Les bibliothèques
numériques |
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12 pages |
le 26/10/97 - Herve.Le_Crosnier@ |
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26 octobre 1997 au Forum initiatives : inforoutes et technologies
de l'information : une chance pour le développement économique
et social dans l'aire francophone Asie du Sud-Est, Chine, Océan Indien,
Pacifique qui s'est déroulé à Hanoï.
L'internet est une structure complexe construite autour d'une composante technologique normalisée et d'une composante sociale favorisant l'échange d'informations. Ces deux aspects cohabitent et s'influencent mutuellement.
Les documents numériques sont au confluent de ces deux composantes
:
L'existence de documents numériques normalisés et transmissibles nous impose de prendre dans toute sa force et son ampleur le terme de "bibliothèque numérique". Dans cette métaphore, on retrouve toute la polysémie qui s'attache à la bibliothèque. La bibliothèque est un lieu unique qui regroupe diverses fonctions ayant trait à l'utilisation sociale des documents :
Comment retrouver toutes ces facettes des bibliothèques dans l'univers des documents numériques en réseau ? Voici le pari que doivent relever les bibliothèques numériques. Elles sont encore balbutiantes, écartelées entre les pressions des producteurs d'information, notamment sur la question des "droits d'auteurs", les attentes du public pour un accès gratuit et généraliste à toute l'information, et enfin les contraintes techniques et organisationnelles. Mais elles représentent des projets fédérateurs qui sont tout à la fois
1 - Les documents numériquesLa numérisation de toutes les formes de documents permet leur exploitation sur les réseaux. Mais cela implique une forte normalisation, depuis les unités de base (les caractères pour l'écrit [1], les couleurs pour les images....) jusqu'aux éléments d'organisation en vaste documents (HTML [2], utilisation de scripts dans les documents interactifs, systèmes de numérotation de documents [3]...). C'est le développement de l'internet qui a permis l'ouverture d'un réel processus international de normalisation qui soit à la fois rapide, efficace , et appuyé sur une expérimentation continue [4]. Sur un réseau de la taille de l'internet, on ne peut pas longtemps fonctionner avec des modèles "propriétaires", comme les divers fichers de traitement de texte, ou les encodages de caractères dépendant des machines utilisées... La force de l'internet est d'avoir su trouver un processus de normalisation coopératif. L'IETF [5] permet à des groupes de travail de proposer des "request for coments" qui deviendront normes après critique collective, et surtout mise à disposition d'au moins deux logiciels du domaine public permettant de voir fonctionner les idées proposées. Ce processus, en faisant collaborer les informaticiens de par le monde, a permis la réalisation d'outils techniques très sophistiqués mis à disposition gratuitement. Tous les types de documents peuvent être lus par des "visualiseurs" publics. Que l'on se rappelle les difficultés techniques provoquées par la vidéo il y a seulement quelques années pour mesurer le changement de perspective. Dès lors, tout document qui est produit en respectant cette normalisation peut être lu par des postes de travail très divers, rapprochant les documents numériques du statut des documents imprimés. Ce processus permet d'envisager la constitution de bibliothèques numériques réparties, qui ne soient pas soumises à la maintenance technologique de tel ou tel fabricant particulier, comme cela est encore le cas pour les CD-Rom. Quels sont les documents numériques les plus courants actuellement ? Essayons d'en faire une typologie, qui nous servira de guide pour évaluer les modèles d'organisation et les modèles économiques qui fondent les bibliothèques numériques. Les journaux électroniquesLes journaux électroniques constituent le versant le plus structuré de la production des documents numériques. Dans ce cadre, on attachera une importance déterminante aux journaux électroniques scientifiques[6]. En raison de l'histoire de l'internet et de son développement dans le cadre universitaire, les premières expériences ont concerné les journaux scientifiques. Aujourd'hui, la majeure partie des titres reconnus par la communauté universitaire ont des versions électroniques, accessibles par abonnement. On voit aussi apparaitre des journaux qui n'ont pas de contrepartie imprimée. Ces nouveaux journaux explorent les voies de la diffusion multimédia en réseau :
Les documents pédagogiquesL'enseignement assisté par ordinateur se double aujourd'hui de la conception d'un enseignement "à distance" et "asynchrone" [8]. Les documents pédagogiques sont souvent formés de modules qui sont articulés différemment en fonction de l'enseignement proposé, ou bien suivant le parcours personnalisé de l'apprenant [9]. Ces documents, de consultation individualisée, bénéficient de la synergie permise par le réseau avec les outils de communication interpersonnelle (groupe de news, messagerie, salons de débats en direct (chat room) ou même les outils de rédaction coopérative. L'apprenant n'est plus isolé, mais s'inscrit dans un groupe, ce qui est plus propice à l'apprentissage (et distingue plus nettement les documents numériques en réseau des documents imprimés). On trouve encore assez peu de documents de ce type en français, mais gageons que l'action conjointe des éditeurs et des formateurs permettront rapidement un décolage de ce secteur. D'autant que des outils de création et d'organisation adaptés au télé-enseignement commencent à exister [10]. Les documents publicsLes administrations des divers pays et regroupements régionaux produisent en masse des informations qui sont actuellement diffusées (souvent gratuitement, ou à très bas prix) en version imprimée. D'autres documents ne sont pas publiés faute d'un marché suffisant (rapports de mission). Le réseau informatique permet une diffusion de l'information publique à un faible coût, ce qui est à la fois une source d'économie pour les États, mais aussi une source de diffusion ciblée et élargie pour les citoyens [11]. Ces documents sont en général des versions offertes directement en traitement de texte, ou suivant le format pdf [12]. La numérisation du patrimoineDes documents conservés dans les réserves, des manuscrits rares et précieux, des photographies,... peuvent maintenant être survolés (même si la qualité de la numérisation sur internet a encore besoin de progresser) et servir de documents de substitution quand l'accès à l'original est impossible. Cependant, les documents numériques en mode image sont en général volumineux, et difficiles à télécharger. La duplication dans des lieux proches de la consultation est nécessaire. Le Cd-Rom reste un bon candidat pour une large distribution de ces documents. Les documents personnelsLes "pages personelles", qui permettent l'auto-édition à tous les internautes constituent une des originalités de l'internet. Chaque artiste, poète, chroniqueur amateur, chaque spécialiste, chaque association ou ONG peut dorénavant laisser ses documents accessibles. Les questions de la validation des informations, et du captage de l'attention restent cependant ouvertes. Les webzines et E-zines [13], versions numériques des journaux d'amateurs sont une manière plus collective de cette nouvelle forme d'auto-édition. La presse électroniqueUn grand nombre de journaux proposent maintenant un site web, qui permet à la fois de consulter l'édition du jour (en général sur abonnement), mais aussi des dossiers d'archives et de participer à des débats autour des questions d'actualité. Commencent à apparaître des journaux qui n'existent que sur le web [14]. Les médias et l'internetLe mariage des médias de diffusion (radio, télévision) et de l'internet reste problématique, tant ces deux catégories sont différentes. Cependant, de nombreux médias proposent des services sur le réseau [15], souvent avec des extraits sonores ou de la vidéo. Et dans les pays à forte infrastructure téléphonique, certains médias diffusent en direct et en permanence sur le réseau, ce qui n'est pas sans poser des problèmes de monopolisation de la bande passante. 2 - les problèmes posés par les documents numériques aux bibliothèquesEn reprenant les diverses missions des bibliothèques, nous pouvons pointer les contraintes nouvelles que font peser les documents numériques, afin d'évaluer le rôle des bibliothèques numériques.
3 - L'économie des bibliothèques numériquesLa mise au point de bibliothèques numériques efficaces, fonctionnant en mode répartie, capable de répondre à des demandes très diverses, et proposant des documents numériques variés reste un sujet de recherches techniques. Des questions de bande passante, de fonctionnement des serveurs, de modèles de recherche documentaire sont posées. Des programmes de recherche ambitieux sont organisés pour lever ces contraintes. Gageons que les avancées techniques dans ces domaines se feront très rapidement. Plus difficile est la mise au point d'un modèle économique qui puisse concilier les deux versants de la production et de la diffusion des documents numériques :
Le droit d'auteur permettait jusqu'à présent cet équilibre. Il défendait l'auteur, dans son droit moral (pas de modification intempestive de l'oeuvre) comme dans ses droits patrimoniaux (revenus proportionnels à l'audience). Mais il défendait aussi les droits du lecteur : possibilité d'utiliser une oeuvre plusieurs fois (relecture, annotations privées), pour des usages légitimes [20] (prêt à un ami, photocopies distribuées à des étudiants...) tout en garantissant l'anonymat du lecteur. Il convient de reproduire ces éléments sur le réseau pour les documents numériques [21]. Or la tendance générale va en sens contraire, pour soumettre toutes les productions de documents sous un régime de propriété exclusive (droit sui generis) qui limite les usages légitimes, et qui soumet le lecteur au contrôle permanent des producteurs. C'est cet enjeu qui a été au centre des débats de décembre 1996 de l'OMPI à Genève [22]. On doit aussi constater que tous les documents ne peuvent se placer du même point de vue pour la cohésion sociale (documents publics), la culture (documents d'archives, numérisation du patrimoine) ou l'expansion de la connaissance (périodiques scientifiques). Un modèle économique pour les vidéo-clips ne peut s'appliquer aux articles scientifiques sans mettre en danger bien d'autres aspects de la vie sociale, et de l'équilibre mondial [23]. Les licences collectivesUne des solutions que peuvent explorer les bibliothèques numériques est celle des licences collectives [24]. On retrouve dans ce modèle le fonctionnement habituel des bibliothèques : prise d'un abonnement puis lecture libre par tous les lecteurs de la bibliothèque. Cette solution permet de définir des politiques de site (choix des titres de périodiques), de hiérarchiser les demandes en fonctions des besoins, de garantir l'anonymat des lecteurs, de tracer des collaborations entre institutions pour que l'ensemble de la production éditoriale puisse être disponible. Cela impose aux bibliothèques numériques de réfléchir à leur fonctionnement dans un cadre élargi. Ainsi, pour garantir l'anonymat du lecteur (qui dans le domaine de la recherche scientifique est indispensable), il est nécessaire que l'éditeur ne connaisse qu'un seul interlocuteur, la bibliothèque, et que les transactions se fassent par le biais d'un seul numéro de machine. Mais cette logique est contradictoire avec la volonté de rediffuser un document électronique pris en licence au sein d'un réseau de campus. La construction collective de bibliothèques numériques permet d'intégrer le fait que certains participants à un réseau ne peuvent trouver de ressources financières (par exemple dans les collaborations internationales entre des pays riches et d'autres en voie de développement). La négociation de licences va devenir une activité importante des bibliothèques, et il convient dès maintenant de réfléchir à des formes coopératives qui permettent d'offrir l'accès aux informations à des groupes, des ONG, des pays qui ne pourraient négocier de façon isolée. 4 - Maintenir le cap de la diffusion démocratique de la connaissanceDans l'univers mouvant du réseau, les situations sont instables. Certains profitent de la modification technique de l'apparition des documents numériques pour imposer de nouvelles règles qui limitent les droits du lecteurs, et qui battent en brêche les efforts fournis depuis un siècle par les bibliothèques pour permettre l'accès de tous aux livres et maintenant aux autres documents [25]. Les bibliothèques numériques, en s'appuyant sur l'expérience des bibliothèques d'artefact, en conservant la polysémie associée au mot de bibliothèque sont des outils pour proposer une nouvelle orientation à la diffusion de la connaissance à l'heure du réseau. Elles sont l'outil d'une économie de la connaissance, qui permette de réduire les inégalités devant l'accès à l'information, notamment aux informations scientifiques de base et aux informations nécessaires pour l'éducation et la citoyenneté. La volonté qui porte les bibliothèques numériques à promouvoir l'égalité face à la nouvelle documentation numérique doit aussi s'étendre à la production de documents. Car en filigrane un autre danger se profile : en devenant instantanément disponibles dans le monde entier, les documents numériques tendent à favoriser la production culturelle et scientifique de certains pays déjà largement pourvus en pouvoir économique et symbolique. Une homogénéisation culturelle est à craindre. Le vecteur principal de cette tendance à l'hégémonie culturelle est avant tout la télévision. L'internet, grâce à son fonctionnement interactif, peut devenir un outil de la défense du multilinguisme et de la cohabitation des cultures. Mais cela demande une orientation politique claire. Nous devons considérer l'internet et le cyberespace non pas comme un "septième continent", ou un nouveau lieu de circulation de l'information, mais plus simplement comme un nouvel enjeu économique et culturel agissant à l'échelle du monde. C'est un nouveau système nerveux pour des relations et des rapports bien ancrés dans notre réalité physique. L'internet est avant tout un espace géopolitique et geoéconomique. Porter dans cet espace la défense de l'accès démocratique à la connaissance, de la diversité culturelle et linguistique est un pari que nous pouvons mener à bien. Que nous devons réussir pour que les fruits positifs de la mondialisation (l'échange entre tous les hommes et l'équilibrage égalitaire des niveaux de vie) puissent être cueillis. Au bénéfice de tous, en développant de nouvelles perspectives sociales, culturelles et en assurant la paix dans le monde. Les bibliothèques numériques participent de cette réflexion globale sur une société démocratique de l'information. Caen, le 30 septembre 1997.
Notes bibliographiques
1 Le format normalisé ISO 10646, Universal
character set correspond à Unicode 2.0 et permet d'encoder les
caractères de la totalité des langues écrites.
2 Hypertext Markup Language. 3 URN : Uniform resource number. 4 Christian Huitema. - Et Dieu créa l'internet. - Eyrolles, 1995.
5 IETF : Internet engineering task
force.
6 Ghislaine Chartron. - La presse
périodique scientifique sur les réseaux. - In : Les nouvelles
technologies dans les bibliothèques / sous la direction de
Michèle Rouhet. - Editions du Cercle de la Librairie, 1995.
7 John Seely Brown et Paul Duguid. - The
social life of Documents. - First monday [journal électronique],
vol 1, num 1, mai 1996.
8 voir le journal spécialisé
:BR> Journal of asynchronous learning networks :
9 pour faciliter cette circulation
personnalisée, on essaie aujourd'hui de définir un ensemble
de métadonnées permettant de cataloguer les ressources
pédagogiques :
10 Michael J. Albright. - Web Course Authoring
and Management Systems. - MC Journal: The Journal of Academic Media
Librarianship [journalm électronique], v5#1, Summer 1997:14-23.
11 Hervé Le Crosnier. - L'économie
de l'information dans le contexte des nouvelles technologies. - In : Les
documents publics à l'heure d'internet et du numérique,
journée d'étude organisée par l'ADBS, 18 juin 1997. 12 PDF : portable document format - format de fichier qui permet d'imprimer les documents suivant une présentation typographique très proche de l'original. Ce format est associé au logiciel Acrobat Reader
13 John Labovitz's E-zine list :
14 par exemple le journal Slate
:
15 par exemple :
16 UCDL : University of California Digital
Library. 17 John Mackenzie Owen. - Digital archiving for libraries. Message électronique diffusé le 27 novembre 1996 sur la liste arl-ejournal@cni.org
18 ainsi cette exposition réalisée
en 1994 par la Bibliothèque scientifique de l'Université de
Caen concernant le centenaire de la découverte des rayons X : 19 Guy Debord. - La société du spectacle. - Gallimard.
20 en anglais fair use. Voir la
référence : 21 Hervé Le Crosnier. - L'influence de l'internet sur l'économie des bibliothèques. - In : L'économie des bibliothèques, sous la direction de Jean-Michel Salaün. - Editions du Cercle de la Librairie, 1997. 22 Pamela Samuelson (Big media beaten back) and John Browning (Africa 1, Hollywood 0), articles regroupés dans Confab clips copyright cartel : how a grab for copyright power was foiled in Geneva. - Wired, mars 1997, p. 31-64 et 178-188.
23 "Dans une économie de la
connaissance, même la plus légère modification dans la
manière dont le savoir ou l'information est possédé,
acheté ou vendu affecte directement les opportunités
économiques pour les pays en voie de développement".
24 L'université de Yale, sous
l'impulsion de Ann Okerson propose de nombreuses réflexions et des
conseils sur la négociation de licences collectives. 25 Pamela Samuelson. - Copyright and digital libraries. - Communications of the ACM, avril 1995, 38(3), p. 15-21,110. |