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L'esprit du terrorisme, selon Baudrillard

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Editorial  de Jean-Paul Baquiast

07/11/2001

Jean Baudrillard, sociologue et philosophe, est sans doute un des derniers représentants de la " pensée post-moderne " qui fit vaciller l'intelligentsia américaine sur ses bases, tout en nous laissant ici plutôt indifférents, tans les propos étaient ésotériques, sinon confus.

Il vient cependant de livrer un très long article, " L'esprit du terrorisme " dans le Monde du 3 novembre. Je ne suis pas certain d'avoir bien suivi le fil de l'auteur, mais il me semble qu'émergent de ce magma un certain nombre de propos qui mériteraient d'être approfondis et discutés plus à fond 1)

- Les attentats du 11 septembre peuvent effectivement être ressentis comme la " mère " des événements, ceux à partir desquels l'histoire repart, étouffé qu'elle était par des esprits comme celui d'Alain Minc, nouveau Pangloss pour qui il n'y avait plus rien à voir, tout étant au mieux dans le meilleur des mondes libéraux capitalistes. C'est sans doute triste à dire au regard des morts du WTC, mais d'innombrables thèmes politiques, géopolitiques, environnementaux jusque là proscrits par la pensée unique libérale, peuvent de nouveaux être évoqués, peut-être traités. La continuation de la menace terroriste, aussi odieuse soit cette dernière, permettra sans doute au soufflé de ne pas retomber. Ceci d'ailleurs devrait ne pas faire l'affaire des vrais terroristes, souhaitant détruire l'Occident, car ce sera sans doute à terme une des façons par lesquelles l'Occident pourra se renforcer à nouveau et reconquérir l'audience du tiers monde, aux dépends des nihilistes terroristes.

- La superpuissance mondiale que constituent les Etats-Unis (l'Empire politique s'appuyant sur l'Empire économique) n'est certainement pas viable à terme. D'abord parce qu'en termes évolutionnaires, une superpuissance quelconque finit par s'endormir sur ses acquis et ne pas voir, ni moins encore maîtriser les phénomènes évolutifs qui prennent naissance à ses bords, jusqu'à l'entraîner dans un effondrement chaotique. On peut prendre une comparaison météorologique. Il ne faut jamais se fier à l'apparente tranquillité régnant au cœur d'un anti-cyclone. Les ondulations du front polaire circulant à ses franges se transforment vite en profondes turbulences. Contrairement d'ailleurs à ce qui se passe au cœur d'un anti-cyclone, une super-puissance génère en son sein même les oppositions qui pourront la détruire. Elle ne s'établit en effet qu'en faisant taire ses propres contradicteurs intérieurs, pour offrir à l'extérieur un front uni. Or aujourd'hui, la force étatique, non plus d'ailleurs que les pouvoirs économiques, ne peuvent éradiquer les opposants, surtout quand on se veut par ailleurs démocrate. On le voit aux Etats-Unis actuellement, où les autorités se méfient autant de leurs extrémistes d'extrême-droite, peut-être à l'initiative de l'offensive du charbon, que des terroristes islamistes extérieurs.

- La superpuissance mondiale que constituent les Etats-Unis et leurs alliés " capitalistes néolibéraux " en Occident comme d'ailleurs dans les pays du tiers-monde, n'est pas viable pour une autre raison, dénoncée depuis longtemps par les écologistes. Le modèle consommateur-profitable proposé au monde ne tiendrait pas dix ans, s'il était étendu à l'ensemble des pays de ce même monde : on n'imaginerait pas par exemple que l'Inde et la Chine consomment autant d'automobiles et d'énergie que les Américains du Nord. Ni les économies de ressources, ni les projets à long terme reposant sur les principes du développement durable, ne peuvent en effet être décidés par des entreprises multinationales visant en priorité le profit immédiat, et refusant toute tutelle étatique. On peut donc dire que ceux qui ne veulent pas voir cela, et refusent de définir des modes de développements radicalement différents, non seulement pour les autres, mais pour eux-mêmes, se suicident à brève échéance. C'est ce que montre d'une façon imagée Jean Baudrillard, en disant que les 3 tours de Manhattan se sont effondrées d'elles-mêmes, dans une espèce de prise de conscience de leur fragilité propre, de l'incohérence de leurs soubassements - effondrement spectaculaire non prévu par les terroristes, et qui marquera sûrement les esprits tout autant que l'image des Boeing s'enfonçant dans les charpentes.

- Il est vrai que tous ceux qui sont soumis à l'imperium économique et politique de la super-puissance, et ne trouvent pas de voies légales ou moralement conformes pour y échapper, cherchent des solutions autres. Cela ne veut sans doute pas dire faire appel au terrorisme, et moins encore au terrorisme suicidaire, mais cela veut dire cependant ne plus accepter le politiquement correct. Les dominés portés à bout de perspectives chercheront inévitablement des solutions neuves, dont certaines pourront déclencher des désastres imprévisibles, comme apporter des ouvertures inattendues. C'est ce que nous avions indiqué dans le précédent numéro de la Gazette, en réagissant aux abus de position dominante dont se rend coupable Microsoft, en voulant se donner le contrôle des contenus et des utilisateurs du web mondial. Il s'agit pour beaucoup de gens d'un petit problème, mais pour toute la frange supposée évoluée des internautes du monde, il est à craindre que Microsoft ne devienne vite le symbole d'une Amérique haïssable. Il est d'autres de ces symboles déjà, comme le refus véritablement insupportable affiché par l'administration américaine à la ratification des accords de Kyoto. Tout ceci arme les contestations dites anti-OMC ou anti-G8 que les gens au pouvoir veulent réduire à des manifestations de casseurs.

- Il est vrai enfin (nous arrêterons là l'analyse du texte de Jean Baudrillard) que la bataille engagée actuellement par les terroristes ne vise sans doute pas à la destruction de la superpuissance par la force, mais à son humiliation par l'image. Une guerre mondiale des images vient de s'ouvrir, d'une ampleur jamais atteinte encore, et permise par les progrès de la maîtrise des réseaux. Mais, ce que ne dit pas l'auteur, si nous voulons entrer dans cette guerre des images sans être en permanence obligés de réagir en catastrophe aux initiatives de l'adversaire, nous devons avoir, non seulement d'autres images à proposer, mais d'autres perspectives que celles de la super puissance pour soutenir ces images. Ceci nous ramène aux propos précédents, mais aussi au fait que la guerre des images ne doit pas s'analyser en termes sociologiques ou culturels classiques. Il faut faire appel aux solutions de ce que nous appelons par ailleurs la génético-mémétique, qui doit devenir une véritable science. Ceci s'impose notamment à cette partie de l'Occident qui est l'Europe et qui ne peut se confondre entièrement avec la superpuissance américaine.

1) On voit là que je ne reprendrai pas à mon compte les critiques primaires de Alain Minc en réponse à Jean Baudrillard, dans Le Monde du 7 novembre. Pour Minc, qui fait penser à un roquet rageur dès que quelqu'un s'approche de son enfant chéri, la mondialisation libérale, il n'y a rien à changer pratiquement dans l'ordre actuel du monde.

http://www.admiroutes.asso.fr/edito/2001/baudrillard.htm
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