoir-faire industriel acquis
outre-atlantique par des années d'exercice ne se réinventera
pas d'un seul coup. Mais il peut très vite être
retrouvé, voire repensé par des équipes
motivées. C'est de cette façon que les Chinois
ont envoyé un homme dans l'espace. C'est de cette façon
aussi, ne l'oublions pas, que les Airbus et les lanceurs Ariane
ont été mis en production.
Financer
sur budgets publics, hors des contraintes de l'OMC, par exemple
dans le cadre de crédits consacrés à la
R/D militaire ou à la recherche fondamentale civile,
plusieurs grands projets s'inscrivant dans les filières
énumérées ci-dessous.
A ce titre,
nous proposerons en priorité les super-calculateurs "classiques"
de nouvelle génération (viser le pétaflop),
l'ordinateur quantique, un système d'exploitation européen
à base de Linux, les robots ou systèmes conscients
(voir nos articles précités) ainsi que des plates-formes
ambitieuses en matière de nanotechnologies associées
aux biotechnologies(5).
Notes
(1)
Ce chiffre, calculé par nous, est
très approximatif, mais il indique une tendance. 
(2) Pour le moment, l'Europe achète
les ordinateurs dont elle a besoin à IBM ou à
d'autres grands constructeurs. C'est parfait, mais cela ne suffira
pas. Voir "Le nouvel ordinateur IBM power 4+ du CNRS "
http://www2.cnrs.fr/presse/communique/425.htm

(3)Voir le dossier concernant la remise de
la médaille d'or du CNRS au physicien Albert Fert http://www2.cnrs.fr/presse/communique/271.htm.
(4) IBM, utilisant la découverte de
la GMR (Giant Magneto-Resistive - 1988) mettra pour la première
fois cette technologie en application en 1997 dans une tête
de lecture pour disque dur, supplantant les technologies antérieures
utilisées dans le domaine. Ces têtes sont actuellement
produites et commercialisées au rythme de 615 millions
par an.
Signalons qu'il existe aujourd'hui un très fort enjeu
avec la TMR des "jonctions tunnel magnétiques"
[Tunnel MageticoResistance, TMR], prometteuse d'applications.
L'une d'elle consiste en la réalisation des MRAM (mémoire
d'ordinateur non volatile), qui devraient s'intégrer
au plus vite dans le créneau de la téléphonie
mobile, de l'informatique portable ou de l'électronique
embarquée. La mise sur le marché de composants
fonctionnels est annoncée pour 2004/2005. Notons avec
un intérêt certain que les premiers développement
de MRAM devraient être localisés en France, à
Corbeil-Essonne (consortium Altis associant IBM et la société
allemande Infineon) et à Crolles, près de Grenoble
(consortium Motorola-ST Microelectronics-Philips). 
(5) Un correspondant, président d'Europe-Shareware
(organisation internationale regroupant les auteurs/entreprises
européens du shareware http://www.europe-shareware.org/)
souhaite apporter les précisions suivantes concernant
les logiciels d'entreprise:
"Où le marché est bien régulé,
les entreprises européennes sont fortes : on oublie parfois
de le mentionner, mais les éditeurs européens
de logiciels sont en position de force sur le marché
des logiciels pour entreprise. Impossible aujourd'hui d'être
auditeur, contrôleur de gestion, financier ou simple comptable
sans avoir une bonne maîtrise des logiciels SAP (géant
allemand des ERP). Les logiciels de Business Objects ou Sage
sont aussi souvent incontournables.
La plus grande société de consulting en informatique
d'entreprise est européenne : Accenture. Par son biais
de nombreux logiciels européens sont adoptés dans
les entreprises américaines, chinoises, japonaises et
autres. Opera est le navigateur par défaut des téléphones
mobiles américains (Motorola), japonais, chinois et bien
entendu européens.
oXygen est l'éditeur XML professionnel utilisé
par EADS, le Los Alamos National Laboratory, les universités
de Münich, d'Oxford, de Montreal, de Berkeley, le département
recherche de Sony, Siemens, Toshiba, l'Académie Nationale
Américaine des Sciences, VeriSign...et bien d'autres.
Les marchés où les éditeurs européens
sont faibles sont souvent les marchés où les autorités
antitrust ne voient pas leurs conseils appliqués par
le pouvoir politique. Le cas Microsoft doit absolument être
réglé.
- Capital risque. Les entreprises européennes du logiciel,
à l'instar de leurs homologues américaines de
la Silicon Valley, ont besoin de fonds de capital risque. Le
secteur du logiciel européen n'a véritablement
décollé durant les années 1990 que grâce
aux avantages fiscaux enfin donnés aux fonds de capital
risque.
Nous avons au sein d'Europe Shareware plusieurs exemples illustrant
ceci, le plus célèbre étant Opera ASA (développeur
du navigateur Opera, numéro 1 mondial des navigateurs
pour téléphones mobiles) qui vient de lever en
Bourse environ 15 millions d'euros.
Ce n'est pas tant le soutien de l'État que des sommes
importantes du capital risque pour les entreprises européennes
qui fait défaut (le créateur du DivX est français,
malheureusement il s'est installé aux USA
où se trouvaient des investisseurs pour son projet).
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