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Le discours politique peut-il encore toucher les jeunes?

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Editorial  de Jean-Paul Baquiast et de Jean-Claude Empereur (1)

6 juin 2001

Les innombrables commentateurs de l'événement Loft Story s'interrogent sur les raisons de ce qu'ils appellent son inimaginable succès auprès des jeunes. Ils déplorent face à cela le supposé désengagement politique de la jeunesse. Si désengagement il y avait, il ne faudrait pas s'en étonner. A l'approche d'élections qui vont engager la nation pour plusieurs années, quels hommes politiques se montrent capables de présenter en termes compréhensibles les problèmes que les gens ressentent plus ou moins intuitivement, proposer des solutions claires et surtout inviter à de grandes ambitions.

Il ne s'agit plus de refaire le passé, mais d'aborder un temps aux changements prodigieux. Le fera-t-on sans affichages politiques précis, ambitieux et volontaristes ? (2)

Nous n'en prenons pas le chemin. Concernant l'enjeu majeur qu'est l'organisation de l'Europe, la France laisse dorénavant à l'Allemagne le rôle de promoteur d'une Europe fédérale. C'est sans doute une bonne chose que le chancelier Schröder ait pris le relais de nos gouvernants dans cette voie. Les jeunes Français lui en sauront gré, qui vivront dans cette Europe là. Mais quel dommage que la France n'ait su profiter du pas en avant allemand pour rattraper le train en proposant les multiples apports qu'elle pourrait faire à un vrai fédéralisme européen.

Peut-être faudra-t-il aussi rappeler, au moins pour le long terme, que les civilisations humaines ne sont ni similaires ni fongibles. Si leurs ressortissants peuvent s'accorder sur quelques grands principes de survie s'imposant à toute l'humanité, ils n'auront jamais aucune raison d'accepter de fusionner. L'Europe n'est pas l'Asie, non plus d'ailleurs qu'elle n'est l'Amérique. Si l'on veut continuer en Europe à marquer ces différences légitimes, il faut se décider enfin à défendre le concept d'Europe-Puissance, avec un espace délimité et une conception claire de la souveraineté. Ceci ne veut pas dire déclarer la guerre aux autres, mais seulement se donner les moyens de n'être pas absorbés par eux et, le cas échéant, de leur montrer la voie.

Dans un tout autre domaine, celui des sciences fondamentales et des techniques en découlant, des bouleversements gigantesques se préparent, touchant à l'image que nous avons de l'homme et de la société. L'association de la génétique, de l'intelligence artificielle, de la robotique et de la neurobiologie, ainsi que les réseaux, permettront de dessiner une forme de civilisation dont nous n'avons aucune idée, mais qui sera américaine si l'Europe, et la France en son sein, n'y prennent garde. Qui est conscient de cela chez nos politiques? Plus généralement, qui propose de relancer systématiquement les recherches fondamentales et appliquées, à partir de capitaux qui ne peuvent qu'être publics, parce qu'investis à long terme dans toutes ces disciplines ? Si les Etats ont encore un rôle à jouer, c'est bien là qu'ils doivent se manifester. Les Etats-Unis le savent qui soutiennent chez eux la libre entreprise par un effort financier public considérable, sur lequel ils restent d'ailleurs très discrets. Cet effort est engagé dans le but avoué et parfaitement légitime de préserver leur leadership.

Face à la mondialisation, ou plutôt à la globalisation, aucune analyse pertinente n'est proposée. Il s'agit d'un phénomène provoqué par l'accroissement de la taille des agents économiques, leur mise en réseau, l'automatisation poussée des mécanismes, la rapidité de propagation des mouvements d'opinion, la généralisation des effets de chaos provoquant l'imprévisibilité des phénomènes. Cette faiblesse d'analyse interdit la mise en œuvre de toute politique cohérente. Si l'on ne veut pas subir passivement des déterminismes qui nous échappent, il faut inventer, inventer sans cesse de nouvelles solutions, en espérant que certaines d'entre elles se révèleront plus créatives que nos vieilles recettes, et feront revenir de notre côté le centre de gravité tourbillonnaire du développement mondial.

Bref, voici quelques problèmes qui nous paraissent justifier, pour parler comme les philosophes, un véritable changement paradigmatique dans la vie politique de ces prochains mois. De récentes initiatives laissent penser que certains responsables seraient résolus à l'entreprendre. Cependant, dans son ensemble, la classe politique, pourtant issue par définition de la société civile, risque de se laisser déborder par cette dernière. Il appartient sans doute aux citoyens que nous sommes, dès lors notamment que nous disposons d'un accès à Internet, de relancer tous ces thèmes avant les élections. Ce qui ne devrait pas empêcher les fanatiques de s'intéresser à Loft Story et à ses suites prévisibles. L'un n'exclut pas l'autre.

1) Jean-Claude Empereur est président de société et élu local
2) Evoquons ici la théorie du " langage afficheur " de Jean-Louis Dessalles. Aux origines du langage. Hermès Sciences 2000

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