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Le retour des Etats, oui, mais sur de nouvelles bases

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Editorial  de Jean-Paul Baquiast

21-24 septembre 2001

Ceux qui avaient toujours cru, malgré les déceptions, que les Etats avaient un rôle à jouer pour harmoniser le développement des sociétés modernes pourront se réjouir. Aujourd'hui, les plus libéraux, face à ce nouvel ennemi qu'est le terrorisme, se tournent vers les Etats pour bénéficier de leur protection.. D'un mal peut sortir un bien, si on considère les dégâts actuels et futurs résultant du laissez-faire économique et politique. Mais il ne faudrait pas que le retour des Etats se fasse sur la base du vieux principe : collectiviser les pertes, privatiser les profits. Il ne faudrait pas non plus en revenir à des formes d'interventionnisme étatique qui se sont révélées, par leur autoritarisme, leur nombrilisme, incapable de faire face aux changements, ni à des structures et procédures manifestement inadaptées à ce méga-système hyper-complexe qu'est devenu le monde.

Retour des Etats, oui, mais sur de nouvelles bases.

Nous ne pouvons prétendre en un éditorial proposer ici ce que devraient être ces nouvelles bases. Cela devrait d'ailleurs devenir l'objet, dans les pays démocratiques, d'un vaste débat sociétal précédant notamment les consultations électorales importantes.

Voici seulement quelques pistes relatives aux priorités et aux moyens des Etats nouveaux (nous ne mentionnons pas les missions actuellement à peu près convenablement remplies en Europe, qu'il faudra poursuivre, notamment en matière d'éducation, de santé, de protection sociale).

Nouvelles priorités

- la défense, la police et la justice. L'appareil d'Etat dans ces domaines nécessairement liés doit disposer des hommes et matériels nécessaires pour agir aussi bien sur les théâtres extérieurs que dans le domaine intérieur. La lutte contre la criminalité économique et financière fait partie des objectifs prioritaires à poursuivre, y compris dans la perspective de lutter contre les terrorismes. L'enjeu est essentiel. Il s'agit de montrer à tous que la loi s'applique, et que les administrations sont capables de la faire respecter sans se laisser corrompre. Pour éviter tous risques de déviation hyper-sécuritaire ou partisane, les administrations en charge de ces actions devront faire l'objet d'un contrôle politique et citoyen convenablement organisé, mais évitant la paralysie. La tâche ne sera pas facile. Le rôle de la prévention par la recherche "intelligente" d'informations pertinentes deviendra essentiel *

- la prévention des risques majeurs et la lutte contre les effets des catastrophes en cas de survenance. Inutile de dire que ce que nous voyons actuellement n'est que le début de ce que l'on verra, aussi bien en ce qui concerne les risques nés de l'activité des hommes que les risques environnementaux de moyen ou long terme. Des moyens techniques et humains de prévention seront nécessaires, mais aussi une autorité intraitable face aux non-respect des mesures de protection.

- la prise en compte des investissements structuraux de long terme (ce qui voudra dire par exemple, en ce qui concerne les transports intra-européens, substituer en grande partie la voie ferrée à la route et à l'avion).

- la relance massive de la recherche scientifique fondamentale et appliquée, seule capable - outre son rôle pour l'avancement de la science - de produire à terme des technologies moins envahissantes et plus performantes que celles d'aujourd'hui.

- la relance d'une politique active d'insertion et d'immigration raisonnée. Il ne sera plus possible, ni souhaitable, d'établir des barrières rigides à l'immigration en provenance des pays pauvres. Mais il faudra modifier profondément les actions d'insertion, tant des citoyens déjà installés et mal intégrés que des nouveaux immigrés. Toutes les études montrent que de telles politiques profitent aux divers partenaires (gagnant-gagnant).

- une présence diplomatique accrue dans toutes les structures internationales, pour conduire notamment des politiques de rééquilibrage Nord-Sud. Celles-ci devront s'accompagner d'efforts à long terme pour modifier le modèle "consommation-gaspillage"des pays occidentaux au bénéfice de transferts en faveur des pays pauvres. L'annulation de la dette et l'utilisation des ressources ainsi dégagées à des programmes d'aide au développement sérieux ne constitue qu'une première phase. Chaque Etat et pour ce qui nous concerne, par ailleurs, l'Union européenne, devront étudier des formules beaucoup plus énergiques de transfert de ressources, en commençant par les pays de leur environnement géographique. Cela n'empêchera pas l'apparition de nouveaux terrorismes, mais devrait susciter une certaine sympathie des opinions publiques de ces pays. A terme, les inégalités pourront commencer à décroître, en même temps que la croissance démographique des pays pauvres commencera à ralentir.

Moyens

Tout ceci, cumulé, représentera des charges considérables s'imposant aux budgets publics et se répercutant via l'impôt et l'emprunt sur les revenus des citoyens et des entreprises. L'effort sera présenté par les oppositions comme tarissant la prétendue croissance, et abaissant le niveau de vie d'une façon insupportable. Il faudra donc que ce retour des politiques publiques apporte à terme aux citoyens et aux entreprises de nouvelles perspectives de croissance. Dans l'immédiat, il faudra éviter que les ressources collectées en vue de l'intérêt général soient gaspillées par une gestion bureaucratique. Ainsi posé, l'objectif semble irréalisable. Néanmoins certaines pistes peuvent être envisagées:

- privilégier dans l'immédiat la coopération administrative, suivies par la mise en place de structures étatiques européennes (sur le modèle de la fédération) ou internationales (sur le modèle de l'ONU), pourvues d'un cadre juridique nouveau garantissant plus d'efficacité.

- utiliser systématique les réseaux de la société de l'information pour travailler et dialoguer avec les citoyens. Ceci suppose l'abandon du modèle autocratique traditionnel dans certaines administrations d'Etat.

- transformer des politiques d'intérêt général initialement consommatrices de ressources en occasion d'investissements technologiques et humains susceptibles d'ouvrir de nouveaux champs d'emplois et de bénéfices. L'exemple classique est celui des industries de lutte contre la pollution ou contre les risques, et plus généralement tous les investissements scientifiques et techniques nécessaires pour mener à bien de façon moderne les objectifs précédemment énumérés. Dans le même esprit, le développement de l'éducation et de la formation destinées à élever le niveau culturel des ressortissants du tiers et du quart monde ne peuvent que produire de nouvelles activités. La difficulté sera d'amorcer la pompe, c'est-à-dire investir pendant quelques années à fonds perdus. Mais des formules de financement pourraient être trouvées, analogues à ce que les Etats mettraient sans difficulté en place dans la perspective d'une guerre véritable.

- Fixer par la parole politique réhabilitée de grandes ambitions susceptibles de servir de finalités aux citoyens en mal de dépassement - lesquels citoyens potentiellement enthousiastes, plus nombreux que ne le pensent les sceptiques, sont en dernier ressort le moteur de l'humanité.

Tout cela paraîtra bien naïf et utopique. Mais l'idée même de service public ne l'est-elle pas ?

* voir notre article: A quoi sert la Douane?

http://www.admiroutes.asso.fr/edito/2001/etaleretour.htm
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