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Les bibliothèques numériques

12 pages

le 26/10/97 - Herve.Le_Crosnier@

Communication présentée le 26 octobre 1997 au Forum initiatives : inforoutes et technologies de l'information : une chance pour le développement économique et social dans l'aire francophone Asie du Sud-Est, Chine, Océan Indien, Pacifique qui s'est déroulé à Hanoï.

L'internet est une structure complexe construite autour d'une composante technologique normalisée et d'une composante sociale favorisant l'échange d'informations. Ces deux aspects cohabitent et s'influencent mutuellement.

Les documents numériques sont au confluent de ces deux composantes :

  • créés pour servir de support à une communication des idées et des connaissances, ils bénéficient d'une normalisation qui permet d'envisager un accès démultiplié et une garantie d'archivage pour les années à venir ;

  • créés dans un univers en réseau, ils peuvent être exploités (lecture, critique et citation) en mode local comme en mode connecté. Les possibilités de l'intelligence collective et de la gestion répartie permettent d'envisager la diffusion plus rapide des connaissances dans l'ensemble des pays. Cette situation de grande normalisation est très nouvelle dans le domaine des documents électroniques, rompant avec les expériences de la télévision, de la vidéo ou des disques optiques (Cd-Rom, vidéodisques) et ouvre la perspective de construction de véritables bibliothèques numériques.

L'existence de documents numériques normalisés et transmissibles nous impose de prendre dans toute sa force et son ampleur le terme de "bibliothèque numérique". Dans cette métaphore, on retrouve toute la polysémie qui s'attache à la bibliothèque. La bibliothèque est un lieu unique qui regroupe diverses fonctions ayant trait à l'utilisation sociale des documents :

  • un réservoir de documents, de préférence inépuisable : dans l'imaginaire, une bibliothèque doit posséder toutes les connaissances produites. Les bibliothécaires ont su répondre à cette aspiration en organisant des réseaux de bibliothèques pour le prêt de documents ;

  • un lieu de confrontation du lecteur avec l'écrit et le multimédia, dans une situation qui permet de lire un document, de le retrouver dans la masse des documents, de le citer pour le relire et le critiquer ;

  • un lieu de conservation des documents pour des délais qui dépassent la vie des individus ;

  • un lieu d'organisation des connaissances par la classification et le catalogage des documents. Parce qu'il permet l'accès aux documents par le sujet traité, le catalogue des bibliothèques modernes dépasse son rôle d'outil de gestion pour devenir un moment de la valorisation des documents ;

  • un lieu où sont rendus des services au public : aide bibliographique, conseils, informations locales et internationales sur les organismes et les associations, et pour certaines bibliothèques des activités en direction de publics spécifiques : heure du conte pour les enfants, bibliothèques sonores pour les mal-voyants, ...

  • un lieu d'animation de la vie intellectuelle dans les villes et les pays, par la promotion du livre, par les débats avec les auteurs, par les expositions... ;

  • un lieu de redistribution sociale, permettant à tous d'accéder aux documents et à la connaissance par delà les différences de revenus ;

  • un lieu de défense de la diversité linguistique et culturelle.

Comment retrouver toutes ces facettes des bibliothèques dans l'univers des documents numériques en réseau ? Voici le pari que doivent relever les bibliothèques numériques. Elles sont encore balbutiantes, écartelées entre les pressions des producteurs d'information, notamment sur la question des "droits d'auteurs", les attentes du public pour un accès gratuit et généraliste à toute l'information, et enfin les contraintes techniques et organisationnelles. Mais elles représentent des projets fédérateurs qui sont tout à la fois

  • un moteur de la recherche, tant dans le domaine des réseaux support (capacité de stockage, de recherche documentaire et de transfert des données) que de la gestion documentaire (amélioration et la lisibilité des documents, organisation évolutive de la connaissance, adaptée aux modes d'émergence et de renouvellement de la production documentaire) ;

  • un moteur de la démocratie, en élargissant l'accès à la connaissance et aux documents dans leurs formes les plus modernes (accès par recherche de mots, rapidité de circulation de l'information, sélection thématique, partage social de la lecture...)

  • un moteur de la coopération entre les pays pour que la connaissance soit rendue disponible à tous, quel que soit le niveau de richesse des pays.


1 - Les documents numériques

 

La numérisation de toutes les formes de documents permet leur exploitation sur les réseaux. Mais cela implique une forte normalisation, depuis les unités de base (les caractères pour l'écrit [1], les couleurs pour les images....) jusqu'aux éléments d'organisation en vaste documents (HTML [2], utilisation de scripts dans les documents interactifs, systèmes de numérotation de documents [3]...). C'est le développement de l'internet qui a permis l'ouverture d'un réel processus international de normalisation qui soit à la fois rapide, efficace , et appuyé sur une expérimentation continue [4].

 

Sur un réseau de la taille de l'internet, on ne peut pas longtemps fonctionner avec des modèles "propriétaires", comme les divers fichers de traitement de texte, ou les encodages de caractères dépendant des machines utilisées... La force de l'internet est d'avoir su trouver un processus de normalisation coopératif. L'IETF [5] permet à des groupes de travail de proposer des "request for coments" qui deviendront normes après critique collective, et surtout mise à disposition d'au moins deux logiciels du domaine public permettant de voir fonctionner les idées proposées. Ce processus, en faisant collaborer les informaticiens de par le monde, a permis la réalisation d'outils techniques très sophistiqués mis à disposition gratuitement. Tous les types de documents peuvent être lus par des "visualiseurs" publics. Que l'on se rappelle les difficultés techniques provoquées par la vidéo il y a seulement quelques années pour mesurer le changement de perspective.

Dès lors, tout document qui est produit en respectant cette normalisation peut être lu par des postes de travail très divers, rapprochant les documents numériques du statut des documents imprimés. Ce processus permet d'envisager la constitution de bibliothèques numériques réparties, qui ne soient pas soumises à la maintenance technologique de tel ou tel fabricant particulier, comme cela est encore le cas pour les CD-Rom.

Quels sont les documents numériques les plus courants actuellement ? Essayons d'en faire une typologie, qui nous servira de guide pour évaluer les modèles d'organisation et les modèles économiques qui fondent les bibliothèques numériques.

 

Les journaux électroniques

Les journaux électroniques constituent le versant le plus structuré de la production des documents numériques. Dans ce cadre, on attachera une importance déterminante aux journaux électroniques scientifiques[6]. En raison de l'histoire de l'internet et de son développement dans le cadre universitaire, les premières expériences ont concerné les journaux scientifiques. Aujourd'hui, la majeure partie des titres reconnus par la communauté universitaire ont des versions électroniques, accessibles par abonnement.

On voit aussi apparaitre des journaux qui n'ont pas de contrepartie imprimée. Ces nouveaux journaux explorent les voies de la diffusion multimédia en réseau :

  • ajout d'illustrations sonores ou vidéo,
  • mise à disposition des annexes (données brutes des expériences, programmes informatiques...)
  • applications informatiques permettant des animations et des modèles (applets JAVA, modélisation chimique en 3D..).
  • commentaires publics sur les articles coeur, permettant de matérialiser une lecture sociale des connaissances[7].

 

Les documents pédagogiques

L'enseignement assisté par ordinateur se double aujourd'hui de la conception d'un enseignement "à distance" et "asynchrone" [8]. Les documents pédagogiques sont souvent formés de modules qui sont articulés différemment en fonction de l'enseignement proposé, ou bien suivant le parcours personnalisé de l'apprenant [9]. Ces documents, de consultation individualisée, bénéficient de la synergie permise par le réseau avec les outils de communication interpersonnelle (groupe de news, messagerie, salons de débats en direct (chat room) ou même les outils de rédaction coopérative. L'apprenant n'est plus isolé, mais s'inscrit dans un groupe, ce qui est plus propice à l'apprentissage (et distingue plus nettement les documents numériques en réseau des documents imprimés).

On trouve encore assez peu de documents de ce type en français, mais gageons que l'action conjointe des éditeurs et des formateurs permettront rapidement un décolage de ce secteur. D'autant que des outils de création et d'organisation adaptés au télé-enseignement commencent à exister [10].

 

Les documents publics

Les administrations des divers pays et regroupements régionaux produisent en masse des informations qui sont actuellement diffusées (souvent gratuitement, ou à très bas prix) en version imprimée. D'autres documents ne sont pas publiés faute d'un marché suffisant (rapports de mission). Le réseau informatique permet une diffusion de l'information publique à un faible coût, ce qui est à la fois une source d'économie pour les États, mais aussi une source de diffusion ciblée et élargie pour les citoyens [11]. Ces documents sont en général des versions offertes directement en traitement de texte, ou suivant le format pdf [12].

La numérisation du patrimoine

Des documents conservés dans les réserves, des manuscrits rares et précieux, des photographies,... peuvent maintenant être survolés (même si la qualité de la numérisation sur internet a encore besoin de progresser) et servir de documents de substitution quand l'accès à l'original est impossible. Cependant, les documents numériques en mode image sont en général volumineux, et difficiles à télécharger. La duplication dans des lieux proches de la consultation est nécessaire. Le Cd-Rom reste un bon candidat pour une large distribution de ces documents.

 

Les documents personnels

Les "pages personelles", qui permettent l'auto-édition à tous les internautes constituent une des originalités de l'internet. Chaque artiste, poète, chroniqueur amateur, chaque spécialiste, chaque association ou ONG peut dorénavant laisser ses documents accessibles. Les questions de la validation des informations, et du captage de l'attention restent cependant ouvertes.

Les webzines et E-zines [13], versions numériques des journaux d'amateurs sont une manière plus collective de cette nouvelle forme d'auto-édition.

 

La presse électronique

Un grand nombre de journaux proposent maintenant un site web, qui permet à la fois de consulter l'édition du jour (en général sur abonnement), mais aussi des dossiers d'archives et de participer à des débats autour des questions d'actualité. Commencent à apparaître des journaux qui n'existent que sur le web [14].

 

Les médias et l'internet

Le mariage des médias de diffusion (radio, télévision) et de l'internet reste problématique, tant ces deux catégories sont différentes. Cependant, de nombreux médias proposent des services sur le réseau [15], souvent avec des extraits sonores ou de la vidéo. Et dans les pays à forte infrastructure téléphonique, certains médias diffusent en direct et en permanence sur le réseau, ce qui n'est pas sans poser des problèmes de monopolisation de la bande passante.

2 - les problèmes posés par les documents numériques aux bibliothèques

En reprenant les diverses missions des bibliothèques, nous pouvons pointer les contraintes nouvelles que font peser les documents numériques, afin d'évaluer le rôle des bibliothèques numériques.

 

un réservoir de documents

Une bibliothèque ne peut contenir toute la production documentaire. Mais ses missions s'étendent pour proposer à un lecteur d'un point quelconque du monde d'accéder à toute la production éditoriale (notion de l'UAP : universal availability of publication). Certains ont cru que l'ubiquité des documents numériques permettait aisément de résoudre ce dilemme. Or les temps de chargement, l'occupation des lignes et des serveurs rendent difficile l'accès à des documents placés à grande distance. Cette situation est pire encore dans les pays ayant une mauvaise infrastructure téléphonique, ou ceux connaissant une censure des accès extérieurs. Les bibliothèques numériques peuvent :
  • copier certains documents en mode local (notion de miroir)
  • hiérarchiser l'accès aux documents, en distinguant une collection-coeur, disponible en mode local, des collections accessibles au travers d'un réseau de coopérateurs (des bibliothèques partenaires qui se partagent les achats ou les copies de documents électroniques), voire des documents qui sont obtenus uniquement si l'utilisateur en finance l'accès. C'est un tel découpage qui est à la base du projet de l'Université de Californie [16].

un lieu de confrontation du lecteur avec les documents

Les documents électroniques doivent être lus au travers d'un appareillage complexe, perpétuellement remis à jour (augmentation de la puissance, nouvelles versions des logiciels de navigation et de lecture...). Ceci n'est pas possible pour les individus isolés. Les bibliothèques ont alors pour mission de fournir l'appareil de lecture, en complément de l'accès au réseau.

La facilité d'utilisation d'un ordinateur s'est grandement améliorée, mais une formation, un accompagnement et un soutien au lecteur sont encore indispensables. C'est un des enjeux permettant la généralisation de la nouvelle lecture. Faillir à cette mission renforcerait les inégalités devant l'accès à l'information.

 

un lieu de conservation des documents

Les documents numériques sont sensibles à l'évolution technologique et aux changement d'organisation des serveurs. Un document peut disparaître parce que le webmestre a réorganisé son serveur. Un document sur support magnétique doit être vérifié et rechargé régulièrement (l'expérience des disquettes anciennes doit éclairer sur ce point). Enfin, un document numérique doit être "maintenu", c'est à dire transcodé régulièrement pour rester lisible au fil de l'évolution des normes et des technologies.

Qui va prendre en charge cette conservation et cette maintenance ? Peut-on faire simplement confiance aux producteurs (éditeurs, universités, laboratoires, individus) ? Cela semble aléatoire, et les quelques premières années d'expérience du web sont éclairantes : de très nombreux liens sont rapidement obsolètes, et des documents introuvables.

Cette conservation, qui est onéreuse [17], peut être répartie entre de nombreuses bibliothèques. C'est une opportunité pour le réseau mondial des bibliothèques. Dans ce cadre, les accords de coopération entre pays et zones linguistiques sont déterminants.

un lieu d'organisation des connaissances

En cataloguant les documents (description bibliographique, indexation) et en les classifiant, les bibliothèques permettent une vision cohérente de la connaissance. L'accès devient possible par sujet (recherche documentaire) et par thème et point de vue (classification). La navigation dans les rayons remplissant le rôle de la découverte par proximité.

Les documents numériques, qui peuvent être présentés en plusieurs endroits d'un arbre classificatoire sont beaucoup plus plastiques. On peut donc imaginer pour eux des modes de classification qui soient évolutifs (pour suivre le développement de la connaissance) et hiérarchisés (du document destiné au grand-public vers le document spécialisé par exemple).

Cependant, ce travail ne sera pas entièrement automatique, comme le rêvent les concepteurs de moteurs de recherche. La qualité de l'organisation du savoir, sa capacité à répondre aux attentes des lecteurs à partir de l'analyse des documents sont des critères profondément versatiles.

Les bibliothèques numériques sont le lieu d'articulation entre les outils automatiques (moteurs de recherche, thésaurus, réseaux sémantiques, réseaux de documents, outils linguistiques...) et la réflexion humaine sur l'organisation des connaissances : la classification elle-même, mais aussi la capacité à repérer les évolutions, à promouvoir des documents (aspect communication du travail des bibliothèques), à indiquer la cible visée (débutant ou expert...).

Enfin, les catalogues de bibliothèque distinguent la langue du document de la langue de sa fiche catalographique (et éventuellement de son résumé). L'utilisateur veut savoir s'il doit prendre le temps de lire un document. Cette sélection est d'autant plus rapide et efficace qu'elle est faite dans sa langue maternelle. Le multilinguisme des fiches catalographiques et de la navigation est un premier pas avant la traduction des documents eux-mêmes.

un lieu offrant des services au public

Les bibliothèques sont un lieu d'accueil, dans lesquels un (ou une) bibliothécaire peut guider le public, souvent désorienté par la masse documentaire. Mais aussi un lieu où sont proposés des services, dans l'activité même de la bibliothèque (animation, expositions, constitution de fonds spécialisés : annuaires, plans...).

Reproduire cette notion dans une bibliothèque numérique reste essentiel. Un lecteur distant qui fréquente une bibliothèque numérique peut avoir besoin d'aide, de conseils, de guidage. La disponiblité de bibliothécaires pour des réponses en direct (chat) ou en différé (messagerie) développent la confiance qu'un lecteur peut accorder à une bibliothèque numérique.

 

Mais plus généralement, la réalisation d'expositions numériques [18], la promotion de journaux ou de documents numériques, la constitution de banques de données spécifiques (liste des médecins d'une ville, des associations, programmes culturels...) constituent des services que peut proposer une bibliothèque numérique.

Une bibliothèque numérique n'est pas un éditeur particulier, c'est au contraire un lieu d'intégration de la production documentaire que des lecteurs viennent visiter au travers d'un réseau informatique. Les modes de relations entre les bibliothécaires et les lecteurs s'en trouvent bouleversés. Il faut franchir ce cap en trouvant de nouvelles solutions humaines. La désintermédiation renforceraient la marginalisation de ceux qui ont le plus de difficultés face à l'écrit et à la navigation dans l'univers des informations.

un lieu d'animation culturelle

La sur-information est aussi une forme de brouillage de l'information. les actions culturelles, en privilégiant certains documents, regroupés autour de thèmes ou d'auteurs sont des instants de valorisation. A-t-on besoin d'un tel service sur le réseau ?

La seconde lecture que permet la réalisation d'expositions, d'animations est nécessaire pour réveiller la curiosité. La confrontation directe avec les auteurs est aussi un complément précieux.

Le réseau rend possible des animations collectives, des rencontres virtuelles... avec les principaux acteurs culturels. Certes, cela est encore embryonnaire en raison de la faible bande passante. Mais les évolutions en ce domaine sont rapides. Et puis nous pouvons privilégier l'écrit, les débats par messagerie ou groupes de news.

 

un lieu de redistribution sociale

Ce thème, qui est très présent dans la métaphore de bibliothèque numérique, est si important qu'il constitue l'essentiel de la troisième partie de cet exposé.

Les premiers documents numériques ont été offerts gratuitement sur le réseau. Mais cela ne saurait durer. Il faut du travail pour produire les documents et les diffuser sur le réseau (rédaction, mise en page, enquête...), donc des ressources financières. Celles-ci peuvent provenir de la publicité, mais on risque l'homogéneisation culturelle au service de la marchandise [19]. Ou bien des lecteurs.

Il existe une tendance très forte aujourd'hui à faire payer la consommation de chaque acte de lecture (pay per view). Cette tendance a un double revers :

  • elle limite la curiosité intellectuelle (quand j'achète un journal, je découvre des articles que je n'aurais pas forcément lu si je devais les demander - et payer- isolément)
  • elle limite l'accès des personnes ou des groupes (associations, ONG, pays...) défavorisés qui ne peuvent s'offrir des accès à l'information sans pouvoir budgetter les dépenses.

Les bibliothèques depuis un siècle achètent forfaitairement (abonnements, achat des livres) pour diffuser dans toute leur zone d'influence. C'est ce processus de redistribution sociale qu'il faut adapter à l'univers des documents numériques en réseau. La question centrale n'est pas entre la gratuité et le paiement, mais plutôt entre le paiement forfaitaire (qui permet aussi la redistribution légitime, par exemple entre collègues, ou d'un enseignant vers ses étudiants, ou encore d'un pays riche vers un pays pauvre) et le paiement à l'unité (qui est aussi représenté par le droit de prêt, les nouvelles conceptions sur la propriété des banques de données, ou encore les limites aux photocopies légitimes).

un lieu de promotion des langues et des cultures

La bibliothèque permet de promouvoir et valoriser la diversité culturelle et linguistique.

Le réseau informatique est aujourd'hui dominé par l'anglais, avec les inconvénients que cela entraine sur les expressions dans les autres langues. Or nous pensons plus aisément dans notre langue maternelle. Les spécialistes peuvent lire des documents en anglais, car ils ré-interprètent le texte en fonction de leurs propres connaissances. Mais, à part les anglophones, il leur est beaucoup plus difficile de produire des idées nouvelles dans cette langue, parce qu'une idée, même scientifique ou technique, est associée à toute les pensées et les conceptions d'un individu. Les idées nouvelles sont pensées dans la langue maternelle. Ceci conduit à distinguer la langue de la pensée de la langue de la communication mondiale de la science (c'est encore pire dans les domaines artistiques ou émotionnels). Et pour cela favoriser les traductions, les mises en correspondance de texte dans plusieurs langues, les éditions multilingues... Le réseau, en limitant les frais de reproduction, rend cela possible. Mais il faut une volonté politique à la source pour financer la production documentaire dans diverses langues conjointement.

3 - L'économie des bibliothèques numériques

La mise au point de bibliothèques numériques efficaces, fonctionnant en mode répartie, capable de répondre à des demandes très diverses, et proposant des documents numériques variés reste un sujet de recherches techniques. Des questions de bande passante, de fonctionnement des serveurs, de modèles de recherche documentaire sont posées. Des programmes de recherche ambitieux sont organisés pour lever ces contraintes. Gageons que les avancées techniques dans ces domaines se feront très rapidement.

Plus difficile est la mise au point d'un modèle économique qui puisse concilier les deux versants de la production et de la diffusion des documents numériques :

  • permettre une juste rétribution des auteurs et de l'ensemble de l'équipe de production (le multimédia s'apparente beaucoup au cinéma pour la nécessaire coordination de compétences diverses). Cette rétribution est le gage de l'expansion de la production, et des emplois associés.
  • permettre une diffusion démocratique de la connaissance, dans chaque pays, et entre les divers pays du monde. Cette capacité à promouvoir l'égalité devant l'information est le gage de l'expansion mondiale de la connaissance et de l'éducation, avec les nouvelles perspectives sociales qui vont de pair.

 

Le droit d'auteur permettait jusqu'à présent cet équilibre. Il défendait l'auteur, dans son droit moral (pas de modification intempestive de l'oeuvre) comme dans ses droits patrimoniaux (revenus proportionnels à l'audience). Mais il défendait aussi les droits du lecteur : possibilité d'utiliser une oeuvre plusieurs fois (relecture, annotations privées), pour des usages légitimes [20] (prêt à un ami, photocopies distribuées à des étudiants...) tout en garantissant l'anonymat du lecteur.

Il convient de reproduire ces éléments sur le réseau pour les documents numériques [21]. Or la tendance générale va en sens contraire, pour soumettre toutes les productions de documents sous un régime de propriété exclusive (droit sui generis) qui limite les usages légitimes, et qui soumet le lecteur au contrôle permanent des producteurs. C'est cet enjeu qui a été au centre des débats de décembre 1996 de l'OMPI à Genève [22].

On doit aussi constater que tous les documents ne peuvent se placer du même point de vue pour la cohésion sociale (documents publics), la culture (documents d'archives, numérisation du patrimoine) ou l'expansion de la connaissance (périodiques scientifiques). Un modèle économique pour les vidéo-clips ne peut s'appliquer aux articles scientifiques sans mettre en danger bien d'autres aspects de la vie sociale, et de l'équilibre mondial [23].

 

Les licences collectives

Une des solutions que peuvent explorer les bibliothèques numériques est celle des licences collectives [24]. On retrouve dans ce modèle le fonctionnement habituel des bibliothèques : prise d'un abonnement puis lecture libre par tous les lecteurs de la bibliothèque. Cette solution permet de définir des politiques de site (choix des titres de périodiques), de hiérarchiser les demandes en fonctions des besoins, de garantir l'anonymat des lecteurs, de tracer des collaborations entre institutions pour que l'ensemble de la production éditoriale puisse être disponible.

Cela impose aux bibliothèques numériques de réfléchir à leur fonctionnement dans un cadre élargi. Ainsi, pour garantir l'anonymat du lecteur (qui dans le domaine de la recherche scientifique est indispensable), il est nécessaire que l'éditeur ne connaisse qu'un seul interlocuteur, la bibliothèque, et que les transactions se fassent par le biais d'un seul numéro de machine. Mais cette logique est contradictoire avec la volonté de rediffuser un document électronique pris en licence au sein d'un réseau de campus.

La construction collective de bibliothèques numériques permet d'intégrer le fait que certains participants à un réseau ne peuvent trouver de ressources financières (par exemple dans les collaborations internationales entre des pays riches et d'autres en voie de développement).

La négociation de licences va devenir une activité importante des bibliothèques, et il convient dès maintenant de réfléchir à des formes coopératives qui permettent d'offrir l'accès aux informations à des groupes, des ONG, des pays qui ne pourraient négocier de façon isolée.

 

4 - Maintenir le cap de la diffusion démocratique de la connaissance

Dans l'univers mouvant du réseau, les situations sont instables. Certains profitent de la modification technique de l'apparition des documents numériques pour imposer de nouvelles règles qui limitent les droits du lecteurs, et qui battent en brêche les efforts fournis depuis un siècle par les bibliothèques pour permettre l'accès de tous aux livres et maintenant aux autres documents [25].

Les bibliothèques numériques, en s'appuyant sur l'expérience des bibliothèques d'artefact, en conservant la polysémie associée au mot de bibliothèque sont des outils pour proposer une nouvelle orientation à la diffusion de la connaissance à l'heure du réseau. Elles sont l'outil d'une économie de la connaissance, qui permette de réduire les inégalités devant l'accès à l'information, notamment aux informations scientifiques de base et aux informations nécessaires pour l'éducation et la citoyenneté.

La volonté qui porte les bibliothèques numériques à promouvoir l'égalité face à la nouvelle documentation numérique doit aussi s'étendre à la production de documents. Car en filigrane un autre danger se profile : en devenant instantanément disponibles dans le monde entier, les documents numériques tendent à favoriser la production culturelle et scientifique de certains pays déjà largement pourvus en pouvoir économique et symbolique. Une homogénéisation culturelle est à craindre. Le vecteur principal de cette tendance à l'hégémonie culturelle est avant tout la télévision. L'internet, grâce à son fonctionnement interactif, peut devenir un outil de la défense du multilinguisme et de la cohabitation des cultures. Mais cela demande une orientation politique claire.

Nous devons considérer l'internet et le cyberespace non pas comme un "septième continent", ou un nouveau lieu de circulation de l'information, mais plus simplement comme un nouvel enjeu économique et culturel agissant à l'échelle du monde. C'est un nouveau système nerveux pour des relations et des rapports bien ancrés dans notre réalité physique.

L'internet est avant tout un espace géopolitique et geoéconomique. Porter dans cet espace la défense de l'accès démocratique à la connaissance, de la diversité culturelle et linguistique est un pari que nous pouvons mener à bien. Que nous devons réussir pour que les fruits positifs de la mondialisation (l'échange entre tous les hommes et l'équilibrage égalitaire des niveaux de vie) puissent être cueillis. Au bénéfice de tous, en développant de nouvelles perspectives sociales, culturelles et en assurant la paix dans le monde. Les bibliothèques numériques participent de cette réflexion globale sur une société démocratique de l'information.

Caen, le 30 septembre 1997.
Hervé Le Crosnier


Notes bibliographiques

 

1 Le format normalisé ISO 10646, Universal character set correspond à Unicode 2.0 et permet d'encoder les caractères de la totalité des langues écrites.
Plus d'information à : http://www.unicode.org/

 

2 Hypertext Markup Language.
La version 4.0 est maintenant disponible :
http://www.w3.org/TR/WD-html40-970708

 

3 URN : Uniform resource number.  

4 Christian Huitema. - Et Dieu créa l'internet. - Eyrolles, 1995.

 

5 IETF : Internet engineering task force.
Structure technique de concertation dépendant de l'Internet society.

 

6 Ghislaine Chartron. - La presse périodique scientifique sur les réseaux. - In : Les nouvelles technologies dans les bibliothèques / sous la direction de Michèle Rouhet. - Editions du Cercle de la Librairie, 1995.
(version électronique : http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d03/3chartron.html)

 

7 John Seely Brown et Paul Duguid. - The social life of Documents. - First monday [journal électronique], vol 1, num 1, mai 1996.
http://www.firstmonday.dk/

 

8 voir le journal spécialisé :BR> Journal of asynchronous learning networks :
http://www.aln.org/alnweb/journal/issue1/JALN1_ma.htm

 

9 pour faciliter cette circulation personnalisée, on essaie aujourd'hui de définir un ensemble de métadonnées permettant de cataloguer les ressources pédagogiques :
Instructional managements systems projects :
http://www.imsproject.org/metadata/

 

10 Michael J. Albright. - Web Course Authoring and Management Systems. - MC Journal: The Journal of Academic Media Librarianship [journalm électronique], v5#1, Summer 1997:14-23.
http://wings.buffalo.edu/publications/mcjrnl/v5n1/inter.html

 

11 Hervé Le Crosnier. - L'économie de l'information dans le contexte des nouvelles technologies. - In : Les documents publics à l'heure d'internet et du numérique, journée d'étude organisée par l'ADBS, 18 juin 1997.
http://www.info.unicaen.fr/herve/pub97/juin/

 

12 PDF : portable document format - format de fichier qui permet d'imprimer les documents suivant une présentation typographique très proche de l'original. Ce format est associé au logiciel Acrobat Reader

 

13 John Labovitz's E-zine list :
http://www.meer.net/~johnl/e-zine-list/

 

14 par exemple le journal Slate :
http://www.slate.com, produit par Microsoft

 

15 par exemple :
http://www.cnn.com
http://www.france3.fr

 

16 UCDL : University of California Digital Library.
Le rapport préparatoire est disponible en version pdf :
http://sunsite.berkeley.edu/UCDL/title.html

 

17 John Mackenzie Owen. - Digital archiving for libraries. Message électronique diffusé le 27 novembre 1996 sur la liste arl-ejournal@cni.org

 

18 ainsi cette exposition réalisée en 1994 par la Bibliothèque scientifique de l'Université de Caen concernant le centenaire de la découverte des rayons X :
http://www.unicaen.fr/expoRontgen/SommaireRontgen.html

 

19 Guy Debord. - La société du spectacle. - Gallimard.

 

20 en anglais fair use. Voir la référence :
Fair use in the electronic age : serving the public interest. 18 janvier 1995.
http://arl.cni.org/scomm/copyright/uses.html

 

21 Hervé Le Crosnier. - L'influence de l'internet sur l'économie des bibliothèques. - In : L'économie des bibliothèques, sous la direction de Jean-Michel Salaün. - Editions du Cercle de la Librairie, 1997.

 

22 Pamela Samuelson (Big media beaten back) and John Browning (Africa 1, Hollywood 0), articles regroupés dans Confab clips copyright cartel : how a grab for copyright power was foiled in Geneva. - Wired, mars 1997, p. 31-64 et 178-188.

 

23 "Dans une économie de la connaissance, même la plus légère modification dans la manière dont le savoir ou l'information est possédé, acheté ou vendu affecte directement les opportunités économiques pour les pays en voie de développement".
Wendy Richard Bollentin. - The knowledge roadblock. - On the Internet, 1996,nov. dec., p. 6-8

 

24 L'université de Yale, sous l'impulsion de Ann Okerson propose de nombreuses réflexions et des conseils sur la négociation de licences collectives.
Le serveur est dupliqué en France :
http://enssibhp.enssib.fr/miroir/liblic/

 

25 Pamela Samuelson. - Copyright and digital libraries. - Communications of the ACM, avril 1995, 38(3), p. 15-21,110.


Hervé Le Crosnier,
Page personnelle

Contexte de rédaction
de cet article

Courrier électronique
Herve.Le_Crosnier@
info.unicaen.fr


Texte rédigé par Hervé Le Crosnier le 2 octobre 1997
URL de référence : http://www.info.unicaen.fr/herve/pub97/hanoi/