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Peut-on combattre intelligement les nouveaux terrorismes?

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Editorial  de Jean-Paul Baquiast

maj 16 septembre 2001

L'attentat du 11 septembre semble marquer, dit-on, une ère nouvelle, où rien ne devrait plus être comme avant, une métamutation, comme nous disons ici. Mais qu'est-ce qui devrait succéder à cet avant. Voici quelques réflexions à la hâte inspirées de tout ce qui se dit et s'écrit depuis plusieurs jours.

- La mondialisation s'impose plus que jamais à nous comme un fait, qui nous oblige à remettre en cause toutes nos certitudes locales, en nous confrontant à des activités, opinions ou croyances qui ne sont pas les nôtres. La complexité se révèle là où ne voyions que des schémas simples. Il nous appartient en premier lieu d'essayer de mieux comprendre cette complexité, avec tous les outils dont nous pouvons disposer, scientifiques et philosophiques.  (Voir sur ce point une première réflexion à préciser, sur le thème de la compréhension de la complexité ).

- Les réseaux de télécommunication (TV, radio, Internet) sont plus que jamais des liens entre les hommes. Mais qui dit lien ne dit pas rapprochement. Ils transportent aussi bien les stéréotypes (mèmes) que les idées complexes. Ils participent à la diffusion des philosophies humanistes et laïques, des "pensées uniques" imposées par les intérêts économiques, des religions  et idéologies centrées sur leurs intégrismes... Ainsi se crée un nouvel espace de complexité, qui lui aussi doit être analysé.

- Plus généralement, les sciences et les techniques, bien qu'ayant pris naissance en Occident, n'en sont plus le monopole. Elles seront donc de plus en plus utilisées par les religions ou idéologies se proclamant ennemis du matérialisme, sinon de l'Occident. Ce n'est pas une raison pour renoncer à leur développement, ou essayer vainement de les confiner dans les laboratoires et pays occidentaux. Il faudrait  par contre tenter de développer des perspectives à long terme où les sciences et les techniques permettraient à tous les hommes de s'unir dans une meilleure fusion avec l'être de l'univers. Cette formulation paraîtra naïve, mais elle répond à la constatation que le besoin d'absolu, fondement de la plupart des comportements religieux, parait profondément ancré dans les gènes humains. La science ne peut se présenter uniquement comme un instrument au service des pouvoirs, mais comme débouchant sur des philosophies de la connaissance et de la compréhension désintéressées. Les nouvelles sciences, comme la génétique et l'intelligence artificielle, sont particulièrement concernées, dès lors qu'elles travailleront de façon interdisciplinaire avec les neuro-sciences cognitives, les sciences humaines et sociales, la philosophie en général.

- Les occidentaux , par ailleurs, ne devraient plus accepter que le modèle de civilisation qu'ils offrent au monde soit celui du profit et de la surconsommation, générateur d'exploitation et d'oppression - ceci principalement sous la pression d'entreprises internationales et d'investisseurs financiers échappant à tout contrôle public ou démocratique. Ces entreprises, malgré leurs prétentions à la rationalité, mènent l'Occident à des impasses voire à des catastrophes. On sait ce qu'il en est concernant l'environnement. Mais à très court terme, faut-il rappeler que les lobbies pétroliers américains protègent  des pays de l'OPEP qui eux-mêmes financent les réseaux intégristes voire terroristes. Faut-il rappeler que de nombreuses entreprises occidentales participent et protègent la criminalité financière internationale qui elle-même génère la corruption dans les Etats occidentaux (voir ici un précédent éditorial La criminalité au coeur des Etats). Cette criminalité, comme les flux d'argent qui la provoquent, sont les meilleurs sources d'approvisionnement des mouvements et pouvoirs décidés à détruire l'ordre occidental. Une première façon de lutter contre les abus de pouvoir des multinationales est de privilégier, chez les favorisés des pays occidentaux eux-mêmes, un mode de vie moins consommateur, plus économe, et finalement plus austère*. Ceci sera une réplique morale à ceux qui prétendent donner des leçons d'intégrisme moralisateur au monde.

- Les occidentaux, et notamment les Européens, devraient rompre définitivement avec les illusions du libéralisme économique et financier. Au contraire, ils devraient relancer le rôle des Etats, tels que conçus en Europe après les épreuves de la seconde guerre mondiale. Les Etats, soit indivuellement, soit unis au sein de structures fédérales régionales ou d'organisations internationales, devraient recevoir à nouveau une mission de protection et de redistribution au profit des défavorisés, de prise en compte des investissements nécessaires au long et très long terme, d'affichage des grandes orientations collectives. Par ailleurs, il faut relégitimer leurs pouvoirs régaliens de police et de force armée,  surtout s'ils s'exercent dans le cadre de la coopération internationale. Peut-être faut-il aussi rappeler la conception française de l'Etat laïc, indispensable face à la pluralité des religions et à l'existence d'un athéisme très répandu et légitime.

- Mais les Etats ne peuvent plus fonctionner comme ils l'avaient fait pendant la seconde moitié du 20e siècle. L'action publique se doit désormais d'être aussi internationale ou multilatérale que possible, en incluant les Etats et administrations des pays du tiers-monde. Elle devrait se donner trois priorités, au service desquelles les Etats riches seront obligés d'apporter l'essentiel des contributions (en taxant leurs consommations) : lutter contre les inégalités génératrices de tous les futurs terrorismes; développer massivement la science et l'éducation publiques seules capables d'apporter des solutions de long terme à la lutte contre la rareté et l'exclusion; généraliser la coopération diplomatique, policière, judiciaire et militaire, aussi déplaisants que ces mots puissent apparaître à certains.

- Pour cela, les Etats, les administrations et plus généralement les forces vives de la société civile doivent se battre quotidiennement pour plus de démocratie et de participation politique. C'est le modèle de la réforme de l'Etat souvent évoqué ici, qui repose sur la valorisation du citoyen/citoyenne responsable, à opposer aux pouvoirs anonymes des grandes entreprises ou de certaines administrations, comme au kamikaze instrumentalisé par des internationales de prise de pouvoir par la terreur .

- Finalement, les peuples et les Etats européens, incluant la Russie, disposent d'une occasion qui ne se représentera peut-être plus de s'affirmer comme modèle de civilisation différent des aspects les plus primaires du modèle consommateur à l'américaine, et susceptible de convenir à l'ensemble des cultures mondiales, quelles que soient par ailleurs leurs différences religieuses ou philosophiques. Ils devront donc se mettre en état d'opposer des alternatives à l'hégémonie américaine, chaque fois que celle-ci leur paraîtra dangereuse.

* à titre d'image, on pourrait dire que Bertrand Delanoë à Paris, luttant à grand peine contre le modèle du tout-automobile, fait plus pour la lutte contre Ben Laden que les discoureurs de la lutte entre le bien et le mal. Nous devrions tous le soutenir en privilégiant les transports en commun, d'ailleurs lieux de convivialité quoique disent ceux qui ne les utilisent pas.

http://www.admiroutes.asso.fr/edito/2001/terrorisme.htm
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